‹ Molière: son théatre et son ménageChapitre 10 sur 10 · SOSIE · texte numérisé non relu

SOSIE

ie fiEiis le bien et le Aal tdur à tour.»

Dans ce rôle^ tout de M<Ais^% Molière

se surpassa; et le^ applaudissements ne pouvaient point finir lorsqu'on le voyait représenter, de manière si vraie, un per« sonnage en apparence contre nature.

De plus, dans Amphitryon, Molière abordait de nouveau un sujet auquel il n'avait jamais touché sans s'élever jusqu'au tragique, tant il remuait en lui^ de douleurs. -^ Qu'on songe que le rôle d'Alcmène fut écrit pour sa femme, et qu'il avait, à cette époque, un enfant de deux ans dont il ne se croyait pas le père.

NON, C» N'ÉTAtT VAS HOT.

Ce revers vient à boat de toute ma constance, ' Et mon cœur ne respire, en ce fatal moment, , Et que fureur et que vengeance.

ALCMèKB.

De qui donc vous venger?] \

AKPHITRTON.

Je ne sais pas; mais et v*irArr pas moi.

Molière, lorsqu'il écrivit ce rôle, était au plus haut de sa gloire; il allait voir (par Tartuffe) tous ses ennemis confondus*

Il nous nloûtre Amphitryon aussi au moment d'un grand triomphe, et lui £ait dire ces vers ;

Ahl qu'on est peu touché de louange, d'honneur, Et de tout ce que donne une grande victoire, Lorsque dans l'âme on souffre une vive douleur, Et que l'on donnerait volontiers cette gloire Pour avoir le repos du cœur!

Au mois de juillet suivant, pour une fête que le roi donnait à son retour de ses victoires de Franche-Comté, il écrivit Georges Dandin,

Don Garcie de Navarre, jaloux sans sujet, autrefois, était devenu Alceste trahi par Célimène; Sganarelle, Cocu imaginaire au temps de Don Garcie, devenait, au temps d'Amphitryon, le Mari confondu.

Molière joua lui-même le rôle du pauvre mari. La pièce commence par des valets de fête qui obligent Georges Dàndin de danser avec eux; mais Georges Dàndin^ mal satisfait de son mariage, et n^ ayant Vesprit rempli que de fâcheuse^ pensées, accompagne sa danse d'une figure si sombre et si désespérée, que tout le monde en rit. N'est-ce pas l'histoire de Molière lui-même, obligé de danser malgré

ses chagrins, d'organiser des ballets et des fêtes pour le roi? Pour jouer de semblables scènes, il n'avait qu'à rester lui. Il voulut aussi qu'Armande fît le rôle d'Angélique, femme de Georges Dandin,

Cette bouffonnerie prend un caractère tragique quand on songe que la pièce se terminait par ces mots, dans la bouche de Molière lui-même :

€ Ah I je n'y vois plus de remède. Quand on a, comme moi, épousé une méchante femme, le meilleur parti qu'on puisse prendre est de se jeter dans Teau la tête la première. »

OLiÈRE, cependant, vieillissait peu à peu de fatigue et de soufrances; il voulut se vieillir aussi dans ses rôles; il se mît en scène avec sa fluxion et sa toux, dans le rôle d'Harpagon. Après avoir si long-

temps mis ses chagrins en scène, il allait y mettre jusqu'à sa maladie.

Ne pourrait«on pas aussi supposer que, mari d^jà vieilli d'une femme jeune, coquette et dépensière, qu'ayant à gouverner économiquement une troupe de comédiens, pour la plupart, peut-être, un peu gaspilleurs, il so trouva tout naturel* ïement porté sur cette pente, dans son étude du cœur humain?

Mais quel admirable moment il cboiiit pour nous montrer Harpagon 1 il le met en scène dans le plus beau )our de sa vie, celui où il marie son fils, où il marie sa fille, où il va se marier lui-même. Et que d'heureuses circonstances! Il marie sa fille sans dot au seigneur Anselme, qui est un gentilhomme^ doux^ posé, sage et fort ac' commode. Mais, hélas! un malheur survient à ce pauvre homme : Il s'est engagé à donner à souper. Quelle affaire pour un avare! Autre disgrâce : Harpagon avait trouvé à placer, en cachette, au plus bel intérêt, une somme considérable; mais c'est son fils qui emprunte, et l'hypothèque repose sur ses propres biens. ciel ! le marché manque. Que de calamités I

Qu'est-ce pourtant que tout cela, au prix de l'effroyable désastre qui l'attend tout à l'heure, lorsque Laflèche lui aura volé son trésor ? C'est ainsi que Molière, pour mieux faire ressortir leur caractère, nous montre ses personnages au plus terrible ou au plus heureux moment de leur vie :

le misanthrope, par exemple, au jour où, contre toute justice, il perd vingt mille francs ; où il lui faut, par un ordre du roi, faire des excuses à Oronte de ne pouvoir pas admirer son sonnet; au jour enfin où il est indignement moqué, trahi par Céli-

mène.

Dans un autre genre, nous verrons ce gentilhomme limousin^ M. de Pourceaugnac, au moment solennel où, pour la première fois, arrivant par le coche, il fait son entrée dans la capitale. Il vient pour être présenté au roi, pour se marier, se montrer à la cour... C'est le point glorieux de sa vie.

M. Jourdain, le bourgeois gentilhomme, nous apparaît dans les circonstances à jamais mémorables où il allie sa famille à celle du Grand-Turc, et où il est lui-même reçu MamamouchL

Le malade imaginaire, au moment où il va être sacré médecin, ce qui est pour lui comme si on le faisait Dieu :

Natara et pater meus Hominem me habent factum ; Mais vos me (ce qui est bien plus), Avetis factum medicum.

UAvare^ sujet antique, tiré de Plaute, comme V Amphitryon^ au contraire de cette pièce dont le succès avait été si grand, n'eut d'abord que quelques représentations et peu suivies. Messieurs les marquis critiquaient et prétendaient que Molière était fou. « Nous prend-il pour des benêts, de nous faire essuyer cinq actes de prose? A-t-on jamais vu plus d'extravagance? le moyen d'être diverti par de la prose?»

Boileau était, dit-on, le seul qui eût ri aux premières représentations de cette pièce, que bientôt après pourtant tout le monde admira.

ON génie allait ainsi produisant toujours. Mais cependant que devenait Tartuffe?

Le prince de Gondé, quelques jours après VAvare^ invita Molière, sachant combien cela pourrait lui être agréable et confondrait Tintrigue, de venir donner chez lui, à Chantilly, une représentation de sa pièce proscrite. Cette représentation eut lieu le 20 septembre 1668, à la grande satisfaction de tous ceux qui la virent. A trois mois et demi de là, le roi leva enfin tout obstacle, et Tartuffe fut pour toujours livré au public (le 5 février 1669). La ville entière, durant trois mois, par son empressement, par ses bravos et son enthousiasme, vengea l'auteur de toutes les cabales.

