‹ Molière & ScribeChapitre 8 sur 10 · LE DRAME · texte numérisé non relu

LE DRAME

Le drame est né du complément de la civilisation et de la fusion nécessaire des classes diverses.

Tant que les travers, les ridicules sont frappants et font tache, ils sont regardés en pitié ou font rire.

La comédie alors est encore faisable, tout lui sert de sujet; elle devient une censure redoutable-, on craint de ressembler au portrait d'un personnage bafoué.

Mais quand la politesse, les formes du savoir-vivre, l'hypocrisie, sont venues aplanir toutes les aspérités du commerce de la vie au point que chacun se déguise assez pour que les bizarreries particulières ne s'aperçoivent plus; alors les nuances imperceptibles qui se devinent encore, ne valent pas la peine d'être observées, ni mises en critique gaie ou plaisante ; elles ne suffiraient plus pour nous divertir.

Voici un avare, voilà un égoïste, voici un homme sans délicatesse, soit!

Mais cet homme n'est pas dramatique pour cela, car il est mis comme vous et moi, car il se conduit comme vous et moi, car il parle et affiche les mêmes principes que vous et moi.

L'avare même est honorable, il dépense à propos, et sait cacher le supplice qu'il s'impose.

L'égoïste semble un modèle de bienfaisance, d'affection, d'humanité générale.

Le fripon qui prépare une faillite, parle de probité, de délicatesse.

' Tout le monde porte un masque, personne n'a ce franc courage d'autrefois, de garder la vieille enveloppe; les hommes sont comme de vieilles pièces de monnaie usées par le frottement , dont on ne voit presque plus la première empreinte.

Ceci posé, voici venir le drame forcément, et dans ce genre notre Scribe est encore un maître.

L'écrivain qui observe son siècle est obligé de vous montrer au début de son œuvre quelquefois deux ou trois personnages dont les intérêts sont divisés ou différents , mais qui tous néanmoins sont d'accord sur ce qui est bon et honnête, légal et juste ; car c'est ainsi que tout le monde paraît être , tant que les passions et

> vices ne paraissent pas sur le visage couvert du ||H|sque de la bonne compagnie, ^^■iais voici l'acte suivant :

jHchacun déjà examine ses intérêts particuliers, les I physionomies masquées se dévoilent secrètement ; on ii'le toujours de probité, mais on cherche déjà des loyensîidroits pour se dégager de Tobligation d'y obéir. L'œuvre dramatique avance vers son nœud qui se serre et se complique; en dehors, rien ne fait apercevoir à celui qui sera dupe ou trompé, qu'il est dans un coupe-gorge, et cela grâce aux passions comprimées ou cachées.

Mais quand ces passions éclatent, vous apprenez que ces deux ou trois messieurs qui sont en scène en frac noir, en gants jaunes, en bottes vernies, sont des hommes secrètement plus dangereux, plus scélérats plus dignes de la grève que tous ceux de l'ancienne et proverbiale forêt de Bondy !

Une lumière foudroyante fait reconnaitre ces hommes comme il faut, qui ont toutes lesbelles manières du monde, pour des infâmes, capables de toutes sortes de noirceurs et de bassesses ; mais à Tactesuivant. Alorsarrivent les vengeances, les cris d'indignation, etc., etc., le drame enfin. Or, la différence de la comédie d'autrefois avec le drame d'aujourd'hui, c'est que le personnage comique montrait ses folies, son travers dès le qpmmencement

de la pièce, tandis que le personnage du drame vivant dans une époque de civilisation et de politesse, sait assez son monde pour qu'on ne reconnaisse ni ce qu'il est, ni ce qu'il vaut, qu'au moment où sa trame, où ses passions éclatent et se dévoilent, où il s'élance comme un tigre sur sa proie !

Celui que examinera le drame sous ce point de vue, ne pourra dire que son étude soit indigne de l'art de la comédie.

Le sujet heureux, utile, d'une œuvre de ce nom, est-il si difficile à rencontrer? Non.

Les motifs de pièces ne manquent pas, il est vrai, mais le monde est si peu disposé à recevoir une leçon, à entendre une satire contre lui, elle lui plaît si rarement (condition absolue du succès) que l'on doit pardonner aux littérateurs modernes d'avoir pris ce genre du drame, aussi commode, aussi facile que l'art de la comédie l'est peu.

