Mollâ-Shah et le spiritualisme oriental [microform]
Des le moment oil , pour la premiere fois , 1'homme reussit a concentrer sa reflexion sur lui-meme, il ne cesse plus de faire de vains efforts pour deviner cette eternelle enigme de la vie humaine et de ses rapports avec le monde spirituel.
L'Orient a produit une longue serie de penseurs profonds , qui out travaille a resoudre ce grand probleme. Comme fruit de leurs etudes et de leurs meditations, des systemes religieux plus ou moins parfaits ont vu le jour. La Grece, si eminemment douee-de 1'esprit phitosophique, doit plus qu'on ne le pense ordinairement ^i ces antiques doctrines orientales, qui ont fourni en grand e partie le fonds d'idees qui ont ete developpees dans les ecrits de 1'ecole ionienne. Mais ce qu'il est essentiel de relever, c'est que la Grece a compris invariablement d'une maniere sereine et riante 1'humanite et le monde, tandis que 1'Orient a ete, des Tanliquite la
J. As. Extrait n 5. ( 1 869. ) i
plus reculee jusqu'a nos JQurs. 3Li tarceau de Tascetisme , des macerations* eY^Fwra&e religieuse.
Dans 1'Inde ancienne nous reneontrons deja 1'idee que 1'ascete peut, a force de mortifications du corps, se degager des liens du moude materiel, et acquerir ainsi uue puissance surnaturelle , egale celle des dieux. Chez les Hebreux, la conception du pouvoir miraculeux des prophetes etait generalement repandue. II y avait alors en Palestine des ecoles d'eleves -prophetes, et on employait la musique et la danse comme moyens de faire naitre une excitation des facultes mentales, consideree comrne indispensable pour que l'inspiration s'emparat de Tame 1 .
L'islamisme n'a rien change dans cet ordre d'idees, et Mohammed lui-meme se servait des acces nerveux, auxquels il ^tait sujetdepuis son enfance, comme d'une preuve incontestable de sa mission prophetique. L'ascelisme, quia existe de tout temps en Asie, et qui avait acquis dans plusieurs sectes chretiennes un developpement excessif, ne subit done aucune repression de la part de la nouvelle religion. Au contraire, il prit, sous la sauvegarde de 1'islamisme, un nouvel essor. Sous 1'influence d'idees venues de 1'Inde et de la Perse , 1'asc^tisme arabe se transforma , en peu de temps , en un systeme de phiiosophie mystique et theosophique qui, enrichi encore par des doctrines neVplatoniciennes,
1 // I\eg. n, 3 ; in, i 5 ; iv, 38 ; vi, i . I Samuel, x, 6.
est reste deptu's .ce f< temps i'element preponderant de la civilisation indsulmane.
Des ordres religieux ne tarderent pas a se former, et , depuis le xn e siecle de notre ere , I'islamisme a &te, sous ce rapport, d'une fecondite vraiment effrayante. Ces ordres religieux, il est vrai, ne sont pas organises avec autant de regularite, ils ne sont pas soumis a une discipline aussi severe que les ordres monastiques des pays chretiens; mais ils les depassent en nombre et aussi, dans le temps ou nous vivons, en influence sur I'esprit des masses. Des centaines de corporations religieuses se sont formees en Orient dans les dix derniers siecles , et il sen forme toujours de notivelles. Tous ces religieux se font, plus ou moins, les apotres des idees mystiques/ Chaque ordre possede ses mysteres et ses pratiques particulieres pour arriver a 1'extase religieuse, par laquelle on s'imagine pouvoir entrevoir les secrets du monde invisible. Ces tendances extravagantes , ces aspirations insensees a vouloir comprendre, par une excitation physique artificiellement obtenue, I'enigme de la vie et du monde, represented , il est vrai, un immense egarement de I'esprit; mais c'est precisement pour ce motif que leur etude est indispensable a quiconque desire bien apprecier 1'etat intellectuel et moral de celte grande fraction de 1'espece humaine, groupee sous la loi rdigieuse proclamee par le prophele arabe.
Le spiritualisme oriental a acquis en effet pen a
peii un tel prestige , qu'il a change sonsiblement 1'ancien systeme religieux. De nos - j'purs encore, I'influence d'un Cheikh venere , chef (Tune confrerie de derviches, est presque illimitee dans beaucoup de contrees oricntales. Des hommes, dans la premiere jeunesse, se vouent avec tout 1'entrainement du sang meridional et d'une imagination briilante au service du Gbeikh, en qualite de novices, et restent aupres de lui "pendant des annees, quelquefois meme pour toute leur vie. Apres les avoir soumis a des epreuves severes , pour se convaincre de la since'rite de leur attachement et de la fermete de leur volonte, le Cheikh les initie aux doctrines esoteriques de 1'ordre et les admet finalement dans Ja confrerie. C ? est ainsi qu'Abd Alkadir (Ghilany), Mewlana Roumy, et beaucoup d'autres saints plus ou moins illustres, sont devenus les fondateurs des . ordres religieux qui sont designes d'apres leursnoms , et dont les membres se comptent par milliers.
La vie de ces saints devient ordinairement 1'objet de I'exageralion pieuse , et leurs biographies appartiennent, en grande 'partie, au domaine de la legende. La meme incertitude regne, a peu d' exceptions pres , sur leurs systemes religieux et theosophiqu.es. Nous possedons les ecrits de plusieurs d'entre eux, notamment le grand poeme de Djelaleddin Roumy, intitule 'Mesndwy; mais nous ne pouvons pas en tirer assez de lumieres, car ces theosophes orientaux prenaient a tache de cacher, sous un langage obscur et intelligible seulementponr les
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inities, les principcs fondameniaux de leur ecole, trop souvent contraires a la loi revelee. Le Ketmdii, c'est-a-dire le soin de cacher aux profanes ses propres croyahces religieuses , a toujours ete une qualite particuliere aux Orientaux 1 .