Quarante-quatre représentations, coup

206 MOLIKRS

sur coup, suffirent à peine a satisfaire la curiosité de îa foule, et ce fut pour Molière le moment d'un triomphe jusque-là sans exemple au théâtre. Ses comédiens transportés, qui souvent avaient été difficiles avec lui, ne savaient plus maintenant quels égards lui témoigner. Ils ne l'avaient guère considéré, jusqu'alors, que comme un camarade; mais cette fois, nvec toute la France, ils sentirent ce qui lui était dû de reconnaissance et de respect :

ils voulurent, dans leur admiration naïve, que désormais il eût double part dans les bénéfices, chaque fois que Ton jouerait Tartuffe.

Quant à Molière, Téraotlon de jouet tous les jours au milieu des applaudisse* ments, sa passion concentrée, le travail incessant ne pouvaient que l'user vite. On le voyait pâle, décharné, sombre ; ses amis commençaient à concevoir des inquiétu* des sérieuses, tandis que d'autres trouvaient cela une chose piquante, et préparaient la comédie d'Élomire hypocondre^ ou ks Médecins vengés^ Élomire était l'anagramme de Molière; ils lui annon* çaient, dans cette pièce cruelle, qu'il

n'avait plus qu'à se préparer à la mort.

Molière, de son côté, donnait à Chambord, en octobre 1669, Monsieur de Pourceaugnac.

Il avait écrit pour lui, pour sa figure amaigrie, le rôle du Limousin, que les médecins, rien qu'à le voir, jugent atteint d'une mélancolie hypocondriaque,

c Pour diagnostic incontestable, vous n'avez qu'à considérer ce grand sërieux que vous voyez, cette tristesse accompagnée de crainte..., cette physionomie, ces yeui rouges et hagards, cette grande barbe, cette habitude du corps, menue, grêle, noire et velue... La véritable source de tout le mal, c'est, disaient -ils, une humeur crasse et féculente, une vapeur noire et grossière, qui obscurcit, infecte et salit les esprits animaux, etc., etc. >

Ces médecins firent rire aux éclats toute la France, et Diderot a raison : t Si l'on croit qu'il y a beaucoup plus d'hommes capables de faire Pourceaugnac que le Misanthrope^ on se trompe. »

mesure qu'il vivait plus éloigné de sa femme, il devenait plus tendre pour ses amis et plus assidu au travail.

En effet, outre qu'il produisait plus que jamais, sa liaison avec Mignard se resserra; il allait lui faire, dans ses dernières années, de si fréquentes visites, que le bruit courut qu'il était amoureux de sa fille. Mais la vérité, c'est qu'il ne pouvait plus rester chez lui quand il n'y était pas au travail.

Sa femme, à mesure qu'il avait grandi en réputation, en dignité morale, s'était abandonnée davantage; et, n'ayant point de famille à lui, il allait se reposer dans celle de son ami. Il écrivit, en cette même année 1669, pour être utile à Mignard auprès de Colbert, son poème * sur la Gloire du Val-de-Grâce.

Il s'agissait d'excuser Mignard de son peu d'empressement auprès du ministre.

On y trouve ces beaux et nobles vers :

Les grands hommes, Colbert, sont mauvais courtisans, Peu faits à s'acquitter des devoirs complaisants; A leurs réflexions tout entiers ils se donnent, Et ce n'est que par là qu'ils se perfectionnent ; . L'étude et la visite ont leurs talents à part; Qui se donne à la cour, se dérobe à son art; Un esprit partagé rarement s'y consomme.

Et les emplois de /eu demandent tout un homme.

u commencement de 1670, le roi voulant de nouveau donner à sa cour un spectacle extraordinaire^ et qui re'unît tout ce que le théâtre pouvait fournir de divertissements, choisit pour sujet, afin de pouvoir lier ensemble tant de choses diverses, deux princes rivaux qui^ dans le champêtre séjour de la vallée de Tempéj

2IC MOUBMI

OÙ Von doii célébrer la /êie dn j^Ux pythiensy régalent à Verni une princesse et mu mère de toutes les galanteries dont ils se peuvent aviser.

L'idée du roi fut exécutée aussitôt, et les Amants magnifiques^ au mois de février, furent repr^entés à Saint-Ger* main,

Molière, qui avait toujours été ren&emi ÙMfaux^ déclara la guerre, cette fois, aux astrologues et faiseurs de miracles.

Le roi, avec toute la cour, dansa dans cette pièce; ce fut un spectacle splendide.

Mais Molière ne la représenta jamais sur son théâtre, et elle ne fut imprimée qu'après sa mort. Il y joua, néanmoins, le rôle de Clitidas, plaisant de la princesse.

Il avait intercalé, dans cette pièce, de gracieux couplets qui eussent suffi seuls à la réputation d'un faiseur d'opfais. Par exemple, ceux-ci :

Quand je plaistis à tn ^esz,

J'étais content de ma y^e.

Etc.

Ce sont les vers d'Horace : Donee gra-- EUS tram tib(*

SON THÉATAV ET SON MéNAGB. 211

Il semble que le grand comique, près* sentant sa fin, se soit hâté dans les dernières années de sa vie. Les pièces en cinq actes (mais en prose) se succédaient coup sur coup.

Malade, mourant presque, mais chargé par le roi d'une comédie pour ses divertis* sements de Chambord, le Yoici qui écrit, dans sa solitude d'Auteuil, le Bourgeois gentilhomme^ un de ses plus admirables chefis-d'œuvre, et assurément la plus mêlée, la plus tumultueuse de toutes ses comédies.

De plus en plus bruyantes et pompeuses, ses pièces, à mesure que les ans s'accumulent, ne témoignent-elles pas davantage aussi de cette souffrance intérieure qui donne la force de tout dire ? — Il avait débuté dans le ballet par des bergers; nous voici arrivés maintenant au Ballet des Nations , a la réception du Mamamouchi, scène admirable et moquerie profonde (à la manière de Rabelais).

Il redit ime fois encore son amour dans le Bourgeois gentilhomme; mais il ne l'y dit plus lui-même. Il joua, lui, le rôle de Monsieur Jourdain; quant au rôle de

212 MOUERE

Ludle^ il ne l'en confia pas moins à Annande Béiart.

n fit, pour le ballet qui termine, des chansons dans tous les patois et dans toutes les langues, et Ton n'y rencontre point sans émotion ces vers, dans les couplets espagnols :

Se que me maero de amor.

Se qae me maero de amor.

Yajay Taya de fiesta,

Vaja de bayle! ^

Alegria, alegria, alegria!

Que esto de dolor es fantasia.

Je sais qae je me meurs d*amour.

