SCRIBE
L'art de la comédie est en France aujourd'hui tout ce qu'il peut être.
Il souffre 4'exister dans une civilisation avancée, parce qu'il ne peut faire son devoir complètement et donner d'utiles avis à des coupables qui ne veulent pas se corriger.
Ce n'est donc pas la faute des auteurs, si Tart n'a plus de mission réelle qui le rende utile dans son ancienne forme et s'il tombe dans le drame.
Enfin je crois encore une fois dans la phase présente,
c Scribe enfin, que nous touchons au moment favorable où la science utile et charmante dont nous nous occupons, va fleurir tout î\ fait, et donner des fruits nombreux ; mais pour que ce bonheur se réalise complètement selon nos vœux, il faut que le temps qui guérit tout, achève d'abattre les obstacles encore debout dans la route de la comédie, aussi bien dans les arts que dans les gouvernements; il y a toujours, malgré les progrès, des vestiges des anciens troubles et des vieilles erreurs.
Le génie qui a rebâti Paris, peut seul comprendre cela ! Que ces vertiges qui offensent les regards viennent du despotisme ou de l'excès de la liberté ! il faut qu'ils passent en héritage aux survivants : ils sont obligés de les accepter sous bénéfice d'inventaire, et d'en conserver longtemps le fatal usage; ainsi, le théâtre en Franci' a hérité de plus d'une pénible servitude qui nuit au développement et à l'exercice de ses facultés vitales. J'en parlerai quelque jour si je le puis.
Je crois que c'est remplir les intentions d'une haute et sage autorité que de les dévoiler à ses yeux.
Le plus grand malheur de la comédie, c'est qu'elle n'occupe pas en France l'importance qu'elle devrait y tenir.
Je ne parle pas de son rang, personne ne le conteste ; mais ce n'est pas assez de convenir de celui qu'elle mérite, il faut voir le peu de place qu'on lui laisse, et tout le monde sait qu'elle est la plus restreinte de toutes celles accordées aux muses pour se produire.
Expliquons ceci.
Je n'ai pas à m'élever contre des torts dont aucun personnage vivant ne conserve la responsabilité; déplus, la répression de ces torts ou abus est forcément ajournée par des traités, des conventions ou des obligations reconnues, slussï jepuis hausser la voix, et faire entendre une parole franche et libre dans une question qui touche
à l'une ^es premières gloires de mon pays-, je regarde (V bonheur comme trop grand pour n'en pas profiler
L'art de la comédie, répète-t-on souvent, se meurt l'ii France.
Quelle preuve en donne-t-on?
C'est le petit nombre de succès de nos comédies modernes, et le petit nombre de pièces assez heureuses pour les obtenir.
Ceci est un fait ; mais est-ce la cause de ce fait non contestable?
Manquons-nous d'écrivains dramatiques?
Nous n'en eûmes jamais autant qu'aujourd'hui ; pn en a vingt fois plus qu'autrefois, qui ont fait leurs preuves, et que nos théâtres français ne peuvent occuper (je ne cbmpte pas les dix mille qui attendent le même bonheur, si c'en est un !).
Donc, ce ne sont pas les écrivains qui font défaut.
Serait-ce le talent?
Le talent ! Encore moins !
Et sans vouloir prodiguer mes éloges à des confrères auxquels le public montre tous les jours sa vive satisfaction pour le plaisir qu'il goûte à tant de divers spectacles où l'art n'a pas la possibilité de développer tOutes ses ressources, il est positif que nous possédons an très-grand nombre d'hommes de lettres vraiment
distingués et parfaitement capables de faire desitravaux d'art élevé, c'est-à-dire de la comédie.
Pourquoi donc n'en font-ils pas?
Qui les empêche?
Voilà les observations naturelles que tout le monde va m'adresser.
Tout le monde? Non...
Mais ceux qui ne sont pas assez au fait de l'état de^ choses dramatiques en France, pour faire la réponse qui voici :
Nos littérateurs ne font pas de pièces de comédie, messieurs, par la bonne raison que leurs travaux seraient perdus ou très-exposés à l'être.
Construit-on des navires de haut bord, destinés ; une rivière qui n'a pas assez de profondeur pour le^ mettre à flots?
Et pour suivre notre comparaison, offrira-t-on de.^ vaisseaux de guerre cuirassés à des comptoirs di commerce qui ne veulent que gagner de l'argent, et noi de la gloire, comme nos administrations dramatiques"; Assurément non !...
Aussi voyons-nous l'écrivain, quand il essaye mv pièce de comédie, la bâtir de manière à pouvoir la laii cer ailleurs que dans un port littéraire.
