I. Voyez plus loin les hpUaphes àt Molière
« Cette maison; dit M. de Gurgy, est inscrite sous le n° 34 de la me de Richelieu, vis-à-vis la fontaine 1. Son rez-de-chaussée occidental forme le passage Hulot et conduit à la rue Montpensier, dans laquelle on descend par quelques marches. L'appartement de Molière était à l'entrç-sol, et celui d'Armande Béjart au-dessus : ils communiquaient ensemble au moyen d'un escalier de bois fort roide et de deux pieds et demi de largeur. On y voit à présent la boutique du bottier Lyon- Bosschaerts. Les dispositions intérieures n^ont pas subi d'importantes métamorphoses, au moins quant à la chambre à coucher du poëte-comédien. Après avoir traversé une espèce d'antichambre étroite et carrée, on pénètre tout de suite dans cette pièce principale; une porte à doubles battants revêtus de glaces s'ouvre devant vous. Cette chambre est un ovale tronqué, boisé entièrement, le plafond n'a conservé aucune trace de l'apothéose qu'y peignit un élève de Philippe de Champagne, le décorateur d'une partie du Palais-Cardinal, et les dorures des panneaux ont disparu sous une couche
I. Nous acceptons cette tradition. Aujourd'hui, l'appartement du n^ 34 est occupé par un bureau de placement pour employés des deux sexes. Cette maison, qui s'ouvre sur le passage Hulot, est habitée par un marchand de vins, M. Gibout, et un boucher, M. Bouquet jeune. Le n^ 40, haute et fière maison située en face la rue Villedo, est occupé par un marchand d'appareils à gaz, un magasin de jouets et un tailleur.
de couleur grise. La lumière arrive là à travers trois fenêtres excessivement larges et dont la maçonnerie est intacte. L'une est en face de la porte et donne du côté de la rue Montpensier ; celle-là avait vue sur le jardin du Palais-Royal, dont la verdure n'était pas encore masquée par les galeries. Le lit se dressait dans l'angle à droite ; au pied de ce lit, la cheminée qui a été changée, mais au-dessus de laquelle subsiste toujours un ancien miroir couronné d'un trumeau du temps. Le sujet mythologique de cette toile est d'un coloris vif et chaud, d'un dessin pur et correct. Le demi-jour qui l'éclairé n'empêche pas de reconnaître que c'est une excellente peinture. Parallèlement au foyer sont les deux autres croisées, entre lesquelles Molière avait suspendu son portrait dans le costume d'Auguste 1. La partie de la muraille qu'occupait cet ouvrage de son ami, le célèbre Mignard, est cachée pour le moment derrière des étagères en sapin chargées de boîtes et de chapeaux. Des draperies rouges à franges jaunes, et tendues autour d'un mobilier en acajou, rei^placent les portières de lampas et les meubles en chêne de celui qui avait 30,000 fr. de revenu, qu'il dépensait sans ostentation, toutefois. Où se trouvait sa table de travail s'appuie un secrétaire, tout à fait moderne, orné de groupes de porcelaine, et un berceau d'enfant remplit, en
I. N'est-ce pas plutôt celui que possède la Q>médie- Française et qui représente Molière dans son costume de la Mort de Pompée ?
regard du lit, le coin jadis réservé à l'armoire sculptée sous la clef de laquelle Molière enfermait ses livres et ses manuscrits, vendus, disséminés et perdus à la mort de Lagrange, à qui la Béjart les avait confiés.
« Enfin, cette chambre, relique oubliée, est enchâssée entre un dépôt de vins en bouteilles et un mont-de-piété; elle sert d'atelier, provisoirement consacré à la confection de castors imperméables; au-dessous de celle de ses fenêtres qui livra passage à la dernière bouffée d'air que Molière respira, est écrit, en manière d'enseigne, le mot magasin, et là même où son souffle divin s'exhala, habite le cordonnier qui a eu l'obligeance de nous y laisser entrer, le 7 mai i8j8, en nous avouant (étrange indifférence!) que nous étions le premier et le seul qui lui en eût adressé la demande. »
Depuis trente-cinq ans, l'intérieur de l'appartement oîi mourut Molière n'a pas dii beaucoup changer. On a appliqué dans la muraille une plaque rappelant que ce fut là qu'il rendit le dernier soupir; mais ce monument vraiment historique appartient toujours à des particuliers. Nous avons dit tout à l'heure que des recherches plus nouvelles veulent que Molière ait habité non le n° 34 de la rue Richelieu, mais le n° 40. Rien n'est prouvé : et adhuc sub judice lis est. Depuis la visite de M. Burat de Gurgy, je doute d'ailleurs qu'il y ait eu de ce côté de nombreux pèlerinages. Nous sommes assez oublieux décidément, et il a
jO MOLIERE.
fallu bien des années pour que Molière ait, dans un angle et comme dans un coin de notre Paris, sa statue ou plutôt sa demi-statue, sa fontaine. Combien de fois ce monument fut-il entrepris sans succès ! Combien de fois essaya-t-on d'organiser une souscription pour Molière !
En 1818, une commission, dont faisaient partie Casimir Périer, le baron Gérard, Talma, Népomucène Lemercier, de Broglie, Laf&tte, etc., voulut élever, par souscription publique, un monument à Molière. Peine perdue! Aucun (je dis aucun ) souscripteur ne se présenta. Quelques années après, en 1835, une nouvelle commission, composée de MM. Thiers, de Montalivet, Charles Nodier, Casimir Delavigne, le maréchal Gérard, l'acteur Samson, Alexandre Duval, Scribe, etc., se réunit et ouvrit une souscription dans le même but. Croira-t-on que la somme souscrite s'éleva à trois cent cinquante francs? Il fallut s'y reprendre à trois fois et que les comédiens, et à leur tête M. Régnier, s'y missent corps et âme pour que Molière eût son monument i. Le jeudi 10 mai 1838, le Théâtre - Français donna une représentation extraordinaire, composée de Vltnpromptu de VersailleSy VEcole des maris, le Bourgeois gentilhomme avec la Cérémonie, au bénéfice de la souscription pour Molière. La recette nette s'éleva à
I . Voyez la Lettre de M. Régnier, de la Comédie-Française, au préfet de la Seine, relative à la construction de la fontaine Molière (^Moniteur universel du 25 mars 1838).
17,24.2 francs'6s centimes. Cent ans après la mort de Molière, en 1773, la Comédie-Française avait déjà donné une représentation solennelle dont la recette fut appliquée à l'érection d'une statue en l'honneur de l'auteur de Tartuffe. J'ai retrouvé dans ce même recueil, déjà cité, de curiosités théâtrales, le Monde dramatique, une intéressante étude de M. Em. de Géricourt sur une représentation du premier centenaire de Molière, représentation qui n'a pas eu son pendant cette année. Ce fut sur la proposition de Lekain que les comédiens du roi, les enfants chéris de Molière, comme il les appelait, décidèrent que la Comédie- Française, pour célébrer la centenaire de Molière et pour élever une statue a à la mémoire de ce grand homme », donnerait le produit entier de la première représentation d'une pièce nouvelle, VAssemblée. Il fallait seulement, pour cela, et pour que la décision des comédiens fût valable, que les premiers gentilshommes de la chambre, MM. de Richelieu et de Duras, consentissent à valider la proposition faite par Lekain. Au reste, il vaut mieux donner ici le texte même de cette délibération de la Comédie et de cette correspondance. Ce sont documents à conserver.
Délibération des comédiens du roi, prise à l'occasion de la centenaire de Molière.
(( Ce jour, le sieur Lekaiii; l'un de nos camarades, a demandé qu'il lui fût permis d'exposer à l'Assemblée ce qu'il avait imaginé pour honorer la mémoire de Molière, et consacrer sa centenaire par un monument qui pût convaincre la postérité de la vénération profonde que nous devons avoir pour le fondateur de la vraie comédie, et qui n'est pas moins recommandable à nos yeux comme le père et l'ami des comédiens.
(( Après quoi, il nous a représenté qu'il estimait convenable et honorable d'annoncer ce même jour au public et de motiver dans les journaux que le bénéfice entier de la première représentation de l'Assemblée, qui doit être jouée mercredi prochain, 17 courant, pour célébrer la centenaire de Molière, sera consacré à faire élever une statue à la mémoire de ce grand homme.