11 resulte de ce qui precede qu'il n'est pas sans importance, pour 1'etude de ia civilisation inusulmane, de se rendr.fi comple de ce que le spirilualisme oriental contient d'idees nouvelles et de conceptions origin ales. Un heureux hasard me permet de donner iquelques nouveaux renseignements,qui serviront peut-etre a completer tant soit peu nos connaissances sur cette matiere. Dans un manuscrit persan, que j'ai fait acbeler a l<ondres il y a un an, j'ai trouve 1'histoire de la vie et des doctrines de Molla-Shah, ecrite par Tewekkul-Beg, un de ses disciples. C'est ce livre qui fournit les elements de cet essai 2 .
Voici en quels lermes Tewekkul-Beg nous raconte 1'histoire de son noviciat en mysticisme :
Ayant etc introduit, par 1'entremise d'Akh'ond Molla Mohammed Sa'yd, dans le cercle intime de Molla-Shah, mon ccenr, par reflet de mes rapports
1 Voyez Les relic/ions et les philosophies dans I'Asie centrale, par le comte de Gobineau , Paris , 1 866 , p. 1 5 , 68.
2 Le manuscrit dont je me suis servi pour ce travail porte le- litre ^Li Ju2n -*^J , mots dont la valeur numerique indique la date de la composition du livre qui cut lieu en 1 077 de I'liegire. Mon exemplaire forme un volume petit in-4, de i53 pages, d'une ecriture talik pas elegante, mais assez lisible.
frequents avec le Gheikh, se remplit d'un dcsir brulant d'arriver au but sublime (de la science mystique), et je ne trouvais plus ni sommeil pendant la nuit, ni repos durant le jour. Plusieurs des meilleurs amis d'Akhond Molla intercederent alors aupres de lui en ma faveur, en le priant de s'adresser au maitre, afin qu'il m'accordat un peu de sympathie, et qu'il me regardat d'un ceil bienveillant. Akhond Molla se decida a paiier de moi au Cheikh; mais celui-ci lui vepondit : Je n'ignore pas que Tewekkul-Beg a la vocation veritable, et qu'il doit s'attrister en voyant tous ses compagnons inities aux pratiques spirituelles et animes par de doux pressentiments , tandis que lui-m.en.ie n'est pas admis a 1'initiation; mais il n'est pas dans line position independante (ow! -jj$ Q&Jj), et son pore est un des officiers de la maison d'ltikad-Rhan 1 , un Turc, un vieux soldat, qui n'a pas la moindre idee de ce que c'est que le mysticisme; si je me permettais d'initier son fils aux pratiques mystiques , il est evident que ce!ui-ci, absorbe exclusivement par les ravissements dont son cosur serait rempli, ferait comme les autres et voudrait quitter le service pour
1 La traduction de ce passage offre des difficultes que je n'ai pu resoudre. Dans 1'original , on trouve les mots suivants : , u, f jtSJ 3 0lrs. ^laxct (J^J' c'est-a-dire , et son pfere 6tait. . . . d'ltikad-KMn. Or les mots .jCo . u,~9 sembleut etre une expression turque designant une charge ou un emploi dans la maison d'ltikad-Khan. On pourrait traduire Tofflcier charge de I arc ou I'oJJicler charge de lolseau (, w5)- Mais aucune de ces explications ne me parait admissible. J'ai done du traduire ces mots d'une maniere un peu vague.
renoncer aux affaires clu monde. Si alors-son pere m'interpellait en me clisant : Quavez-vous fait de mon fils? quelle reponse pourrais-jelui clonner ? Telles sont les raisons pourlesguelles je ne veux pas 1'inlroduire aux pratiques spirituelles.
Aussitot que cette reponse me fut connue , mon desir redoubla deforce; je n'etais pas encore marie, mais je savais surement que mon pere, aussi bien que ma mere, s'opposerait a mon desir d'entrer dans la vie spirituelle. Cette pensee me rendit bien mameureux; je roe decidai enfin a dissimuler mes plans et a profiler de la premiere occasion favorable pour m'enfuir. Par hasard , Itikad-Khan , gouverneur de Gachetnyr, fut rappele a cette epoque, pour etre remplacc par JZafer-Khan. Je rendis graces an ciel de cet heureux evenement, qai me sembiait avoir etc prepare par le monde spirituel pour rejouir mon cceur.
Lorsque Itikad-Khan quitta Cachemyr, je suivis mon pere, qui 1'accompagnait, et voyageai avec iui jusqu'a Hyrapour (j^.j-at>), qui est a la distance de deux journees (Jj^U) de Cachemyr. Arrive en t endroit, j'abandonnai mon cheval et mon bagage, et me sauvai dans le desert ou je restai cache. Ce fut seulement apres que la caravane eut continue sa route que je retournai a Gachernyr, deux jours plus tard , par le chemin de Byrahie (xjuftL-tj). J'avais donne a un homme faisant partie de la caravane u n billet contenant les motifs de ma fuite, et j'avais prie cet homme de le faire parvenir a mon
pere le lendemain, apres que la caravane aui'ait commence sa marche. Mon pere reut ce billet, dont le contenu lui causa un vif chagrin, et sur-Jechamp il rebroussa chemin, pour me cbercher, jusqu'a la distance d'une journee entiere; toutefois, comme on etait alors an commencement de 1'hiver, que la neige menacait de tomber sur la montagne de Pirpendjal (JUssjjj), et. que mon pere avait avec lui toute la famille, il ne put revenir jusqu'a Cacbemyr; mais, arrive a une journee en avant de cette ville, il fut force de retouraer et de se soumettre, plein de desappointement, a la force des choses. Quant a moi, arrive dans la ville, je me rendis immedialement cbez A.khond Molla Sa'yd, et je le.priai de m'introduire aupres de Molla-Schah, ce qu.'il m'accorda.
