‹ Molière: son théatre et son ménageChapitre 9 sur 10 · SGANARELLE · texte numérisé non relu

SGANARELLE

« Messieurs, Toppressien de ma fille augmente; je vous prie de me dire vite ce que vous avez résolu. >

c — Saignons, saignons, dit Tun.

a — Moi, fit l'autre, je dis que sa maladie est une pourriture d'humeur causée par une trop grande réplétion : ainsi je conclus à lui donner de Témétique.

f — Je soutiens que l'émétique la tuera.

« — Et jnoi que la saignée la fera mounr. >

Grands débats :; '

Un troisième prétehd • (c'est Monsieur Macro ton) que la malade ' " '

« . . a u-ne ma-la-dî-é chro-m-qué, et quelle peut pé-ri-cli-ter, si on ne lui don-M

du se-cours, d'au-tant que les symp-tô-mes qu'eUe a sont in-di*ca-tifs d'u-ne va-peur fu-li-gi-neu-se qui lui pi-co-te les membra-nes du cer-veau. Or, cette va-peur que nous nom-mons en grec at-mos, est cau-sé-e par des hu-meurs pu-tri-dcs, tena*ces, con-glu-ti-neu-ses, etc. »

Les pauvres gens! que de raisonnements! que de science perdue là où il suffirait d'un regard 1...

Un regard de celui qu'elle aime, voilà ce qui guérit Lucinde.

NViRON ce temps-là une coureuse, nommée la Raisin, directrice ambulante d'une troupe d'enfants, ruinée par suite de désordres, comptant sur la générosité de Molière, vint le prier de lui prêter son

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théâtre pour trois représentations seulement, afin de pouvoir, par le gain qu'elle espérait y faire, remettre sa troupe en état.

Molière y consentit. On annonçait, dans cette troupe, un petit miracle de treize à quatorze ans, nommé Baron. La ville en«* tière le courut voir, et la Raisin, en une seule fois, tant il y vint de monde, fit plus de mille écus.

Molière, un peu malade, n'était pas allé voir le petit Baron dans les deux premiers jours; mais on lui en dit tant de merveilles, qu'à la dernière représentation, quoique souffrant, il se fit porter au Palais- Royal. Il fut étonné, ravi plus que personne du jeu naïf de cet enfant; aussi, après la pièce, il le retint à souper, puis il envoya chercher son tailleur (car le pauvre enfant était fort mal accommodé), et il lui fit faire un habit complet, en recommandant bien qu'il fât prêt pour le lende»

main. Molière, après cela, interrogea le jeune homme et le fit causer, et il ajouta aux habits aix beaux louis d'or. Le pauvre enfant crpyait rêver, lui qui avait été tou** jours si durement traité par les gens au

SON THÉÂTRE ET SON MÉNAGE. IJl

milieu desquels il avait vécu jusqu'alors.

Mais Molière était touché de yc^r un jeune homme né ayec d'aussi belles qualités, perdu aux mains de ces gens. Il voyait en lui poindre un grand comédien, et il voulut Tôter de la misère. Au souper, il lui de« manda quelle chose il souhaitait le plus, c De rester avec vous toute la vie, répond Baron. -^ Eh bien, lui dit Molière, c'est une chose faite, é

Cette adoption fit du bien à Molière; dans sa solitude, il avait éprouvé toujours le besoin de sentir près de lui une ftme jeune et sereine : la petite Béjart d'abord, puis le petit Baron. Le grand comique fut, par exceUence, un génie éducateur^ et de la foule et des individus. Outre sa femme et Baron, ne forma*t-il pas un à un tous les acteurs de sa troupe, ainsi qu'on \t voit dans r Impromptu de Versailles? Et qui, plus que lui, a élevé la foule en France^ partant de Mascarille pour arriver â Cléante (dans Tartuffe)y et à Clitandre (dans les Femmes savantes) ? Qui, plus que lui, a vulgarisé le bon sens et for* tifié le sentiment du vrai dans le peuple?

Aussi le peuple ne l'a-t-il jamais oublié.

Molière éleya Baron comme s'il eût été son propre fils; l'éducation de ce jeune homme fiit, pendant quelque temps, son meilleur délassement. Il ne rinstruisait pas seulement dans son art; il cherchait à développer en lui un caractère noble, généreux et vrai. Il lui enseignait que le théâtre même doit être Texpression de la vérité: aucune occasion n'était négligée par lui de joindre, en toutes choses, les bons exemples aux bons conseils.

On raconte qu'un jour, un pauvre comédien nommé Mondorge, réduit au déaûment, vint à Auteuil où était alors Molière, sachant bien qu'il y trouverait quelque secours. Il s'adressa à Baron, lui dit sa misère, qu'il était père de famille, et qu'il avait joué autrefois, en Languedoc, avec M. de Molière.

Baron, tout ému, lui fait servir à manger, puis il monte trouver Molière. Celui-ci fut charmé de son bon cœur : a II ne vous a pas trompé, lui dit -il, je me le rappelle très bien, et c'est un fort honnête homme.

Que croyez-vous que je lui doive donner?»

Baron s'excusait, c Non, dit Molière, je veux que vous déterminiez vous-même ce

que je lui dois donner. » Baron dit qu'il croyait quatre pistoles suffisantes. « Eh bien, dit Molière, je vais lui donner quatre pistoles pour moi, mais en voici vingt autres que je lui donnerai de votre part : je veux qu'il sache que c'est à vous qu'il doit le service que je lui rends. On peut ajouter à cette somme, continua-t-il, cet habit de théâtre dont je crois que je n'aurai plus besoin. Il sera encore à ce pauvre garçon de quelque ressource pour sa profession, s

« Cependant, cet habit que Molière donnait avec tant de plaisir, dit Grimarest, lui avait coûté deux mille cinq cents livres, et il était presque neuf. Il assaisonna ce présent d'un bon accueil qu'il fit à Mondorge. »

Il « le consola et l'embrassa », dit un autre biographe.

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['année 1665 s'était ainsi écoulée sans que le Misanthrope eût encore paru ; mais dans les premiers jours de 1666, Molière se disposait à le donner au public, lorsque sa meilleure protectrice auprès du roi, fa reine mère, Anne d'Autriche, mourut.

Il voulut, pendant le deuil, s'absteair de nouveautés, et le Misanthrope fut remis au mois de juin. Peut-être aussi fut*il bien aise de pouvoir se préparer longtemps au rôle d'Alceste, si différent de tous ceux où il s'était montré jusque-là. C'est ici l'oocasion de dire que, pour beaucoup de ses contemporains, il fut admiré surtout comme acteur. A la vérité, le public d'alors ne le connaissait pas par la lecture autant que le public d'aujourd'hui; mais on allait le voir. Sa figure, son jeu, sa voix entrecoupée, sa toux même, dans les

rôles de vieillard, ne 6e pouvaient oublieri Quoique grand et bien fait, quoique doué d'un visage sérieux et très doux, personne n'avait une physionomie plus comique* Son nez et sa bouche, dans les moments de surprise, sans qu'il parlât, étaient seuls toute une comédie.

ff II était, dit un oontemporain^ tout comédien depuis les pieds jusqu'à la tète.