« Qu'il ne doutait nullement que la partie la plus éclairée de la nation française ne contribuât grandement à l'exécution d'un pareil projet.
(( Qu'il était instruit que l'Académie française l'avait fort approuvé; qu'elle l'avait trouvé digne de celui qui l'avait conçu, plus digne encore de ceux qui se proposaient de Pexécuter.
« Que l'on ne pouvait pas faire un sacrifice plus
noble de ses intérêts, et que M. Vatelet, l'un des membres de cette même Académie, sMtait offert de suppléer à la dépense de ce monument, si les fonds sur lesquels on devait compter n'étaient pas suffisants.
« Que d'ailleurs on pouvait être sur du consentement de messieurs les premiers gentilshommes de la Chambre, et qu'il en avait pour garant la lettre qu'il avait écrite à nos seigneurs les ducs de Richelieu et de Duras, et nommément la réponse de ce dernier.
« La matière mise en délibération, nous, comédiens du roi, avons de grand cœur donné notre consentement au projet énoncé ci-dessus, quoiqu'il ait été agité par deux de nos camarades qu'il serait peut-être plus convenable que la Société fît seule les frais d'un si noble monument.
(( En conséquence, il a été décidé à la pluralité des voix, que le sieur Lekain se chargerait de l'annoncer aujourd'hui au public.
« Il a été pareillement décidé que la copie de la lettre du sieur Lekain et la réponse de monseigneur le duc de Duras, mentionnées dans l'exposé ci-dessus, seraient annexées à la présente délibération, comme la preuve la plus authentique de l'adhésion des supérieurs. »
Lettre du sieur Lekain à M. le duc de Duras.
Le 12 février 1773.
« Monseigneur,
« J'ai pris la liberté de me rendre hier à votre hôtel, pour vous supplier de vouloir bien donner votre agrément à un projet dont l'idée a paru noble et intéressante à plusieurs de mes camarades, et même à plusieurs bons citoyens, qui ne respirent, comme vous, monseigneur, que la gloire et le progrès des beaux-arts.
« Il s'agirait de disposer du bénéfice entier de la représentation qui sera donnée à l'occasion de la centenaire de Molière, pour élever une statue à ce grand homme dans le foyer de la nouvelle salle de spectacle qui va se bâtir sous vos ordres. Une détermination de cette nature ne peut qu'honorer le spectacle national et tous les gens de lettres, qui se feront un devoir indispensable d'y contribuer.
« Nous osons croire, monseigneur, que le protecteur des beaux-arts, sous le règne de Louis XV, verra sans peine que des enfants chéris élèvent un monument à la gloire de leur père ; c'est le nom que Molière nous avait donnés, et c'est le seul peut-être qui nous honore le plus aux yeux des nations qui ont secoué le préjugé de la plus honteuse barbarie.
« Il y a tout lieu d'imaginer que la nôtre se-
condera le zèle qui nous anime, surtout si vous voulez bien y mettre le sceau de votre approbation . (( Daignez, monseigneur, nous la faire parvenir avant lundi; elle motivera notre délibération, et je la regarderai, en mon particulier, comme la grâce la plus signalée que vous puissiez accorder à celui qui sera toute sa vie, etc. »
Réponse de M. le duc de Duras au sieur Lekain.
Le 14 février 1773.
« J'approuve fort votre idée, mon cher Lekain, pour la statue de Molière, mais je ne suis embarrassé que des moyens. Croyez-vous que la représentation de la centenaire suffira pour cet objet? D'ailleurs, pourra-t-on se dispenser de rendre le même hommage à Corneille et à Racine? Au surplus, je ne puis qu'approuver cette idée, qui est très-décente et très-noble de la part de la Comédie.
« Coyez-vous avoir la pluralité parmi vos camarades? Vous me paraissez sûr de l'approbation de M. de Richelieu; j'y joins aussi la mienne avec bien du plaisir.
« Adieu, mon cher Lekain. »
Donc, plus d'obstacles. On pouvait librement fêter Molière. Aussi, le lundi 1$ février 1773, Lekain s'avança sur le devant de la scène et fit
tte annonce au public :
« Messieurs, mercredi prochain, nous donnerons Tartuffe, suivi de V Assemblée, petite comédie en un acte, faite à Toccasion de la centenaire de Molière i. A ce sujet, messieurs, nous croyons devoir vous instruire que nous avons délibéré, sous le bon plaisir de nos supérieurs, de consacrer le bénéfice entier de cette représentation à l'érection de la statue de Molière, de cet homme unique en son genre, et le plus grand peut-être qu'ait produit la littérature française! Il y a longtemps, messieurs, que vos suffrages lui ont conféré le droit à l'immortalité; ainsi, en contemplant de
I, Cette comédie de V Assemblée fut imprimée : L'As~ semblée^ comédie en vers, avec l'apothéose de Molière, ballet héroïque, aussi en vers, par l'abbé de Schosnes, représentée par les comédiens français le 17 février 1773 (Paris, Callot, 1773, in-8 de 48 pages).
Nous trouvons encore cette pièce dans la Bibliographie MoUéresque de M. Paul Lacroix, avec cette autre désignation : Le Centenaire de Molière, comédie en vers et prose, en un acte, par Artaud ; suivie d'un divertissement relatif à l'apothéose de Molière, représenté par les comédiens français le 18 février 1773 (Paris, Veuve Duchesne, 1773, in-8 de 64 pages). L'auteur était l'abbé Lebeau de Schosne. Sa pièce fut arrangée pour le théâtre de Bordeaux sous ce titre : L'Apothéose de Mo- Hère, ou l'Assemblée des acteurs de la Comédie de Bordeaux; comédie-vaudeville (Bordeaux, Veuve Calamy, 1773, in-8). — Nous citerons encore parmi les pièces de circonstance, inspirées par l'anniversaire de Molière, une comédie de M. Samson : La Fête de Molière (Odéon, 15 janvier 1825).
plus près le monument que nous allons élever à sa gloire, vous verrez exaucer les vœux des nations éclairées, ceux de vos prédécesseurs et les vôtres, et, pour ce qui nous regarde îe plus particulièrement, le tribut le plus noble de la piété filiale. »
Lekain, nous dit-on, était fort ému en faisant cette annonce, — cette conférence, dirais-je volontiers,— qui souleva d'unanimes applaudissements. Cependant la recette du mercredi ne fut pas considérable ; les gens du bel air n'y vinrent point ; il s'agissait d'élever une statue à un homme de théâtre, à un écrivain que l'Académie française avait admis seulement en efSgie et après sa mort. Il n'y eut guère que les bourgeois et les pauvres qui se rendirent à la Comédie-Française pour écouter Tartuffe et la pièce nouvelle. La recette de cette représentation solennelle fut de trois mille six cents livres seulement.
Mais, quoi! le centenaire de Molière était du moins fêté, et d'ailleurs les comédiens complétèrent de leurs deniers la somme nécessaire pour l'achat de cette statue ou plutôt de ce buste, qui fait partie, aujourd'hui, du Musée de la Comédie- Française. L'honneur était sauf, et la maison de Molière avait mieux mérité de lui en 1773 qu'en 1873.
ous avons dit comment les comédiens de Molière ont perdu cette occasion de célébrer solennellement le deux centième anniversaire de la mort de Molière, comment ils ont laissé s'écouler, sans la fêter, la Semaine de Molière. Il est juste de reconnaître qu'ils n'ont pas toujours oublié cette date à la fois glorieuse et triste. En 1871, pendant le siège de Paris, lorsqu'arriva la date du 1$ janvier, anniversaire de la naissance de Molière, la Comédie-Française ne voulut point la laisser passer sans rendre à l'auteur du Misanthrope l'hommage qui lui est dû. Elle fêta Molière comme d'habitude, au bruit des bombes que lançaient sur Paris les compatriotes de Lessing, de Schiller et de Goethe. M. Gondinet célébra, en quelques strophes, la gloire de celui qui représentait la France éternelle aux yeux de la France martyre et abaissée.