Je sais que je me mears d*amour.

Allons, allons, des fêtes l Allons, des danses!

De la galté, delà gatté, de la gaîté!

La douleur n*est que fantaisie.

Le roi et le public furent enchantés de cette pièce. Le roi, à la vérité, ne dit son avis qu'à la deuxième représentation; mais les beaux esprits se courroucèrent :

€ Molière nous prend assurément pour des

gnies, s'écriait un duc, de croire nous divertir avec de telles pauvretés. Qu'est-ce qu'il veut dire avec son : Ha la ba, ha la chou ? Le pauvre homme extravague, il est épuisé ; si quelque autre auteur ne prend le théâtre, il va tomber dans la farce italienne. »

Citons à propos du rôle de Nicole dans le Bourgeois gentilhomme Cette remarque judicieuse de M. Théodore de Banville (feuilleton du National^ 3 mars 1873) :

a Une actrice de sa troupe, M"* fieauval, avait le défaut de rire toujours, involontairement, même quand elle voulait être sérieuse, même quand elle voulait pleurer, et c'est pourquoi Molière imagina pour elle ce rôle de Nicole du Bourgeois gentilhomme^ qui rit toujours, qui se tord de rire et qui veut bien être battue pourvu qu'on la laisse rire tout son soûl. Ainsi il utilisait la verve franche et mordante de l'acteur Hubert qui, selon la mode du temps, jouait les rôles de vieilles, et la dandination de Béjart cadet lorsqu'il dut représenter la Flèche, et la pâleur de Brécourt, relevant de maladie, qu'il prêta sans façon au vicomte de Jodelet, et que

914 MOLtÈftS

nû pouTont dissimuler la fluxion dont il souffrait lui-même au moment où il joua PAvarty il prit l'excelleot parti de £Eure complimenter Harpagon par Frosine i propos de cette flusion qui lui va m bien. »

«PENDANT il donna encore, au mois de janvier 1671, une pièce à grand spectacle, à féeries, P^ché, C'était la mise en scène du roman de La Fontaine, fort en vogue dans le temps. Mais Molière ne l'ayant pu terminer pour le jour assigné par le roi, appela à son secours Corneille, Quinault et LuUi. Corneille, malgré ses soixante*cinq ans, fit, à cette occasion, les plus gracieux vers, peut-être, ^qu'il eût jamais écrits. Tout inspiré de l'auteur de Tartuffe^ qu'il aimait, pour qui et avec qui il tra*

Taillaiti il mit aussi ces deux vers dans le deuxième acte :

•*. DftM tout ]«• elimat» on n'a que trop d'exemp1«9» QuMl est, ainsi qu'ailleurs, des méchants dans les tem-

[ples.

Pour Molière, 'c'était si bien la vérité qu'il mettait dans ses pièces, que nous retrouvons ici, dans le rôle du roi, les vers qu'il avait adressés autrefois à Lamothe Le Vayer, lors de la mort de son fils...

C'était son procédé : tout ce qu'il pouvait retrouver de lui-même, de son plus lointain passé, il le mettait dans ses œuvres.

C'est ainsi qu'il intercala dans le Misan*thrope quelques vers qui lui étaient restés de la traduction de Lucrèce^ qu'il avait faite autrefois sous Gassendi, [et corrigée depuis, et dont un domestique avait perdu le manuscrit.

A cause de cela, nous devons peu regret«ter de n'avoir point la correspondance de Molière, car tout ce qui sortit de son âme en écrivant à ses amis, ou en causant avec eux, il le reprit et le mit dans ses pièces : contentons-nous donc de son théâtre, où nous retrouvons un reflet de sa vie entière.

2l6 MOUÈRB

Avec Psyché^ nous voyons reparaître Baron sur la scène. Dans tout l'éclat et la fraîcheur de sa beauté première, n'ayant que dix-neuf ans, il joua d'une manière charmante le rôle de l'Amour. Armande fit Psyché, tandis que Molière, qui était devenu, depuis quelque temps, d'une maigreur extrême, représentait Zéphyre.

La Molière était à ravir dans le rôle de Psyché; Baron, dans celui de l'Amour, enlevait tous les cœurs. Les applaudissements, qui les enveloppèrent ensemble dans un même triomphe, les firent se regarder l'un l'autre avec émotion... La Molière s'aperçut alors que le petit garçon qu'elle battait autrefois était devenu un jeune homme élégant, passionné : c'était elle, dans la pièce qu'ils jouaient alors ensemble, qui disait la première à Baron qu'elle l'aimait ; elle étendit son rôle â la réalité. La voilà donc, coquette un peu délaissée déjà des grands seigneurs, faisant l'éducation galante du jeune homme.

Une seule chose nous révèle la douleur de Molière :. à partir de cette époque, il cessa de jouer le rôle d'Arnolphe; il le

confia à un autre, il ne pouvait plus sans doute prononcer ces deux vers :

Aurais-je pu prévoir, quand je l'ai vu petit, Qa*il croîtrait pour cela?

Quelle navrante prophéde ! Ainsi, après s'être servi si longtemps de la réalité dans ses comédies, c'était la comédie mainte* nant qui se faisait réalité !

Ne pouvant ou ne voulant point écrire lui-même cette déclaration de Psyché â TAmour, dont les rôles devaient être remplis par sa femme et Baron, il en charge Corneille, et voilà que le vieux poète, retrouvant toute sa verve que l'on croyait perdue, lui écrit cette brûlante troisième scène du troisième acte, qui dut certainement enflammer les deux acteurs, surtout le jeune Baron, qui s'y entendait dire avec tant de grâce :

Ne les détournez point ces yeux qui m'empoisonnent, Ces yeux tendres, ces yeux perçants, mais amoureux, Qui semblent partager le trouble qu'ils me donnent. Hélas! plus ils sont dangereux, Plus je me plais à m'attacher sur euxl Par quel charme nouveau que je ne puis comprendre,

Vous dis-je plus que je ne dois; Moi de qui la vertu devrait du moini attendre

2ld MOLribRI

QiMTova m'expliquassits la trotiblt où )«ToiD$ vois?

Vos sens comme les miens paraissent interdits : C'est à moi de m'en taire, à vous de me lé dire ; Et cependant c'est moi qui tous le dis !