Il semblait qu'il eût plusieurs voix ; tout parlait en lui; et d'un pas, d'un sourire, d'un clin d'œil, d'un remuement de tête, il faisait plus concevoir de choses que le plus grand parleur n'aurait pu dire en une heure. »

Dans les pièces qui n'étaient point de lui, il faiblissait quelquefois, surtout dans le tragique, qui allait mal à sa voix saccadée^ à sa volubilité d'expression. Sa figure conservait quelque chose de risible jusque dans le sérieux; tnais c'est dans le ooflxi^ que, c'est dans ses rôles a lui qu'il seyait reproduire

Ces mouvements du cœur, peiats d'une adresse ex- Par des gestes puisés dans la pasilon mSmè. [trdme

« Jainais personne ne sut si bien démon*

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ter son visage », dit le sieur de Neufvillenaine.

Jamais homme, dit Lagrange, cn'a si bien entré que lui dans ce qui fait le jeu naïf du théâtre : il n'était pas seulement inimitable dans la manière dont il soutenait les caractères de ses comédies, mais il leur donnait encore un agrément tout particulier par la justesse qui accompagnait le jeu des acteurs; un coup d'œil, un pas, un geste, tout y était observé avec une exactitude qui avait été inconnue jusque-là sur les théâtres de Paris. »

Que devait être une troupe de comédiens, habiles d'ailleurs, dirigée par un tel chef, qui savait si bien faire valoir leurs moindres qualités, et qui tirait parti de leurs défauts mêmes?

On a vu qu'il aimait à parler en public.

Il se plaisait dans ses harangues aux traits d'érudition, aux citations savantes, souvent même â des allusions (respectueuses) aux livres saints. Cela se conçoit : il aimait à montrer ce qu'il y avait de sérieux ]en lui, â dépouiller le personnage bouffon du théâtre; mais il sortait alors de ses passions naïves; la vérité de sa nature^

c'était au théâtre qu'il la laissait voir; tandis que dans ses harangues il se cachait à demi pour jouer aussi son personnage d'apparat et devenir Monsieur de Molière.

Sa vie, du reste, était pleine d'ordre ; il se faisait un revenu de plus de trente mille livres, fortune considérable pour l'époque, et qui pouvait équivaloir à cent vingt mille francs de rente de notre temps. Cela lui permettait de vivre grandement et d'avoir, à Auteuil, une maison fort jolie, où il allait souvent, car il aimait la campagne; il composait, à Auteuil, ces jolis couplets que Lulli et Charpentier mettaient en musique pour ses intermèdes, La vue des prairies, le chant des oiseaux, auquel il était très sen« sible, rendaient le calme â son âme. Théocrite, Virgile, Horace lui revenaient en mémoire; il improvisait alors en italien, en espagnol, en français, des poésies pastorales, quelquefois pleines de fraîcheur :

Vous chantez sous ces feuillages, Doux rossignols, pleins d'amour;

Puis, il imagiiiaît dea bergèrea endormies scm f ombrage :

Sitcoce, pctiu oiceaDi ; VeDt^ o'agiUZ Dalle chose; Coolei doocanent, niiueani ; Cc£t Caliitc qui npoï£.

Ah ria ebe florUa

Ridel'ctà Che pur tropp' orrîdx

Molière allait à AuTeuîl, quelquefois en bateau, quelquefois en voiture. Il en reï^ naîtuD jour avec le musicien Charpentier, lorsqu'un pauvrese présente à la portière en demandant l'aumÔDe : Molière lui donne; mais un instant après le pauvre reparaît:

< Tant que l'âge dei fienra nous rit, qui, la>l it noD> trop I6l s'enfuit, allons, chanloas !

Kùtq-aandl'îgs glacé languit, l'imeengoiudie d'i plu3 de itjminet, allani, chantons I

« Monsieur, lui dit-il, vous n'aviez peutêtre pas l'intention de me donner un louis d'or, je viens vous le rendre. — Tiens, mon ami, dit Molière, en voici un second. » Puis, se tournant vers Charpentier, il ajoute : c Où diable la vertu vat-elle se nicher i » ^

Il donna au jeune Racine, dont il joua les essais sur son théâtre, autant que Louis XIV et Colbert.

Le plus grand ordre^ était exigé dans son intérieur; et, en toutes choses, il pratiquait la régularité jusqu'à la symétrie.

Absorbé dans une contemplation continuelle, étudiant et méditant sans cesse, accablé d'affaires, acteur, auteur, direc* teur, valet de chambre du roi, cent per* sonnes à conduire et les trois quarts du temps malade^ il fallait bien que tout chez lui fût arrangé, régulier. C'était son côté intraitable. Une fenêtre ouverte ou fermée mal à propos, un livre déplacé, suffisaient pour le mettre en colère, comme cet excellent M. Jourdain, dont il joua le rôle et auquel il fait dire si plaisamment, lorsque le maître de philosophie lui veut enseigner à modérer ses passions :

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f Non... je suis bilieux comme tous les diables, et il n'y a pas de morale qui tienne, je me veux mettre ea colère. •

Malgré cela, aimé de tous ceux qui l'entouraient, jusqu'aux moindres enfants, ses comédiens, . Boileau, La Fontaine, Ninon, M"' de la Sablière, Condé luimême, tous se plaisaient avec lui. Le vieux Corneille, si pauvre et si fier, venait le voir, et l'aimait, et l'on dit qu'il ne fut point insensible à la beauté d'Armande.

Chapelle avait un appartement dans la maison d'Auteuil, et lorsque Molière y recevait ses amis, c'était lui qui en disait les honneurs, car depuis la rentrée de Molière à Paris, ils ne s'étaient plus quittés. Malgré sa vie légère, Molière aimait Chapelle. Celui-ci araenaun jour, àAuieuîl, grande compagnie ; c'étaient MM. Lulii, Jonsac, Nantouillet, Boileau et quelques autres; ils venaient, disaient-ils, pour se bien divertir. Molière, qui était malade, but son lait devant eux et alla se coucher, en ayant soin de faire retirer Baron ; mais les convives le réclamèrent si fort qu'il Ëillnt le laisser, h la condition, toutefois, qu'ils ne feraient pas boire cet enfant Voilà

SON THÉÂTRE ET SON MÉNAGE. l6l

Chapelle.de mauvaise humeur; il se met à faire de la philosophie, et prononce, en se versant rasade, un discours sur le mépris de la vie. c Tu as raison, s'écrient les autres, ce monde-ci est-indigne de philosophes comme nous. — Eh bienl répond Chapelle, attendrons-nous, comme des esclaves ou des brutes, que la mort nous en chasse? Sortons-en de nous-mêmes avec gloire, comme de vrais amis et comme de vrais sages. Embrassons-nous pour la dernière fois et' allons nous noyer, i

On applaudit, on se lève, on court.