C'est en effet une peinture de ce qu'on voit, de ce qui existe, sans conséquence, sans résultat, sans moralisation, souvent même sans prétention à rien présenter d'avantageux ni de raisonnable, et c'est alors que le drame n'est plus de la littérature.

Rendons pleine justice à Beaumarchais par un court examen.

Voyez la trilogie de cet écrivain, philosophe si ingé-

nieux ; remarquez comme le drame est entré malgré loi dans sa triple comédie; en pouvait-il être autrement? puisqu'il peignait l'image de toute la vie en même temps que celle de son époque?

Dans la première partie, le charmant sujet du Barhier de Seville, c'est le printemps de la jeunesse ; c'est la vie qui commence, avec sa gaieté folle, ses amours et ses illusions : l'arbre est chargé de fleurs.

A la seconde œuvre (le mariage de Figaro) la vie est semée d'intrigues, de contrariétés, de déceptions.

On combat, on se trompe, on se vole ; voilà l'arbre qui porte déjà son germe de mort : les passions!

Beaumarchais, à sa première pièce, a fait faire un mariage inconvenant à son jeune comte Almaviva,

Le grand seigneur épouse une petite fille ; il met

s ses pieds les usages et les convenances.

L'amour et la jeunesse sont là, qui font tout pardonner, mais l'ordre reprendra ses droits.

Ce grand seigneur cessera de nourrir uniquement il 'amour et de l'ivresse du bonheur, la fillette dont il a tait une comtesse; les sens enflammés de la vive Rosine chercheront un aliment ailleurs que chez son mari volage et libertin.

Il faut qu 'Almaviva soit puni

L'arbre étend sur les époux infidèles son triste ombrage couvert de fruits amers et empoisonnés.

Qui aura semé ces fruits de la vie, avec les malheurs qui se résument dans la comédie de la Mère coupable ? Ce sont les passions.

On voit bien que le drame entre forcément dans ]'» fin de l'histoire passionnée de cette malheureuse familb comme il entre dans la fin du siècle où nous vivons.

Les trois pièces de Beaumarchais font un ensembi parfait dans toutes ses parties; seulement l'une a 1< grâces et la fraîcheur du printemps ; la seconde, 1 beauté, la force et la richesse de l'âge miir ; la dernièri les tristesses et la perte des illusions.

Comme drame ou comédie, la dernière est au-de.^ sous des autres ; comme étude de mœurs, la trilogie du poëte est un ouvrage de la plus haute portée.

En racontant l'histoire du drame, nous sommes entré dans la troisième phase de la comédie, voisine de la Révolution, et que nous avons nommée la comédie philosophique.

Celle-ci fut forte et heureuse, parce qu'elle marcha avec une idée, avec le peuple dont Figaro fut la personnification.

Figaro le représente, à l'époque oii, à force de courage et d'audace, il franchit en s'appuyant sur son esprit et sur son adresse la ligne des démarcations qui

le séparait de la haute classe « Vous dites que ma

réputation est détestable, s'écrie Figaro Et si je

vaux mieux qu'elle! Trouvez-moi beaucoup de grands

seigneurs qui puissent en dire autant. »

Figaro insulte la noblesse qui est dégradée par ses vices et son incapacité; il l'insulte au nom du peuple, auquel il lui accorde plus de mœurs, plus de capacité, plus d'esprit.

« Hé! qu'êtes-vous, Monseigneur? un ôtre assez

ordinaire, ma foi ! De la naissance, de la fortune, des

emplois, cela rend si fier I Et qu'avez-vous fait pour

tout cela ?. . . Vous vous êtes donné la peine de naître ! . . . . tandis que moi! morbleu !...-.. j'ai déployé plus d'art, plus d'adresse, plus d'esprit, plus de finesse, plus de combinaison, seulement pour vivre, qu'on en a mis depuis cent ans pour gouverner tous les royaumes d'Espagne! et vous voulez jouter! ...»

Comment le peuple n'eùt-il pas applaudi ?

Beaumarchais a fait la comédie de son époque; il a travaillé pour la révolution populaire; mais la grande influence de sa comédie dut cesser avecle triomphe des idées qu'elle préconisait.