Que d'étranges fatalités ! Toutefois, cette passion de Baron et de la Molière dura peu. Molière, dans ce nouveau malheur, détourna-t-il les yeux du présent pour ne plus revivre que dans son passé? Je ne sais; pourtant, qu^il dut se plaire au souvenir de ce temps où, comédien ambulant, pauvre, ignoré encore, mais riche d'espoir, de jeunesse et d'amour, il courait la province de ville en ville et de châteaui^ en châteaux, écrivant VÈtourdù le Dépitj élevant avec tendresse sa petite Béjart, et recevant, sous le manteau de Mascarillei ses premiers applaudissements! II voulut revoir ce rôle de sa jeunesse, il voulut le rejouer; mais combien, j'imagine, cela lui paraissait faible et le satisfaisait peu maintenant! II le refit en prose dans le rôle de Scapin ; mais avec combien plus de science et d'habileté cette fois, et d'expérience des choses de la vie I

Les Fourberies de Seapîn furent représentées le »4 mai 1671. Il joua le rôle de

Scapin, qui dlait si bien, dans k scène du sac, à sa volubilité d'expressif» // semblait qu'il eût plusieurs voix»

Mais il &ut, a propos d« çi^tte pièce, jastifier Molière d'une accusatipn acceptée trop légèrement par les commentateurs.

Tout le monde, depuis deux cents ans, répète, sans en du tout comprendre le sens et l'origine) le mot devenu célèbre :

« J^ prends mon bien partout où je le trouve* > Et Ton ne voit là qu'une plaisanterie d'assez mauvais goût par laquelle Molière aurait essayé de se disculper d'un plagiat d'autant plus blamâbk qu'il eût été Mt aux dépens d'un ancien ami, d'un ancien camarade d'enfance; et, comme nous l'a dit tout à l'heure son biographe Grimârest : < Si Ton eût mieux connu sa droiture en toutes choses, on ne l'eût jamais soupçonné d'une telle action. »

L'anecdote qui a donné lieu à cette mé« prise a été obscurcie et embrouillée à plaisir, ce semble* Rien de plus aisé pourtant que de remettre les iaits en leur ordrei on verr-a que les choses, comme eltos $e soot reeiJieipent passées, sont plus

conformes au caractère sérieux et loyal de Molière.

Le futur auteur du Misanthrope avait composé au collège, en collaboration avec Cyrano de Bergerac, la comédie du Pé' dant joué; nous avons dit cela. Cyrano, lui aussi, depuis, travailla pour le théâtre et fit représenter, en 1655, une tragédie à!Agrippine qui n'était pas sans quelques scènes fort belles. Malheureusement il mourut deux ans après ce succès, en 1653, à l'âge de trente-cinq ans, laissant plusieurs manuscrits fort originaux, entre autres, son Histoire comique des Etats et Empires de la lune et V Histoire comique des États et Empires du soleil. Tout cela fut publié après la mort de l'auteur et l'on ne manqua pas d'y joindre le Pédant joué^ dont on retrouva aussi le manuscrit dans ses papiers,

Molière eut grand plaisir à revoir cette pièce où se trouvaient ses premiers essais.

Or, â quelque temps de là, il représentait les Fourberies de Scapin. Quelqu'un lui faisant observer que la scène de la galère se tro\}y£dtdans le Pédant joué^ de Cyrano, il fit alors, sans autre explication, la céiè-

bre réponse : c Je reprends moit j^kn partout où je le retrouve, i Oétait^:en effet, son bien que Molière avait repris, car la scène de la galère, empruntée au Pédant joué^ avait été autrefois écrite par Molière lui-même, ainsi que ,1a scène des paysans, et quelques autres qu'il est aisé de reconnaître en lisant la pièce, dans les œuvres de Bergerac, tant les deux écrivains sont dissemblables et faciles à. distinguer Tun de l'autre. Qu'il ine soit permis de reproduire ici la scène de la galère turque telle qu'elle se trouve dans le Pédant joué. Quant à la scène analogue des Fourberies de Scapin^ elle est dans toutes les mains, il sera aisé de faire la comparaison :

CORBINELI (ou SCAPIN).

c Hélas 1 tout est perdu. Votre fik est mort. 1

ORANGER (ou GÉRONTE).

f Mon fils est mort? Es-tu hors de sens?

CORBINELI > ,\.

t Non, je parle sérieusement : vbtve

âlS) à 1« vérité) n'est pas xxiort, mtis il est :uixtt It^ tntins des Turcs.

« Entre" Iw mains des Turcs? Soutiensmoi, )t suis mort

CORIIIM£LI«

t A {jcîîie ëtions-nous entre's en bateau 'pour passer de la porte tle Nesle au quai

deTÉcôle;.;

GRANGER

« £t K|u'iaiaia-tu faire A réa>le> baudet ?

f Mon maître s'étant souvenu du com* mandement que vous lui avez fait d'acheter quelque bagatelle qui fût rare â Vf nifit et dé peu de A^aleur à Paris, pour en re'galer son oncle, s'était imaginé qu'une douzaine de cottrets n'étant pas chers, et ne s*en trouvant point par toute l*Eûf ope ^ mignons tomme en cette ville, il devait en porter là. C'est pourquoi nous passions vers f ëdole pour en acheter; iwds â peiiie aTOfi5*aous «loigné k cdte,

que nous avons été pris par une galère turque.

GRANGER

« Eh ! de par le cornet retors de Triton, dieu marin ^ qui jamais ouït parler que la mer fût à Saint-Cloud, qu'il y eût là des galères, des pirates, ni des écueils ?

CORBINELI.

c C'est en cela que la chose est plus merveilleuse. Et quoique l'on ne les ait point plus vus en France que cela, que sait-on s'ils ne sont pas venus de Constantînople jusqu'ici entre deux eaux ?

pASQuiER (acolyte de Corbineli).

f En effet, monsieur, les Topinambous qui demeurent quatre ou cinq cents lieues au-ddâ du monde, vinrent bien autrefois â Paris; et l'autre jour encore les Polonais enlevèrent bien la princesse Marie en plein jour â l'hôtel de Nevers, sans que personne osât branler.

CORBINELI.

<( Mais ils ne 8& sont pas contentés de ceci, ils ont voulu poignarder voti^ âb.

PASQUIER

c Quoi, çans confession?

CORBINELI.

« S'il ne se rachetait par de l'argent.

GRANGER.'

ff Ah ! les misérables ! c'était pour incu- /ter la peur dans cette jeune poitrine.

PASQUIER

€ En effet, les Turcs n'ont garde de toucher l'argent des chrétiens à cause qu'il a une croix.

CORBINELI.

(( Mon maître ne m'a jamais pu dire autre chose, sinon : Va-l'en trouver mon père, letlui dis... ses larmes aussitôt suffoquant sa parole, m'ont: bien mieux expliqué qu'il n'eût su faire, les ^tendresses qu'il a pour vous.

GRANGER

« Que diable allpr faire aussi dans la galère d'un Turc? d'un Turc! Perge.

€ Ces écumeurs impitoyables ne me voulaient pas accorder la liberté de vous venir trouver, si je ne m'étais jeté aux pieds du plus apparent d'entre eux. Ah!

monsieur le Turc, lui ai-je dit, permettezmoi d'aller avertir son père qui vous enverra tout à l'heure sa rançon.

GRANGERi

€ Tu ne devais pas parler de rançon ; ils se seront moqués de toi.