Voilà nos gens dans Teau. Baron, éperdu^ court éveiller Molière qui arrive en costume de nuit au bord de la rivière. « Mes amis, leur dit-il, que vous ai-je donc fait?

Quoil vous vouliez accomplir sans moi une action, si glorieuse ? — C'est vrai, dit Chapelle, nous Tavions oublié, viens te noyer avec nous. — -Doucement, une si sage résolution doit être réfléchie jusque dans la manière dont elle s'exécute. Est-ce la nuit, comme des gens sans cœur ou désespérés, que se doivent noyer des philosophes? C'est en plein jour; à Fheure qu'il est ; nous perdrions la gloire d'une

i6a icoliIrb

telle action, la oalomnie dirait que nous étions ivres. C'est demain, à midi, au milieu du village, qu'il faut accomplir, notre dessein. •«- Ce Molière, dit Chapelle, a toujours plus d'esprit que nous.

Sortons d'ici, nous nous noierons demain.

»— Cela est convenu, dit Molière. Allons dormir, en attendant, ii

Chapelle, un autre jour, se battait à coups de poing dans la petite prairie d'Auteuil avec un vieux valet -appelé Godemer, qui le servait depuis plus de trrate ans. La lutte était terrible et les combattants acharnés. De quoi s'agissait^l? Le voici : ce vieux Qodemer avait été accoutumé, par Chapelle, à être toujours avec lui dans son carrosse: mais, ce jour-là, la fantaisie vint à Chapelle, un peu pris de vin, de lui ôter- tout à coup cet antique privilège, et de le faire honteusement monter derrière.

Godemer avait résisté, défendu ses droits, Chapelle s'était emporté, les coups avaient suivi. Le cocher, descendu de son siège, ne pouvait venir à bout de les séparer. Molière et Baron, qui de leur fenêtre avaient entrevu la bataille, accouru-

SON THÉATRII feT SON MÉNAGE. l6|

reot» croyant qu'on assommait Chapelle.

Baron, comme le plus ingambe, arriva le premier et fit cesser les coups, dit Grimarest, mais il fallut Molière pour terminer le différend.

«Ahl Molière, dit Chapelle, puisque vous voilà, jugez si )'ai tort. Ce coquin de Godemer s'est lancé dans mon carrosse, comme si c'était à un valet de figurer avec moi.

•^ Vous ne savez ce que vous dites, répondit Godemer, Monsieur sait que je suis en possession du devant de votre carrosse depuis plus de trente ans, pour^ quoi voulez-vous me l'ôter sans raison ?

•^ Vous êtes un insolent qui perdez le respect; si j'ai voulu vous permettre de monter dans mon carrosse, je ne le veux plus; je suis le maître, et vous irez derrière ou à pied.

"^ Y a-t*il de la justice à cela? me faire aller à pied à présent que je suis vieux et que je vous ai bien servi si longtemps! il fallait m'y feire aller pendant que j'étais jeune, j'avais des jambes alors; mais à présent, je ne puis plus marcher. En un mot comme en cent, vous m'avez habitué

au carrosse, je ne puis plus m'en passer, et je serais déshonoré si Ton me voyait aujourd'hui derrière.

— Jugez-nous, Molière, je vous en prie, dit Chapelle, j'en passerai par tout ce que vous voudrez.

— Eh bien, puisque vous vous en rapportez â moi, je vais tâcher de mettre d'accord deux si honnêtes gens. Vous avez tort, dit-il à Godemer, de perdre le respect envers votre maître, qui peut vous faire aller comme il voudra : il ne faut pas abuser de sa bonté. Ainsi, je vous condamne à monter derrière son carrosse jusqu'au bout de la prairie, et là vous lui demanderez fort honnêtement la permission d'y rentrer; je suis sûr qu'il vous l'accordera

— Parbleu! s'écria Chapelle, voilà un jugement qui vous fera honneur dans le monde. Tenez, Molière, vous n'avez jamais donné une marque d'esprit si brillante. Oh ! bien, ajouta-t-il, je fais grâce à ce maraud-là, en faveur de l'équité avec laquelle vous venez de nous juger. Ma foi, Molière, dit-il encore, je vous suis obligé, car cette affaire-là m'embarrassait,

elle avait sa difficulté. Adieu, mon cher ami, tu juges mieux qu'homme de France. »

Cette batterie de Chapolle avec le vieux Godemer nous montre qu'il y avait alors, entre les maîtres et les domestiques, une familiarité, une liberté de parole qui n'existent plus de nos jours, et que Molière n'a rien exagéré dans ses rôles de Lisette, de Dorine, de Nicole, de Toinette. Les domestiques faisaient en quelque sorte partie de la famille.

On s'est étonné quelquefois de la Êimiliarîté et de l'espèce de camaraderie qui, dans quelques comédies de Molière, existent entre les maîtres et les valets : Gros- René dans le Dépit amoureux^ Scapin dans les Fourberies de Scapin^ ont surtout en cela paru exagérés.

Molière n'exagère rien; il peint très exactement les mœurs de son temps. Les fils de noblesse venaient ainsi de leur province à Paris accompagnés de quelque domestique de leur âge, qui ne manquait pas de devenir leur confident. On a de cette coutume et de la camaraderie très réelle qui s'établissait entre le maître et le valet un témoignage décisif.

l66 MOLIÈRE

Patru, le célèbre et très honnête ayoôat Patru, Tami de Boileau, a écrit sur Ferrot d'Ablan^urt, son collègue à PAcadémie française, une notice fort sérieuse et fort exacte dans laquelle nous lisons ceci :

c 4.. Il était facile a ses gens et à tout le monde. Il ne sera peut--étre pas hors de propos de rapporter en cet endroit deux petites historiettes qui marquent bien sa facilité et son humeur enjouée. A Tâge de dix-huit ou dix-neuf ans, et lorsque! s'établit premièrement à Paris, il amena avec lui un laquais nommé Bassan, Ce garçoii avait été nourri jeune chez le père de M. d'Ablancourt; et comme ils étaient à peu près du même âge, le valet vivait fort familièrement avec son maître, qui quelquefois même était obligé de châtier ses insolences : mais du reste il avait des naïvetés non pareilles et faisait toutes ses sottises de tout son sens. M. d'Ablancourt jouait un jour à trois dés à la Pomme de Pin et perdait. Bassan, qui voyait ce qui se passait, le tire par le manteau (nous voilà en plein Molière) et lui dit à ForeiUe :

