PREMIERE PARTIE
De l'influence de ces deux hommes célèbres sur les mœurs et l'esprit public en France.
De Molière à Scribe, il y a toute la partie de la civilisation française qui découle de l'art de la comédie.
Il n'est pas convenable d'oser faire des comparaisons.
Chacun de ces deux écrivains célèbres a influé sur son époque, autant que cela était possible.
Chacun d'eux fut un homme supérieur.
L'un et l'autre furent doués d'une âme noble et belle.
Tous deux furent admirés, eurent des détracteurs absurdes et cruels; tous deux encore forcèrent la forlune à les combler de ses faveurs.
Molière et Scribe furent généreux et bienfaisants, eurent des amis sincères.
Tous deux moururent à peu près subitement.
Ils laissèrent enfin, tous deux, un vide presque impossible à remplir !
L'intérêt tout-puissant et général qui s'attache à la mémoire chérie de Scribe m'a inspiré ce travail.
Les considérations littéraires auxquelles il me conduit, peuvent n'être pas inutiles à publier; voilà mon excuse pour prendre la plume.
Je viens d'énumérer quelques-uns des rapports qui se trouvèrent entre eux à l'époque des passions, tous deux leur payèrent un tribut forcé.
Molière en souffrit toute sa vie ; Scribe avait su mettre, à temps, un terme à ses faiblesses.
Il en fut récompensé par l'opinion publique qui lui sut gré de la respecter; il ne prêta point au ridicule des amours surannées !
Molière, non-seulement fut malheureux par sa jalousie et ses chagrins, dont il faisait semblant de rire; mais il fut poursuivi par la coterie ignorante des médecins d'alors, assez sotte pour ne pas comprendre qu'il ne jouait pas la science, mais la ridicule importance qu'elle se donnait, lorsqu'elle n'existait pas encore réellement.
Ceci n'était rien ; mais il fut poursuivi secrèlement, et l'est peut-être encore aujourd'hui, après deux cents ans, par les hypocrites de pureté, même par quelques vrais dévots trompés par eux.
Ils auraient dû le bénir d'avoir fait le Tartufe qui est un hommage à la religion, puisqu'il fait distinguer les hommes pieux véritablement, des fourbes qui en font un métier en portant le masque lucratif de Tartufe, pour s'emparer de ce qui devait appartenir à la loyauté de l'honnête et modeste chrétien.
Gens haineux et ignorants qui oublient à dessein qu'il fit V Athée foudroyé y ouvrage aussi pieux que /^olyeucte !
A sa mort, la maison de Molière fut assaillie par des gens en haillons, envoyés par ses ennemis, qui vinrent effrontément demander l'aumône avec des cris menaçants; et cependant cette porte avait toujours été ouverte pour les pauvres !
Sa femme fut obligée de jeter de l'argent par les fenêtres pour éloigner cette foule odieuse.
Enfin, on ne sait s'il ne fut pas question de lui refuser la sépulture chrétienne!... et l'Académie française s'est repentie depuis plus de cent ans de ne lui avoir pas offert un de ces fauteuils que peut-être il ne lui avait pas plus demandé que notre pauvre et illustre Béranger!
Elle lui a érigé une statue dans son péristyle avec ce vers hexamètre :
Rien ne manque à sa gloire , il manqvait à la nôtre.
Un ami de Béranger a dit avant sa mort :
« Prenez garde ^ Messieurs^ d'en ajouter un autre I'^
Et de graver encore vos regrets au hunn
Sur quelque nouveau socle ou de marbre ou d'airain. »
Il y eut une grande différence dans le sort de nos deux grands maîtres du théâtre.
Molière mourut seul et presque abandonné, dans les hras de deux sœurs grises.
On sait quels regrets unanimes, quelle solennelle et publique .douleur émut la capitale et toute la France à la mort de Scribe, et quels honneurs lui furent rendus; combien ses amis nombreux furent à plaindre d'avoir à le regretter sitôt.
J'en ai vu plusieurs qui lui avaient destiné des adieux touchants et qui n'eurent pas la force de les lui adresser sur sa tombe !