La fortune de Figaro est faite.

11 a pris la place qu'il voulait, il entre partout maintenant, et même il ne veut plus qu'on rappelle Figaro.

L'auteur de Figaro obtint plus qu'il ne désirait.

Plus tiird, la révolution déborda ; Beaumarchais s'enfuit pour sauver sa tète!

Qu'on me pardonne encore cette digression sur le drame; elle était nécessaire pour nous conduire à l'époque de nos troubles révolutionnaires et à la comédie de cette époque.

Contre toute attente, nous voyons avec plaisir l'époque de la République n'avoir pas d'influence fatale sur l'art dramatique.

Très-peu d'écrivains révolutionnaires en effet employèrent leurs talents au succès de leurs principes, et l'un des plus coupables des crimes de ce temps, Fabre d'Églantine, fut Tauteur de la meilleure comédie morale dans ce haut style, que nous ayons eue depuis le grand maître {le PMm/e de Molière).

En général, le théâtre offre plutôt au public l'expression ou le- désir de ce qu'il voudrait qui fût, que ce qui est; c'est de cette base qu'il faut partir pour bien comprendre l'esprit théâtral.

Ainsi, pendant tout le temps que le sang a coulé, tant que dura la terreur plus ou moins grande, toutes nos scènes dramatiques (il y en avait plus de quarante d'ouvertes alors dans Paris) répétaient sur tous les tons, en prose, en vers, en musique, paix, humanité, tolérance, philanthropie, amour du genre humain ! ! !

Jamais on n'a tant parlé de vertu, de générosité, de grandeur d'âme, de pitiépourle malheur... l'expression

de ces sentiments qui passeraient aujourd'hui pour des banalités, était accueillie toujours et en tous lieux par les plus vifs et les plus sincères applaudissements.

« Hélas ! a dit un auteur célèbre de cette époque, on voit bien que le peuple français ne comprend pas ce qu'on lui fait faire , et qu'on ne fait pas ce qu'il veut. »

Ce n'est donc pas ce qui est, je le répèle, mais ce qu'on voudrait qui fût, que le théâtre s'empresse de produire pour plaire, quand il en est réduit ù chercher ce que souhaite le public ; ce qui nous prouve de plus en plus que ce n'est pas la société qui gouverné l'art, mais l'art qui devrait toujours guider la société.

La force que la comédie emprunte aux circonstances est immense, mais il ne faut pas croire qu*une œuvre sans art puisse s'appuyer sur elle.

Nous avons des centaines d'exemples de travaux destinés à exploiter TefFervescente populaire, tracés sans talent, qui ont produit l'effet contraire et calmé les esprits que l'on voulait émouvoir.

Il semble que la multitude, semblable aux anciens

Francs qui élevaient leur chef sur le pavois quand ils

l'en trouvaient digne, ne veut obéir à la voix d'un

homme que lorsqu'il sait lui parler un langage qui

le persuade et l'entraîne.

Mais dès qu'un peu de science et de talent se montre

— 50 ~ pour aider une idée mûre et digne, l'art obtient un retentissement extraordinaire.

Heureuse donc la comédie qui puise son succès dans le sentiment général et la volonté du moment ! Des vieillards me content aujourd'hui Timpression presque nulle de la pièce des Victimes cloîtrées et de Mélanie de la Harpe.

Mais si la révolution n'eût pas été lancée déjà dans sa terrible voie dont tout le monde était effrayé, il eût suffi de ces deux ouvrages pour faire abattre les couvents dans toute l'étendue de la France, et peut-être de l'Europe, alors tremblante devant nos armes.

Lorsqu'après la Terreur, le peuple, effrayé du sang versé, appela à son secours la justice, l'équité et la raison, une pièce qui ne manquait pas d'art, mais qui aurait pu, comme tant d'autres, passer inaperçue, fit un beau triomphe à son auteur (Laya, mort de l'Académie française).

Le fils de cet académicien recueille aujourd'hui les fruits des bonnes études qu'il a faites, et qui lui permettront un jour de s'asseoir dans le même fauteuil que son père.