Morbleu I vous perde{( tout notre argent et tantôt vous me vtendref( battre. Il n'y

eut perte qui tint, il fallut rire, et Bassan fut l'entretien et tout le divertissement du souper. 1

En voici une autre q\^ n'est guère moins plaisante : •

« Le valet s'était mis en fantaisie de marier son maître. M. d'Âblancourt qui s'en voulait divertir le laissait faire. Il fallait que les amants s'entrevissent : on prend jour. La mère et la fille se rendent chez une femme du voisinage (chez la Frosine de V Avare évidemment). M. d'Ablancourt manque â l'assignation, Bassan boude et pendant cinq ou six jours ne le veut point voir. Sa colère enfin se passe (voir les colères et les apaisements de Scapin avec Léandre) ; il prend une nouvelle assignation avec la mère et la fille. Il en donne avisa son maître; et en lui donnant cet avis : Ne penses[ pas, lui dit-il, faire comme dernièrement^ car je n^ai que des reproches de vous... »

Ce dernier trait du valet au maître : a Je n'ai que des reproches de vous... », manque dans Molière, qui certainement ne l'eût pas négligé s'il en avait eu connaissance.

l68 MOLIÈRE

Ajoutons qu'il s'agit de faits absolument contemporains de Molière. Perrot d'Ablancourt était né en 1606, précisément la même année que Pierre Corneille. Paris était rempli de jeunes gentilshommes accompagnés de quelque garçon de leur terroir destiné à montrer que Ton avait des vassaux en province. Quelques-uns même en amenaient plusieurs et Ton disait mes gens. Et puis cela donnait bon air au jeune marquis ou vicomte de bâtonner Scapin ou Gros-René dans la rue , mais quelles jolies revanches Scapin et Gros-René savaient prendre, surtout lorsque Scapin faisait le loup-garou, pour faire rompre le col à son jeune maître Léandre 1

Encore un coup, Molière n'a rien exagéré. On voyait les domestiques de père en fils, dans les mêmes maisons, comme partie vivante du patrimoine. Il ne feut pas d'ailleurs confondre le domestique ni le valet avec le simple laquais, pas plus que la suivante avec la servante. Lisette était suivante d'Isabelle, Dorine était suivante de Marianne ; Nicole^ à la vérité, n'est que servante chez M. Jourdain, mais

évidemment une servante en chef, puisque nous apercevons au-dessous d'elle cette pauvre Françoise^ qui sue à frotter les planchers.

C'est ainsi que Molière lui-même avait chez lui la vieille Laforêt, qui présidait au ménage, tandis que, sous ses ordres, agissaient deux ou trois filles de cuisine.

Parmi ces filles se trouvait même une certaine Martine, qui servit d'original à la Martine des Femmes savantes; Molière eut la singulière idée de lui faire jouer ce rôle à elle-même, quoique la pauvre fille n*eût, de sa vie, assurément paru sur le théâtre ; il le lui apprit et elle s'en tira aux applaudissements universels. Elle resta elle-même, ainsi que Molière le lui avait bien recommandé, avec ses habits, son patois, ses allures, et jamais personnage ne fut rendu avec une plus grande perfection.

L.a comédie fut encore cette fois de la réalité. Molière, toute sa vie, ne chercha que cela. Qui croirait, par exemple, que la grotesque dispute du maître de danse et du tireur d'armes avec le philosophe, dans le Bourgeois gentilhomme^ n'est que la mise en scène d'une querelle qui eut lieu,

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à cette époque, entre les maîtres de daii« et les joueurs de violon? Il y eut procès, plaidoyers de part et d'autre devant le Parlement. Le cas était si obscur, qu'il y fallut rjnterveatioa du roi.

La scène de Molière est-elle plus comique que ne l'avait été ce procès î Qu'on en juge; voici un petit passage du diacouis des avocats de la danse :

< ... Que, s'il fallait parler des qualité; nécessaires aux personnes qui dansent et à celles qui jouent du violon, il ne serait pas difficile de faire voir que les danscnn ont tout l'avantage, car ils doivent Stre bien faits de corps. Les joueurs de violon n'ont pas besoin de cela, ils peuvent être boiteux, aveugles et bossus, sans que personne s'en scandalise, il ne leur &ut qat l'oreille et le bras, t

Les avocats de ta musique, dans leur réponse, avaient recours k la piosopopéc et taisaient parler l'Harmonie elle-Aiëme : « Ne faut-il pas, disaitelle, gue TOUS reconnaissiez que c'est à moi à qui (ces avocats ne savaient pas le français) que c'est à moi h q'i les Roraaina et les Grecs doivent la plu-

part des lauriers qui ont couvert leurs têtes ? > etc., etc.

On a dit que la réception du Marnamouchi était une scène outrée^ que le rôle de M. Jourdain sortait, ici, de tome vraisemblance; c'est connaître bien mal jusqu'où peut aUer notre crédulité. N-a« t-on pas vu, depuis M. Jourdain, un sage de la terre, un docteur en théologie, l'abbé de Saint»Martin, protonotaire du Saint* Siège, tomber exactement dans le même piège, se laisser recevoir mandarin et marquis de Miskou, avec mille cérémo*« nies burlesques? Un auteur dramatique, PoiBsInet, n'a-t-il pas cru bonnement aux prétendus ambassadeurs du roi de Siam, qui le venaient complimenter sur la beauté de ses ouvrages, et ne s'est-il pas laissé recevoir écran du roi ? Molière savait bien qu'il n'y a pas de bornes aux enfances hu« maines.

Géronte, quand on le met dans le sac, M. Jourdain, quand on le fait mamafiiou** chi, M. de Pourceaugnac, quand Sbrigani le fourbe, etc. , pas plus que Don Quichotte , quand on le reçoit chevalier, ne sont des personnages trop crédules.

173 UOUERB

J'ai parlé tout à l'heure de Laforèt; tout le monde sait que Molière la consultaii sur ses pièces; il voulai un jour éprouver son bon sens, et lui lut, comme de lui, une comédie de Brécourt; mais k chaque parole: t Ce n'est pas vous, s'e'criait-elle, qui avez fait cela. >

Cette bonne femme n'eut pas seulement sur Molière l'inSuence d'un escelleot critique, elle lui fournit aussi ces admirables types de Madame Jourdain et de la nourrice Jacqueline dans le Médecin tital-

Lorsqu'il lui faisait la lecture de ses pièces, il ne voulait pas qu'elle les eatendit seule. Il faisait venir les enfants de tous ses comédiens; il lisait Pourceemgnac, le Médecin malgré lui... On riait aux éclats; il observait et faisait son profit des contenances de ce naïf auditoire.

Tout devenait si bien acteur et théâtre autour de Molière, qu'il réussit à foire monier sur la scène toute sa maison. La pauvre Laforèt y parut un jour d'une bien étrange manière. Madeleine Béjart, qui i?tait bel esprit, avait fait une comédie en i:inq actes sur le sujet de Don Quickottt.