Trois ans auparavant, en janvier 1868, à l'occasion du deux cent quarante-sixième anniversaire de la naissance de Molière, la Comédie-Française
avait donné un à-propos en un acte, la Valise de Molière de M. Edouard Fournier, d'un intérêt tout particulier, puisqu'il promettait aux amateurs, aux moliérophiles, comme on a dit, du Molière inédit.
Ce petit acte contenait, en effet, douze fragments inédits ou peu connus, attribués à Molière avec une certaine vraisemblance. La brochure, que l'auteur fait précéder d'une longue préface explicative et suivre de notes fort nourries, nous apprend d'oii viennent ces fragments et nous fait en quelque sorte leur biographie. Il en est que M. Henri de la Garde découvrit chez un libraire d'Avignon et que publia dans le Journal des Débats Joseph d'Ortigues ; d'autres que le bibliophile Jacob a dénichés dans les bibliothèques, d'autres enfin que M. Edouard Fournier lui-même a trouvés en furetant çà et là.
Nous ne discuterons pas ici l'authenticité de ces fragments, vers nouveaux ou satiriques, élégies ou chansons, verselets, scènes détachées de comédies inachevées ou de farces comme le Maître d'école, les Docteurs rivaux, etc., que l'auteur de l'à-propos supposait perdus par Molière avec sa valise; M. Fournier n'avait fait, en somme, pour ces miettes de Molière, que ce qu'avait fait, en 1682, Champmeslé pour des scènes détachées du Don Juan de Molière que la police ne voulait point jaisser jouer. Champmeslé les cousit ensemble, tant bien que mal, et les fît représenter avec succès.
Le 1$ janvier i86<S, M. Alphonse Pages avait, à peu près de même, rimé un acte en vers, Molière à Pé^énas, destiné à servir de prologue à la farce du Médecin volant que l'Odéon représentait alors. Ce Molière à Pé^énas était la mise en scène d'un épisode de cette vie de cabotinage que mena le grand homme, au hasard des rencontres et des chemins. Quelle vie heurtée, hérissée de difficultés, de désillusions, abreuvée de souffrances, que celle de ces misérables grands hommes ! En est-il un seul parmi nos contemporains qui échangeât volontiers sa gloire contre leur existence? En est-il un seul capable de ces résignations et de cette ténacité? Comment purent -ils conserver leur génie dans leur malheur ? Nous abandonnerions volontiers la mêlée après avoir reçu un coup d'épingle ; ils y recevaient sans déserter des coups de poignard.
Pour Molière, elles furent longues, ces années de luttes, dressais, de tentatives. Quatorze ans! Après avoir tout étudié, tout appris : la théologie, la médecine, le droit (Molière s'était fait, dit Grimarest, recevoir avocat), un beau jour, poussé par la vocation, jeté dans Faventure par le hasard, peutêtre, — d'autres disent par amour pour la Béjart, et c'est bien là le vraisemblable, — il abandonne le Palais, où il ne plaida jamais, pour les planches et les coulisses, qu'il ne devait plus quitter. Le voilà sur l'Illustre théâtre, aux tossés de la porte de Nesle. On s'imagine que dès que Molière dut
paraître, dès qu'il donna au public ses premiers essais, fussent-ils informes, on l'accueillit et on lui fit fête. Point. Le public est l'éternel avare, et répond presque toujours à celui qui lui demande l'aumône de la renommée : « Bonhomme, vous repasserez ! »
Molière repassa, mais plus tard, je l'ai dit, près de quinze ans après. Et que de souffrances, en ces quinze années, que de déceptions; toutes les tribulations sinistres de ce que Scarron appelait le Roman comique, la pauvreté à combattre et l'avenir à préparer, les représentations à Bordeaux, en pleine guerre civile, la troupe de Molière chassée par les arquebusades des partisans, les sifflets ici, les injustices là, les mauvais logements, les soirées sans recettes, peut-être les jours sans pain, et, au bout de la route pleine de ronces, Paris dans le rayonnement de sa grandeur !
II y revint, l'enfant de la halle, et lui aussi dut se sentir joyeux de retrouver son ruisseau de la rue des Vieilles-Étuves. Mais là encore ce n'était ni la gloire, ni la fortune. La foule s'est à la longue habituée à considérer Molière choyé des grands, accueilli à la cour et dînant à la table du roi, où vraisemblablement, malgré les anecdotes et les tableaux, il n'a jamais dîné. Mensonges de la tradition et que l'histoire anéantit. Cette jeunesse de Molière est singulièrement attristée. Quels efforts pour se faire jour ! Les rivalités des théâtres voisins empêchent les « journalistes n en renom, ceux
qui donnaient le ton à la ville, de parler de lui ; la Galette de France se tait sur les premières pièces de Molière; Loret, Thomme à la mode, qui rimait l'actualité comme on la chronique aujourd'hui, ne cite jamais le nom de l'auteur nouveau, et lorsqu'enfin il l'imprime, au bout de trois ans, à propos de VEcole des femmes, il l'écrit Molier, pendant que Somaize prétendait et disait que les pièces de ce malheureux Molier n'étaient même pas de lui, et qu'il les tirait des manuscrits de Guillot-Gorju, qu'il avait achetés à la veuve du bateleur.
De cette renommée courante et de ce qu'on nommerait aujourd'hui la réclame, Molière, d'ailleurs, ne s'inquiétait guère, et ce n'était point la lutte contre le public qui lui donnait cet air d'assombrissement brûlant qu'on lui voit dans le portrait du Louvre. Il savait bien qu'un jour ou l'autre il aurait raison de la foule. Mais l'ennemi qu'il ne pouvait dompter, c'était lui-même, sa mélancolie profonde et cette amertume qu'il devait faire passer dans l'âme d'ÂIceste. J'aime beaucoup les commentateurs s'acharnant à soutenir que Molière s'inspira, pour cette grande figure d'AIceste, des rudes vertus de M. de Montausier ! Molière avait vraiment bien besoin de modèle ! Il n'avait, pour peindre le Misanthrope, qu'à étudier sa propre misanthropie.
Mais si jamais la définition de la misanthropie donnée par Béranger a été juste, assurément c'est
;e misanthropc-là : « La misantHropie , disait nsonnier, n'est qu'un amour rentré. » Toute ne de Molière venait, en effet, de son tropd'amour qu'il lui fallait refouler au profond 1 cœur et laisser s'aigrir, comme une liqueur ad d'un vase. Aussi, vraiment trouvé-je — et touchants, je le repète encore, — ces âges officiels rendus à nos grands hommes, niversaires qu'on célèbre, ces dates de naisque l'on fête comme des victoires du génie hu- Je sais bien qu'une ode lue tous les ans, par eur en habit noir, devant un buste de plâtre lé ne change pas la face du monde et n'a- 'ien à la renommée du mort; mais il estconsos culte du génie, et il n'est pas mauvais que -ands hommes aient aussi leur calendrier, peut-être exagéré tout à l'heure en compaexistence de Molière en province à celle des urs héroïques du Roman comique de Scarron.
re, ami du prince de Conti, pour lequel il it et peut-être écrivait, en i6$5, à Mont- ', le ballet des Incompatibles, ne menait point ioute la vie errante de Ragotin. Sa troupe nme était bien payée, bien traitée et presque ée partout où elle passait. M. B. Fillon nous a é Molière dans le Poitou 1. M. Brouchoud nous
echerches sur le séjour de Molière dans l'ouest de la , en 1648, par Benjamin Fillon ( Fontenay-le- , in-8, 1871).
l'a fait voir à Lyon *, M. Eugène Noël l'a rencontré à Rouen <, M. Emmanuel Raymond Ta suivi en ses pérégrinations dans le Languedoc. C'est là que nous rencontrons la troupe ambulante de Molière voyageant à cheval à travers les routes. On donnait, nous dit M. Raymond, aux acteurs un cheval pour trois, aux actrices un cheval pour deux. Quant à Molière, en sa qualité de directeur, il avait un cheval poui* lui seul. Comment M. Raymond le sait-il? La vérité est que Molière et sa troupe voyageaient comme ils pouvaient, tantôt en carrioles, tantôt en bateaux, aujourd'hui sur la monture de Don Quichotte et demain sur celle de Sancho. On a trouvé dans les Archives de Pézénas l'ordre donné aux consuls de mettre en réquisition les charrettes nécessaires pour transporter le petit théâtre de Molière et sa troupe '.
