‹ Molière sa vie et ses œuvresChapitre 25 sur 34 · ORAISON FUNEBRE DE MOLIERE · texte numérisé non relu

ORAISON FUNEBRE DE MOLIERE

» Ma femme est morte, je la pleure; si elle vivait, nous nous querellerions (acte premier de V Amour médecin, de VAutheur dont nous pleurons aujourd'huy la perte). Quoiqu'il semble que ces

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LKi PORT&AITf DE MO£li&E, l6l

Cléante s'occupe alors de Molière antear^ pnis de Molière acteur, et ici encore nous trouvons des traits intéressants pour sa biographie :

« Non-seulement, il jouoit bien la comédie, mais encore il sçavoit bien la faire |ouer. »

« Si l'art qui approche le plus de la nature est le plus estimé, ne devons-nous pas admirer les ouvrages du défunt? »

« Il n'estoit pas seulement un habile poëte, mais encore un grand philosophe. »

tt II a joué les Jeunes, les Vieux, les Sains, les Malades, les Cocus, les Jaloux, les Marquis, les Villageois, les Hypocrites, les Imposteurs, les Campagnards, les Précieuses, les Fâcheux, les Avocats, les Ignorants, les Procureurs, les Misantropes, les Médecins, les Âpotiquaires, les Chirurgiens, les Avares, les Bourgeois qui affectent d'estre de qualité, les Philosophes, les Autheurs, les Provinciaux, les faux Braves, les grands Diseurs de rien, les Gens qui n^aiment qu'à contredire, les Coquettes, les Joueurs, les Donneurs d'avis, les Uzuriers, les Sergens, les Archers et tous les Impertinens enfin do tous sens, do tout âge et de toute condition. Que tous ces noms m'ont altéré ! Je n'en puis plus, et si je ne bu vois â vostre santé, je ne pourrois pas achever ce que )'ay entrepris.

« En faisant voir des portraits de l'avarice, il a fait honte aux avares, et leur a inspiré de la libéralité.

u En rendant ridicules ceux qui renchérissoient

sur les modes ; il les a rendues plus sages. Âh ! combien de cocus a-t-il empeschés de prendre leurs gants et leur manteau en voyant entrer chez eux les galants de leurs femmes ? Combien a-t-il fait changer de langages précieux, aboly de turlupinades ? Combien-a-t-il redressé de marquis à gros dos ? Combien a-t-il épargné de sang à toute la France, en faisant voir l'inutilité des fréquentes saignées ?

« Enfin, ajoute Cléante, toute la France lui est obligée de l'avoir tant fait rire. »

Voilà pour l'auteur. Voici pour l'acteur :

« Il estoit tout comédien depuis les pieds jusqu'à la teste ; il sembloit qu'il eut plusieurs voix, tout parloit en luy ; et d'un pas, d'un sourire, d'un clein d'œil et d'un remuement de teste il faisoit plus concevoir de choses que le plus grand 'parleur n'auroit pu dire en une heure. »

f( Il faisoit jouer jusques aux enfans. On voit par là que ce n'est pas sans raison qu'il disoit qu'il feroit jouer jusques à des Fagots. »

 ce moment, dans la salle où Cléante prononçait son oraison, salle tendue de noir et ornée, on l'a vu, d'écussons aux armes du défunt, et parsemée de miroirs pour indiquer qu'il voyait tout, de singes, parce qu'il contrefaisait tout et de masques, parce qu'il démasquait tout, « deux marionnettes, dit le Mercure, paroissent aux deux coins de la chaise oiî est placé Cléante. » C'est Momus et Molière, et le dialogue suivant s'établit entre eux.

LES PORTRAITS DE MOLIÈRE. l6)

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MOMUS

« Que nous sommes obligés à la Mort, de nous avoir envoyé P Illustre Molière dont le nom fait tant de bruit par tout le Monde !

« Vous voyez, cher Momus, je viens voir les Dieux et j'ay voulu jouer la Mort, afin qu'elle me prit, croyant se venger, et je l'ay trompée par ce stratagème.

MOMUS

« Vous ne me dites pas tout ; vous vous entendez avec la Mort et vous venez voir les défauts des Dieux pour en aller divertir les Mortels.

« Non , Momus, je ne puis plus retourner au monde.

MOMUS

<c J'en suis fâché, car les dieux ne m'estimeront plus et vous les divertirez mieux que moy.

« J 'espère les bien divertir.

MOMUS

« Il faut du temps pour les bien connoistre.

« Pas tant que vous pensez.

MOMUS

« C'est assez, vous pouriez vous échaper. Loin de

l6^ MOLIÈRE.

VOUS quereller allez songer à vous unir, pour bien divertir les dieux. »

La péroraison de cette oraison funèbre est pleine de la pompe du temps : c'est du Bossuet. excentrique :

Ah ! remplissons toutes ces urnes avec l'eau de nos pleurs. Il nous en a fait répandre de joye, versons-en de douleur auprès de son tombeau; honorons-le de toutes manières. Riches, faites faire des statues à sa gloire. Beaux esprits, apportez des ouvrages qui ne chantent que ses louanges. Et vous, peuples, donnez-luy des larmes, si vous , ne les pouvez accompagner d'autre chose. Il est mort, ce grand homme, mais il est mort trop tost pour luy, trop tost pour les siens, trop tost pour ses camarades, trop tost pour les grands divertissements de son Prince, trop tost pour les Libraires, Musiciens, Danceurs et Peintres, et trop tost enfin pour toute la Terre. Il est mort, et nous vivons ; cependant il vivra après nous; il vivra toujours et nous mourrons; c'est le destin des grands hommes. »

« Cette oraison funèbre, ajoute le Mercurjs galant f fut à peine achevée que chacun se leva et donna mille louanges à Cléante^ qui tourna luy mesme en plaisanterie ce qu'il venoit de faire. Comme il estoit desjà très tard, chacun se retira bientôt après. »

On a pu juger par cette oraison fort originale, étrange même — et réimprimée ici pour la première

LES PORTRAITS DE MOLIÈRE. l6$

fois, — du bruit qu'avait fait, en mourant, le comédien et l'auteur de génie, que quelques envieux avaient osé déclarer inférieur à Scaramouche, son maître.

L'heure se fit attendre où Molière devait être loué, non pas seulement sur ce ton hyperbolique, demi-sérieux, demi-badin, par un bel esprit qui Paimait à moitié, mais encore par le pays, par PAcadémie, par la nation tout entière. « Je cherche dans Paris les statues de Corneille et de Molière, s'écriait Saint-Foix K Où sont-elles? Où sont leurs mausolées? »

En 1778, l'Académie française avait fait placer chez elle le buste de Molière et Saurin avait écrit ce vers :

Rien ne manque à sa gloire, il manquait à la nôtre !

En 1792, le 6 juillet, les administrateurs d'une section du quartier Montmartre firent déterrer le cercueil de Molière. La pierre tumulaire qu'Armande Béjart avait fait placer au cimetière Saint- Joseph fut transportée, par les ^oins d'Alexandre Lenoir, au Musée des Petits-Augustins, et on éleva un mausolée à Molière, au cimetière du Père-Lachaise, côte à côte avec La Fontaine. Plus tard on plaça l'image de Molière, rue de Richelieu, près de la maison où il rendit le dernier soupir.

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