Le maitre me vecut e.t me demanda pour quelle raison j'avais quitte mon pere. Je repondis : Gertes le maitre le sait deja. Mais Akbond Mplla Sa'yd prit alors la parole el dit : Pourquoi le demandezvous? Les signes de 1'aspiration vers Dieu sont empreints sur son visage : que voulez-vous alors quil fasse? Vous avez dit que, tant qu'il n'aurait pas renonce a tout, vous ne le prendriez pas sous volre direction spidtuelle-, il s'est done decide a tout abandonner pour se vouer de tout son coeur a votre service.
Je passai toute cette unit sans pouvoir fermer 1'oeil , et me mis a reciter cent - mille fois le chapitre 1 12 du Goran. J'en vins a bout en quel-
qucs jours. H est no Loire que dans ce chapitre du Goran le. grand nom de Dieu est contenu, et que, par la puissance de ce nom , quiconque le lit cent mille fois pent obtenir 1'accomplissement de tous ses voeux. Je forrmilai alors le souhait que le maitre m'accordat son affection. Et, en effet, je me coiivainquis de 1'efficacite de ce moyen ; car, & peine avais-je fmi la leclure de ce chapitre du livre de Dieu, pour la cent-millieme fois, que le coeur du maitre fut rempli "de sympatbie pour moi, et qu'il donna Tordre a Senghin Mohammed (son vicaire) de me conduire la nuit suivante en sa presence. Durant cette nuit entiere, il concentra sur moi son esprit
(XjXw &L.yiA <>Ju JI^-U), tandis que moi je dirigeais ma reflexion sur mon propre cceur; mais le nceud de mon co3iir ne s'ouvrit pas (Jofixj ^U*^^). Ainsi se passerent trois nuits, pendant lesquelles il me fitl'objet de son attention spiritQelie , sans qu'aucun effet se fit sentir. La quatrieme nuit, Molla Shall dit : Cette nuit, Molla Senghin et Saiib Beg, qui tons deux sont Ires-accessibles aux emotions extatiques (oc-w! -*JL^. <^a^U^iy> *), dirigeront tout leur esprit sur le neophyte. Us obeirent a cet ordre, tandis que je restais assis la nuit entiere, le visage tourne vers la Mecque, en concentrant en meme temps toutes mes facultes mentales sur mon propre coeur. Vers 1'aube , quelque pen de lumiere et de clarte se montra dans mon coeur, mais je ne pouvais distinguer ni couleur ni forme. Apres la priere du -matin je me renclis, avec les deux per-
sonnes que je viens de nommer, aupres dumaitre, qui me salua et leur demand a ce quils avaient fait de moi. 11s lui repondirent : Demandez-le a luimeme. S'etant alors adresse a moi, il rn'engagea a lui faire le recit-de mes impressions. Je lui dis que j'avais apercu une clarte dans mon cceur, sur quoi le Cheikh s'anima et me dit : Ton coeur renferme une infinite de couleurs, ,mais il est devenu si tenebreux, que les regards de ces deux crocodiles de 1'ocean infini (de la science mystique) n'ont pu lui rendre ni 1'eclat ni la transparence; le moment est venu ou moi-merne je montrerai comment on i'eclaircit. Sur ces paroles, il me fit asseoir en face de lui, tandis que mes sens etaient comme enivres, et il m'ordonna de reproduire dans mon interieur sa propre image; et, apres avoir bande mes yeux, il m'invita i concentrer toutes mes facultes mentales sur mon coeur. J'obeis, et en un instant, par la faveur divine .et 1'assistance spiriluelle du Gbeikh, mon coeur s'ouvrit. Je vis alors que, dans mon interieur, se trouvait quelque chose de semblable a une coupe renversee; cet objet ayant ete redresse, une sensation de felicite illimitee remplit mon etre. Je disais an maitre : Gette cellule ou je suis assis devant vous , j'en vois la reproduction fideie dans mon interieur, et cela me parait comme si un autre Tewekkul-Beg etait assis devant un autre Moll a- Shah. 11 repondit : G'est bien; la premiere apparition qui s'offre a ton regard , c'estl'image du maitre; tes compagnons (les autres novices) en ont ete era-
peches par d'autres pratiques mystiques ; mais , en ce qui me regarde, ce n'est pas la premiere fois que ce cas se presente a moi.
I1 m'ordonna ensuite de decouvrir mes yeux, ce que je fis, et je le vis alors par 1'organe materiel de la vision, assis devant moi; il me les fit ensuite bander de nouveau, et je I'apergus par ma vue spirituelle, assis de meme devant moi. Plein d'etonnement, je m'ecriai : maitre , si je regarde par mes organes materials ou par ma vue spirituelle, toujours c'est vous que je vois !
Sur ces entrefaites , je vis savancer vers moi une figure eblouissante, et, en ayant rendu compte au mailre , il m'engagea k demander son nom a celte apparition. Je lui adressai en mon esprit cette question., et la figure me repondit par la voix du cosur : Mon nom est Abd Alkadir Ghilany ! J'entendis cette reponse par mon ou'ie spirituelle (J:> (j$.$o). Le maitre me conseilla alors de prier le saint de m'accorder son assistance spirituelle et son secours. Ayant fait cette demande, 1'apparition me dit : u Je t'avais deja accorde mon assistance spirituelle, ce qui a fait que les noeuds de ton coeur se sont ouverts.
