‹ Molière sa vie et ses œuvresChapitre 15 sur 34 · I. Élomire hypocondre, acte IV, scène i · texte numérisé non relu

I. Élomire hypocondre, acte IV, scène i

polémiques quotidiennes. Jamais homme a-t-il été plus bafoué et plus calomnié, calomnié et bafoué dans sa vie, dans ses œuvres, dans sa femme, dans sa douleur, dans le mal mortel dont il mourait? Et cependant il n'en était ni plus amer, ni plus méchant. Il se vengeait en faisant le bien. Mais de quel mépris devait-il couvrir tous ces êtres malsains déchaînés contre lui ! II ne haïssait pas, mais il souffrait. Pour de telles âmes, le mépris des hommes est d'ailleurs la plus grande des souffrances. Il est des êtres privilégiés, et ce grand Molière était de ce nombre, qui ne peuvent se résigner à détester. Ils passent sombres dans la vie et parfois seulement on voit errer sur leurs lèvres attristées et cependant bienveillantes un pâle et mélancolique sourire. Ce sont des cœurs blessés qui portent le deuil de chères illusions disparues ; le monde dit en les voyant : « Ce sont des misanthropes! » Hélas, ils n'en sont venus à regarder les hommes avec ce regard profond et triste que parce qu'ils ont jeté un œil indulgent et confiant à l'humanité tout entière. Ils ont beaucoup aimé et compté le nombre des trahisons par le nombre de leurs affections. Ce qu'il leur faut à présent, c'est le silence et l'ombre. Que s'ils s'appellent Molière cependant, ils font passer dans l'âme immortelle d'un Âlceste une partie de leurs pensées, de leurs espoirs déçus, de ce qu'ils nomment leurs haines vigoureuses qui ne sont que de douloureuses révoltes, et la gloire les console de leurs

douleur

un lac, et, après avoir vécu méconnus, ils meuretii oubliés, demandant la grande consolalion à l'éiernel repos. El peul-Stre, lans gloire, sans rayons, sans fracas, sonl-ila plus heureux que Holiire.

LES PORTRAITS DE MOLlèRB.

B ne sont pas seulement des portraits peints ou gravés dont je veux parler, mais de ces portraits à la plume que tracent les contemporains, amis et ennemis. Le plus curieux de tous, peutêtre, celui où je retrouve, avec l'accent le plus vivant, le contemplateur, ce n'est pas celui de M^^* Paul Poisson, fille de Du Croisy, que je citais dans une note du chapitre premier, c'est le portrait qu'a tracé de Molière l'auteur de Zélinde, ou la véritable critique de l'Ecole des femmes. L'auteur de cette comédie est peut-être Jean Donneau de Visé, je ne saurais l'affirmer en aucune façon, mais, à coup sûr, c'est un peintre rapide et définitif. En parlant de La Fontaine, il l'appelle, en passant, « un poète à dentelle et à grands cheveux, » et ne croit-on pas apercevoir La Fontaine? Or, voici ce que dit de Molière dans cette comédie de Zélinde un personnage, Argimon, un marchand :

c( Je l'ai trouvé sur ma boutique, dans la posture d'un homme qui rêve. II avoit les yeux collez

sur trois ou quatre personnes de qualité qui marchandoient des dentelles ; il paroissoit attentif à leurs discours et il sembloit, par le mouvement de ses yeux, quUl regardoit jusqu'au fond de leurs âmes pour y voir ce qu'elles ne disoient pas; je croîs mesme quMl avoit des tablettes et qu'à la faveur de son manteau, il a escrit, sans estre aperçeu, ce qu'elles ont dit de plus remarquable. »

Est-il possible d'oublier ces yeux colley, ce regard qui T>a jusqu*au fond des âmes? Molière n'est-il point là peint de pied en cap ?

Le célèbre portrait du Louvre, attribué pendant fort longtemps à Mignard, ne nous rend pas mieux que ces quelques lignes la physionomie pensive de Molière. Le buste de Houdon (j'en ai vu chez M. Paul Lacroix un original vraiment fort beau), ce buste où Molière tourne de côté son regard mélancolique et sourit de ses grosses lèvres plus tristes encore que railleuses, n'est pas plus vivant que ce fragment d'une comédie oubliée.

Mais de tous les portraits de Molière, peutêtre préféré-je celui que peignit Mignard et que M. Etienne Arago acheta 6,500 francs (on en voulait 7,500 francs) à la vente Vidal, pour le compte de la Comédie- Française. C'est une admirable toile, d'une remarquable intensité de vie, et qu'on n'oublie pas dès qu'on l'a vue.

Ce n'est plus là le Molière attristé, consumé et ravagé que nous connaissions par le portrait du Louvre, c'est un Molière plus jeune, non pas sou-

l^H MOLIÈRE.

Bordé d'une frange d'estoupe.

Si j 'a vois une rime en oupe Je m'en servirois bien icy'.

Les Gratelards, les. Tri vélins, Et les farceurs les plus grotesques.

N'eurent de formes si burlesques.

Il sembloit pourtant à le voir, Qu'il estoit homme de pouvoir; Car, malgré sa main bouffonne, ' On voyoit prés de sa personne Un grand nombre de courtisans, Fort bien faits, et très complaisans Vestus d'un beau drap d'Angleterre, Qui plioient le genouil en terre Devant ce marmouzet hydeux, Qui se mocquoit encore d'eux Avec leurs sottes complaisances Et leurs profondes révérences.

Je fus longtemps à ruminer

Sans jamais pouvoir deviner

Quel estoit ce pendart insigne :

Pour lors un diable me fit signe

Et me dit, d'un ton assez haut :

Recognoissez-vous ce maraut?

— Non, dis-je. — C'est ce que j'admire.

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