11 coupera un pont, deux ponts de son navire, s'il k faut, pour qu'il puisse voguer dans l'espace restreint
[u'on lui laisse, il le construira de façon à n'en faire qu'une chaloupe, s'il ne peut entrer dans l'océan littéraire qu'avec cette fragile embarcation.
Et cependant Tautorité, qui ne peut faire plus que d'être bienveillante et généreuse, promet dix mille francs à celui qui fera une excellente comédie moderne de haut style.
. Hélas! ce n'est pas tout d'offrir un prix,., il faut pouvoir concourir... or le concours n'existe pas !
Une administration ne peut accepter une comédie d'un homme qui n'aura pas fait ses preuves, et s'exposer à perdre six semaines d'études et de répétitions dans l'espoir d'un succès plus qu'incertain, puisqu'elle n*a point de garantie !
Donner un prix au succès d'une œuvre d'art lorsqu'on peut choisir entre plusieurs, cela était bon lorsque tous les théâtres de Paris étaient littéraires et faisaient de la comédie le plus qu'ils pouvaient. Cela était encore faisable à la fin de la révolution, et même au commencement de l'empire !
En cje temps là, on n'eût pas osé prendre un arrêté, faire une ordonnance portant qu'il était des classes sociales condamnées à recevoir une plus mauvaise éducation que les autres ^ par le théâtre!
11 était resté des malheurs de nos orages politiques quelques nobles vérités, telles que celle-ci :
L'instruction du peuple et l'amélioration de son caractère et de ses idées, sont un des premiers devoirs au gouvernement.
Il n'eût donc pas été permis d'appliquer aux théâtres un système d'obscurantisme, ou de supposer des classes ineptes, pour avoir le prétexte de ne leur donner, en fait de délassement, d'école, de bons usages ou de mœurs, que des tableaux d'un genre ou d'un style bas et grossier.
Depuis longtemps déjà, le peuple de tous les quartiers de Paris est capable de comprendre et de goûter les choses élevées et spirituelles aussi bien que la Chaussée-d'Antin, et le faubourg Saint-Germain, et la dégradation de l'esprit populaire sur les théâtres est une erreur dangereuse, dont les supériorités sociales risquent d'être les premières victimes.
Cette organisation magnifique et fatale du théâtre arriva néanmoins sous l'empire, et, comme on le verra, sans que ce fût le tort de l'Empereur, à qui elle fut longtemps et injustement reprochée.
Messieurs Vulpian et Gauthier, dans les considérations qui précèdent le Gode des théâtres disent : « Il étai [ » réservé à Napoléon de s'arroger le droit de vie ei A de mort sur les spectacles ; si la loi et l'équité lui » refusaient ce droit, sa volonté si souvent plus forte )) que la loi en avait plus d'une fois pris la place. »
On a trompé Messieurs Vulpian et Gauthier sur ce fait.
Napoléon, en créant une féodalité théâtrale contre le progrès des lettres, d'après les besoins de sa politique instantanée, était trop sage pour vouloir qu'elle fût durable; et détruire toute liberté dans les arts, était un acte barbare; telle ne fut jamais la pensée à l'Empereur. On a feint de confondre son décret avec le règlement qui n'était qu'un mode d'application transitoire; ce décret devait servir les beaux-arts ; il en devint le fléau par l'interprétation mal faite, et surtout par l'application qui fut ridicule, odieuse et même impossible, car elle ne put s*exécuter.
En vérité, les grands hommes sont bien malheureux ; c'est toujours au nom de leur génie qu'on fait passer les fautes ou les erreurs qui se rencontrent en tout temps et partout.
On se ferait difficilement une idée de l'arbitraire inutile avec lequel on enchérissait sur les prohibitions et les entraves établies contre les petits établissements dramatiques !
Il était convenu que les théâtres du boulevard, qui tentaient déjà de donner quelques ouvrages intéressants et mieux écrits, devraient se garder d'offrir au public aucune partie du style naturel ou approprié à la situation.
Le peuple, disait-on, ne comprendrait pas cela! et la censure taillait.
Aux Variétés, que le règlement avait classées dans le genre trivial^ poissard et grivois, il fallait, pour complaire au système d'alors, présenter la classe populaire avec ses misères et ses ridicules les plus ignobles.
On avait une prédilection surtout pour ceux qui la montraient bien dégradée, bien avilie.
C'étaient une grande insolence de prêter une telle
intention à l'autorité suprême dont ce ne pouvait être
l'intention.
La censure outrait le but du règlement déjà outré 1 Le vaudeville en était réduit aux fions fions la ridon-
daine du Pont-Neuf sous Louis XV; à chanter sans cesse
BacchuSy Momus, Cornus et l'Amour.
Finissons par une petite anecdote qui prouve combien Napoléon lui-même avait trouvé ridicule le règlement destiné à l'application de son décret.