Penetr^ d'une profonde reconnaissance, je me fis tin devoir de reciter chaque nuit de vendredi le Goran tout entier (r^s*.) en 1'bonneur dece grand saint, et durant deux annees entieres je ne negligeai j a mais cette habitude.
Molla-Shah me dit ensuite : Le monde spirituel s'est montre a toi dans toute sa beau to-, reste done
assis, en t'eflagant completcment dans les merveilles de ce monde iuconnu ((j*$ ^ ^ &}) K->
Je me conformai strictement aux prescriptions de mon maitre, et de jour en jour le monde spirituel se devoiJa davantage devant moi; le jour suivant je vis les figures du Prophete et de ses principaux compagnons, et des legions d'anges et de saints passerent devant rna vue interne. Trois mois s'ecoulerent de cette maniere, apres quoi la sphere ou toute couleur s'eHace (^jSCkju^U) s'ouvrit devant moi, et alorstoutes les images disparureril. Durant tout ce temps, le maitre ne cessa de m'expliquer la doctrine de 1' union -a Dieu et de Tintuition mystique (ooyw 5 Js-^.y); mais cependant la realite absolue ((.j^Jij) ne voulut pas se montrer a moi. Ce ne fut qu'apres un an que la science de la realite absolue, par rapport a la conception de ma propre existence (*$* ty?-} e*=wLui y ) , m'arriva. Les vers suivants se revelerent en ce moment a- mori cceur, d'ou ils passerent sur mes ievres pour ainsi dire a mon insu :
nfv-
J'ignorais que ce cadavre (perissable) fiit autre cliose que de Teau et de i'argile;
Je ne connaissais les faeulles ni du coeur, ni de 1'ame, ni du corps;
Quel malheur que sans loi ce temps cle ma vie se soil 6coule ! Tu etais moi et je ne le savais pas.
Ayant soumis EI MoM-Shah cette inspiration poetique, celui-ci se rejouit de ce que fid^e de 1'union & Dieu s'etait enfin manifestee a mon coeur, et , s'adressant a ses intimes , il leur dit : Tewekkul- Beg a entendu de ma bouclie les paroles de la doctrine de I'union a Dieu, et il n'en trahira jamais le secret; sa vue interne s'est ouverte; la sphere des couleurs et des images s'est montree a lui, et ensuile la sphere ou toute couleur s'efface iui a etc revelee; qiticonque, apres avoir parcourti toutes
ces phases (c-Ailyi^jl^^liXjtj) de I'union a Dieu, a oblenu la realite absolue, ne se laisse plus egarer ni par ses propres doutes ni par ceux que les sceptiques peuvent suggerer. (Vers de Tewekkul) :
jtJ v^LLb
Voir 1'unite (absolue) n'est pas du clomaine de 1'ceil materiel ,
Si la vue inlerne ne lui en prete pas la force.
Lc Cheikh conserva ces vers dans sa memoire, qui etait cl'une force pen commune.
Ainsi qu'il a ete dit plus haut, Itikacl-K.han se rendit a la cour, et, ii y obtint le gouvernement de
la province de Dehly. Mon pere, qui se trouvait attache a sa suite, envoya une lettre suppliante a Molla-Shah pour obtenir de lui mon renvoi. Ge dernier me dit alors : L'union a Dieu t'est tornbee en partage; mon esprit est satisfait, et le cours des temps n'y c'hangera rien. Va, mon ami, rends -toi a Dehly, ou tes parents t'attendent ayec la plus vive impatience; que tu sois present on non. rien ne changera mes sentiments.
G'est ainsi qu'apres avoir passe deux ans au service duGheikh, je le quittai pour rejoindre mes parents.
Ces extrails, que j'ai traduits sur le texte original, aus'si litteralement que le genie different des deux langues et la prolixite du slyle persan le permettent, nous montrent 1'auteur de la biographic de Molla-Shah rempli d'une confiance aveugle en son guide spirituel. La description minulieusc des pratiques mystiques qui precederent son initiation a la doctrine theosophique a un tel caractere de sincerite, qu'il serait difficile d'en mettre en doute la bonne foi. Nous savons d'ailleurs que la plupart de ces ordres religieux out recours a de pareils expedients pour provoquer une exaltation artificielle, et faire naitre ainsi les hallucinations religieuses dans lesquelles ces enthousiastes cherchent des inspirations divines.
' Pour demontrer quel accord existe a cet egard entre les differents ordres de derviches, je me crois autorise a inserer ici un extrait clu breviaire des
derviches nakchbendys. On y donne les regies d'apres lesquelles les litanies (j^>) communes de cette confrerie doivent etre recitees. Ges prieres consistent dans la repetition ininterrompue des mots : Il n'y a de dieu qu' Allah, et Mohammed est le prophete d' Allah , mots que ]e recitant accompagne d'un balancement regulier de la partie superieure du corps. La regie exige que I'officiant prononce ces mots tout d'une haleine, et qu'il repete la derniere moitie de la phrase aussi longtemps qu'une seule aspiration le lui permet. Si enfin (je tracluis litteralement ce passage) il fait line pause pour prendre haleine, il doit faire bien attention a ce qu'entre les deux respirations son cosur ne se laisse pas distraire, mais qu'au contraire son excitation mentale (Ju^f) se soutienne, afin que nulle interruption he se fasse sentir. Si (dans cet exercice) il parvient enfin a la vingt et unieme repetition , le fruit est obtenu, qui consiste dans la participation (de 1'o'fficiant) a 1'extase et a 1'emancipation des liens de la matiere (dbA^UuiJ^ JybjJ!) 1 .