Je ne dois pas m'appliquer au détail des travaux de Scribe.
Des articles de journaux très-bien faits, surtout celui plein de goût, de style, comme de parfaits senti-
ments de convenance et d'esprit, de M. Fiorentino, n'ont rien laissé ù désirer j\ la curiosité générale.
Nous n'avons à nous occuper que des réflexions relatives à l'influence de l'art de la comédie sur l'esprit public et les mœurs, et pour cela nous sommes obligés de jeter un coup d'œil rétrospectif sur le théâtre depuis Molière jusqu'à Scribe.
Commençons-le donc, et puissions-nous trouver dans cette revue consciencieuse le moyen d'être utile à nos confrères littéraires !
On peut discourir très-savamment sur un si vaste sujet; présenter des considérations très-justes, des aperçus neufs et ingénieux. Mais touchera la question virtuelle, dépendante de l'art civilisateur, le saisir et découvrir les modifications que les mœurs troublées ou changées ont pu apporter dans un art aussi plein de raison que celui delà comédie ; dans un artqui, loin de subir l'influence de la démoralisation ou des désordres sociaux, se fait un mérite d'exercer son pouvoir moralisant sur eux, c'est une tentative hardie qui laisse peu d'espoir au bonheur du succès !
Je le tente cependant, parce que c'est une occasion de publier quelques réflexions utiles à l'art dramatique littéraire, et surtout de rendre un tendre hommage à la gloire de l'homme célèbre qui ne sera peut-être jamais remplacé!
On se perd souvent dans les abstractions, quand on veut raisonner sur les moyens de civilisation avantageux à l'esprit public, il en résulte des questions insolubles que l'on ne peut pas discuter raisonnablement... Par exemple :
Mna" de Staël a dit avec beaucoup plus d'esprit que de profondeur, selon moi : « La littérature, c'est l'expression de la société. »
C'est une de ces phrases toutes faites qu'on accepte sans réflexion, parce qu'elles ont une apparence captieuse, et qu'elles ressemblent à un axiome extrait d'une longue observation.
On aurait pu dire tout aussi bien, je crois même beaucoup mieux :
La société est l'expression de la littérature. Le fait est qu'elles agissent et réagissent l'une sur l'autre. Mais de laquelle des deux est venue la première impulsion ?
Est-ce la littérature qui organise la société, ou la société qui organise la littérature?
Hélas! ici, à travers un sujet grave, nous nous voyons entraîné vers une pensée burlesque ; celle-ci : L'œuf est-il venu de la poule , ou bien la poule estelle sortie la première de l'œuf?
Cette discussion serait interminable; mais l'influence du génie sur la direction des esprits , celle des beaux-
arts surtout, qui ont fondé et poli toutes les sociétés antiques, en y établissant l'ordre et l'harmonie, cette influence primitive, ou T^luiôt primordiale, ne me semble pas douteuse... C'est la parole qui a gouverné la première : In principio eratverbum,,.
Or, la parole qui fonde ne peut être que celle de resprit, la parole organisatrice, et non celle de confusion et de désordre qui s'introduit toujours par malheur dans les sociétés très-avancées.
Je demande pardon à mes lecteurs de m'arrêter k l'examen de cette double phrase :
La littérature est Vexpression de la société^ et la mciété est r expression de la littéi^nture, à cause des conséquences malheureuses de leur interprétation.
En effet, si les lettres influencent les mœurs et les esprits, elles sont une des premières puissances gouvernementales ! mais, au contraire, si c'est la société qui les dirige, au point de ne leur laisser d'autre fonction que celle d'être son miroir, elles ne représentent plus rien ; elles ne sont qu'un jouet, un délassement puéril et dangereux.
Il faut donc le reconnaître le plus tôt possible, quitte à le prouver ensuite de cent façons.
Les mœurs publiques n'ont agi sur l'art de la comédie que quand la civilisation, la corruption, pour niipux dire, a repoussé les leçons et les conseils, lorsque
l'art s'est brisé sur elles, comme la hache sur le caillou.