Je la cite parce qu'elle est bien connue, et parce qu'elle exprime une opinion juste et vraie, que le public dès longtemps a consacrée par sa pleine adhésion.
Au retour d'une chasse à Fontainebleau, les dames et quelques jeunes officiers de la cour paraissaient livrés aux éclats d'un fou rire.
Napoléon qui rentrait, voulut savoir la cause de l'hi-
rite générale que sa présence pouvait à peine comrimer.
Il fallut répondre à l'Empereur que l'un de ses pages
nait de singer très-comiquement la manière bizarre dont les pauvres acteurs de l'un des derniers théâtres de l'aris (théâtre acrobate de madame Saqui) étaient obligés de jouer leurs rôles, d'après l'ordre de la police, pour ne pas enfreinde le règlement de la classification des genres.
Napoléon voulut une pleine explication, et il eut un exemple plaisant de l'arbitraire ([ui frappait les petits théâtres dans l'intérêt du monopole des grands.
Il apprit donc que,* dans une enceinte assez jolie (plus tard le théâtre Dorcet), il y avait des exercices d'acrobates suivis de petites pièces comiques, avec défense de chanter par égard pour le théâtre lyrique, et que par hasard (car on a beau faire, il se trouve de l'esprit partout) il se rencontrait parfois une jolie situation à travers les opuscules condamnés d'avance à l'absurdité; qu'alors M. le commissaire particulier s'était dit : Oh ! oh ! voilà qui ressemble de loin à une scène de comédie ; elle intéresse, elle amuse, donc elle dépasse le genre permis à ces gens-là! et comme il n'y a pas moyen de les empêcher de parler,j'imagine(parégard pour lesthéâtres littéraires) d'enjoindre à l'acteur qui joue la scène, malheureusement bonne, de se renfermer dans son genre, et « 7.
~ 78 — comme acteur et acrobate, de faire au moment de h scène en question une cabriole et une culbute.
Or il s'agissait d'une déclaration d'amour. Halte là ! dit M. le commissaire particulier, la scène ferait plaisir ! J'y vois une phrase de sentiment, une idée gracieuse ; prenons garde !
En conséquence, l'acteur ici fera le saut de carpe, ei si l'actrice a dans son rôle une réponse attendrissante, elle fera un entrechat, et deux pirouettes avant de répondre, et le vénérable père à barbe blanche, avant de bénir sa fille, marchera sur les mains ....
C'était la scène que venait de raconter le page.
Napoléon, au lieu de rire, paî'ut très-vivement contrarié de l'excès abusif de cette niaiserie administrative quoique très-infime, il sembla même douter qu'elle existât.
Et comme on fut obligé de lui répondre que vingt mille témoins oculaires pouvaient attester l'absurdité précitée, il se tourna rapidement vers un conseiller d'État qui le suivait et lui dit : «Vous me ferez un rapport sur la manière dont on comprend le classement des genres dans les théâtres. »
L'Empereur comprenait déjà que les abus inférieurs venaient de plus loin et de plus haut.
Le rapport fut fait ; la difficulté n'était pas grande pour le décret ; et il n'eût été question que d'expliquer
ses termes et ses intentions ; mais le conseiller d*État trouva qu'il n'y avait aucun moyen raisonnable d'exécution pour le règlement, et qu'il en aurait fallu un second pour expliquer la manière de se servir du premier.
En effet, l'exécuterait-on militairement, au pied de la lettre, comme on avait l'habitude de remplir toutes les injonctions impériales?... A quel point commençait la démarcation entre Tes genres élevés et les genres secondaires?....
Quelle quantité de phrases triviales ou burlesques fallait-il dans un ouvrage pour qu'il cessât d'appartenir aux théâtres d'élite, et fût justiciable du boulevard?
Quelle somme de mots spirituels, de pensées ou d'idées poétiques fixerait-on pour qu'une œuvre du boulevard piit être considérée comme du domaine •des grands théâtres?
Et que ferait-on enfin quand le sujet amènerait naturellement ces qualités diverses et opposées dans le style et la contexture de la même pièce, etc., et cent autres etc. l
Le rapporteur comprit que le décret, un peu aristocratique, en faveur de l'art noble, pouvait se défendre à la rigueur, mais que le règlement féodal contre les gens de lettres était ridicule l et se contenta de dire que y^juste application en était fort difficile. ^PrMais l'Empereur, qui voulait des raisons à l'appui de
tout, demanda au rapporteur ce qu'il en pensait.— Hésitation et pas de réponse.
« Je vous ordonne de vous expliquer, dit l'Empereur assez sévèrement.