On le voit, ce sont toujours des procedes analogues auxquels on a recours. Tewekkul nous informe que la methode suivie par MoM-Shah dans ces exercices mystiques etait la methods 'usitee par 1'ordre des derviches kadirys , auquel il etait affilie.
1 J'extrais ce passage d'un manuscrit arabe de ma collection inlitul^iol^ 1 ^! ijJjb (J,\ i^jLJ] (J c iU^.2f[ U: . Ce livre contient les regies h observer clans la recitation des litanies des derviches nakchbendys.
L'explica'tion qu en donne Tewekkul est Ires-obscure. 0n comprime, dit-il, toule racine des sens exterieurs avec les deux mains (serrees), en retenant en meme temps 1'haleine, et on persiste dans cet etat jusqu'ti ce que la racine des sens internes commence
a s'ouvrir (laXa*. t&**t ow*:> jJo ^y^llo *\JM*
$jj&> JtouSo (.ydU (jM^k. jj u <Xi:>j^8- *i)*Xw Si>Nj
Ce passage, dont je ne voudrais pas eritreprendre 1'explication , prouve quil s'agit toujours des m ernes procedes ascetiques que nous avons rencontres ailleurs. Retenir son haleine aussi longtemps que possible parait avoir passe pour un moyen sur dont on se servait, dans le but d'^cbapper aux liens de la matiere et de se rapprocber du monde spirituel. TeAvekkul quitta son maitre en io/i3 de 1'begire (i 633-1 63A de J. C.), et nous le perdons de vue pendant une dizaine d'annees ; car en io53 (i6/i3- 16/1/1 de J. G.) seulement, il retourne de nouveau a Cachemyr. 11 avail ete au service du prince Sboudja' au Bengale ; mais il quitta cet emploi et se voua encore une fois a son ancien guide spirituel, Molia- Shah, qui le recut les bras ouverts. Tewekkul lui presenta, a cette occasion, un poeme qu'il avait compose pendant le voyage, et dont nous ne reproduisons ici que 1'avant- dernier hemistiche, par lequel il exprime son attachement inalterable au maitre.
Tewekkul est le chien de garde de ta cour, couche sur Ion diemin.
. Pendant qu'il passait ses jours en compagnie cle Molla-Shah, celtii-ci 1'engagea a collationner nne copie manuscrite cle ses oenvres completes, que Molla Mohammed Amyn avait ecrite de sa main.
II accepta avec plaisir ce^ travail , et pendant un an il collationna tons les ghazels, les mesnewys et les lettres du Cheikh, formant ensemble plus de cinquante mille vers. Ge qu'il y avait de caracteristique dans ces Merits, d'apres Tewekkul, c'est qu'ils lie contenaient que la doctrine de 1'union a Dieu, toute pure et sans aucun melange, tandis que, ordinairement, les theosophes (cj;Lff) et les partisans de la doctrine mystique se plaisent a meler aux considerations theosophiques des contes et des paraboles.
Lorsque Tewekkul ent termine cette tache laborieuse, Molla-Shah lui dit un jour : Ton metier, mon cher Tewekkul, est celui des armes; je te donnerai done des lettres d'introduction aupres du prince (Dara-Shikoh); prends-les et va tenter ta fortune. Tewekkul pria le Cheikh de lui permettre de rester encore quelque temps aupres de lui. Ce dernier ecrivit alors la lettre suivante a la princesse Fatimabf, fille favorite de 1'empereur Shahdjihan : A Tewekkul est un de mes anciens amis; il a ete eleve par moi, et j'ai autant d'estime pour lui que pour Mohammed Halym. II se trouve actuellement aupres de moi, pendant que sa mere deineure a Dehly. II me semble done liecessaire que celle-ci soit informee du sejour actuel de son fils.
J. As. ExtraU'n'S. (1869.) 2
La princesse s'empressa de.se conform er au dsir du Cheikh : elie fit appeler la mere de Te"wekkul a son palais a Akbarabad, et lui assigna une pension d'une roupie par jour.
Tewekkul passa encorQ nn an environ chez son precepteur spirituel, apres quoi, muni d'une lettre de recommandation du Cheikh , il se rendit en .. i o5/i (i 6/i/i de J. C.) aupres du prince Dara-Shikoh, fils de 1'empereur, qui lui donna le grade de chef de compagnie ( t ^X-ojj>).
Plus tard Tewekkul, qui avait su gagner les bonnes graces du prince, revit plusieurs fois son maitre cheri; le prince- 1'envoya chez Molla-Shah a differentes reprises. S'etant marie en io5y (16/17 de J.C.) a Lahore, ou le "Cheikh se trouvait alors , ce dernier assista aux fia^ailles de son disciple et lui fit cadeau, a cette occasion, de son propre chale.
Lorsque 1'empereur Aurengzeb arriva au pouvoir, en 1069 (1658-1669 de J. C.), Tewekkul obtint une place au service du gouvernement a Kankarah. En 1071 (1660-1661 de J.C.) il vit son maitre pour la derniere fois, car 1'annee suivante mit fin aux jours du grand theosophe. Ici finit tout ce que nous savons de la vie du biographe de Molla-Shah.