Je pourrais examiner plusieurs œuvres dignes d'un succès mérité ; d'après mon système et les principes que je me suis faits, ce serait un grand plaisir pour moi, si mon cadre ne m'enfermait en des li-

— sémites définies; il m'eût été doux de passer en revue les travaux des hommes célèbres qui ont brillé pendant la République ; mais je n'ai pas à rendre compte de toutes les œuvres scéniques , je n'en parle qu'autant qu'elles viennent à l'appui de mes raisonnements.

Ma tâche se borne à présenter les modifications que Tart s'est imposées, ou dont l'art a profité.

En conséquence, il faut bien mentionner, quoique en peu de mots, le passage de la République, de l'Empire et de la Restauration.

Nous n'avons à nous étendre beaucoup sur aucune de ces deux époques; car, ni dans l'une ni dans l'autre, l'art n'a changé de physionomie, excepté, comme nous l'avons .vu, dans le temps de la comédie de Beaumarchais.

Mais nous sommes obligés de dire comment l'art du théâtre qui allait se rétablir et prendre un caractère national à la fin de la République fut arrêté par l'Empire lui-même, et tomba en révolution sous Louis XVIII, quand toutes les révolutions paraissaient finies.

La Révolution et la République ne furent point stériles, comme quelques-uns l'ont dit avec une insigne mauvaise foi.

Les résultats de la licence révolutionnaire de quatre-

vingt-treize ne furent point désavantageux pour la poésie dramatique.

Cela ne pouvait pas être en effet.

Les hommes qui avaient amené les changements politiques étaient des gens de mérite et de haute instruction, la plupart nés dans les rangs supérieurs de la société.

Les lettres suivirent donc le développement du progrès dans un sens élevé, et n'abandonnèrent ni l'art difficile, ni la comédie.

Déjà l'on commençait à vouloir tenter de nouvelles routes ; on sentait dès longtemps le désir de se dégager de la vieille ornière, on criait partout sans rien perdre de Tadmiration méritée par nos vieux chefs-d'œuvre Qui nous délivrera des Grecs et des Romains ?

On se mit donc à innover, mais avec beaucoup de de goût et de prudence, et bien qu'il y eût alors, comme en tout temps, quelques écrivains assez malheureux pour ne chercher de succès que dans l'agitation des esprits peu éclairés , œuvres d'ailleurs toutes éphémères et dont le passage ne fut marqué que par le ridicule, le théâtre entrait dans la véritable voie du progrès, et ce fut une belle époque pleine d'espérances littéraires.

La France, en sortant de ses troubles, se glorifiait

alors pour la tragédie de Marie-Joseph Chénier (1), poëte toujours correct et souvent sublime; de Legouvé, autre poëte tragique distingué et heureux au théâtre, dont le fils a recueilli les palmes, en complétant ses nobles études avec l'expérience de Scribe ; de Ducis, qui nous rendit les tragiques anglais familiers par ses élégantes translations en vers sur la scène française ; de Lemercier, auteur d*Agamemnony notre tragique le plus remarquable, du moins par la force des pensées, et qui, marchant en avant des nova-

iirs précités, ouvrait déjà, sans oublier l'art ancien, la uirriére romantique que l'on exploita vingt ansplus tard.

Dans la comédie, la France applaudissait avec transport Colin d'Harleville, Fabre d'Eglantine, Andrieux, Picard, Duval et Mercier le dramaturge, qui faisait de nombreuses et audacieuses excursions dans le domaine encore presque inconnu du drame moderne.

Ces nombreuses célébrités (j'en oublie beaucoup), toutes méritantes, toutes couronnées de beaux succès, marchaient de concert pour créer une littérature nationale nouvelle, appropriée à l'époque. L'Empereur parut, il n'en voulut pas (il savait quels pièces lui tendaient deux classes puissantes qu'il fallait surveiller). Ce ne

(1) Nous parlons ici de quelques poètes tragiques^ ce n'est que pour montrer Tétai de notre théâtre à cette époque.

fut pas une erreur de son génie, comme on Ta dit un peu trop légèrement.

Napoléon ne se trompa jamais que volontairement.

Il fut souvent en contradiction avec ses principes pour être d'accord avec sa politique indispensable.

Philosophe, il imposa silence à la philosophie, flétrissant du nom d'idéologue quiconque raisonnait dans le système de Voltaire ou de Tilluminisme germain encore plus avancé.