— Sire, répondit le conseiller d'État, partager et classer complètement les genres de littérature de façon à permettre à l'un le burlesque et le trivial seulement et à l'autre la grâce et l'afféterie, sans un franc élan de gaieté ; permettre à un troisième toujours du sublime ou de la prétention poétique ; réduire les autres à des effets pour les yeux, c'est les rendre tous nuls, c'est comme si l'on équipait quelques bataillons, en donnant à l'un de la poudre sans fusils, à Tautre des fusils sans cartouches , à un troisième des sabres sans poignées, ou des poignées sans lames!...
— C'est assez !... c'est juste, dit brusquement l'Empereur en souriant. Molière eut tous les tons, il fit même des intermèdes, il eut raison. Le beau n'est visible dans la nature que par les contrastes... L'art n'est que la nature embellie...»
Puis il ajouta, dans une causerie plus familière, en riant tout à fait : « Ce règlement est taillé à la russe ! Pierre le Grand fit faire à Moscou plusieurs marchés dans chacun desquels il était défendu de vendre plus d'une sorte de marchandise particulière-, un cuisinier pouvait être obligé de courir toute la ville pour accommo-
~ 8< der un seul mets. L'ukase du grand Czar ne put s'exécuter, on le modifia.... Tâchez que mon décret s'applique raisonnablement.... J'aime le théâtre français. »
Cette anecdote est bien connue-, le fait arriva au comte Régnault de Saint-Jeand'Angely, etc.
Aujourd'hui les torts du règlement sont en gt^ande partie abrogés; il en a été de ceci comme il en sera de toutes les ordonnances ou règlements qui vont contre les sens commun ou le mouvement social : ils ne peuvent s'exécuter.
Quelques restrictions qu'on mette aux choses qui ont vie en elles-mêmes, elles continuent leur existence et même leur progrès, car il faut que tout s'améliore ou meure dans la nature, c'est sa loi !
Or, le plus grand malheur de notre magnifique ancienne comédie, c'est qu'elle ait atteint la perfection et que tout ce qui l'entourait et se traînait à sa suite, progresse aujourd'hui et monte autour d'elle, qui seule ne peut plus monter!
C'est pourquoi nous arrivons à notre époque de transition , et c'est pourquoi l'art qui ne se perfectionne plus, essaye de renouveler ses formes et ses allures, comme l'a si bien dit un écrivain que je ne puis pas 1 citer, mais que j'admire souvent.
X< nous flattons donc pas de voir se reproduire par-
tout, comme la raison le voudrait, la haute comédi. avec sa noble démarche d'autrefois.
Le poëte élégant et pur, qui a écrit ce genre avec un style que Racine n'eût pas désavoué, Casimir Delavigne, malgré ses nombreux triomphes, n'a pas mêmi vu toutes ses comédies si spirituelles reçues du publii avec l'admiration qu'elles méritaient, et qu'elles conserveront dans l'opinion seule des connaisseurs.
Donc, il faut le reconnaître, les dieux s'en vont ; le public impie en religion littéraire, ne fait plus que tolérer le vieux culte d'Apollon.
Voyez le double spectacle qui frappe nos regards.
En ce temps de confortabilisme qui a matérialisé les jouissances de l'esprit, reconnaissons la triste situation des choses actuelles ; heureusement, je l'espère, elles vont prendre bientôt une meilleure attitude.
Exprimons donc bien leur situation présente et malheureuse, en attendant l'époque où elles ne seront plus qu'un mauvais souvenir.
Avouons franchement qu'on ne s'amuse plus au genre noble et qu'on va s'amuser aux théâtres secondaires.
Retranchez aux grands théâtres leurs étoiles, nouvelle expression qui signifie dans le langage des coulisses anglaises les satellites les plus brillants du ciel dramatique; ôtez de nos grands et petits spectacles tous les acteurs pleins de talent qui obtiennent avec raison la
faveur de la foule, et dites-moi si nos riclies blasés, nos habitués du foyer ou des petites loges, iront au théâtre, . à moins d'y chercher une première représentation.
La curiosité reste le seul sentiment qu'ils y portent.
La certitude d'y voir paraître le comédien de haute renommée est à peu près la seule chose qu'ils y cherch-ent, la seule chose qui captive leur attention ; à peine irontils à un ouvrage nouveau s'il n'est pas joué par les premiers acteurs.
Or, dès qu'on ne va plus à la comédie pour la comédie, l'art du poëte est bien malade, et s'il faut, pour que vousacceptiez une nourriture salutaire et agréable, qu'on . ous la serve dans un vase d'or, ou qu'on y mette des épices, convenez que votre estomac est bien affaibli !
Quelques penseurs profonds qui ne sont pas de notre pays croient que nos progrès dans les accessoires de Tart ont a peu près tué l'art lui-même. Nous préférons, en effet, une mauvaise œuvre admirablement jouée à une œuvre admirable jouée par de pauvres acteurs.