CORBINELI.

a Au contraire; à ce mot il a un peu rasséréné sa face. Va, m'a-t-il dit; mais si tu n'es pas ici de retour dans un moment, j'irai prendre ton maître dans son collège et vous étranglerai tous trois aux antennes de notre navire. J'avais si peur d'entendre encore quelque chose de plus fâcheux ou que le diable i^e me vînt emporter, étant en la compagnie de ces excommuniés, que je me suis promptement jeté dans un esquif, pour vous avertir des particularités de cette rencontre,

QRANGBB.

f Que diable aller faire dans la galère d'un Turc?

PASQUIER

« Qui li'a peut-être pas été i confesse depuis dix ans ?

GRANGER

ff Mais penses-tu qu'il soit bien résolu d'aller à Venise?

CORBINELI.

c II ne respire autre chose.

GIV^NGSR.

« Le mal n'est pas sans remède. Pas* quier, donne^moi le réceptacle des instruments de l'immortalité, scriptorium sdlim cet.

CORBINELI.

a Qu'en désirei^YOus faire ?

GRANGER

C Ecrire une lettre à ces Turcs.

SON THÉÂTRE BT SON MÉNAGE. 227 CORBINBLI.

c Touchant quoi ?

ORANGER

« Qu'ils me renvoient mon fils, parce que j'en ai affaire; qu'au reste ils d.oiyent excuser la jeunesse ^ qui est sujette k beaucoup de fautes, et que s'il lui arrivç.

une autre fois de se laisser prendre^ je leur promets, foi de docteur, de ne leur en plus obtendre la faculté auditive, "^

CORBINELI ^

ff Ils se moqueront paf mg foi de vp^s..

ORANGER

f Vaf*t'en t^ur dire .4e ma part que je suis tout prêt de l^i^r promettre» par*»

devant notaire, que le premier des leurs qui me tombera entre les mains, )e le leut^ renverrai pour rien. — Ah! que diable aller faire en cette galère? — Ou dis-leur qu'autrement je vais me plaindre à la justice "^ Sitôt qu'ils l'auront remis -en liberté, ne vous amuses ni l'un ni Fautre, car j'ai affaire de vous.

CORBINELI.

« Tout cela s'appelle dormir les yeux ouverts.

- :;, ORANGER

c Mon Dieu !. faut-il être ruiné â Tâge où je suisPVâ-t^en avec Pasquier; prends le reste du teston que je. lui donnai pour la dépense, il y a huit jours. — Aller sans dessein dans une galère ! — Prends tout le reliquat dé cette pièce. Ah! malheureuse géniture, tu me coûtes, plus d'or que tu n'es pesant! Paye la rançon, et ce qui restera; emplbié-ïe en oeuvres pies! — Dans la galère d'un Turc! — Bien! Vat'en ! Mais dis-moi, misérable, dis-moi que dtable allais-tu faire dans cette galère? Va pfertdredans m;es armoires ce pourpoint découpé que quitta feu mon père, l'année du grand hiver.

COflBINELI.

«A quoi bon ces fariboles? Vous n'y êtes pas, il faut tout au moins cent pistoles pour sa rançon.

« Cent pistoles ! ah ! mon fils ! ne tient-il qu'à ma vie pour conserver la tienne?

mais, cent pistoles! Corbineli^ va-t'en lui dire qu'il se laisse pendre sans dire mot ; cependant qu'il ne s'afïlige point, car je les en ferai bien repentir.

CORBINELI.

ff Mademoiselle Genevotte n'était pas trop sotte, qui refusait tantôt de vous épouser, sur ce que l'on l'assurait que vous étiez d'humeur, quand elle serait esclave en Turquie, de l'y laisser.

ORANGER

a Je les ferai mentir. S'en aller dans la galère d'un Turc! Eh! quoi faire, de par tous les diables, dans cette galère?

O galère, galère, tu mets bien ma bourse aux galères ! »

La citation est un peu longue, mais elle est amusante, instructive, et montre que Molière n'avait pas tort de reprendre son bien dans la pièce de Cyrano, puisqu'il l'y

230 MOLTCRS

retrouvait. Il est curieux aussi de voir comment, en replaçant dans les Fourbe^ ries de Scapin cet essai de sa jeunesse, il sut l'amener à la perfection.

Dans tous les cas, il résulte de tout eed que Molière n'avait été le plagiaire que de lui-même et qu'il était, en le disant, tout à fait dans son droit.

Vers la même époque, et se tenant toujours dans son passé, îl recueillit dans ses souvenirs encore et dans ses propres papiers peut-être de quoi arranger une petite comédie de ces peeques pravineiales qu*il avait observées autrefois, et il donna tu mois de décembre de l^ mèrûJt année k Comtesse d'Escarbagnas^ où il ne joua point et qu'il ne fit point imprimer.

fe:p&m>ANT se$ amis etiftayés des progrès de son mal, Boileau, Mignard, quelques autres, furent trouver sa femme et ârent iaf\t qu'ils les raccomaiodèrent* Ils firent tiivisag«r à celle*ci qu'il y allait de la santé, de la vie de celui à qui elle devait ^ut, qui l'avait élevée.

Bar reconnaissance donc, et par pitié p^t^ètre, elle revint à lui, Molière, dans «a joie magnanime, oublia tout, même son mal. Pour complaire â sa femme, « pour rendre leur union plus parâtite, dit Grimarest^ il quitta l'usage du lait qu'il n'avait point discontinué jusqu'alors, et il M remit â la viande.

Sa lemme retenue à lui^ il écrivit pour elle, dans œ «leniier retour de jeunesse, la plos ;|chevée, la ph;^ dâticieuse de eouties

ses créations féminines, le rôle d'Henriette, dans les Femmes savantes. Cependant il joua dans cette pièce, non plus, comme autrefois, le rôle de Tamant, mais le rôle du père (le rôle de Chrysalde).

Remarquons ici combien Molière aima les femmes; personne, en son temps, ne s'est intéressé à elles autant que lui, ne les a mieux comprises, mieux appréciées- Voyez, dans ses comédies, combien la plupart de celles qu'il nous montre sont remplies de grâces, d'honnêteté et de bon sens: Éliante, Elmire, Henriette; et dans une autre classe, Lisette, Dorlne, Madame Jourdain.

Mais aussi qu'il voyait avec peine les occupations futiles de quelques-unes, leurs prétentions à la science, aux arguties d'école, d'où le raisonnement a banni la raison!,.. Ehl que ne restaient-elles dans leur simplicité naïve, douces, tendres, sincères (comme Henriette) ? Qu'ontelles à demander à l'étude, elles à qui la nature a tout donné? Pourquoi surtout avaient-elles fui les saintes occupations du ménage? Que ne prenaieUt-elles, au lieu de tout ce fatras pédantesque, un dé^ du

Jil et des aiguilles! Et puis une femme devait-elle avoir, pour la conduire, autre docteur que son mari? Qu'est-ce donc que ce Monsieur Trissotin, toujours là entre Philaminte et Chrysalde?... Qu'il parte, qu'il soit chassé ; et que la femme, laissant là son rôle de philosophe, revienne aux soins de sa famille !