II est a remarquer que Tewekkul, quoique affilie a la confrerie religieuse dont Molla-Shah etait le chef spirituel, n'en fnt pas moins libre de poursuivre la carriere a laqnelle 1'appelaient et sa nais-
sanoe et ses dispositions. L'Orient a toujours etc sous ce rapport plus liberal que 1'Europe; celui qui entrait dans un ordre religieux n'etait pas retenu, comme dans les ordres monastiques de l'0ccidem% par des vceux irrevocables; il n'etait pas condamne au celibat ni tenu & line obeissance illimitee envers le general de 1'ordre. Au contraire , le jeune homme qui s'etait fait afBlier a un ordre de derviches eiait libre h tout moment d'en sortir, de choisir sa carriere avec une entiere independence, et de se marier.
Je pense que cette liberte complete a contribue, plus que toute autre cause, a assurer a ces associations religieuses 1'influence immense dont elles jouissent encore, tandis que 1'efFet contraire a etc produit, pour les ordres monacaux de 1'Europe, par les causes contraires. II est incontestable qne les idees mystiques n'auraient jamais pu se repaiidre si rapidement si, pour etre admis dans les ordres religieux, il avait fallu s'imposer des chaines aussi lourdes et pour toute la vie. Le nombre des derviches ne serait jamais devenu aussi grand qu'il Test encore de nos jours en Orient, si la liberte individuelle avait ete sacrifice au merne degre que dans les ordres religieux des pays cbretiens.
Tewekkul nous montre . par un curieux exempie , comment le membre d'un ordre de derviches rentre plus tard dans la vie active, sans perdre toutefois^ cette lournure d'esprit particuliere , cette predilection pour le mysiicisme dont il s'est imbu durant
Jes rudes epreuves d'un noviciat plein de macerations et de priyations volontaires. II est etonnan.t de voir quel attachement sincere , quel devouement enthousiaste il conserve pour son maitre, meme apres de longues annees de separation, et sans qu'un contact continuel avec les affaires du monde afiaiblisse ces sentiments.
Entoutcas, onpourra en conclureque ce Molla- Shah a du etre tin homme tres-remarquable, un esprit tres-original pour avoir pu inspirer des affections aussi viyaces, des attachements aussi durables. Ce que nous apprenons du recit de Tewekkul sur sa vie nous montre, du reste, que ce meme charme qui gagna a Molla-Shah ]e cceur de celui-ci, s'exerca sans distinction et avec la meme efficacite sur un grand nombre de personnes. Le prince Dara-Shikoh, ainsi que la princesse Fatimah, tous deux membres de la famille regnante, lui vouerent une veneration sans bornes, et la princesse fit construire sur sa tombe, a Lahore, une chapelle entouree d'un parterre de fleurs. Des centaines d'individus, de toute condition , lui resterent attaches jusqu'a la mort.
L'esquisse biographique qu'on va lire en fournira de nombreux exemples.
Molla-Shah naquit en 992 de 1'hegire (i58/i de ,1. C.) au village d'Erkesa, du district de Roustak, dans le pays de Badakhshan , contree montagnetise et pen accessible, situee an nord de cette chaine
de montagnes qu'on appelle le Gaucase indiea L . Sa famille^ qui etait d'origine mongole, parait avoir jouid'une certaine consideration, et son grand-pere avait e'te juge de village. ATage de vingt et un ans le jeune homme quilta ses parents et son pays natal, et so rendit i Balkh, ou alors toute la jcunesse de 1'Asie centrale venait s'instruire dansles sciences et les lettres orientales. II y suivit des cours, et fit en pen de temps de grands progres, notamni ent dans la langue arabe. II quitta Balkh apres quelque temps, et, se dirigeant vers le sud, s'arreta a Cachemyr, ou il continua ses etudes savantes; mais un'desir invincible qui 1'entrainait vers la verite absolue (c'est-a-dire Dieu) lui ayant fait sentir la necessite de chercher un guide spirituel accompli, il resolut d'aller a Lahore ou vivait alors le Cheikh Miyanmyr, celebre theosophe.
L'accueil qu'ily trouva ne fut pas favorable; Miyanmyr le repoussa d'abord, mais se laissa vaincre enfin par la perseverance du jeune homme et lui enseigna les exertices mystiques (j^) d'apres la regie des derviches kadirys. Ces exercices exigent qtie Ton comprime avec les deux mains (serrees) toute racine des sens exterieurs en retenantson haleine, et qu'on persiste dans cet etat jusqu'a ce que la racine des sens internes commence a s'ouvrir.
1 On trouve une courte notice sur Molla-Shali dans 1 ouvrage cle M. A. Sprenger, A catalogue of the libraries of the Klncf o[0udh> Calcutta, i85/i , I, p. 128. Nous y apprenons que le cheikh Miyanmyr, lo guide spirituel cle Molla-Shah , etait originate d'Egypte,
Molla-Shah continue pendant vingt-quatre heures ces penibles exercices. Le lendemain il v,a, telle est la legende, aux bords du lac de Lahore, pour y -laver un morqeau de Huge. Tout a coup une figure se trouve 6 son cote" , qui lui dit : Que la paix soit avec toi, qui recherches la verile (c'est-a-dire Dieu) I Mais il est tell ement absorbe par ses meditations, qu'il n'entend rien. Alors 1'apparilion dit a haute voix : Molla-Shah, tu ne me rends pas le salut; sache que je suis le prophete Khizr; Dieu m'a fait le chef des saints, et tout saint homme qui des tenebres a ete conduit sur le sentier du salut, je le visite et je lui demande (s'il a un souhait a formuler). Le Tout-Puissant t'a elu et t'a admis au nombre de ses intinies; je suis venu aupres de toi pour te demander si tu desires une grace ou un service quelconque. Mais Molla-Shah re'ste silencieux et ne daigne pas meme iui jeter un regard. Alors i'apparitiori s eerie : Pourquoi ne me regardes-tu pas et pour quel motif ne me demancles-tu rien? car c'est avec cette mission que je suis venu aupres de toi, Molla-Shah lui repond gravement : <i Je possede u n protecteur et un guide infaillible qui m'accorde tons mes souhaits; va et ne me trouble pas (dans mes meditations).