« Hélas ! disait Talma un jour qu'on le louait de rheureuse réforme qu'il avait introduite dans la vérité des costumes au théâtre, ne m'en faites pas trop de ' ' rompliments ; je commence presque à m'en repentir...
Iette grande vérité matérielle rend l'imagination du lectateur si paresseuse qu'elle ne vous pardonne plus
, — 84 — rien quand quelque détail manque peur compléter l'illusion.
« Je l'ai éprouvé... qu'il se trouve un pli de trop à ma tunique, un défaut quelconque aux accessoires du détail de la scène, un nombre insuffisant de comparses derrière moi, une toile renversée à la frise d'une décoration, les malheureux sont capables de ne plus m'écouter, quand je me sens le plus entraîné parle génie du poëte.
« Oh ! nous sommes bien loin du bon vieux temps où l'on écoutait sans s'occuper d'autre chose que du mouvement poétique de la pièce, César ou Brutus en culotte cowHe, et poudré à frimas ! Le spectateur alors faisait la moitié du chemin ! aujourd'hui , nous le portons, et c'est tout au plus s'il y consent. »
J'abrège, pour ne pas abuser de votre patience, chers lecteurs; mais je ne puis m'empêcher cependant de reconnaître la justesse d'esprit qui dictait ces réflexions à une homme aussi profondément instruit de l'art du théâtre.
Celui du poëte et celui du comédien se tiennent par la main.
J'ajoute un souvenir à ces réflexions.
Nos pères ont encore vu l'époque, bien moins reculée qu'on ne le croit, où nos salles de spectacle étaient inhabitables, où les sièges brisaient les reins, où la lumière
d'une huile infecte (ce qui déjà était un progrès) succédait aux chandelles qu'il fallait auparavant moucher à chaque quart d'heure.
L'espace énorme du parterre contenait à cette époque jusqu'à sept ou huit cents personnes debout, les grands devant les petits!.... n'importe! pressés, écrasés l'un contre l'autre, et dont les mouvements, semblables à ceux des flots émus, justi liaient cette expression du temps: l'orageux parterre!...
L'orageux parterre d'alors, malgré le supplice de son attitude, était si fort amoureux de la comédie, qu'il subissait patiemment la torture de cette audition, et qu'il écoutait en silence, applaudissant avec transport les bonnes choses, les jugeant bien , mais aussi se vengeant de ses déceptions d'une manière cruelle, comme tous les gens passionnés.
Alors, le parterre était en haute dignité; 1 acteur qui venait lui parler (c'était l'usage quotidien) ne s'adressait qu'à lui uniquement, le regardait comme son seul juge, l'appelait Vhonorable parterre) lui accordait tout ce qu'il demandait de sa formidable voix, qui prononçait des arrêts sans appel et rarement injustes; car il ne réclamait que dans l'intérêt de ses plaisirs.
Le parterre d'alors n'était pas composé de claquenrs.
Les loges attendaient son opinion et la regardaient comme la seule qui fît loi !
Ceci est encore bien loin de nous !
Je ne viens pas vous dire que cela fût mieux qu'à présent, je tiens seulement à vous prouver qu'en ce temps la comédie était un besoin et un besoin de l'intelligence.
C'est du jour où les genres furent classés, que les théâtressecondaires, épouvantés^ cherchèrent à compenser la perte de leurs ressources par des spectacles bizarres, des effets outrés, des décorations extraordinaires et des distractions matérielles qu'ils rassemblèrent à grands frais.
Ils réussirent : rien n'est plus aisé à introduire que l'usage des jouissances physiques, et d'habituer la paresse naturelle des spectateurs au sybaritisme des sensations.
Nous n'avons plus, comme nos pères, cinq sens pleins de fraîcheur et de richesse, qu'ils avaient la force et le bonheur d'employer tous ensemble ; nous sommes devenus trop sensuels pour cela, nous en laissons reposer au moins trois, nous en occupons deux sans aucun effort, pour entendre, par exemple, un spectacle récréatif qui n'oblige pas à la réflexion, et nous charme les yeux ou les oreilles. Jouissances sensuelles, et qu'on prend à l'orientale, mollement assis après diner, dans la demisieste d'une digestion succulente.
C'est cette somnolence agréable qui remplace aujourd'hui l'ancienne hilarité vive et animée de nos grands-
pères à la comédie; cette hilarité, ils la payaient par trois heures de jarrets tendus en se haussant sur la pointe des pieds!
Par malheur pour nos spectateurs blasés et fort à plaindre de l'être, la nature des spectacles qu'ils affectionnent ne fait que les blaser davantage en les rendant toujours plus difficiles.
En effet, les sensations physiques outrées ou trop sensuelles s'émoussent et s'épuisent rapidement par la satiété, tandis que les émotions de Tesprit et du talent sont faciles à satisfaire et plaisent sans lasser jamais.