Former aux bonnes mœurs l'esprit de ses enfants, Faire aller ^n ménage, avoir l'œil sur ses gens, Et régler la dépense avec économie, Doit être son étude et sa philosophie.

\^ Qu'a jouterais- je à ces paroles? sinon qu'il fallait, pour écrire cette pièce, non pas seulement la science et le génie de Molière, mais encore avoir aimé la famille, la vie honnête, comme il l'aima, et en avoir étésevré aussi cruellement qu'il le fut.

Les Femmes savantes furent représentées le II mars 1672. La comédie atteignit ici, comme art et comme style, à son plus haut point de perfection; mais, excepté dans le rôle de Martine, joué d'original par la servante de Molière, cette œuvre de calme et de sérénité, trop simple pour le théâtre, n'eut point de succès*

ES critiques superficiels ont cru que Molière dans les Femmes savantes, comme dans la plupart de ses autres pièces, avait été défavorable aux femmes. Quelques-uns ont appuyé cette opinion sur la fameuse tirade de Gros- René dans le Dépit amou' reux. Mais c'est le contraire qui est vrai.

Si quelqu'un est ridicule et fantasque dans cette scène, ce n'est pas Marinette, c'est Gros-Réné.

Ce valet et son maître Éraste se sont imaginés que Lucile et Marinette les trompent, et sur cette vision, les voilà, l*un et l'autre, tombés dans une vraie frénésie. Ce ne sont plus seulement Marinette et Lucile qui sont l'objet de leurs déclamations, Panathème s'étend à tout le sexe :

... le M veux plus m'aaburttser de ftnimts, A toutes je renonce et crois» en bonne foi, Que vous ferez fbn bien de faire comme moi,

Car, voyez-vons, la femme est, comme a dit mon Un certain animal [maître,

Et voilà notre Gros-René qui ne sait plus ce qu'il dit, mais il' n'en arrive pas moins à cette conclusion :

Que. . . les femmes enfin ne valent pas le diable.

Eh bien! dans un instant, pour voir tomber cet amant farouche aux pieds de Marinette, que faudra-t-il ? Une justification? Une preuve d'innocence? Non, pas même cela. On se rappelle Gros-René ramassant à terre un brin de paille :

a — Romps, voilà le moyen de ne s'en

[plus dédire.

a — Romps. Tu ris, bonne bête?

MARINETTE

f Oui, car tu me fais rire.

GROS-RENÉ

.a La peste soit ton ris. Voilà tout mon

[courroux c Déjà dulcifié. Qu'en dis-tu? Romponsc Ou ne rompons-nous pas? [nous

MQLIERE MARINETTE.

« Vois;

GROS-RENÉ

« Vois, toi,

MARINETTE

c Vois toi-même.

GROS-RENÉ

. Est-ce que tu consens que Jamais Jeje

MARINETTE

« Moi, ce que tu voudras.

GROS-RENÉ

« Ce que tu voudras, toi.

a Dis.

MARINETTE

« Je ne dirai rien...

GROS-RENÉ

a Ni moi non plus.

MARINETTE

« Ni taoi

SON THÉÂTRE ET SON MÉNAGE. 2jy GROS-RENÉ.

c Ma foi, nous ferons mieux de quitter « Touche, je te pardonne. [la grimace.

MARINETTE

« Et moi, je te fais grâce. »

Si quelqu'un est raillé dans ces scènes si vraies, est-ce la femme ou Thomme ?

Ne cherchons pas à le deviner. Nous nous élevons ici au-dessus de toute raillerie. Molière n'est pas juge, il est peintre et sa peinture a pour caractère d'être faite avec un sentiment de pitié supérieure, avec une infinie indulgence, une infinie bonté; la bonté c'est le -fond du cœur de Molière.

Dans une autre de ses premières pièces :

Sganarelle, il nous montre un mari qui, comme les amants du Dépit amoureux, soupçonne à tort sa femme innocente.

Vient ensuite Don Garde de Navarre ou le Prince jaloux^ c'est le même sujet dans une pièce plus sérieuse.

Dans VÉcole des Maris sont mises en ^iu scène trois femmes également charmantes,

avisées, spirituelles, mais également honnêtes, tendres et loyales. On ne sait laquelle préférer d'Isabelle ou de Léonor, malgré leurs situations et leurs dispositions d^esprit si différentes.

L'École des Femmes va nous montrer Arnolphe et Agnès. De quel côté, entre ces deux personnages, sera le cœur du poète et le nôtre ?

Dans le Festin de Pierre nous aurons le séducteur flétri. La Femme n'y apparaîtra que pour prononcer sur Don Juan un cri de malédiction et finalement pour le pren«< dre en pitié.

Avec P Amour médecin noua verrons une petite fille rusée venir à bout, très malicieusement, d'épouser son amant Cli«* tandre, en dépit de Monsieur son père qui voudrait bien, en ses vieux jours, n'être dépouillé ni de sa fille ni de aon argent.

Le Misanthrope^ il est vrai, met en scène la coquette terrible. C'est sa propre femme, nous l'avons vu, que Molière voulut peindre dans cette oeuvre si personnelle ; et pourtant, malgré sa colère, quel esprit, quels charmes, quelles grâces il lui

SON THÉATRB BT SON MÉNAGE. 239

a prêtées! pour Tavoir ainsi peinte, de quelle âme généreuse faut-il qu'il Tait aimée !

Parlerons-nous des trois types féminins exposés dans Tartuffe : EUmtre, Marianne, Dorine ? Ce sont des modèles de loyauté dans Elmire, de grâce dans Marianne et de bon sens en Dorine.

Arrivons au Bourgeois gentilhomme. Ici encore c'est le maître de la maison, Mcmsieur Jourdain, qui, par ses visions et folies,- met tout le ménage sens dessus dessous et cause le désespoir de sa famille.

Heureusement Madame Jourdain, Thonnête et sage bourgeoise (l'élément démocratique d'alors), est là pour tout sauver, comme Ehnire dans Tartuffe, Et combien pourtant, dans leur supériorité, ces deux types féminina sont différents l'un de l'autre !

Quand il écrivit les Femmes savantes^ Molière nous avait montré déjà bien des femmes gracieuses et sensées, il sut pourtant, dans le rôle d'Henriette, se surpasser lui-même. En face de ces trois pédantes, Philaminte, Armande, Bélise, il voulut montrer jusqu'oii peut aller la grâce chez

la femme qui, tout en sMnstruisant, sait rester naturelle et ne pas sortir des attributions de son sexe.