Cette note fort curieuse montre quelle sorte
1. Les Origines du théâtre de Lyon (Lyon, Scheuring, i86$, in-8).
2. Promenades et causeries, par Eug. Noël (Rouen, Schneider, 187a, in- 18).
Voyez aussi, sur le séjour de Molière en Normandie, la brochure de M. le professeur Bouquet, Molière et sa troupe à Rouen.
3 . Le Fauteuil de Molière à Pézènas ( Magasin pittoresque, t. IV, p. 247). Curieux article sur la boutique du barbier Gelly, place du Marché-aux-GraIns, à Pézénas, où, comme on sait, se rendait Molière tous les samedis, jours de marché.
d'autorité — toute morale — avait , jusqu'en ces années d'art à la belle étoile^ celui qui allait devenir Molière. Nous avons, du reste, sur la façon de vivre du grand comique à cette époque, un témoignage intéressant, c'est celui de Dassoucy, qui rencontra alors Molière, navigua avec lui sur le Rhône, et le suivit justement à Pézénas. Le famélique Dassoucy conte gaiement dans ses Aventures comment il vécut, bien nourri, gros et grasj avec les Béjart et Molière :
Qu'en cette douce compagnie Que je repaissois d'harmonie Au milieu de sept ou huit plats, Exemt de soin et d'embarras, Je passois doucement la vie! Jamais plus gueux ne fut plus gras !
« Je ne vis jamais, ajoute Dassoucy, tant de bonté, tant de franchise ny tant d'honnesteté que parmy ces gens là, bien dignes de représenter réellement dans le monde les personnages des Princes qu'ils représentent tous les jours sur le théâtre. »
Dassoucy changera de note, plus tard, mais ici l'aveu est bon à retenir, et nous montre déjà Molière tel que nous le retrouverons à Paris, compatissant, excellent, noble de cœur et de tenue, et partageant sans compter avec l'errant recueilli en chemin.
M. Eug. Noël, qui a étudié Molière à Rouen,
comme M. Péricault a étudié Molière à Lyon, nous donne une autre preuve de la générosité de Molière. Le comédien abandonna aa profit de l'Hôtel-Dieu la première représentation qu'il donna à Rouen (juin 1658). Il devait, au mois d'aoiit suivant, donner encore une représentation au bénéfice de ce même Hôtel-Dieu. A Lyon, dit M. Péricault, Molière avait fait de même. Ce qui est intéressant à retenir, c'est que la salle de théâtre où Molière jouait, durant son séjour à Rouen, se trouvait à quelques minutes seulement, à quelques pas, pour ainsi dire, du logis où habitaient Pierre et Thomas Corneille 1. Molière avait alors trentesix ans, Thomas Corneille trente-deux et le grand Corneille cinquante-deux. On s'imagine les causeries de ces trois hommes illustres, les conseils donnés par le créateur de la tragédie française à celui qui allait créer la comédie humaine. On ne songe qu'avec respect à ces entretiens à la fois familiers et sublimes, et on se demande pourquoi l'air qui passe emporte à jamais les paroles qui tombent parfois de la bouche du génie.
Ce sont ces séjours en province, l'étude qu'il faisait des mœurs, des traditions, des caractères
I. Cette salle, dit M. Noël, se trouvait vraisemblablement dans la rue des Charrettes ou au bas de la rue du Vieux-Palais; or les frères Corneille habitaient rue de la Pie, c'est-à-dire à quatre minutes du théâtre où Molière allait jouer Nicoméde (voy. Rouertf Promenades et souvenirs').
et même du langage, des patois de la province, qui permirent à Molière de mettre au théâtre des types si divers de provinciaux, gentilshommes prétentieux comme M. de Sotten ville, ou gens de peu, comme l'huissier Loyal de Tartuffe ou les paysannes de Pourceaugnac . Ce M. Loyal est bel et bien un Normand et Molière lui fait patoiser le langage des gars de Rouen tout aussi bien qu'il fit parler à ses mégères de Monsieur de Pourceaugnac le patois du Languedoc ou celui de Saint- Quentin. Ces patois divers, ceux du Midi, ceux de la Flandre, ceux du Poitou ou du Limousin, étaient d'ailleurs familiers à Molière : on ne parodie guère que ce qu'on a étudié. La latin macaronique, où s'amusait l'auteur du Malade imaginaire, en compagnie de Boileau et de La Fontaine, témoigne de la science que possédait le traducteur de Lucrèce. Le baragouin espagnol qu'il sème çà et là dans ses œuvres nous est un gage qu'il parlait couramment cette langue assez répandue au surplus presque au lendemain de l'occupation castillane.
Je m'étonne qu'avec cette connaissance approfondie des langages divers de nos provinces — patois dont la Convention devait abolir l'usage — Molière n'ait pas donné et les acteurs d'aujourd'hui ne songent pas, soit dit en passant, à rendre à M. de Pourceaugnac cet accent limousin , si spécial et si amusant. On a prétendu que Molière avait écrit cette farce, Monsieur de Pourceaugnac, à la suite d'un esclandre survenu sur son
théâtre où un gentilhomme limousin se prit de querelle avec des spectateurs, et troubla ridiculement la représentation. Mais je pense que l'idée de cette bouffonnerie date, au contraire, des premières années de la vie littéraire de Molière, et de ces journées de pérégrinations artistiques où il dut récolter tant de souvenirs et recueillir tant d'impressions diverses. Un tradition locale, que j'ai recueillie à Limoges même, veut que Molière ait été sifflé par le public limousin et s'en soit vengé en créant ce type ridicule de Pourceaugnac, qu'il eût dû, pour être logique, appeler Pourceaugnaud, car les terminaisons en aud sont limousines (Vergniaud, Bugeaud, etc.), tandis que les terminaisons en gnac sont purement gasconnes ^.
I. Je recueille ici, d'après le bibliothécaire de Limoges, M. Goursolen, trois fragments peu importants, mats utiles à rapprocher, et qui composent le résumé de la tradition limousine, relativement à Molière et à Monsieur de Pourceaugnac.
Limoges au xvii» siècUf par P. Laforest. ( Limoges, Chapoulaud frères, 1862, in-8. A la page 6: — Rencontrer à cent lieues de Paris, au fond des bois du Limousin, une société gracieuse et polie, une colonie d'artistes, une réunion d'hommes d'esprit et de savoir, tel est le genre d'étonnement que La Fontaine paraît avoir éprouvé, lorsque, en 1663, il accompagna son parent et son ami Jeannart, impliqué dan» la disgrâce de Fouquet et exilé à Limoges. Si La Fontaine a eu des préventions, — et qui n'en aurait pas contre le pays de l'exil? — la réalité semble les avoir
Les Limousins auraient, au surplus, bien tort de garder rancune à Molière de cette raillerie, car, s'il se moque du Cimetière des Arènes, il donne, en somme, à Pourceaugnac un rôle assez enviable, en tous pays et en tous temps, ce ul de dupe et d'honnête homme. Nulle part d'ailleurs,
au moins en partie dissipées. « Je vous donne, écrit-il à sa femme, les gens de Limoges pour aussi fins et aussi polis que peuple de France. » C'est au palais épiscopal que se réunissait alors l'élite de la société limousine. Admis à Paris dans l'intimité de la célèbre marquise de Lafayeile, et sans doute déjà lié avec l'évêque de Limoges, oncle de cette dame, La Fontaine y fut à portée d'observer de près et à loisir cette société. Il loue chez les femmes l'éclat et la blancheur de leur teint, etc.
En note. — La lettre du fabuliste, datée du 19 décembre 1663, en fait pressentir une seconde qui ne s'est pas retrouvée. On s'étonnera peut-être que, m'autorisant de La Fontaine, je ne dise rien de Molière; mais la satire de Molière trahit les ressentiments d'un amourpropre offensé. Pourceaugnac est une oeuvre de vengeance qui ne saurait s'apprécier impartialement à Limoges.