C'est ce qui explique comment il a pu exister à la fois à la fin de la république et au commencement de l'empire, près de quarante théâtres ensemble, libres de jouer à peu près tout ce qu'ils croyaient de plus amusant pour les spectateurs.
Quarante théâtres, qui tous vivaient à une époque où la capitale était moitié moins peuplée et trois fois plus pauvre qu'aujourd'hui! et qui tom jouaient la comédie.
Eh bien! on nous rendrait cette liberté littéraire, qu'elle ne servirait â rien, et je n'oserais croire au retour de la vogue de la comédie, ni môme que les administrateurs de nos petits spectacles voulussent aujourd'hui faire de l'art, tant il semble abandonné pour le moment.
Nous sommes en effet peu capables de fixer notre pensée d'une manière suivie sur une œuvre qui nécessite de l'attention.
Nous avons perdu le goût de la simplicité de la comédie raisonnable, et l'on ne nous rendra plus de longtemps la science de nous divertir avec notre esprit; nous voulons qu'on nous amuse sans nous y aider nousmêmes ; nous sommes comme ce pauvre jeune prince qui ne pouvait apprendre à lire parce qu'on lui donnait ses leçons avec un livre magnifiquement orné de vignettes, dont il ne regardait que les images ; de sorte qu'il n'apprit même pas à connaître ses lettres.
Je terminerai par une conclusion assez singulière, qui, mieux que tout ce que j'ai dit, exprimera ma pensée sur l'état de l'art en ce moment.
Je suppose que Molière, un instant ressuscité, vînt à la Comédie-Française, et qu'on lui demandât une œuvre pour ce premier théâtre de la nation.
Il répondrait assurément:
Je ne puis vous en faire une qui ne vous laisse rien à souhaiter; car vous ne pouvez pas me donner, comme on me les donnait de mon temps, tous les moyens de satisfaire les spectateurs du vôtre.
Et comment donc. Messieurs, vous êtes les maîtres de faire de votre mieux, vous savez qu'il n'y a pas d'harmonie sans la réunion de tous les tons, et pour-
~ 89 tant vous vous êtes privés sans réflexion de cet orchestre complet qui renfermait tous les instruments propres à un concert admirable.
C'est la division de ces ressources, ou, pour mieux dire, /a rfivisj'onf/es^'enres partagés dans tous les théâtres de Paris, qui a perdu notre ancien art dramatique dont je vous avais laissé le riche héritage.
Comprenez-moi bien, mes amis!
Le dieu des arts, Apollon, est une figure mythologique et surtout allégorique qui représente la perfection par l'harmonie de son bel ensemble.
Vous l'aviez cet ensemble ; il a été compromis par ce partage ou division malheureuse de vos ressources dramatiques, toutes nécessaires à notre art, bien que vous y ayez eu une part privilégiée.
Vous avez choisi, et cru pouvoir garder à vous seuls la tête d'Apollon, l'esprit et la pensée; vous aviez beaucoup, mais ce n'était pas tout l'Apollon.
Rien qu'avec sa poitrine qui chante, l'Opéra vous enlève un tiers de vos spectateurs, rien qu'avec ses jambes qui dansent, il vous en enlève un autre tiers.
Le vide achèvera de se faire chez vous par l'ouverture de ces asiles scéniques bâtards dans l'origine (I), qui ont naturalisé en France des représentations d'anec-
(4 ) Le8 pièces mélodramatiques d'alors .
dotes et de sujets d'inventions bizarres, et quelquefois même des tableaux fort ignobles empruntés au genre trivial et poissard.
Tandis que si on eût continué à laisser jouer à Paris le seul genre de comédie complète que je vous avais laissé, et qui existait dans tous les théâtres de la capitale , en leur permettant à chacun comme à vous l'usage de tous les éléments de la littérature, c'est-à-dire la danse, la musique, etc., etc., tous les théâtres eussent été alimentés honnêtement , et auraient fait réducation littéraire d'une grande partie de la société.
Ces théâtres malheureux, condamnés à la privation d'une grande partie de vos ressources, sont néanmoins venus à bout de faire leur éducation et d'arriver jusqu'à votre niveau.
Jugez de ce qu'ils auraient pu devenir s'ils eussent eu les droits de progresser dans la forme de mon héritage qui vous laissait libre, sans la division des genres.
Enfin, malgré les ridicules imposés aux établissements crées par cette singulière division des genres, et malgré les restrictions auxquelles les soumettaient leurs privilèges beaucoup moins étendus que le vôtre, tous ces petits établissements scéniques, surtout ceux que Scribe et ses amis ont visités, se sont élevés presqu'au niveau du Théâtre Français.