Et faut-il rappeler que dans cette même pièce, après tant de servantes, tant de paysannes, tant de braves filles du peuple, si gaies, si loyales, si sensées en leur simplicité villageoise, il nous en montre une, Martine, qui les efface toutes?

Molière nous apprend partout à respec* ter les femmes, mais il faut pour cela qu'elles ne soient ni fausses, ni prudes, ni coquettes, ni pédantes.

Il saura pourtant tout à l'heure (peutêtre par une réminiscence de son enfance) créer un type féminin odieux, celui de la marâtre, celui de la belle-mère qui chez un vieillard essaye de supplanter les enfants et n'y réussit que trop bien. Nous verrons cela dans sa dernière pièce^ le Malade imaginaire. C'est après Tartuffe et Don Juan le plus horrible rôle qu'il ait créé. Mais à côté de la marâtre Béline il placera un type touchant de piété filiale. Et puis pour égayer ce sujet un peu sombre, nous aurons la servante Toinette. Mais ce n'est pas tout : Molière, pour

la première fois, va mettre en scène une enfant, une petite fille, Louison, et jamais vous ne retrouverez rien de plus spirituellement espiègle.

Pour nous résumer ici, nous dirons que Molière n'a décidément flétri que trois personnages : le séducteur fJ[)on Juan); la marâtre (Béline) et par dessus tout Tartuffe,

IX mois après la représentation des Femmes savantes^ en septembre 1672, Armande devint mère pour la troisième fois. Molière voulut, pour marraine de cet enfant, la belle M"« Mignard et pour parrain le frère de son ami Despréaux, Boileau Puimorin. L'enfant reçut les noms diQ Pierre- Jean-Baptiste Armand, les deux noms réunis du père et de la mère, précédés de celui de Mignard.

Cet enfant mourut peu après sa nais-

34^ MOUSRS

sance, comme avait fait le premier; le second seul (né en 1665, au temps des relations avec le comte de Guiche), survécut à Molière : c'était une allé, elle s'appelait Esprit-Madeleine ; elle avait eu pour marraine sa tante Madeleine Béjart, et pour parrain le comte Esprit de Modène, amant (et peut-être m^i en secret) de Madeleine, Madeleine Béjart, un mois après la représentation des Femmes savantes^ en février, était morte. Béjart aîné était mort; Duparc, sa femme, Lespy, M"*Ducroisy, Dufresne étaient morts. Tout vieillissait et semblait s'éteindre autour de Molière. Sa femme, cependant, le voyant un peu mieux, reprenait ses allures et le délaissait de nouveau. Il comprit alors que ce qu'elle avait témoigné de tendresse, dans ces derniers temps, n'avait été que feinte et compassion ; il savait, d'ailleurs, qu'une femme peut avoir ainsi pitié d'un homme; il l'avait fait dire autrefois à Elvire, dans Don Garde de Navarre :

Ma pitié) complaisaoJte à ses brûlants soupirs,

D*an dehors favorable amusait ses désirs.

Et voulait réparer, par ce fiEdble avantage.

Ce qu'au fond de mon ccaur je lui faisais d'outrage.

Cette apparence de retour n'avait donc été pour lui qu'un simple traitement, un régime en quelque sorte pour l'empêcher de mourir!

Ce fut le dernier coup.

Le changement de nourriture, d'ailleurs, y contribuant, la maladie le reprit violente et rapide, et ne lui laissa plus de repos. La toux, les convulsions, le crachement de sang, devenaient de plus en plus fréquents et effrayants.

ïl n'avait pourtant encore que cinquante et un ans!

XXXTII

oiLBAU vint le voir et le trouva fort incommodé de sa toux et faisant des efforts de poitrine, dit un biographe, qui semblaient le menacer d'une fin prochaine.

Molière fat avec Botleau plus affectueux

que jamais. Plus il se voyait abandonné de sa femme, plus aussi il devenait sensible à la moindre amitié. Boileau, tout attendri, ne put s'empêcher de lui dire, avec des larmes dans les yeux : c Mon pauvre Monsieur de Molière, vous voilà dans un pitoyable état. La contention continuelle de votre esprit, Tagitation de vos poumons sur votre théâtre, tout enfin devrait vous déterminer à renoncer à la représentation; n'y a-t-il que vous dans la troupe qui puissiez exécuter les premiers rôles ? Contentez-vous de composer, et laissez l'action théâtrale à quelqu'un de vos camarades : cela vous fera plus d'honneur dans le public, qui regardera vos acteurs comme vos gagistes ; vos acteurs, d'ailleurs, qui ne sont pas des plus souples avec vous, sentiront mieux votre supériorité. — Ah l Monsieur Despréaux, répondit Molière, que me dites-vous là? il y a un honneur pour moi â ne point quitter. »

Il y avait autre chose encore : Molière aimait ses planches, il aimait le public.

D'ailleurs, il se plaisait à réaliser lui-même sa pensée... Qui donc aurait pu le remplacer dans tous ces rôles écrits pour lui ? Il

ne se pouvait plus passer de cet épanchemei^it entier de lui-même ; sa passion pour le théâtre n'avait fait qu'augmenter à mesure que tout le reste lui avait manqué.

Ce public, assemblé tous les soirs, qui venait l'écouter depuis plus de trente ans, il lui avait confié les secrets de son âme, et plus il approchait de son terme, plus il avait besoin de le voir et de lui parler encore.

Molière ne pouvait plus vivre sans le théâtre; il voulut y donner jusqu'à son dernier soufHe. Il se sentait aller : était-ce maladie, épuisement, douleur morale?

Hélas 1 tout se mêlait ensemble d'une telle manière que lui-même, peut-être, en de certains moments, n'aurait pu dire s'il se mourait de son mal ou de ses tristesses. Dans ces doutes sur sa maladie même, il voulut écrire et jouer; tout mourant, le Malade imaginaire :

Votre plus haut savoir n'est que pure chimère,

Vains et peu sages médecins; Vous ne pouvez guérir par vos grands mots latins

La douleur qui me désespère Votre plus haut savoir n*est que pure chimère.