Molière voulut être Sancho : il Êillutdonc un âne, on en eut un; il fut confié aux soins de Laforèt qui en fit si bien l'acquit de sa conscience que, dans la crainte de quelque malencontre pour le pauvre animal, elle ne manquait jamais de l'accompagner jusque sur le théâtre. Un certain soir, on l'avait préparé à jouer son rôle ; Laforét, derrière les coulisses, le tenait par la bride, Molière monté dessus; mais voici le baudet pris de la fantaisie d'entrer avant son tour. Molière s'écriait : « Laforèt, retenez ce maudit âne... » La digne fille faisait tous ses efforts; mais en vain, l'animal emporta maître et servante au milieu des acteurs, sur la scène. Le public fit à Sancho, à Laforét et à l'âne un accueil tout français. Laforèt, depuis ce jour-lâ, ainsi que Molière, aima toujours ce bon public, tant elle l'avait, disait-elle, trouvé honnête.

Cette bonne fille était un vrai bonheur dans la maison de Molière, il trdUvait, grâce à elle, son foyer moins sombre...

Délaissé tout à fait de sa femme, il allait plus fréquemment à Auteuil. Il s'y pro-

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menait au milieu des fleurs, mais quelqtt^ fois sans les yoir ; il pensait à celle qai faisait son malheur et qu'il ne pouyait point s'empêcher d'aimer.

A Paris, dans ses troubles divers^ il allait s'épancher avec la charmante M^^ Debne :

Je n'ai vu qu'en vouSy lui disait«>ii, dt la sincérité. C'était, en ef&t, une persoone extrêmement jolie, pleine de douoeor, naïve et vraie en toute ohoee.

Un air tout cngagaatit^ |e 06 sais <|iiol de tendre Dont il n'est point de cœur qui ee poisse défuidre.

« Elle se prend, disait<»il, d'un air le plus charmant du monde aux choses qu'elle fait, et l'on voit briller mille grâces en toutes ses actions; une douceur pleine d'attraits, une bonté tout encourageante, une honnêteté adorable. »

Malheureusement M*^ Debrie avait diez elle un mari, grand bretteur, que Molière n'aimait guère> aussi ne lut fit-il jouer que des rôles de rien dans ses pièces. Il en frit le bretteur La Rapière^ dans le Défit amowreuxi le spadassin La Ramée^ dans le Fes$ia de Pi^re; le mattre d^ armes y

dans U Bourgeois gentilhomme. Ailleurs, dans des rôles de quelques lignes, Debrie sera toujours le plus fâcheux personnage :

c'est ainsi, par exemple, que si Molière est Alceste, Debrie sera le garde de la maréchaussée; si Molière est Orgon, De^^ brie sera TaÔreux M« Loyal. Molière lui attribuait ces sortes de rôles parce que, sans doute, l'apparition du visage de De<* brie lui causait toujours une impression fâcheuse, et que cela le rendait, dans ses colères contre M. Loyal et autres, bien plus vrai. Ainsi Debrie faisait le notaire dans l'École des femmes^ où^ le voyant paraître, Molière se sauvait en criant :

La peste soit de Vhomme et sa chienne de &cel

Cependant ses assiduités che^s M^*« Debrie n'étaient pas trop fatigantes, dit Grimarest : < En huit jours une petite conversation, c'en était assez pour lui, sans qu'il se mît en peine d'être aimé, excepté de sa femme, dont il aurait acheté la tendresse pour toute chose au monde. »

Quelle était donc cette femme tant ù*

mée?... Sa beauté semblait un mystère, un rêve,. une illusion; mais les âmes n'en étaient, à la voir, que plus profondément troublées. C'était l'insaisissable : elle était pâle, sérieuse r mais douée de tant de charmes que personne ne la vit sans en être enchanté. Son regard, quoique vif et plein de flamme, avait, au milieu de sa pâleur, un attrait de nonchalance inexprimable, mais invincible, c Elle a les yeux petits, disait Molière/ mais elle les a pleins de feu, les plus brillants, les plus perçants, Içs plus touchants qu'on puisse voir. Elle a la bouche grande ; mais on y voit des grâces qu'on ne voit point aux autres bouches. » Ajoutez à cela qu'elle faisait toute chose avec le goût le plus délicat, et disposait sa toilette comme personne au monde à l'air de son visage. Quoique satirique à l'excès, sa conversation était ravissante, sa voix la plus touchante qu'il y eût. Il fallait l'entendre au théâtre, avec Lagrange, dans la scène chantée du Bourgeois gentilhomme! Comme actrice, elle était inimitable de finesse, de grâces légères, et quelquefois de dignité. Et cependant il l'avait aimée avant même que tout

cela eût paru en elle, il l'avait aimée lorsque personne encore ne songeait â elle !

Un air doux et posé

M'inspira de Tamour pour elle dès quatre ans.

L'innocence, les jeux, les naïvetés de l'enfance Tavaient séduit, mais ce qui le charma le plus dans la petite fille, et qu'ont tous les enfants, ce fut cette attention, merveilleuse à écouter, cette facilité à recevoir toute impression :

Je ne puis faire mieux que d*en faire ma femme,

se disait-il,

Tout comme je voudrai je tournerai cette ftme.

Mais ne cherchons point, pour le mieux, de raisons à cette passion, car

... la raison n'est pas ce qui règle l*amour.

{Misanthrope,)

Non, ce n*est point un choix

Mais ces chaînes du ciel qui tombent sur nos ftmes

Dédièrent en moi

{Dùn Garde»)

178 MOLIÈRB

CbOitit-on q«i Von veut «imtr?

Et pour donner toute bon ftme, Regarde-Non qnels droits on t de notis charmer?

{Psyché.)

Après le mariage, ce ne fut pas â elle qu'il fit des reproches, mais seulement à lui. Ne pouvant la changer^ il essaya de se changer lui-même, de réformer soti cœur, il ne le put.

..•<..». Je commence à eoanattra

Qae pour cette union Dieu ne m'a pas fait naître.

« Je suis le plus malheureux des hommes, et je n'ai que ce que je mérite, disait-il un jour à M. Rohault; je n'ai pas pensé que j'étais trop austère pour une

société domestique ...» avec

toutes les précautions dont un homme peut être capable, je n'ai pas laissé de tomber dans le désordre où tous ceux qui se marient sans réflexion ont accoutumé de tomber. »

Et le soir, ^ sous le manteau d'Arnolphc, il disait au public :

En sage philosophe on m*a vu vingt années . Contempltf dea maris les tristes destinées,

Et m'instruira arec soin de tons 1«8 accidents Qui font dans le malheur tomber les plus prudents; Des disgrâces d'autrui profitant dans mon flme, J'ai cherché les moyens, voulant prendre une femme, De pouvoir garantir mon front

Un )our, dans son jardin d'Âuteuil, Chapelle le trouva plus triste que de cou*»

tume et lui en demanda le sujet; Molière, toujours plus tendre et plus expansif à la campagne, lui avoua que ce chagrin lui venait d'être obligé de vivre^éloigné de sa femme et de ne pouvoir s'en faire aimer.