Oui, c'est à mesure que se sont introduits les troubles sociaux, à l'époque de la décadence des empires, au milieu des orages des révolutions, dans les agitations politiques, et j'ajouterai dans tous les temps où les exigences d'une nouvelle société deviennent assez difficiles à modérer, pour qu'elles aient sur l'esprit gouvernemental plus d'action que l'esprit gouvernemental n'en peut avoir lui-même sur elle.
C'est alors que cette influence morale ou plutôt immorale se retourne contre son maître, contre l'esprit de force, contre l'esprit de raison, de justice et de bon sens.
C'est alors enfin, qu'obligés de faire de nombreuses et continuelles concessions, les pouvoirs de l'Etat, sans excepter le pouvoir de l'art de la comédie, ont subi l'action du mouvement social, et se sont vu intimer l'ordre d'obéir à ses vœux, à ses exigences, à ses caprices.
Ainsi s'est établi le système contraire à l'ordre de la sagesse éternelle, puisqu'au lieu du mens agitât molem, c'est l'esprit qui a reçu l'influence de la matière, ou ce qui est plus dangereux encore, des masses en fermentation, c'est-à-dire du chaos.
Sans doute, au point de vue de notre société, en progrès politique, avec ses besoins factices, ses désirs insatiables, ses folles impatiences et ses critiques déraison-
pables et cruelles de tou les choses, on sait bien que l'esprit populaire domine quelquefois tous les pouvoirs.
La rébellion insensée ! rien n'y résiste... pas plus le gouvernement du sceptre que celui de la chaire évangélique ; pas plus celui de l'art de la comédie, qui jadis marchait auxiliaire agréable de la puissance suprême, avec la persuasion, et gouvernait le peuple par le plaisir.
Or, toutes ces forces motrices (littérature comprise) aujourd'hui sembleraient justifier la phrase de madame de Staël :
« La littérature est l'expression de la société. » Car toutes ces forces, au lieu d'agir et de donner une impulsion dominatrice utile, s'inclinent devant la foule, et s'étudient à satisfaire ses volontés.
Maisquandl'art de la comédie s'incline ainsi, il n'est plus de l'art, c'est une muse dégradée, avilie, qui demande aux masses la permission de vanter ses vices, d'ajouter à sa corruption ; c'est cette comédie courtisane et la littérature qui l'imite et se fait cynique pour lui plaire, qui est l'expression de la mauvaise et méchante société, et non de la bonne et saine partie de la nation.
C'est aux poètes de cette misérable sorte de comédie que le peuple crie despotiquement, comme les anciens tyrans féodaux du moyen âge : « Holà, hé! bouffon!
fais-moi rù^e, excite mes sens, remue mes mauvaises passions. »>
Mais le peuple ne demandera rien de semblable au poëte moral, au poëte véritable, qui lui répondrait :
« Non, je ne me roule pas dans la fange devant toi. Non, je ne te fais pas l'éloge de tes vices pour te complaire. Je te montre le bon, le juste et le beau, et je te le montre avec assez d'art et d'esprit pour te le faire aimer! »
Mais si, comme cela est trop vrai, par malheur, les populations ont contracté le goût des sensations outrées, qui ressemblent à l'ivresse des liqueurs fortes, au point de ne plus trouver de saveur aux boissons saines et salutaires, il ne faut pas espérer de ramener la délicatesse des perceptions à ces palais blasés. Pour eux, Tart de la comédie ancienne a fini son temps.
De cette disgression préliminaire, je ne veux tirer plus tard qu'une induction ; c'est que l'influence qui agit sur la comédie est fatale, lorsqu'elle vient d'une source impure et troublée.
Et que la flamme du génie n'illumine cet art que lorsqu'il travaille pour le bonheur et le repos des hommes, c'est-à-dir3 quand il vient en aide à la civilisation, à la probité, aux idées d'honneur et de dignité personnelles et nationales.
Voilà dans quelles conditions l'art de la comédie
monte à la hauteur du génie, de même que le système inverse le réduit à l'état de métier.
C'est ici qu'il faut offrir un premier hommage à Scribe ; il n'a pas eu besoin de chercher un appui honteux sur les vices et les troubles dangereux; il avait assez de talent pour s'en passer.