E vendredi 17 février 1675, jour où € Ton devait donner

la troisième représentation du Malade imaginaire i^, dit Gri marest, c Molière se trouva tourmenté de sa fluxion beaucoup plus qu'à l'ordinaire, ce qui l'engagea à âdre appeler sa femtne, à qui il dit, en présence de Baron :

« Tant que ma vie a été mêlée également « de douleur et de plaisir, je me suis cm « heureux; mais, aujourd'hui que je suis « accablé de peines sans pouvoir compter «r sur un moment de satisfaction et de « douceur, je vois bien qu'il me âiat u quitter la partie : Je ne puis plus tenir « contre les douleurs et les déplaisirs, qui (c ne me donnent pas un moment de relâ- « che. Mais, ajouta-t-il en réfléchissant, « qu'un homme souffre avant que de

a mourir !»

c La Molière et Baron furent, vivement touche's du discours de M. de Molière, auquel ils ne s'attendaient pas, quelque incommodé qu'il fut. Ils le conjurèrent, les larmes aux yeux, de ne point jouer ce jour-là, et de prendre du repos pour se remettre : « Comment voulez->vous que )e a fasse ? leur dit-il, il y a cinquante pau« « vres ouvriers qui n'ont que leur journée «pour vivre; que ferqnt-ils si l'on ne (( joue pas? Je me reprocherais d'avoir « négligé de leur donner du pain wol seul a jour, le pouvant faire, absolument. »

« Mais il envoya chercher les comédiens, à qui il dit que, se sentant plus incommodé que de coutume, il ne jouerait point ce jour^là s^Us n'étaient prêts à quatre heures précises, pour joueir la comédie : a Sans cela, leur dit-il^ je ne € puis m'y trouver, et vous pouvez rendre « l'argent. »

« Les comédiens tinrent les lustres allumés prédsénxent à quatre heures; Molière représenta avec beaucoup de difficulté, et la moitié des spectateurs s'aperçut qu'en prononçant juro, dans la cérémonie du Malade imaginaire^ il lui prit une convul-

sion. Ayant remarqué lui-même que Ton s'en était aperçu, il se fît un effort et cacha par un ris forcé ce qui venait de lui arriver,

€ Quand la pièce fut finie, il prit sa robe de chambre et fut dans la loge de Baron, et lui demanda ce qu'on disait de sa pièce.

M. Baron lui répondit que ses ouvrages avaient toujours une heureuse réussite à les examiner de près, et que, plus on les représentait, plus on les goûtait, a Mais, € ajouta-t-il^ vous paraissez plus mal que € tantôt. 1 — € Cela est vrai, lui répondit € Molière, j'ai un froid qui me tue. > Baron, après lui avoir touché les mains qu'il trouva glacées^ ifes lui mit dans son manchon pour les réchauffer; il envoya chercher ses porteurs, pour le porter promptementchez lui, et il ne quitta point sa chaise de peur qu'il ne lui arrivât quelque accident du Palais- Royal dans la rue Richelieu, où il logeait. Quand il fiit dans sa chambre, Baron voulut lui faire prendre du bo^uillon dont la Molière avait toujours provision pour elle ; car on ne pouvait avoir plus de soin de sa personne qu'elle n'en avait, c Eh non ! dit-il, les bouillons de

^^^mm

c ma femme soi\t de vraie eau-iorte pour « moi ; car vous savez tous les ingrédients c qu'elle y fait mettre : donnez-moi plutôt c un petit morceau de fromage de Parmec san. 1 Laforêt lui en apporta avec un peu de pain, et il se fit .mettre. au lit. Il n'y eut pas été un moment, qu'il envoya demander à sa femme un oreiller rempli d'une drogue qu'elle lui avait promis pour dormir, c Tout ce qui n'entre point dans le corps, c dit-il, je l'éprouve volontiers ; mais les « remèdes qu'il faut prendre me font c peur ; il ne Êiut rien pour me faire per- € dre ce qui me reste de vie. i Un instant après, il lui prit une toux extrêmement forte, et, après avoir craché, il demanda de la lumière : c Voici, dit-il, du changec ment. > Baron, ayant vu le sang qu'il venait de rendre, s'écria avec frayeur. — € Ne vous épouvantez point, lui dit Mo- « lière, vous m'en avez vu rendre bien « davantage. Cependant, ajouta-t-il, allez « dire à ma femme qu'elle monte. » — Il resta assisté de deux sœurs religieuses, de celles qui viennent ordinairement à Paris quêter pendant le carême, et auxquelles il donnait l'hospitalité. Elles lui prodigué-

rent, à oe dernier momeat de sa vie, tout lesecours édifiant que Pon pouvait attendre de leur charité^ et il leur fit paraître tous les aentiiftenu d'un boa chrétien, et toute la résignation qu'il devait à la volonté du Seigneur. Enfin, il rendit Tâme entre les bras de ces deux bonnes sœurs ; le sang qui lui sortait par la bouche en abondance l'étouffo. Ainsi, quand sa femme et Baron remontèrent, ils le trouvèrent mort. 1»

(Grimarest.)

iNsi se ^ernpàna c^tte vie si 'pleine, ci «guée. J'aurais pu ajouter que la iBort même ne put prodiguer le repos à Molière; que la haine s'acharna jusque sur son cadavre.

On ne sait plus maintenant où dorment

ses malheureuse restes : ils ont été perdus, dispersés, avec les cendres de La Fontaine ; et ce ne sont point leurs os que renferment les deux tombeaux du Père-Lacfaaise, sur lesquels on ne lit point pourtant san^i quelque émotion, dans un tel lieu, les noms réunis de ces deux hommes qui, de leur yivant, se sont aimés, appréciés et encouragés Tun l'autre. J'aurais pu aussi, comme on l'a dé]à fait tant de fois, donner le récit de ses funérailles ; mais, après deux siècles de gloire, à quoi bon renouveler cette honte, ô Molière, à ceux qui t'ont refusé la sépulture?

Oublions»les, oublions leurs cabales et leurs haines; pour moi, désormais, je veux me rappeler seulement* combien tu as aimé, combien tu as été bon et sincère.

Je dirai pourtant qu'après mille démarches, après avoir attendu plusieurs jours, et les supplications les plus touchantes, les plus nobles, ayant été faites par sa veuve, qui, dans tout ceci, se comporta dignement, son corps, sur un ordre du roi, fut déposé, la nuit, aux flambeaux, mais sans clergé, sans prières, dans un coin du cimetière Saint-Joseph. Le cortège se

252 MOLIÈ tLE, SON THEATRE ET SON MÉNAGE.

composait d'une centaine de ses amis qui le pleurèrent et le bénirent.

J'ajoute encore qu'Ârmande, quelque temps après, se remaria; mais il semble qu'elle ait senti, plus tard, tout ce qu'elle avait perdu en Molière.

On dit qu'elle avait fait placer sur sa tombe une large et longue pierre, et que, durant un hiver très froid, en mémoire de celui qui n'était plus, elle fit, sur cette pierre même, entretenir un grand feu pour réchaufiEer les pauvres de sa paroisse.

Le froid passé, il se trouva que la pierre avait été calcinée et fendue par le feu.

Lorsque Armande fut morte, des gens soigneux la retirèrent et Ton ne sut plus où reposait Molière.

Cette pierre, ainsi brisée, eût été pourtant sur sa tombe un touchant souvenir, en nous montrant qu'il ne fut point tout à fait oublié de celle qu'il avait tant aimée*

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