Sceptique, ou plutôt très-tolérant en fait de religion, il releva nos autels catholiques.

Littérateur, il arrêta toute littérature nouvelle.

Amateur passionné du théâtre, et parfait connaisseur, il lui défendit de marcher, et surtout de peindre son temps et les mœurs du jour; enfin il trouva bon de le faire rétrograder à Louis XIV ou à Louis XV, ne lui permettant de reproduire autre chose que le reflet d'un grand siècle monarchique passé ; ne voulant pas surtout qu'il off'rît rien du présent, avant l'accomplissement de ses grands desseins. Il serait temps alors, disait-il, d'ouvrir une libre carrière aux beaux-arts.

Ajournant donc l'instant qui ne devait jamais arriver sous son règne (et que nous ne devions voir naître que sous Napoléon III), où il permettrait l'essor des essais intelligentiels en ce genre, il renferma à peu près la littérature entière dans nos vieux chefs-d'œuvre dra-

maliques, et son ministère, en conséquence de ses intentions bien connues, en restreignit l'exercice à un seul théâtre qu'on nomma théâtre de l'Empereur.

Aussi, pendant tout le règne impérial, à peine vit-on cinq ou six ouvrages littéraires prendre un droit de bourgeoisie contesté sous la vieille noblesse du Parnasse français I

Certes, ce n'étaient pas les talents qui manquaient alors, c'était la permission d'en avoir, et la place pour les produire! Cette place a manqué longtemps.

En ce temps si glorieux pour nos armes, et si humiliant pour nos lettres, l'idée de s'en faire une profession ne serait venue à personne, et ceux qui ont encore vu la fin de l'Empire peuvent se rappeler de quelle admiration curieuse, et de quelle compassion singulière on entourait alors le petit nombre d'écrivains qui essayèrent avec de rares succès de se montrer poètes.

On les voyait obtenir après deux ou. trois années d'attente que l'on tirât leurs œuvres des cartons de la comédie française; ils étaient joués quatre ou six fois; on regardait cela comme extraordinaire; l'apparition d'un tel événement ressemblait au passage d'une comète; le poète allait à l'Académie, où son génie heureusement reconnu le mettait assez en évidence pour lui procurer une agi'éable place qui semblait t rès-méritée.

Puis la pièce allait dans les bibliothèques curieuses, et

le théâtre reprenait son vieux répertoire et le répétai i six mois, avant de se hasarder à fournir au public 1; preuve de nouvelles études littéraires.

L'attention générale était ailleurs, dans les grande intérêts nationaux ; mais l'estime la plus grande, le^ égards de Tautorité, entourèrent toujours les courageux littérateurs qui, sans espoir de fortune, se livrèrent à ces travaux si peu fructueux ; ils étaient considérés comme ayant servi à compléter les gloires de l'Empire, et cela parut faire voir par sentiment combien l'Empereur était incapable d'approuver intérieurement les entraves que sa politique profonde lui fit croire absolument nécessaires contre le théâtre, innovateur qu désirait le produire.

On doit penser que l'ébranlement demeuré dans le^ esprits après la République détermina l'Empreur i prendre ces mesures sévères ; mais elles eurent unesuiti plus malheureuse encore après lui. En effet, commi pour s'indemniser de l'espèce d'esclavage qu'avaieii subi les lettres , les jeunes écrivains ne furent pas plutô: sous la Restauration, qu'ils mirent l'art en révolution nous allons voir que cette révolution fut excusable.

Admettons que la jeunesse de dix-huit cent quinze e seize, désespérée de ses longues entraves, se soit lanccf trop à rétourdie dans uiie 'route nouvelle ; soit, mai^ 1 faut examiner pourquoi elle s'y jeta.

Lorsque la liberté fut rendue aux études du théâtre, los jeunes écrivains mesurèrent la carrière nouvelle.

Que ferons-nous? dirent-ils. Des pièces dans le sysème de nos anciens maîtres? C'est presque impossible. 5i nous arrivions même à les valoir, nous ne serions pie des copistes, ce n'est pas la peine. Ferons-nous de 'art impérial, bien écrit, bien régulier, bien correct, Men calme, sans pensée hardie, sans philosophie progressive, sans critique sur les hommes et sur les choses?