Almanach limousin, année i86i. — Théâtre, par H. Ducourtieux : — L'accueil que Molière reçut de nos pères, plus tard les excentricités du marquis de La Feuillade, notre compatriote, contribuèrent pour beaucoup à la création de Monsieur de Pourceaugnac, cette mascarade burlesque où perce à chaque trait le ressentiment d'un esprit quinteux et rancunier. Nous sommes les premiers à rire aujourd'hui de ce Limousin si cruellement berné, mais pendant longtemps nos cadets
— ceci soit dit en passant, — la tristesse, la mélancolie de Molière ne se montre si cruellement que dans Monsieur de Pourceaugnac. Cette farce, si gaie, est en réalité lugubre comme le plus sinistre des drames. Les seuls honnêtes gens de la pièce, Oronte et M. de Pourceaugnac, y sont bernés sans pitié avec une ironie acharnée qui finit
eurent besoin d'avoir le pied ferme et la garde solide pour repousser les épigrammes qu'il attira sur leur tête. Heureusement pour eux qu'ils craignaient moins le frôlement d'une épée que le contact du fusil d'un apothicaire.
En note. — L'opinion que nous partageons sur l'accueil fait à Molière est celle-ci : « Au xvii» siècle, les acteurs introduisaient parfois dans leurs rôles des réflexions et des allusions qui n'en faisaient pas partie; esprit fin et railleur, Molière s'abandonna probablement en scène à quelque répartie piquante qui fut immédiatement relevé: par des spectateurs peu endurants, inde ira. »
La Voix de la province, revue littéraire, année 1862, I" numéro, Chronique : — Molière, on l'a répété bien des fois, fut sifflé à Limoges; mais ce que tout le monde ne sait pas, c'est qu'il s'attira cette humiliation en jouant la tragédie; il ne put jamais réussir dans ce genre, de l'aveu même de ses amis. En rappelant ce souvenir, je n'ai pas la pensée d'obscurcir la gloire du père de la Comédie-Française, je tiens à dire simplement que le ridicule qu'on donne aux Limousins est la meilleure preuve de la délicatesse de leur goût et de la sûreté de leur jugement.
(^Aucune indication d'origine.^
par attendrir et par exaspérer. Ce pauvre diable de Limousin qui tombe en plein Paris avec son bagage d'illusions et de confiance n'a commis, en somme, aucun crime. Sa seule faute est d'être né dupe comme tant d'autres naissent fripons. Il arrive, tout souriant, pour épouser la femme qu'on lui a promise.
Il est honnête, sain de corps et d'esprit, riche et facile à l'attendrissement. Voilà des qualités qui ne lui vont pas servir à grand'chose. Pauvre homme, que vas-tu faire en ce pays hanté par les suppôts de galères?
Éraste, l'éternel Éraste éventé, ricaneur, prêt à toute fraude, n'aimant que le plaisir, cœur sec et cerveau vide, s'associe à je ne sais quelle bande de vauriens pour jouer au provincial des tours qui mèneraient à présent leurs auteurs en police correctionnelle. On le berne, ce malheureux Pourceaugnac, on le fouaille, on lui lâche aux trousses la Faculté tout entière et le Parlement avec la Faculté, des apothicaires et des avocats, une légion de farceurs et de gredins qui l'escroquent, le pillent, l'enragent, lui enlèvent sa bonne humeur et lui volent son argent.
A tout cela Pourceaugnac oppose une douce résignation. Il est plus souriant qu'un stoïcien, le pauvre diable, et il est aussi résolu. Il conte ses peines au plus déterminé de ses ennemis, au Napolitain Sbrigani, drôle de sac et de corde, qu'il prend pour l'honneur même et le plus dévoué des
amis. « Ah! dira-t-il tout à l'heure en l'embrassant, lorsqu'il partira pour Limoges, voilà le seul honnête homme que j'aie trouvé en cette ville! » Et Sbrigani répondra : « Par ma foi, voilà une grande dupe ! »
Une grande dupe, à coup sûr. Reste à savoir s'il est bien triste d'être ainsi dupé. Pour moi, je n'échangerais jamais un tel rôle de dupe contre cjlui de dupeur. Pourceaugnac, berné et ridiculisé, domine ce monde de coquins de toute la hauteur de son honnêteté. Proportions gardées, il a en lui à la fois du Don Quichotte et du Sancho, de ce maigre chevalier qu'on risque d'éborgner en lui tirant des feux d'artifice dans les yeux, et de ce gros écuyer qu'on fait sauter si bien sur la couverture, mais qui, l'un et l'autre, l'un avec sa fièvre de dévouement, l'autre avec son bon sens terrible, nous paraissent si supérieurs à la foule qui les entoure.
Pourceaugnac est dupé, soit. Mais, après tout, le plus à plaindre, en cette affaire, est-ce lui ou le petit Éraste qui épouse si lestement la fille d'Oronte? Quand on n'aurait évité à M. de Pourceaugnac que ce mariage avec une coquette qui joue si bien la comédie et ment avec une telle audace et un tel sourire, on lui aurait rendu le plus grand des services. Et l'on a beau se moquer des infortunes de Pourceaugnac, voilà la moralité de la pièce : les dupes en fin de compte ont leur revanche. Il leur suffit d'attendre. Si les fourberies servaient toujours aux fourbes, on
pourrait se désespérer; mais il est une balance en toutes choses, et les dupeurs brillants ne sont, en définitive, ni plus heureux, ni plus gras que les dupes qui se moquent d'eux après réflexion et les méprisent avant toute chose.
Molière, certes, n'avait point voulu faire ressortir cette vérité en écrivant Monsieur de Pourceaugnac. Il traçait une farce à la hâte et se donnait simplement la tâche d'amuser son public. Mais le génie n'abdique jamais, et jusqu'en cette folie de carnaval on retrouve le coup de pouce de celui qui fit \t Misanthrope. A-t-on inventé rien de plus tragiquement comique que la scène de Pourceaugnac déclaré fou par les médecins? Il mange bien, c'est un symptôme ; il dort mieux, plus de doute ; il remue, son cas est sûr; il demeure immobile, le cas est grave; il crache, allons, décidément est homme est fou! La question des aliénés qui nous préoccupe si fort à cette heure est tout entière dans ' cette scène, la satire la plus terrible à coup siir qu'ait jamais lancée Molière contre la médecine.
L'impression que nous cause la vue de ce misérable homme assis dans un fauteuil entre deux fraters en robe noire et un apothicaire à nez de corbin est vraiment sinistre. On lui a ôté son épée, on le surveille, on l'épie; s'il fait mine de se relever, on le rassied en le poussant par les épaules. La scène prend aussitôt un triste aspect de cabanon. Les médecins vous font l'effet d'inquisiteurs, le matassin prend la figure d'un tortionnaire. On
appellerait volontiers la police, et l'on réclamerait pour un peu du secours.
On le voit, il n'y a pas seulement pour nous une plaisanterie dans cstte pièce bouffonne, il y a quelque chose de sous-cutané qui tient du drame, et ce n'est pas seulement pour se venger d'un gentilhomme limosin que Molière, comme on l'a dit, a composé cette noire parodie. S'il fut sifflé à Limoges, le coup dut, il est vrai, lui être sensible. Point de recette, bourse vide, sans compter la blessure faite à l'amour-propre, un coup de sifflet contient tout cela. Le Boulanger de Chalussay,
dans son odieux pamphlet d'Elomire hypocondre, — dont nous reparlerons plus tard, — prétend qu'à cette date Molière, étudiant, émancipé, ayant quitté là Cujas et lui faisant la nique, se trouvait peu pourvu d'argent.
L'argeut de nos goussets ne blessa point nos poches.
Propos d'ennemi, il est vrai. Dassoucy se contentait, on l'a vu, de l'ordinaire de Molière et de ses compagnons.