Le propbete alors loua i'esprit d'abstinence du jeune theosophe, et disparut.
Miyanmyr, ayant ete in form 6 de cette vision, fit venir Molla-Shah, et lui ordonna de rester pendant quelques nuits assis devant lui, sans jamais fermer
les-yeux. li suivit cet ordre d'une maniere si scrupuleuse, qu'il ne ferma pas une seule fois ses paupieres. Du reste, deja du moment ou, pour la premiere fois, I'amour de Dieu s'empara de son elre, il avaitrenonce au sommeii, Une nuit il etait assis, comme a I 1 ordinaire, dans une profonde meditation, lorsque, par une grace divine toute speciale, <tla porte (des intuitions) s'ouvrit devant lui, et la racine des sens internes commenga a eclore. II aperut en ce moment le monde spirituel et les prophetes ainsi que les saints, et conversa avec eux par 1'organe de sa langue spirituelle. De jour en jour ces illuminations divines devirirent plus intenses, et il en informa fidelement son guide spirituel dont Telonnement n'eut plus de bornes.
Les chaleurs accablantes de Lahore ne convenaient pas au temperament de Molla-Sbah, ce qui le decida a quitter cette ville et a s'etablir a Cachemyr. II y vivait, observant minutieusement le serment qu'il avait prete entre les mains de son precepteur spirituel, et pratiquant des macerations incessantes : la nuit il restait assis , le visage tourne vers la Mecqne , mais pendant le jouril parcourait lesboisetleslieuxsolitaires,commela regie del'ordre de Miyanmyr 1'ordonnait. Sonbabitation etait une cellule etroite, et quoique plusieurs de ses amis lui eussent demande la permission de lui en construire une meilleure, il ne la donna pas. II evitait de faire de nouvelles connaissances et se derobait memo a ses amis intimes.
Au commencement de 1'hiver, qui est Ires -rude a Gacbemyr, il quitta cetle ville et se rendit H Lahore , ou il passa six mois; apres quoi il retourna de nouveau a Cacbemyr. II avail Thabitude de se mettre en route apres la priere de vendredi, et il arrivait alors ordinairement an terme de son voyage pour la priere de vendredi de la scmaine suivante. IJ voyageait aussi rapidement, pour ne pas manquer a line seule priere. La distance en tre Lahore et Ca~ chemyr est de quatorze jours de marche; mais il parcourait ce chemin en moins de huit jours, seul et 6 pied.
II mena cette vie pendant plusieurs annees, jusqu'a ce qu'il cut parcouru tons IPS degres de Tascelisme(Ji*); mais son maitre spiritual, ne voulant pas Je conduire au but supreme de la science mystique, qu'on designe paries mots union a Dieu ou connaissance de soi-meme>),,Miyanmyr ne lui en paiia que par enigmes; ainsi il lui dit : Ne cesse pas d'etndier toi-merne et ton propre coeur, carton but supreme, aussi bien que celui que tu adores, est en toi-meme.
En I'an io38 de 1'begire ( 1626-1628 de J. G.) il retourna commed'ordinairedeLabore a Cachemyr, etil s'adonna sans relacbe a ses mortifications .,lorsqu'un jour, par favour speciale de la Divinite, et sans assistance d'aucun precepteur spirituel , 1'image desireen se revela a lui. Par cotle expression on entend, en langage mystique, 1'union t\ Dieu et la conception de 1'etre absolu (^JJa^ oii owaJjiA), ex-
pression qui esl equivalente de connaissance de soi-meme > (cy*. ows^U*).
Au moment ou, ainsi qu'on vient dele lire, Molla-Shah atteignit le but supreme de ses aspirations mystiques, il etait dans sa quarante-septieme annee. II s'etait adonn aux etudes mystiques depuis vingt-sept ans.
Lors de son voyage suivant a Lahore, il informa son ancien guide spirituel qu'il avait atteint Tunion avec Dieu, et celui-ci lui donna le conseil de ne pas divulguer ce fait, et de ne pas cesserses exercices ascetiques.
A Cachemyr, Molla-Shah avait re"uni autour de lui an petit cercle d'amis qui lui etaient entierement devoues. Parmi ceux-ci il convient de nommer au premier rang Akhond Mohammed Sa'yd, bomme remarquable par son abnegation de poi-meme. II A 7 ivait avec sa famille dans la pauvrete, et Molla- Shah recevait ordinairement sa nourrilure de cette famille, a laquelle il etait si attache, qu'il appelait Ja femme de Mohammed Sa'yd ma so3ur et ses enfants mes enfants . Leur maison etait contigue a 1'habilation du Cheikh, de sorte que ce n'etait, en realite, qu'un seul menage. Deux autres de ses amis etaient .Mohammed Sclym et Mohammed Halym , freres consanguins de la femme d' Akhond Mohammed Sa'yd. Parmi les amis du Cheikh on doit nommer encore Ferhad Beg, receveur des impols de Cachemyr, surnomme Natchaou , et enfin Salih Beg.
Les cmolions que cansait au Cheikh 1'etat de
I'lmion a Dieu auquel il etait arrive, ne 1'empe-chaient pas de faire lout son possible pour ne pas offenser la loi rejigieuse, et ii avait 1'habiturle de dire a ses amis : Quiconque ne respecte pas les preceptes delaloireligieuse ne compte pas parmi les notres.