Enfin, mes chers héritiers, dit en achevant Molière,
IIS avez perdu toutes ces portions de votre ensemble
...cessaire, que vous possédiez comme moi de mon
I temps et vous êtes restés avec la tête d'Apollon, Tesprit
la pensée seuls; vos rivaux, enrichis par vous des [)( rfections du dieu des beaux-arts, les ont cultivées et agrandies, au point d'en faire des établissements lucralits et curieux par la variété des plaisirs et la beauté des talents.
Vous êtes demeurés froids avec une seule corde à TOtre lyre, ce qui fait un piètre musique; de sorte que si vous voulez avoir une représentation bien attrayante, vous êtes obligés d'appeler à votre aide les autres genres que vous n'avez plus pour compléter votre clavier, auquel // ne doit pas manquer vne note^ eiitendez-vous?
Cependant si vous voulez représenter une nouvelle pièce de ma façon, avec mon ancien savoir-faire, je suis à vous... xMais demandez d'abord à Sa Majesté l'Empereur un million, et vous aurez des succès, comme j'en eus ; car Louis XIV prodigue m'aurait donné tout ce qu'il fallait pour cela ; autrement, Messieurs, ouvrez-moi la porte de l'ancien Palais-Cardinal, pour que je m'en aille avec la vieille comédie.
Cette supposition. Messieurs, dont vous saurez comprendre la forme allégorique, est le mauvais cAté de la
médaille qui représente notre situation actuelle, et la réflexion qu'elle excite.
Voici maintenant le bon côté de cette même médaill<\ frappée avec le vif désir et l'espérance qu'elle puisse avoir cours, en représentant bientôt les chances d ■ l'art dramatique sous les couleurs favorables suivantes, je les crois vraies.
Les gens blasés étant gens d'esprit reviendront aux spectacles qiii font penser quand le public qui achève aujourd'hui son éducation voudra qu'on parle à son intelligence, après avoir amusé ses sensations physiques; car si ce n'est pas le peuple qui fait la mode, c'est toujours le peuple qui choisit celle qui doit rester.
L'état se stabilise : condition préparatoire avantageuse à la muse de la comédie.
Le calme, l'abondance et l'instruction amèneront de plus en plus, pour la multitude devenue aisée, le besoin des plaisirs et des délassements de meilleur goût.
On se verra si près du bien-être possible, qu'alors chacun y voudra bien contribuer, et de même qu'on crie dans une enceinte de spectacle (pardonnez-moi la simplicité de la comparaison) : A la porte!... Asseyezvous!... à un spectateur qui se tient debout, ou gêne tous ses voisins, de même chacun sur le théâtre de la vie criera à la fois contre tous les hommes qui abusent ou mésusentde leur position, la tiennent mal, l'ont
nal acquise, ou empêchentle repos des autres, etc., etc.
Alors, Messieurs, ce sera le temps de la comédie re- •*^nii. Quand chacun est d'accord contre les travers et
^ ridicules, les poêles ne sont pas loin.
Et bientôt la comédie court sur l'abus, comme le fer ur l'aimant; l'art, semblable au feu qui rencontre le •lîosphore, touche en riant le vice qui blesse ses yeux, oudain sa tlamme brille, et l'air se purifie.
Pardonnez-moi, Messieurs, les divagations oti ce vaste ujet m'a jeté -, je me hâte de résumer mon faible traail par les formules suivantes que je vous soumets.
La comédie, indépendamment du bien qu'elle peut lire, est encore un art charmant, et le délassement le lus digne d'une nation 'civilisée.
Quand l'art de la comédie a le bonheur de concourir u triomphe d'une idée juste, il gagne en force sans en perdre de son agrément.
L'art de la comédie n'a pas de puissance influente ^™|a lui seul; il faut qu'il se marie à une circonstance
ivorable qu'il féconde, dans un intérêt social. '* L'art est noble quand il agit sur son siècle dans un ut utile.
Inaperçu et seulement agréable, quand il n'est qu'un élassemcnt.
Misérable, quand il obéit k des exigences perverses.
Il grandit sous l'œil éclairé d'un prince sage.
à laquelle il ressemble; car, ainsi qu'elle, il donne ui même commotion à la fois à tout un peuple ; ainsi qu'ell il produit des guérisons et des remèdes salutaire ainsi qu'elle enfin, il renferme la foudre.
Tout ce que je viens de dire, je l'ai entendu sortir de la bouche de l'homme qui a le mieux compris h théâtre de notre époque et qui espérait le plus de son avenir, de Scribe lui-même.
En pleurant notre second Molière qui nous a fray( une route nouvelle, seule praticable pour notre temps estimons -nous encore plus malheureux de ce qu'i nous a quittés avant de nous avoir fait comprendre leî immenses résultats probables du magnifique présen dont l'Empereur nous a gratifiés , c'est-à-dire la li berté complète de l'art dramatique, de laquelle doivent résulter, dans un avenir peu éloigné, tant d'avantage et de félicité future, assure-t-on, pour notre pays mais qui ne viendra pas avant la transition nécessam absolument et dont le passage est d'abord indispen sable.