Toujours est -il que, si Limoges fut sévère à Molière, la Normandie lui fut accueillante et amie. Le succès de Molière à Rouen fut tel que l'écho en parvint jusqu'à Paris, et le roi lui-même voulut voir de près le comédien dont on parlait tant. Ce fut le 24 octobre 1658 que Molière et ses camarades eurent l'honneur de paraître
devant Louis XIV et devant la Cour. On avait, tout exprès pour eux, dressé dans la salle des Gardes du Louvre un théâtre sur lequel Molière monta le premier. Tout d'abord, la troupe joua Nicomède, de Corneille; le succès fut modéré. Molière, sentant bien que la représentation sem'^ blait au roi une déception, demanda à Jouer une de ses farces ordinaires, qu'on n'attendait pas, et il enleva gaiement et de verve le Docteur amoureux. Ce fut alors un vaste éclat de rire dans la salle des Gardes. Les actrices surtout, disent les témoignages du temps, parurent charmantes. Ce vif succès décida l'établissement de la troupe de Molière à Paris *.
La salle du Petit-Bourbon fut accordée aux comédiens pour y jouer alternativement avec les Italiens. Et la troupe de Molière prit dès lors le nom de la Troupe de Monsieur.
Les débuts furent difficiles au Petit- Bourbon, si l'on en croit encore un des ennemis les plus acharnés de Molière, l'auleur d^Elomire hypocondre. Dans cette pièce. Le Boulanger de Chalussay fait raconter à Élomire (anagramme de Molière) les tribulations premières de l'ouverture du théâtre:
I. Louis XIV devait plus tard se consoler de la mort de ce Molière qu'en 1658 il accueillait si bien, en accordant un privilège à peu près semblable à un montreur de marionnettes nommé Dominique de Mormandin. (^bir aux Documents le Privilège accordé aux Pygmées par le grand Roi. — Cette pièce intéressante est inédite.
Là, par Héraclius, nous ouvrons un théâtre,
Où je croy tout charmer et tout rendre idolâtre...
... Je prends cœur, toutefois, et d'un air glorieux
J'affiche, je harangue, et fais tout de mon mieux;
Mais inutilement je tentay la fortune :
Après Héraclius, on siffla Rodngunt;
Cinna le fut de mesme et le Cid tout charmant
Receut, avec Pompée, un pareil traitement.
Dans ce sensible affront, ne sçachant où m'en prendre.
Je me vis mille fois sur le point de me pendre;
Mais d'un coup d'étourdy qui causa mon transport,
Où je devois périr, je rencontray le port.
Je veux dire qu'au lieu des pièces de Corneille,
Je jouay VÈtourdy qui fut une merveille.
Car à peine on m'eut veu la hallebarde au poing,
A peine on eut oiiy mon plaisant baragouin,
Veu mon habit, ma toque, et ma barbe et ma fraise.
Que tous les spectateurs furent transportez d'aise.
Ainsi, avec VEtourdi le succès venait, indiscutable. Le charme était rompu et le mauvais sort écarté. Acteur et auteur, Molière avait séduit et pour toujours conquis le public.
Ce n'est rien, cet Étourdi, un caprice, une fantaisie, un balbutiement de ce génie qui créera un jour Alceste et Tartuffe. Mais c'est un chefd'œuvre. Quelle verve brillante et quel éclat de style et de gaieté! La pièce finit à chaque scàie pour recommencer aussitôt. Mascarille trouve dans son cerveau de fourbe les fantaisies les plus éclatantes et les ruses les moins prévues. C'est un roulement incessant de railleries et d'esprit. Le monde bariolé de la comédie italienne court à tra-
vers ces scènes comme des mimes méridionaux échappés en pleine Gaule. Cest un de ces caprices allègres et charmants où s'ébat^ le bonnet sur Poreille, le cœur sur la main, le mot vif sur la langue, le libre génie français. C'est un Français, en effet, et mieux que cela, un Parisien, cet adorable étourdi, bourdonnant comme une mouche diaprée, donnant de l'aile contre toutes les vitres, défaisant, avec un éclat de rire satisfait, la trame de Pénélope qu'a péniblement bâtie son valet; c'est un des nôtres, hélas ! un de nos semblables, un de ces sympathiques badauds et de ces chers écervelcs qu'aimait Montaigne et que Rabelais ne détestait point ; et nous pouvons tous plus ou moins nous reconnaître en lui. O peuple de badauds et d'étourdis! Quand donc épouserons-nous enfin la belle esclave que retient au logis le bonhomme Trufaldin, et qui s'appelle la Liberté?
Puis, à côté de cet étourdi des bords de la Seine, sautille et pérore Mascarille, le roi de la Chiaja, le Napolitain admirable et pendable, le demi-dieu des drôles, un des types de rouerie les mieux exécutés par ce Molière qui aimait la ruse comme Balzac aimait la force, et qui s'inclinait devant Mascarille, fourbum imperator, comme l'autre devant Vautrin, le roi des coquins.
Quel plaisir parfait on éprouve à écouter cette langue impérissable et jeune! Et cela date de deux siècles ! Et les comédies contemporaines les plus applaudies et les plus fanées déjà datent de dix années
à peine! Quel étonnement! On croirait voir, en comparant telle comédie célèbre à cette fantaisie de Molière, un dessin d'un journal de mode à côté d'un croquis de Callot; on croirait entendre une chanson à jamais charmante, éclose sous le ciel de Naples, après un vieux refrain de canotiers retrouvé dans les échos de Bougival.
Cette comédie ensoleillée, VEtourdi, donne exactement l'impression d'un doigt de vin muscat dégusté sous la treille, en face de la mer bleue, de Sorrente ou de Caprée. C'est Molière à Naples et s'amusant avec Pulcinella, tout en songeant à Georges Dandin.
E n'était pas, lorsque Molière vint interpréter Nîcomède devant le roi, la première fois qu'il jouait la comédie à Paris. Plusieurs années auparavant, « quelques bourgeois » et lui s'étaient, nous l'avons vu, avisés de jouer la comédie entre compères. Molière, mordu par l'amour du théâtre, avait, dit-on, trouvé un encouragement chez son grand-père, qui l'adorait et qui, en vrai Parisien, adorait aussi le théâtre. Lorsque Poquelin le père se fâchait de voir son fils courir écouter les bouffons, le grand-père souriait et se disait qu'après tout le métier de comédien avait ses charmes. Bref, Molière et ses amis les amateurs de théâtre s'établirent dans le jeu de Paume de la Croix-Blanche, au faubourg Saint-Germain. « Ce fut alors, dit un biographe *, que Molière prit le
I. Bruzen de la Martinière qui compléta ou plutôt refit la Fie de Molière de Grimarest, et se servit des souvenirs d'un vieux comédien de la troupe de Molière,
nom qu'il a toujours porté depuis, mais lorsqu'on lui a demandé ce qui l'avoit engagé à prendre celui-là plutôt qu'un autre, jamais il n'en a voulu dire la raison, même à ses meilleurs amis. Ce silence n'a rien de fort merveilleux : peut-être que la Polyxène, roman qui avoit alors quelque réputation et dont l'auteur se nommoit Molière, eut quelque part à ce choix. »
Bret, dans son édition des Œuvres de Molière (Paris, 177 i), fait suivre la Vie de Molière p&r Voltaire, qu'il réimprime, d'un supplément où il rapporte une tradition qu'il est bien difficile de contrôler, mais qu'on ne saurait passer sous silence. A en croire Bret, « un nommé Poquelin, Écossois, fut un de ceux qui composèrent la garde que Charles VII attacha à sa personne sous le commandement du général Patilloc. Les descendants de ce Poqu:lin s'établirent, les uns à Tournai, les autres à Cambrai, où ils ont joui longtemps des droits de la noblesse : les malheurs des temps leur firent une nécessité du commerce dans lequel quelques-uns d'entre eux vinrent faire oublier leurs privilèges à Paris. »
nommé Marcel. L'édition que j'ai consultée est celle d'Amsterdam, 1735. Les Œuvres de M. de Molière, augmentées d'une nouvelle Vie de l'auteur, avec figures en taille-douce (Amsterdam, chez Herman Uytwerf, 173$). Cette édition contient V Ombre de Molière, de Brécourt. — La tradition relative au grand-père de Molière est sans doute apocr3^he.
MOLI/IRE INTIME. 6l
Que le Poquelin, père de Molière, descendît de ces Poquelin d'Ecosse ou qii'il fût tout bonnement de race parisienne , toujours est-il que Molière seul nous inquiète, nous intéresse, et que le nom de guerre du jeune homme a fait oublier l'autre devant la postérité. Et pourtant on connaît aujourd'hui, grâce aux recherches de M. Eud.
