‹ Molière sa vie et ses œuvresChapitre 6 sur 34 · I. Molière et la Comédie italienne · texte numérisé non relu

I. Molière et la Comédie italienne

Molière emprunta beaucoup. Il doit moias que Corneille, sans doute, aux Espagnols, mais Calderon et Lope auraient certainement encore le droit de réclamer leur dette. Quant aux Italiens, ce sont ses créanciers naturels. Tels de ses personnages sont Italiens de pied en cap. Il avait beaucoup la les auteurs de ce pays, il fréquentait, avons-nous dit, les bouffons italiens si fort applaudis alors à Paris. « Molière, écrit Palaprat, vivait dans une étroite familiarité avec les Italiens, parce qu'ils étaient bons acteurs et fort honnêtes hommes. » Le Tartuffe lui fut inspiré peut-être par la comédie de l'Arétin, lo Ipocrito, et il est certain que le Festin de Pierre est imité du Convitato di Pietra que les Comédiens de l'Art jouaient en i6S7> sur canevas, au théâtre du Petit-Bourbon.

On retrouverait dans ce Convié de Pierre le Sganarelle de Molière sous le costume d'Arlequin, et la jolie scène de Don Juan entre Charlotte et Mathurine est indiquée à demi dans le scénario italien. Mais, encore un coup, que Molière dépasse ceux qu'il imite! Comme Tartuffe est au-dessus de VHypocrite d'Arétin ! A quelle hauteur s'élève le Don Juan français ! On peut dire encore que Molière emprunte ses sujets comme le sculpteur achète de la glaise pour la pétrir et la changer en statue. Qui n'a pas fait ainsi? Quelle est l'oeuvre humaine oîi quelqu'un en même temps que son auteur n'ait pas collaboré?

On peut vraiment aflSrmer qu'en matière d'art il

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n'est point de génération spontanée. « La meilleure partie du génie, disait Gœthe, se compose de souvenirs. »

Ce que Molière a emprunté surtout aux Italiens, c'est l'action dramatique, l'art d'embrouiller adroitement une intrigue et de faire agir ses personnages au lieu de les laisser trop longuement parler. Ces Italiens qu'il étudiait, les Scaramouche et les Trivelin, avaient le geste délié autant que la langue. Il s'inspira de leur pantomime et dota la scène de ces drôles alertes, agiles comme des acrobates, les jambes fendues et la conscience élargie, Scapins et Sbriganis, propres à tous les travestissements et à toutes les escalades.

Ces fantoches italiens, si originaux, d'un caractère et d'une personnalité si nettement tranchés, devaient bien vite séduire un homme né, comme Molière, avec le génie dramatique : ils sont le mouvement et la vie mêmes, la bouffonnerie incarnée. L'Italie, on peut le dire, se personnifie dans ses masques. De Turin à Venise et de Florence à Rome, Gianduja, Pantaleone , Stenterello, Meneghino viennent déposer de la verve ou de la sottise d'une province. Les créations de la Commedia delV arte ont personnifié l'esprit national. Bologne, la savante, est incomplète sans le Docteur; Bergame, c'est V Arlequin, à la fois sot et rusé. Autant que le lion de Saint-Marc, Pantaleone, le marchand, représente la commerçante Venise asservie. Et les

plaisanteries de Cassandrino ont plus d'une fois consolé les Romains esclaves.

Molière eut la gloire de faire de ces masques des hommes, de mettre du sang humain dans les veines de ces fantoches. Il emprunta^ pour répéter encore le mot, les costumes, mais il inventa et donna Pâme à ces personnages. Et voilà bien pourquoi il est immortel.

II se trouvait déjà, au surplus, quelques années à peine après son arrivée à Paris, dans une période de calme qui' lui permettait de tout oser, de tout espérer.

« On ne pouvoit, dit un de ses meilleurs biographes, souhaiter. une situation plus heureuse que celle où il étoit à la cour, et à Paris, depuis quelques années. Cependant il avoit cru que son bonheur seroit plus vif et plus sensible s'il le partageoit avec une femme ; il voulut remplir la passion que les charmes naissans de la fille de la Béjart avoient nourrie dans son cœur, à mesure qu'elle avoit crû. Cette jeune fille avoit tous les agrémens qui peuvent engager un homme et tout l'esprit nécessaire pour le fixer. Molière avoit passé des amusemens que l'on se fait avec un enfant à l'amour le plus violent qu'une maîtresse puisse inspirer. Mais il savoit que la mère avoit d'autres vues, qu'il auroit de la peine à déranger. C'étoit une femme altière et peu raisonnable , lorsqu'on n'adhéroit pas à ses sentimens : elle aimoit mieux être l'amie de Molière que sa belle-mère ;