Ain'si parlant, ils jetèrent les yeux sur le vieil Apollon napoléonien, tel qu'il avait été laissé à la France de dix-huit cent quatorze.

Ils virent le dieu affublé de quelques défroques broiées de Louis XIV, de quelques lambeaux des tuniques révolutionnaires et de quelques baudriers de l'Empire M)llant sur la peau, et ils dirent: Ce n'est pas là le lieu des arts français.

Oii est-il? Cherchons!

Et parce que pour le chercher ils se sont enfoncés ians quelques sentiers sauvages ou mal frayés, parce ju'ils ont fait courir Pégase (il faut bien Tavouer) de manière à le rendre un peu fourbu, ce qui n'est après tout qu'un tort déjeunes cavaliers, cette époque n'en a pas moins mis en lumière des hommes et des œuvres 5ui vivront dans l'avenir.

L'injuste répulsion qu'ils éprouvèrent d'abord pour

les réformes dont ils ne purent faire comprendre la justesse tout d'un coup, les irrita; ils firent alors leur révolution poétique.

Il y eut comme une terreur littéraire ! des suspects de fidélité à la monarchie du vieil Apollon !...., des condamnations à mort qui, par bonheur, ne s'exécutèrent que sur des réputations mortes ou mourantes!

Cette irruption d'idées nouvelles fut utile comme celle de^ volcans dont la Providence nous console dans sa bonté par une plus grande fertilisation du pays où a coulé la lave.

Nous n'avons pas à parler de l'art de la comédie à propos de l'école nouvelle, puisqu'elle n'a pas encore frappé à la porte de la Thalie nouvelle.

Mais nous le dirons avec franchise, car nous le pensons, Técrivain célèbre qui l'a fait éclore et qui l'a baptisé du nom de l'époque de transition, méritera la reronnaissance du pays pour lui avoir fait comprendre la nécessité de changer, non le fond et la pensée poétique de l'ancienne littérature qui seront toujours les mêmes, mais quelques-unes de ses formes qui avaient vieilli pour nous, et le mouvement de progression nécessaire.

Par la revue littéraire dramatique de la République,

de l'Empire et de la Restauration, on peut voir que l*art est à peu près resté stationnaire pendant ces trois époques.

Pendant la République, il n'eut pas le temps de voir revenir en France assez de stabilité pour s'occuper de (a peinture de ses mœurs.

Pendant l'Empire, il se tint à peu près muet ; on ne parla qu'en tremblant.

La spirituelle comédie des deux Gendres fut presque 6 seul accident heureux littéraire du règne impérial.

Etienne était un homme d'un mérite extraordinaire, l'une grande flexibilité de talent; avec tout cela, il n'a ien osé mettre au jour de ce qu'il avait en portefeuille \ la suite des deux Gendres.

Cette pièce ne touchait par aucun côlé à la politique li aux mœurs du temps.

Ce n'était qu'un tableau d'intérieur, fort habilement »eint, une leçon donnée aux pères de famille; ce fut m miracle d'adresse de trouver là une comédie.

Notez bien que son succès, d'ailleurs très-raérité, loubla la sévérité de la censure ; on supposa que rien l'était plus aisé à exécuter que des œuvres de haute ïortée, malgré les méticulosités du pouvoir, puisque îltienne en avait pu faire une; mais c'était un tour de

pour son auteur, d'ailleurs toujours heureux au théâtre. Il consacra dès lors sa facilité pleine de goût à d( œuvres d'une nature plus légère, dans le genre lyrique, où ses compositions gracieuses témoignent tout l'art de la comédie qui restait enfermé chez lui, sans se mettre en lumière.

Enfin, pendant la Restauration ou du moins pendant la moitié de sa durée, l'art fut tiraillé en tout sens, de sorte que, retenu en arrière par la vieille école, poussé en avant par la nouvelle et n'ayant pas à profiter des conseils ou des souvenirs de la République ou de l'Empire, il fut encore stationnaire ; il y avait cependant une forte tendance pour la comédie dans les esprits en dix-huit cent quatorze.

Mais comment jouer les travers d'une cour de pauvres exilés qui rentraient dans leur patrie? Le voile du malheur cachait tous les ridicules ; il n'y avait de possible qu'un peu de drame, encore ne pouvait-il se risquer sans danger.