Soulié, les parents de Molière jusque dans les vêtements dont ils se vêtaient, on a compté les bijoux et les collerettes de Marie Cressé, on a pénétré dans ce riche intérieur de marchand tapissier, on a, pour ainsi dire, touché le décor qui encadrait la vie quotidienne de ces honnêtes bourgeois parisiens, enrichis par leur constant labeur et leur vieille probité. Molière, lui, allait et venait, courait la ville, écoutait, étudiait, et, avant de monter sur V Illustre-Théâtre, s'amusait aux lazzis de Scaramouche et s'instruisait aux leçons de Gassendi. On sait qu'à ces leçons, il rencontrait Bernier, Hesnaut, Cyrano-Bergerac. Avec ce dernier, il avait esquissé déjà quelque comédie, et plus tard, lorsqu'il emprunta un mot devenu célèbre au Pédant joué de Cyrano, il ne fit, comme il le dit, que reprendre son bien où il le trouvait *.
I. Ce mot est celui dis Fourberies de Scapîn. Dans le Pédant joué, Cyrano fait dire, dans la scène entre Oranger et Corbinelli (acte II, scène iv) : — Que diable aller faire dans la galère d'un Turc! — Il avait peut-être emprunté le trait aux premiers essais de Molière. D'ailleurs, il gâte bien vite ce que l'exclamation a de cliar-
6a MOLIÈRE.
La vie de province, cette dure vie laborieuse, avait fait que Molière, arrivant à Paris, possédait désormais plus de sujets qu'il n'en fallait pour alimenter son théâtre. « On n 2 lui a jamais donné de sujets, dit B. de la Martinière. Il en avoit un magasin d'ébauchez par la quantité de petites farces qu'il avoit hasardées dans la province.» On a vu qu'il avait débuté au Louvre par le Docteur amoureux. Mais son répertoire comptait alors bien d'autres pièces dont nous n'avons plus que les titres et qui ne figurent point dans ses œuvres complètes. L'Etourdi, imité de Vlnadvertito, ouvre la marche des comédies que la postérité a recueillies, mais avant l'e/OMri/, Molière n'avait-il pas écrit le Docteur amoureux, les Trois Docteurs rivaux, le Maître d'école, le Médecin volant, la Jalousie de Barbouillé, sans compter les farces qu'on lui attribue, le Fagoteux, le Médecin par force, Gorgibus dans le sac, le Grand Benêt de fils, et certaine comédie en trois actes, Joquenet ou les vieillards dupés, où le bibliophile Jacob a cru trouver la première forme des Fourberies de Scapin i ?
Molière écrivit même alors des ballets et M. P. Lacroix a publié le ballet des Incompatibles, à huit entrées, dansé à Montpellier devant MB*" le Prince
mant par un trait de mauvais goût ; O galère ! galère ! s'écrie Granger, tu mets bien ma bourse aux galères!
I. VAlcantor de Joquenet ne serait autre qu'Argante, Garganelle que Géronte, et Sylvie que Zerbinette.
et M"* la Princesse de Conti (d'après l'édition de Montpellier i6$$). Quelques vers de cette pièce sembleraient indiquer que Molière a placé là des fragments de sa traduction de Lucrèce, mais je doute que ce ballet des Incompatibles soit son œuvre. Il y figura assurément et l'on y trouve indiqué :
Le sieur Molière, représentant une harengère.
Voici même les vers qu'il était chargé de débiter :
Je fais d'aussi beaux vers que ceux que je récite
Et souvent leur style m'excite A donner à ma muse un glorieux employ.
Mon esprit, de mes pas, ne suit pas la cadence, Loin d'estre incompatible avec cette éloquence, Tout ce qui n'en a pas l'est toujours avec moy.
Je ne partage pas l'opinion de M. P. Lacroix qui pense que ces vers signifient que la pièce était de Molière. Mais j'enregistre ce passage d'une particularité évidemment assez curieuse *.
C'est pourtant en cherchant et en conjecturant ainsi qu'on parviendra peut-être à retrouver (j'en doute après deux siècles) les fragments dispersés des œuvres inédites de Molière, par exemple, de
I. Le ballet des Incompatibles a été réimprimé aussi à la suite du curieux et savant travail de M. Lacroix sur la Jeunesse de Molière (Bruxelles, avec préface de F. Delhasse) .
cette comédie inconnue de VHomme de cour, — son chef-d'œuvre, disait-il, — que la mort ne lui a point permis d'achever.
On recherche à la fois, et à cette heure, toutes les reliques de Molière pour en composer un musée spécial qu'il sera curieux d'étudier. Et les autographes du grand comique, ces autographes si rares et si précieux, on leur fait la chasse, et quelle joie si on parvenait à en découvrir encore ' quelqu'un d'inédit, comme vient de le faire le directeur des Archives de Montpsiller! On sait que Beffara, le commissaire de police érudit, grand admirateur, admirateur passionné de Molière, demanda un jour, par lettre rendue publique, si ou ne pouvait le mettre sur la trace des manuscrits perdus de Molière. Après le décès de Molière, disait-il, sa veuve remit au comédien Lagrange (mort en 1692) des manuscrits, des papiers que celui-ci dut sans doute laisser à sa veuve. La veuve de Lagrange, qui ne mourut qu'en 1727, vendit sa bibliothèque et les manuscrits aussi, on n'en peut douter. Mais Lagrange avait un gendre, M. Musnier de Troheou, payeur des Etats de Bretagne ; ne serait-il point, demandait B effara, devenu propriétaire de ces manuscrits ? Un vieillard, ne parlant que d'après une tradition, assurait que M. Musnier de Troheou avait déposé tous ses papiers (et, par conséquent, les manuscrits de Molière, s'il en possédait) dans un château situé en Normandie et dépendant d'un endroit qui s'ap-
pelait Perrière ou la Perrière. « Y seraient-ils restés jusqu'à présent, disait encore BefFara, sans que personne les fît connaître ? »
Depuis que Beiïara adressait cette question au public, bien des années se sont passées et les manuscrits de Molière n'ont pas été découverts. Peut-être la célébration du deux centième anniversaire de sa mort appel lera-t-elle l'attention sur des recherches nouvelles ; il est permis d'en douter, et cependant ne vient-on pas de découvrir à Montauban, dans un coin du musée, un portrait authentique, dit-on, de Molière, de Molière jeune et courant la Prance à la tête de Vlllustre- Thédtre? M. Michslet, il y a longtemps, visitant le musée de Montauban, s'était arrêté devant ce portrait et avait deviné que c'était Molière.
Et puisque le hasard nous remet ainsi sur la trace des images de nos grands hommes, pourquoi ne nous ferait-il pas découvrir aussi quelque jour une page * inconnue et tombée de leur plume, un cahier de papier jauni contenant une œuvre dont le titre seul a survécu, des lambeaux déchirés, maculés et plus précieux cent fois que les plus purs vélins ? Qui sait s'il n'y a pas, dans l'angle poudreux de quelque vieille bibliothèque, un rouleau sali dont on ne toucherait les feuillets qu'avec respect et dont tout ce qui pense au monde étudierait avec fièvre les lignes à demi illisibles? Qu'est devenu ce travail dont nous parlions tout à l'heure, cette traduction de Lucrèce,
entreprise par Molière, qui traduisait Lucrèce comme Victor Hugo a traduit Lucain? Qu'est devenue la comédie du Docteur amoureux, et celle du Maître d'école, et celle des Trois Docteurs rivaux que Molière jeune improvisait en route sur les grands chemins du « roman comique » et de « l'art en voyage? i»
Ce ne sont point d'ailleurs les seules œuvres de sa jeunesse qu'on pourrait souhaiter de retrouver aujourd'hui. Ne devincrait-on pas une sorte de Molière en fleur, si je puis dire^ dans ces farces ignorées, le Fa^oteux, le Médecin par force, Gorgibus dans le sac, le Grand benêt de Jils, dont on ne connaît, en somme, que les étiquettes, et n'cvoquent-elles pas aussitôt les figures si célèbres et éternellement comiques du Médecin malgré lui, de Scapin fourré dans ce sac que Boileau appellera ridicule, et du fils de Diafoirus, immobile et pâle, juché sur sa chaise et tournant son chapeau entre ses doigts, comme le berger Agnelet?