— Chapelle lui répondit qu'il l'avait cru au-dessus de ces sortes de choses, et le railla de ce que lui, qui savait si bien peindre le faible des autres hommes, tom« bait dans le ridicule d'aimer une personne qui ne le payait pas de retour.

Molière, qui l'avait écouté avec calme, lui demanda s'il avait ijamais été amoureuxi

« Je l'ai été, répondit Chapelle, comme doit l'être un homme raisonnable; mais...

«— Raisonnable et amoureux 1 dit Molière ; je vois bien que vous n'avez jamais aimé, et vous avez pris pour l'amour ce qui n'en est que l'ombre... Vous comuds-

l80 MOLIÈRE

sez l'histoire de ma femme et la mienne ; vous savez ce que j*ai souffert, ce que j'ai pardonné!... cependant mes bontés nt Font pas changée!... Mais ce que vous ignorez, c'est que je Taime en un tel point que je vais jusqu'à entrer avec compassion dans ses intérêts, et quand je considère combien il m'est impossible de vaincre ce que je sens pour elle, je me dis en même temps qu'elle a peut-être la même difficulté à détruire le penchant qu'elle a d'être coquette, et je me trouve plus de disposition à la plaindre qu'à la blâmer. Sans doute cette façon d'aimer vous paraîtra étrange ; mais pour moi je crois qu'il n'y a qu'une sorte d'amour, et que ceux qui n'ont point senti de semblables délicatesses n'ont jamais aimé véritablement. Toutes les choses du monde ont du rapport avec elle dans mon cœur : mon idée en est si fort occupée, que je ne sais rien, en son absence, qui me puisse divertir. Quand je la vois, une émotion et des transports qu'on peut sentir, mais qu'on ne saurait exprimer, m'ôtent l'usage de la réflexion ; je n'aiplu5 d'yeux pour ses défauts; il m'en reste seulement pour ce quelle a

SON THEATRE ET SON M^NAGK. l8l

d'aimable : n'est-ce pas là le dernier point de la folie, et n'admirez-vous pas que tout ce que j'ai de raison ne serve qu'à me faire connaître ma faiblesse, sans en pouvoir triompher ? »

e Misanthrope^ sorti de tout ce qui précède, joué â partir du 4 juin 1666, de deux jours en deux jours (parce qu'alors on ne jouait que de deux jours l'un), eut vingt et une représentations consécutives avec foule, quoique joué seul et dans les deux mois les plus chauds de l'année.

La France ne croyait assister qu'à une admirable comédie : elle assistait à la vie de Molière :

ARMANDS.

Je sais combien je dois vous paraître coupable, Que toute chose dit que j'ai pu vous trahir, Et qu'enfin vous avez sujet de me haïr.

Faites-le, j*y consens.

l8a MOLIBRB

KOUB«B«

Eh! 16 pulto^ê, tftftfesie?

Puis- je ainsi triompher de toute ma tendresse? Et quoique avec ardeur, je veuille vous haîr. Trouvé- je an eœar en moi tout prêt à m'obéir?

Ensemble et détails, tout était vrai; c'étaient sa vie, sa maison, son cœur, que Molière livrait ainsi en pâture au public.

La sincère Éliante^ c'était M"« Debrie.

— Elle joua elle-même ce rôle.

La prude Arsinoé^ c'était M**« Duparc.

— Elle joua elle-même ce rôle.

Vami du genre ht{rnainy Philiûte, C'était Chapelle, qui pour être trop à tout U mondç n*était point asse^ à un véritablt ami.

La pièce fut écoutée en silence, sans éclats, sans applaudissements. L'étoanement, cette fols, se mêlait â l'admiration :

jusque-là Molière, comme acteur, ûe s'était guère montré que dans le burlesque, et l'on ne pouvait point revenir de le voir, dans ce noble rôle d'Alceste, si pathétique, sans cesser, cependant, d'être comique encore 1 c'était là le prodige.

Tout alla d'enthousiasme et alU bien pour Molière, tant que la foule accourut;

SON THéATRB ET SON MÉNAGE. 183

mais quand l'empressement se fut peu à peu refroidi, il s'aperçut qu'il était au bout de ses forces. Les émotions coup sur coup répétées du rôle d'Alceste, toutes ses plaies rouvertes et remuées avaient tout â îaât altéré sa santé. Il fallut suspendre lès représentations; il s'enferma chez lui, se mit au repos, et écrivit, durant cet intervalle, le Médecin malgré luu

Cela Uiu U reprît l^ Misanthrope^ mais tl M le joua pluft seul» il le Mmt «ulvre toujourd de son Fagoietix. - . Ému encore des dernières paroles d'Aleeste, il endossait à la bâte V habit jaun4 et ytfrldeSgaoarelle» et venait, la bouteille à la main^ se consoler dans un. chÀrmaot reârain des tristesses de l'autre rôle,

A cette gaieté si franche et si £ras0ise, qui, ehaqu^ soir, venait égayer les esprits rendiis sérieux par h MisemUtrope^ les applaudissements édatàrent, et l'on ne pourait point se lasser de deux cheCi»

d'œuvre si différents.

'imaginons pas, toutefois, que Molière ait été, dans sa vie, exactement ce qu'est Âlceste danssa pièce ; et n'imaginons pas davantage que son intention ait été de . faire de ses pièces, à proprement parler, des mémoires ; il ne voulait que faire des comédies; mais qui dit comédie dit vérité, et pour les rendre plus vraies, il puisait dans sa vie, dans celle de ses amis, chez tout le monde : Lagrange, là-dessus, ne nous laisse aucun doute : « Molière, dit-il, observait les manières et les mœurs de tout le monde, et il trouvait ensuite le moyen d'en faire des .application s admirables dans ses comédies, où l'on peut dire qu'il a joué tout le monde, puisqu'il s'y est joué le premier, en plusieurs endroits, sur les affaires de sa famille, et qui regar-

daient ce qui se passait dans son domestique; c'est ce que ses plus particuliers amis ont remarqué bien des fois. » Ainsi, même pour Âlceste, il ne lui avait pas suffi de sa passion, de ses chagrins, de sa propre maison, il avait pris jusque chez Boileau. En effet le mot d' Alceste :

Hors qu*an commandement exprès du roi ne vienne De trouver bons les vers dont on se met en peine, Etc.