On a dit que Louis XVIII, homme de lettres aimant le théâtre, et l'ayant cultivé quelquefois avec esprit, avait donné lui-même l'idée d'un drame-comédie politique à l'un de nos littérateurs les plus distingués qui l'exécuta dans ce temps avec autant de bonheur que de talent.

Ce fut non-seulement parce que cette pièce (la Famille

Glinet, de M. de Merville) était bien faite qu'elle eut une vogue immense, mais parce qu'elle représentait un vœu, un désir public, quelques-uns des torts et des erreurs qui suivent les troubles civils.

On cherchait avec ardeur des leçons de tolérance, des tableaux de la folie, des malheurs politiques ; ceci doubla le succès de la pièce.

Cette heureuse espérance de retour î\ la comédie n'accompagna pas souvent la Restauration.

La littérature dramatique se divisa comme les opinions.

Il faut remonter un instant à Louis XVI, c'est-à-dire au début de la phase philosophique, où la comédie de Régnard, de Lesage, etc., s'arrêta.

Mais déjà, même bien avant Beaumarchais, grâce à rimpossibiliié de dramatiser les leçons que le beau .monde d'alors ne voulait plus admettre, il s'était établi une sorte de pièces agréables, louangeuses, des gens et des supériorités sociales faisant l'éloge quelquefois du mauvais bon ton à la mode, genre qui n'avait rien d'acerbe ni d'offensant pour ceux qu'on y peignait; de sorte que Ton consentit volontiers à s'y voir jouer et à en rire les premiers, même les personnes d'élite de la très-haute société !

Mais, grâce à la rapide extension de la corruption civilisée ou des manières de la bonne compagnie, elle

finit par représenter avec une vérité parfaite la société presque tout entière.

La haute bourgeoisie, la richesse, et tous les gens qui composaient ce que l'on nomme le monde , enfin, adoptèrent unanimement ce laisser-aller, ces mœurs faciles, nées sous le règne de Louis XV -, de sorte que ce genre, de beaucoup perfectionné depuis ce temps, reprit sa vogue, après avoir été un instant submergé par le torrent, devenu insensiblement la seule onde navigable pour la société présente.

L'ancienne comédie ne semblant plus applicable en France, le maiHvaudage prit la première place; il s'éleva bientôt à de plus grandes conceptions, en gardant le naturel et la vérité, qui avaient décidé ses premiers succès ; ce fut Scribe qui s'empara de cette nouvelle mine d'or et qui, de sa main habile et toute-puissante, en fit le seul genre réellement capable de plaire à tout, généralement.

Cette forme de comédie ne ressemblait point à l'ancienne; elle n'avait ni la rectitude, ni la profondeur de la vieille école de Molière ; elle n'avait pas le brillant philosophique et critique du genre de Beaumarchais; elle n'agitait pas les esprits, elle se bornait à chercher des récits agréables, des sujets amusants, qui n'excluaient ni le talent, ni la sensibilité, ni l'esprit *

Ce genre s'était nommé du nom de son auteur 3/«nvaux; il s'y glissa beaucoup d'intérêt, de naturel, de sentiments vrais, et ce genre eût été sur-le-champ adopté, si l'on n'eût été retenu par l'habitude prise de vouloir de grands sujets, de grands vices ou de grands ridicules pour les heurter de front.

On ne songeait pas qu'il n'y en avait plus de visibles.

La critique décida que ces peintures pleines de vérité et de finesse, ne représentant pas toute la société, n'étaient que des tableaux de genre, et ne donnaient que la position exacte des mœurs élégantes et choisies de quelques salons particuliers.

Et qu'ainsi la prétention de faire consentir les gens qui forment la première classe à se laisser gronder et morigéner pour leurs vices, par un poëte moraliste, était une espérance chimérique, et que le moraliste qui l'oserait tenter serait lui-même bien plus ridicule que les gens qu'il voudrait ridiculiser; mais découvrir cela, savoir s'en servir, c'était le fait d'un homme supérieur qui comprenait son siècle et pouvait le dominer en lui choisissant la forme des leçons qui lui convenaient. . . . Scribe fut cet homme de génie ; personne aujourd'hui n'ose dire non !