Sans doute la découverte de ces essais et de ces œuvres de la première heure n'ajouterait rien à la gloire, à la physionomie littéraire de Moli'.re, mais on aime à connaître le génie jusque dans ses balbutiements. Ces reliquice et ces fragments sont comme les hochets de l'enfant que la mère conserve avec piété et qu'elle regarde encore quelquefois, lorsque l'enfant est devenu un homme II faut tout aimer dans ceux qu'on aime, et c'est pour-
MULIÈRE INTIME. 67
quoi les recherches des érudits, les patientes études des amoureux de Molière ne pourront, même si elles aboutissent seulement à demi, que servir utilement à la littérature entière de tous les pays et de tous les temps, en augmentant la renommée du grand comique français.
Nous avons vu Molière arriver à Paris et s'y fixer. Il avait trente-six ans. Il rapportait de la province une science profonde de la vie et des travers humains. Il n'avait donc plus qu'à mettre en œuvre les documents amassés en route.
Ce n'était pas assez d'être établi à Paris, il y était applaudi. Quelques années auparavant, le prince de Conti avait voulu le prendre pour secrétaire, et Molière, avide surtout d'indépendance, n'avait pas hésité entre cette existence offerte et assurée et la vie de hasard du théâtre, a Je suis un auteur passable, avait-il répondu au prince, et je puis être un fort mauvais secrétaire ! Et quel service peut rendre un misanthrope et un capricieux comme moi? D'ailleurs je n'ai pas les sentiments assez flexibles pour la domesticité ! Ensuite, si je quittois mon théâtre, que devicndroient ces pauvres gens que j'ai amenés de si loin? » On trouve déjà là la réponse admirable de Molière mourant. Marcel raconte que Molière demanda au prince de Conti cette place de secrétaire pour M. de Simoni et, cigale parisienne, se remit à rimer et à chanter.
Ce théâtre du Petit-Bourbon, où Molière s'était
établi, ne devait pas durer longtemps. En octobre 1660, la salle fut démolie pour laisser libre la construction du grand portail du Louvre. Le roi accorda à la troupe de son comédien favori la salle de théâtre du Palais-Royal, où le cardinal de Richelieu avait autrefois fait représenter ses propres tragédies et fait parodier le Cid de son rival Corneille. Le 4 février 1661, Molière donnait là sans succès son Don Garde de Navarre et ce n'était que le 24 juin suivant, avec VEcole des maris, qu'il retrouvait sa veine et ses applaudissements ordinaires. Lorsque M. Edouard Thierry, dont l'érudition fait loi en matière théâtrale, aura publié le Manuscrit de Lagrange (Varlet), — cet honnête homme et loyal artiste qui a écrit, jour par jour, la chronique du théâtre de Molière, — nous saurons au juste comment fonctionnait ce théâtre qui s'ouvrait pour le public tous les mardis, vendredis et dimanches^.
I. Les représentations ne devinrent quotidiennes qu'après la mort de Molière. Je trouve ce renseignement chez Vinot et Lagrange :
« Après la mort de M. de Molière, le Roy eut dessein de ne faire qu'un troupe de celle qui venoit de perdre son illustre chef et des acteurs qui occupoient l'hôtel de Bourgogne, mais les intérêts des familles des Comédiens n'aïant pu s'accommoder, ils supplièrent Monsieur d'avoir la bonté de laisser les troupes séparées comme elles étoient, ce qui leur fut accordé ; à la reserve de la salle du Palais Roïal, qui fut destinée pour la représentntion des opéra en musique. Ce changement obligea les
Ce manuscrit de Lagrange porte, sur son premier feuillet, cette mention : « Le sieur de Molière et sa troupe arrivèrent à Paris au mois d'octobre 1658 et se donnèrent à Monsieur, frère unique du roi, qui leur accorda l'honneur de sa protection et le titre de ses comédiens, avec 300 livres de pension pour chaque comédien. » Cette munificence, dit M. Etienne Arago dans une étude excellente sur Molière *, semblerait assurément très-louable si le manuscrit ne gardait pas en réserve la note suivante de la main même de Lagrange : « Les trois cents livres n'ont jamais été payées, m
On trouvera dans ce registre du comédien, monument sans prix et sans équivalent, la liste de ces visites ou représentations de la troupe de Molière chez le roi, les princes, les particuliers, chez M. Le Tellier, p^r exemple, un jour de mardi gras. Je copie deux de ces notes intéressantes.
« Vendredi 14 aoust 1665, la troupe alla à Saint- Germain-en-Laye, le roy dit au sieur de Molière qu'il vouloit que la troupe dorénavant lui appartînt et la demanda à Monsieur. Sa Majesté donna
compagnons de Molière à chercher un autre lieu, et ils s'établirent avec permission et sur les ordres de Sa Majesté, rue Mazarine, au bout de la rue Guénégaud, toujours sous le même titre de la troupe du Roy. »
I. Le Livre S or, Plutarque universel (tome I»', in-4, 1866).
en même temps 6000 livres de pension à la troupe qui prit congé de Monsieur, lui demanda la continuation de sa protection, et prit ce titre : La troupe du roy, »
u Le vendredi 12 juin iC6%^ la troupe est allée à Versailles par ordre du roy ; on a joué le Favory dans le jardin, sur un théâtre tout garni d'orangers. M. de Molière fit un prologue en marquis ridicule qui vouloit être sur le théâtre malgré les gardes, et Qut une conversation risible avec une actrice qui fît la marquise ridicule placée au milieu de l'assemblée 1. »
Le roi, on le voit, aimait fort Molière, mais il est bon d'ajouter quMl aimait plus en lui le bouffon que le philosophe. Sachons gré à Louis XIV d'avoir laissé jouer Tartuffe, mais ne lui en accordons pas trop le mérite. Pour lui, Molière était sa chose et il le protégeait plus encore parce qu'il était u à lui » que parce qu^il était homme de génie 2.
1. Voyez dans le très-savant et amusant ouvrage de M. Edouard Fournier, le Roman de Molière, le chapitre consacré à Molière, d'après le registre de La Grange,
2. M. Etienne Arago a trouvé dans un manuscrit de Philibert de Lamare, conseiller au parlement de Dijon, commencé en 1673 (Bibliothèque Richelieu), une anecdote qui ne se rencontre que là, mais qui n'a rien d'improbable :
« Molière, fameux comédien, ayant fait et représenté une pièce de théâtre ayant pour titre Le Marquis Étourdi (le conseiller Philibert de Lamare fait confusion) dans laquelle il avait, avec une exactitude non-
D'ailleurs il lui préférait les bouffons italiens, ou du moins il les payait davantage. Ces acteurs italiens n'allaient-ils pas être appelés par les envieux les maîtres et les inspirateurs de Molière ? Sans doute, Molière leur avait fort emprunté, mais comme le génie emprunte, en transformant, en sublimant, en faisant du fer brut un acier trempé, solide et étincelant. Il suffirait, pour appuyer notre opinion, de comparer VEtourdi, par exemple, à la fantaisie italienne d'où Molière a tiré ce pimpant chefd'œuvre. Cependant rendons justice à qui de droit et sachons remonter aux sources.
M. Louis Moland a d'ailleurs recherché déjà, dans un volume spécial , quelle influence la littérature étrangère avait exercée sur son auteur, et ce qu'il y avait d'exotique dans le talent du grand comique *.
pareille, représenté les gestes, les actions, et paroles ordinaires du comte de La Feuillade, duc de Rouennais ; le comte, piqué au vif de cette injure, fit dessein d2 faire assassiner Molière, et étant au petit coucher du roi où on parlait du comédien, il dit au roi : « Sire, o Votre Majesté se pourrait-elle passer de Molière? » Le roi qui savait le mal que le comte voulait au comédien, et jugeant de son dessein, lui répondit ; « La « Feuillade, je vous entends bien ; je vous demande la « grâce de Molière. » Ce mot désarma la colère du comte. »
Il eût été triste que Molière mourût comme était mort Tabarin, assassiné par un gentilhomme.