n'était que la reproduction d'une boutade qui un jour avait échappé, en sa présence, à l'auteur des Satires, • Mais ce qu'il n'avait pris qu'en luimême, c'était cet amour malheureux d' Alceste pour Célimène : ici rien d'emprunté; tout est bien de Molière, c'est bien lui avec sa passion qu'il observe, dont il rougit et qu'il ne peut vaincre. C'est bien Molière, mais ce n'est pas lui tout entier... Il y avait en Molière une autre passion que celle qu'il éprouvait pour sa femme, plus vive, plus durable, qu'il avait apportée en naissant, et qui s'accrut sans cesse à mesure que tout le reste lui manqua. Je veux parler de son amour pour le vrai.

|86 MOLtÈM

Dès qu'il s'était Vtt rmhi, abandonne^ raillé par cetta CéUmèna âruaiie, il ne s'était paS) comme Alcesta, enfui dans un éétert^ il avait écrit Don Jtmn «t Tarmp^

oliÈre, au milieu de son acti»

vité^ de ses triomphes et de ses souffrances, trouvait encore chaque jour quelques heures pour s^ôccuper de Baron. Celui-ci, qui en était à sa quinzième année, grandissait à vue d'œil; doué de toutes les grâces possibles: beau, bien fait, charmant d^esprit, précoce en tout, avec les dispositions les plus nàerveilleuses pour la comédie; il était Tenfant gâté che£ Molièra; et lui, de son côtéf n^avait poiot de plus grand plaisir que de le produire à ses amis : il aimait à leur en raconter Thistoire, à le faire eau-

ser devant aux et réeiter des ye m, Meif

c'était au grand ami, c'était eu public qu'il aspirait de montrer $oa rilèYe* Le voir à ses côtés partager avec lui lee applaudissements de la foule, c'était où il tendait. Chaque soir déjà il le faisait assister à la comédie, dans sa Ipgf , y^tu comme un petit seigneur.

Vers la fin de 1666, Louis XIV voulant donner à sa cour le grand divertissement du Ballet des Muêes (arrangé par BeuH^ rade), Molière fut chargé, pour cette fête»

de faire une comédie; il se mit aussitôt k Mélicerte. Baron devait y jouer le rôle du petit Myrtil, et lui-même celui de Lyçar^ sia Ue père adoptif).

On y disait de Myrtil :

n n'est p^s tgQt enffint qu'à le voir chaque jpnr, 3t ne le croie atteint déjà d'an pen d'amonr.

Et trois bergères se disputaient soo oœur. (Molière avait-dl déjà le pressenti* ment que Baron deviendrait Vhomme i konnêt fortunes?)

Cette pièce (pastorale héroïque) étant d'un genre peu naturel, Molière, qui n'é** tait à son aise que dans le vrai, y evaaçait

l88 MOLIÈRE

lentement, et, dans Fintervalle, voici ce qui arriva :

La Molière, qui n'aimait point Baron, eut une difficulté avec lui, et elle s'emporta jusqu'à lui donner un soufflet. Le jeune homme humilié, raillé, d'avoir été souffleté par une femme, en conçut un ressentiment si vif qu'il ne voulut plus rester chez Molière. Celui-ci tâcha de l'apaiser, mais rien n'en fut capable. Seulement, comme Baron devait jouer le rôle de Myrtil, il déclara à Molière qu'il ne voulait pas mettre d'entrave à la pièce promise à Sa Majesté, et qu'il jouerait son rôle; mais qu'immédiatement, quelque peine qu'il en ressentît, il se voyait obligé de prendre congé de lui.

Il remplit, en effet, le rôle de Myrtil; mais Mélicerte n'était point finie. On la représenta devant le roi telle qu'elle était, c'est-à-dire les deux premiers actes seulement. Au lieu de l'achever, Molière écrivit et représenta à la suite la Pastorale comi* que... Il voulut jouer lui-même cet effréné rôle de Lycas (dont plus tard il brûla le manuscrit). Il se montra devant toute la cour, abattu, pâle, entouré de démons, de magi-

SON THÉATRi: ET SON MÉNAGE. 189

ciens chantants et dansants, et se servit, pour exciter le rire, de sa propre figure amaigrie par les travaux, les chagrins et la maladie.

Deux magiciens commencent^ en dansant^ un enchantement pour embellir Lycos;

Six démons dansants habillent Lycas d'une manière ridicule et bigarre, pendant que des magiciens chantent autour de lui:

Âh I qu'il est beau /

Le jouvenceau!

Ah ! quMl est beau ! Âh ! qu'il est beau !

Qu'il va faire mourir de belles !

Qu'il est joli ,

Gentil, poli, Qu'il est joli, qu'il est joli !

Est-il des yeux qu'il ne ravisse ?

Il passe en beauté feu Narcisse, Etc., etc., etc.

Molière paraît s'être plu dans ces rôles grotesques; mais Boileau ne Vy pouvait voir ; cela lui faisait mal.

La représentation du Ballet des Muses terminée, Baron t persista, dit Grimarest, à ne point rentrer chez Molière. En efïet,

1 90 MOLIERB

il eut la hardiesse de demander au roi, à Saint-Gertnain, la permission de se retirer, et, incapable de réflexion, il se remit dans la troupe de la Raisin. »

Molière, cependant, malgré ces chagrins domestiques, avait besoin, plus que jamais, à cause de Tartuffe, de contenter le roi. Le temps où nous sommes est celui du premier placet. L'horizon commençait à singulièrement s'assombrir; les bigots croissaient en audace; il fallut donc satisfeire, avec empressement, aux fantaisies royales. Aussi, Sa Majesté, au commencement de la nouvelle année, — 1667, — ayant demandé, pour une deuxième représentation du Ballet des MuseSy une autre comédie d'un nouveau genre, où il y eût des Turcs et des Maures, Molière, en quelques jours, improvisa le Sicilien.

Cette fraîche comédie, ou pour parler plus juste, ce premier des opéras-comiques fit le plus grand plaisir à toute la cour :

Molière y remplissait le rôle du Jaloux Don Pèdre. Mais la pièce ne put être jouée de sitôt à la ville, parce qu'après cette première représentation, qui eut lieu à Saint-Germain, Molière tomba maUde.

SON THÉATRI BT ÊO» MÉNAGE. IQ|

Cependant Baron, qui s'était romis ehc4 la Raisin, ne put point restar ohea eetia aventurière : il se joignit à une autre troupe ambulante un peu meilleure, mais il regrettait bien Molière. Au reste, il ne s'en cachait pas;, il se reprochait devant « tout le monde d'avoir, en le quittant, manqué à ce qu'il lui devait de reconnaissance. Mais il ne cherchait pas, ajou* tait-il, à se remettre avec lui, parce qu'il ^en trouvait indigne. Ces propos lurent rapportés à Molière; il en fut si heureux, que tout de suite il écrivit h son jeune élève, à Dijon, où il était alors, une lettre très affectueuse pour l'engager à revenir.

Il accompagna cette lettre d'un nouvel ordre du roi, qui le replaçait parmi les comédiens de Sa Majesté, et lui mandait de prendre la poste pour arriver plus tôt.