ainsi il auroit tout gâté de lai déclarer le dessein qu'il avoit d'épouser sa fille. Il prit le parti de le faire sans en rien dire à cette femme. Mais comme elle l'observoit de fort près, il ne put consommer son mariage pendant plus de neuf mois ; c'eût été risquer un éclat qu'il vouloit éviter sur toutes choses; d'autant plus que la Béjart, qui le soupçonnoit de quelque dessein sur sa fille, le menaçoit souvent en femme furieuse et extravagante, de le perdre, lui, sa fille et elle-même, si jamais il pensoit à l'épouser. Cependant la jeune fille ne s'accommod oit point de l'emportement de sa mère, qui la tourmentoit continuellement et qui lui faisoît essayer tous les désagrémens qu'elle pouvoit inventer ; de sorte que cette jeune personne, plus lasse peut-être d'attendre le plaisir d'être femme que de souffrir les duretez de sa mère, se détermina un matin de s'aller jetter dans l'appartement de Molière fortement résolue de n'en point sortir qu'il ne l'eiit reconnue pour sa femme, C3 qu'il fut contraint de faire. Mais cet éclaircissement causa un vacarme terrible; la mère donna des marques de fureur, de désespoir, comme si Molière avoit épousé sa rivale, ou comme si sa fille fût tombée entr6 les mains d'un malheureux. Néanmoins il fallut bien s'apaiser, il n'y avoit point de remède; et la raison fit entendre à la Béjart que le plus grand bonheur qui pût arriver à sa fille, étoit d'avoir épousé Molière, qui perdit par ce mariage tout l'agrément que son mérite et

jd MOLIÈRF.

sa fortune pouvoient lui procurer, sMl avoit été assez philosophe pour se passer d'une femme i. »

Est-il besoin de réfuter l'infâme calomnie qui arriva jusqu'aux oreilles du roi et qui voulait que Molière eût épousé sa propre fille ? Durant les deux années qui précédèrent la naissance d'Ârmande, il est prouvé que Molière et la Béjart n'ont absolument pu s'être rencontrés. Les dates répondent mieux encore que les raisonnements. Au surplus Ârmande n'était point la fille, mais la sœur de Madeleine. Louis XIV, méprisant ces mensonges, y répliqua en servant lui-même de parrain au premier enfant de Molière *.

Ce mariage n'en fut pas moins, on le sait, le

1 . V\e de Molière, dans l'édition de ses Œuvres (Amsterdam, chez Herman Uytwerf, 173$). Be.Tara a prouvé, par la publication de Pacte authentique du mariage de Molière, qu' Armande était la soeur et non la fille de Madeleine Béjart. Mais le récit que voici n'en est pas infirmé pour cela. Armande, fille ou sceur de Madeleine, dut agir de même. (Voir le fac simile autographié de l'acte découvert par BefFara, dans l'édition des Grands écrivains

français de M. Alph. Pages.)

2. Ce petit Louis, né le 19 janvier 1664, mourut le 10 novembre de la même année. Molière eut encore un fils, Pierre-Baptiste-Armand, né le 15 septembre 1672, mort le Ti octobre de la même année. Son troisième enfant fut une fille, Esprit-Madeleine, née le 4 août 1665. Sa mère voulait en faire une religieuse. Elle mourut jeune. Cest elle qui répondait à quelqu'un qui lui demandait son âge : « Quinze ans et demi, mais n'en dites rien à ma mère! »

malheur à jamais irréparable de la vie de Molière. La coquetterie, rinfatuation d'Armande devaient empoisonner les jours et les veilles du poète. C'est qu'il l'aimait, il l'aimait de toute la passion d'un homme plus âgé pour une jeune fille séduisante, irrésistible. On a voulu nier que la comédienne, qui, dès le lendemain de son mariage, /^rena 27 des airs de duchesse, ait jamais trompé son époux. « Moi, dit M*"' Sand dans la préface de son drame intitulé Molière, je crois que Molière eût méprisé et oublié une femme dissolue; je crois qu'il a pu estimer la sienne, qu'il n'a souffert que de son ingratitude, de sa coquetterie, de ses travers, de sa sécheresse, et que c'en était bien assez pour le tuer. » Certes, mais comment soutenir que Molière ne souffrit que de cette humeur?

Nous verrons bientôt comment ses ennemis.

Le Boulanger de Chalussay, entre autres, dans son Elomire hypocondre, abordaient sans honte ce douloureux sujet des souffrances et des malheurs domestiques de Molière. Une tradition veut que Molière ait rencontré, durant ses voyages, à Avignon, le peintre Mignard, qui revenait d'Italie et se proposait d'aller dessiner les ruines d'Orangeet de Saint-Remi. Molière, qui devait plus tard chanter Mignard dans son Poème du Val-de-Grace, se lia d'amitié avec lui, et le recueil qui a pour titre Anonymiana assure que plus tard il s'éprit de la fille de Mignard, qui devint M"'" de Feuquières. Pourquoi la destinée ne voulut-elle pas que- cet

honnête homme épousât cette honnête femme?

M*^* Molière, celle qui devait demeurer plus célèbre encore sous le nom plus méprisant de la Guérin^, était-elle donc vraiment jolie? Elle était charmante, au dire de tous les contemporains, et lorsque, dans les fêtes que Fouquet donna à Vaux, Molière la fit paraître en naïade, — ce qui était au moins imprudent, — il y eut un concert d'éloges dans l'assistance. Loret, dans sa Gaiette, nous a laissé un croquis assez rapide de la Molière (1661) :

Pour vous peindre, belle Molière, Il faudrait qu'un dieu jeune et beau Guidât les traits de mon pinceau.

Cest une grâce singulière Qui brille en ce jeu doux et fin, Cest un esprit... c'est vous enfin.

Mais Molière lui-même, dans le Bourgeois gentilhomme y décrit avec une sorte de passion l'objet de cet amour, cette femme qui n'était ni belle, ni jolie, mais irrésistible :

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