Disons pourtant que cette comédie de Marivaux, ressuscitée tout à coup parce qu'elle se trouva vraie, n'eut pas d'abord la puissante démarche de l'ancienne ;

elle ne saisit le public que quand elle entra dans ses sympathies ; mais à peine eut-elle le bonheur de rencontrer quelque heureuse veine à creuser dans la mine si difficile à exploiter des ridicules sociaux, qu'elle s'élança d'un bond jusqu'à l'art élevé.

Il faut, par exemple, comme nous l'avons plusieurs fois répété, que le public consente, désire même que tel ou tel vice offensant et réprouvé généralement par lui, soit attaqué ; aussitôt la comédie reprend sa grande et noble influence, elle a la parole. . . . Elle dit hautement ce qu'elle pense, elle n'en est plus réduite à copier placement ce qu'elle voit; elle dit ce qu'elle ne veut plus voir, ce qu'elle veut changer, et fait applaudir à la réforme qu'elle propose.

De tels succès sont toujours fort rares ; ils sont le fruit d'une organisation spéciale, ils naissent d'une justesse de tact, d'une sagacité d'esprit qui donne à tel homme une faculté de persuasion, d'entraînement à laquelle rien ne résiste, et dont nous avons marqué les trois premières phases en les rapprochant des diverses formes de gouvernement, depuis Molière jusqu'à Scribe.

Notre époque nous offre cette quatrième et dernière phase bien marquée, et nous montre l'art si difficile de la comédie, cultivé par une main habile et d'une finesse extrême.

La comédie de Scribe est vraie en tout, elle est écrite de façon à ne blesser personne, bien qu'elle fasse rire en passant devant chaque erreur sociale.

Malgré son incontestable supériorité, Scribe fut comme Molière l'objet des critiques les plus fausses les plus injustes et les plus malveillantes.

On lui a reproché jusqu'à son trop d*esprit, comme on le fit jadis à Beaumarchais.

Mais personne n'a pu nier l'inépuisable fécondité de son imagination, son tact à éviter tout ce qui pouvait choquer la susceptibilité du public, que lui seul est venu à bout (T apprivoiser complètement, et qui le suit dans tous les chemins où il l'entraîne.

Beaumarchais, si admirable sous le rapport de la combinaison et des situations comiques, a été égalé par Scribe ; et souvent, dans ses œuvres importantes, notre Molière moderne s'est montré aussi philosophe, aussi profond, sous une enveloppe encore plus gracieuse.

On n'a pas mieux calculé que lui les effets de scène^ et les résultats qu'il sait faire naître du contraste du caractère et de l'opposition des choses.

Aucune. pièce du répertoire actuel n'en offre de plus heureux exemples que le Verre d'eau^ In Camaraderie, le Mariage d'argent, et surtout la parfaite comédie morale d'uNE Chaîne.

On n'a pas manié avec plus d'adresse et de bonheur les faiblesses et les ridicules qu'il a prêtés à ses personnages pour les rendre piquants et intéressants à la fois, et faire enfin toute la comédie critique et moralr' dont notre époque est susceptible.

On a fort injustement voulu juger Scribe par ses ouvrages légers; mais, outre qu'il faut reconnaître dans un bon nombre de ses vaudevilles de véritables comédies pleines d'esprit et de gaieté, il faut bien avouer que ses œuvres principales sont aussi fortes que celles de ses devanciers.

Nous avons accepté comme vous, et parlé dans le commencement de cet examen de circonstances bizarres où se trouva cet écrivain si heureusement doué, au milieu des circonstances politiques si animées qui suivirent les malheurs de l'invasion en France :

Les familles divisées d'opinions entre elles, les habitudes du monde, ses usages, ses convenances, ses relations aimables suspendues, de sorte que la comédie ne pouvait ni les peindre ni les jouer.

Je me suis laissé dire, et j'ai répété que Scribe, à force de goût et d'habileté, improvisa de nouvelles convenances, un nouveau savoir-vivre qu'il aurait puisé dans son imagination ; c'est une assertion un peu hypothétique de prendre sur moi de l'affirmer. Or je répon-

drai qu'il en était bien capable et que la société fit bien de l'accepter en se réorganisant.

Résumons cette longue discussion et sortons-en avec un peu moins de découragement grâce à Scri])e.

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