Baron fut enchanté et partit sur-lechamp. Il était si empressé, si joyeux,

qu'il la demièro couchée il oublia sa bourse et tout cç qu'il avait d'argent, $i ne retourns pas 1« chercher, Molière, 4^ son côté, était allé l'attendre ^ la porte Saint*- Victor ; mais 1^ grand air, la fatigue et surtout qu^^lqu^s mois a cet âg^i, aviM eut

si fort changé le jeune homme, qu'il ne le reconnut pas et le laissa passer.

Baron avait préparé tout du long du chemin un beau discours pour demander pardon à son bienfaiteur ; mais en voyant Molière le premier lui tendre les br^s, il ne put que pleurer.

Molière lé reprit en affection plus que jamais et redoubla de zèle à l'instruire dans son art. Baron était si sémillant de jeunesse, il avait tant de charmes que Molière bientôt écrira pour lui, dans Psyché^ le rôle de l'Amour.

XXIH

•Q^^ijâ^ OLiÈRE avait une autre joie en- >^k\^ g core que celle du retour de ill^ B ^^^^^ • ^^ allait jouer Tar-

Le 5 août 1667, le roi étant en Flandre, la pièce fut représentée en public, à Paris,

SON THÉÂTRE ET SON MÉNAGE. IçB

devant un auditoire immense. Molière en avait obtenu du roi, avant son départ, la permission, mais permission verbale seulement : Molière crut que cela lui suffisait. Le roi avait exigé, toutefois, que le titre fût changé (Molière afficha Vlmposteur)^ que Tartuffe s'appellerait autrement (il le nomma Panulphe) ; mais toutes ces précautions ne servirent de rien : la cabale remua de telle sorte que, Molière n'ayant pu produire sa permission, la pièce, dès le lendemain, fut supprimée.

cSi on avait connu sa droiture et sa soumission, dit Grimarest, on aurait été persuadé qu'il ne se serait point hasardé de représenter le Tartuffe sans en avoir auparavant pris Tordre de Sa Majesté. »

Toutefois, il ne perdit pas de temps, deux jours après, le 8 août, il dépêcha vers le roi, devant Lille, deux de ses comédiens, Lagrange et La Thorillière, porteurs de son second placet : c Ma comédie, Sire, n'a pu jouir ici des bontés de Votre Majesté... i

Louis XIV fit réponse : qu!à son retour il ferait de nouveau examiner la pièce et qu'ils la joueraient.

194 MOUktB

Molière, à partir de la suppreasioQ de V Imposteur y avait fermé son théâtre; il ne le rouvrit qu'après cette réponse du roi, le 2 5* septembre.

La polémique, durant cet intervalle, ne devint que plus vive. En présence de son théâtre fermé, brochures, libelles, mémoi«* res, satires, sermons, mandements et chansons se croisèi^ent. Tartuffe^ pour les uns, était une invention de Tenfer ; pour les autres, une œuvre sainte, une œuvre de piété. Quelques hommes tombés dans l'incrédulité se prétendirent ramenés par Molière à la vraie religion. Saint^Èvre»

mond, quelques années plus tard, écrivait d'Angleterre, où il était en exil : « Je viens de lire le Tartuffe de Molière. Je ne sait comment on a pu en empêcher si longteoips la représentation. Si je me sauve, je lui devrai mon salut. La dévotion est ai raisonnable dans la bouche de Cléante, qu'elle me ferait renoncer à toute ma philosophie, et les faux dévots sont si bien peints que la honte de leur peinture Ica fera renoncer à l'hypocrisie. Sainte piété, que vpus ailes apporter de bien au monde ! »

Mais voici bien plus : au dernier acte, l'exempt, par ordre du roi, emmène Tartuffe en prison, alors Orgon s'écrie : Eh

bien! te voilà, traître mais Cléante

l'interrompif :

Ah 1 mon frère, arrêtez

Et ne descendez point à des indignités.

A son mauvais destin laissez un misérable,

Kt ne You^ joignez point an remords qui l'accable \

Souhaite^ bien plutôt que son cœur en ce jour,

Au sein d« la yertu fasse un heureux retour}

Qu'il corrige sa vie en détestant son vice.

CONCLUSION DIGNE D'UN OU- VRAGE SI SAINT! disait un défenseur anonyme, la pièce, n'étant, selon lui, QU'UNE INSTRUCTION TRÈS GHRÉ- TIENNE.

OLiÈRE, ne pouvant jouer sa pièce, se remit tranquillement au travail : il reprit l'étude des anciens, et donna, au mois de janvier 1668, Amphitryon, sujet antique cette fois, mais forme nouvelle, toute française, naïve et savante, que Molière seul et La Fontaine ont connue.

Voyez si, dans le rôle de Sosie, Ton ne croit pas entendre le fabuliste lui-même :

En nous créant, nature a ses caprices, Divers penchants en nous elle fait observer.

Tous les bons mots sont des sottises Partant d'un homme sans éclat; Ce seraient paroles* exquises Si c'était un grand qui parlât.

Pour chacune de ses créations, Molière éprouvait le besoin d'une forme nouvelle ;

tous les genres de comédie ont été par lui mis en œuvre : comédies à intrigues, comédies à saillies, simples farces de foire, et sans que rien s'y ressemble. En quoi, par exemple, le Misanthrope rçssemblet-il à Tartuffe^ l'École des Maris kAmphitryon^ l'École des Femmes aux Femmes savantes ? et, parmi ses pièces en prose, comparez Don Juan au Bourgeois gen^ tilhomme^ l'Avare au Médecin malgré lui, etc., et dites s'il y eut jamais un génie plus divers.

Il se chargea, dans Amphitryon, du rôle de Sosie, mari de Cléantis, dont Vhumeur le fait enrager.,. Il lui allait, par d'autres côtés encore, de jouer ce rôle.

Auteur et acteur, rêvant sans cesse à tous ces personnages qu'il créait et qu'il représentait lui-même; ayant ainsi, chaque soir, à mettre en action sur la scène les rêves de son esprit solitaire, ne lui arrivat-il pas quelquefois de sentir, je ne sais comment, vaciller sa propre existence? car où était, au milieu de toutes ces chimères, son véritable moi?... Était-ce le rêve qui était sa vraie vie, ou la réalité; mais la réalité, où finissait-elle? où le rêve com-

m€nçAît*il? Tout a'étattMi pas rèrè? La comédie^ d'ailleurs, n'était'^llc pas pour lui la choie la plus réelle? Était-il Alceste, était'il Molière? était*il ua personnage multiple j ou a'était-il qu'un, et qu'e'tait-U?

c Car eacor faut-il bien que je sois quel-

[que chose!

Rêvé-je? est-ce que je sommeille?

Ai-je Tesprit troublé par des transports

[puissants?

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