C'est ici le lieu d'exprimer nos regrets et nos adieux que, grâce à notre émotion, il ne nous fut pas possibli de prononcer sur la tombe de notre dernier maître auo yeux si clairvoyants !
Il est parti trop tôt!.-, cet esprit plein de grâce, Ce philosophe aimable, aussi bon que savant;
tfohère d'aujourd'hui ! qui pourra sur tes traces i Thalle apporter ton charme décevant?
]œur tendre et délicat où l'amitié respire, Pourquoi cesser de battre? abdiquer ton empire? rti régnais, roi des arts ! du talent ! du bon goût ! Tu meurs sans rien souffrir! tes amis souffrent tout, tfais tu t'en vas si pur, que la bonté céleste V voulu t'épargner cet appareil funeste! L'ange qui te gardait t*enleva dans les cieux: De là, tu vois couler les larmes de nos yeux l Tu devinas ce monde, où tout se transfigure ! ilui vivra pourra voir, disais-tu : triste augure ' Toi, tu n'as pas pu voir un avenir si beau, Et tu n'as pu bénir, avant d'être au tombeau. Cette innovation aussi noble que belle, Qui promet au pays une splendeur nouvelle I Bel art, eût dit ta voix, ô mon heureux trésor ! Beau fleuron qui parait la couronne de France, La grande main qui sait toucher ce joyau d'or Saura Vy attacher! Salut! grande Espérance! Adieu ! sage écrivain, qui respectas les mœurs. Scribe, adieu! je t'admire ei te donne mes pleurs!
Et maintenant, n'est-ce pas un devoir pour nous d'examiner la superbe inovation qui nous est promise avec les espérances qu'elle inspire à l'opinion encore indécise et si incertaine. Nous nous en occuperons bientôt très-probablement.
Mais il nous semble prudent d'ajourner encore nos réflexions et nos observations sur ce sujet, envisagé de tant de manières et si fortement controversé.
A l'époque de progrès où la raison publique est arrivée, personne ne peut se faire d'illusions, personne ne voudrait aujourd'hui d'une liberté qui ne serait pas surveillée par la morale religieuse d'abord, par la décence publique en deuxième lieu, enfin par la prudence de Tautorité gouvernementale sous le rapport politique.
Mais n'est-il pas un terme moyen entre le pessimiste et l'optimiste, entre le penseur et le rêveur utopiste?
Il faut entendre toutes les opinions.
Pour moi, qui ai confiance dans les hautes pensées de l'Empereur et qui vois ses plus inconcevables tentatives favorisées du ciel qui les inspire et les protège, je me plais dans ma confiance en son bonheur, et j'interprète l'innovation inattendue de la liberté de l'art dramatique d'une manière digne de son génie !
~ 97 — Je suppose donc qu'il a pu se dire :
J- Je connais la puissance et la force de l'an drama- ■Bque, rien ne résiste à ses succès mérités, mais il est Ittus fort pour le bien que pour le mal, je puis donc ' m en servir en le dirigeant vers le mieux.
Ainsi, la liberté de l'art du théâtre a ses écueuils et x's avantages proportionnés à ses dangers I L'épreuve en est hardie !
Je suis assez fort pour la tenter !
Prendre la confession générale des passions, des vœux, des erreurs et des faiblesses de la pauvre humanité, ceci est un droit d'absolution que se réserve le pouvoir suprême en sa prudence bénévole. Quant à la question de la liberté des théâtres, elle M résolue.
Les théâtres libres sont appelés à rendre de très- ! ands services au peuple comme au souverain. L'un et l'autre profiteront des vérités et des enseignements utiles qui monteront ou qui descendront jusqu'à^eux par cette voie.
Le peuple pour lequel Napoléon III a déjà tant fait, a cru voir un nouveau motif de reconnaissance envers l'Empereur par la concession des théâtres libres ; il s'est ' rompe. Sans doute, il aura cru qu'il était question un ancien but d'utilité, noble et digne, cçlui de développer l'intelligence d'une certaine classe de la jeu-
nesse populaire, studieuse, pour lui créer un esprit national français, en la délassant de ses labeurs, tous les soirs, en complétant son instruction et son éducation par le plaisir.
Tel est le sens dans lequel je poursuivrai l'examen des obstacles qui entravent la route dirigée vers cette terre promise de la liberté de Tart dramatique, objet de nos vœux les plus ardents, et peut-être, j'ose le croire ainsi, l'objet des savantes combinaisons calculées par la profonde sagesse de notre Empereur.
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