Moila-Shah avait toujours fui les hommes; mais dans sa nouvelle disposition d' esprit, il s'en isola completement au point qu'il fit former .la porte de son habitation et qu'il n'etait plus visible meme pour ses intimes qua une heure fixe. Un petit cercle d'amis devpues Tentoura alors, au milieu duquel il laissa tomber sa reserve habituelle. Dans ces reunions, il ne philosophait pas seulement dans le gout de Halladj , de Cheikh Bayezyd (Bistamy) et de Djoneid , mais il parlait souventde la doctrine de 1'union a Dieu d'une maniere plus large encore qu'euxmemes 1 .
La puissance spirittielle du Cheikh etait devenue si grande que tout novice qu il faisait asseoir en face de lui en lui ordonnant de concentrer toutes ses facultes menlales sur son propre cceur, devenait aussitot clairvoyant au point que ses sens internes s'ouvraient et que le monde spirituel lui apparaissait dans tout son eclat; il voyait alors les prophetes et les saints et conversait avec eux parses sens internes Molla-Shah faisait arriver ses novices a ce haut degre de perfection spirituelle sans de longs exercices asce-
1 Voyez sur Halladj mon ouvrage : Gescliichle der herrschenden Ideen des Mam, Leipzig, 1868, p. 70 et suivantes. Consvdtez aussi ThoJuck, Bluthensammlung , p. 3io et suiv.
tiques prealables. G'est en faisant allusion a ce pouvoir spirituel que Molla-Shah dit :
:> AwiS*
Quiconque desire labourer le champ de son coeur, Qu'il consul tecelui qui sail semer dans les cceurs; Moi je suis le laboureur qui r^pandlasemence spirituelle , Et la semence de mon coaur porte le fruit dtvin.
II s'exprimait parfois en termes tres-hardis sur la maniere dont il concevait Dieu et ses rapports avec I'humanite. Ainsi , il dit : Depuis que je suis parvenu
a comprendre la realite absolue ((jJuJ! t3^-)i et que je sais de la maniere la plus positive qu'en verite rien n'existe hormis Lui seul (Dieu}, 1'existence n'a plus a mes yeux d'autre signification que la nonexistence. )>
Dans un de ses poeraes, on lit les vers suivants :
Le sage qui se connait soi-meme est devenu Dieu, sachele , 6 mon ami.
Dans une autre poesie qui amena un refroidissement passager dans ses rapports avec son ancien prccepteur spirituel Miyanmyr, il dit :
Mon cceur, par mille langues, me crie: Je suis Dieu !
Quel reprocbe d'beresie peut-on me faire, si ce mot vient sur mes levres?
Ceux qui avaient atteint 1'union a Dieu clisaient : Je suis 1'Etrc absolu !
Mais moi je ne dis que ce que j'ai entendu de la bouche de Miyanmyr.
En attendant, le nombre de ses adherents augmenta de jour en jour; des personnes de toutes Ics classes de la societe se firent ses novices; des femmes meme devinrent susceptibles d'intuitions mystiques par 1'effet de ses prieres et sans 1'avoir vn. Un certain Molla Meskyn se distingua par la purete de-son coeur et par sa foi inebranlable ; aussi le Gheikh le designa-t-il pour son vicaire et iui clit: Je n'ai plus la force materielle de passer de longues nuits avec les novices assis clevant moi pour leur moutrer le sentier de la science mystique; je te charge done de me remplacer dans ces fonctions; tu concentreras sur eux ton attention spirituelle, et si, par tes efforts, le noeucl de leur coeur s'ouvre, ce sera blen, sinon tu n'auras qu'a m'en avertir pour qi.ie je leur donne mes soins.
Gependant le nombre toujours croissant de ceux qui desiraient 1'approcher commencait a I'incommoder, et il n'ouvrit plus sa porte qua ses amis intimes, etsouvent il dit: Je ne suis pus mi cheikli de derviches qui accepte des novices et batit des couvents :
Ni la 'mosquee ni 3e couvent de derviches ne m'attirent, Mais bien la purele du desert et la Iiberl6 des champs.
En lolik de 1'hegire (i 634-35), un certain Myr Baky; descendant du Prophete, se mit b. suivre les legons de Molla-Shah, et eut, en pen de temps, des acces extatiques; il precha alors la doctrine de 1'union a Dieu sans aucune reticence. En meme temps, il crut pouvoir s'affranchir des preceptes de la loi religieuse. Les vers suivants sont de sa composition :
^K> ji 5*&-
Pourquoi rna main devrait-elle lacher cetle coupe elincelante de mon ame ?
J realise deja aujourdliui les aspiralions du lendemain.
Ces vers transcrits en prose auraient, si je les interprete correctement, la signification suivante : o Pourquoi devrais-je, en macerations et en exercices asceliques, passer .tristem en t ma vie.? je prefere anticiper deja ici-bas les delices qu'on me fait esperer dans la vie future.
C'est 1'epicureisme dans touto sa erudite , tel qu'on le renpontre dans quelques-unes des odes de Hafiz et dans les quatrains d'Omar Khayyam.
Molla-Shah, informe de ces exces de Myr Baky, le fit chasser de la ville.
A cette meme epoque , les discours de Molla-Sbah sur i'union & Dieu et ses doctrines nouvelles firent beaucoup de bruit, et un grand nombre d'hommes influents, qui tons appartenaient an parti conservateur (<>o^$j ouy^-y^Uo *^) , eleverent centre lui 1'accusation 'd'h6resie , sans connaitre ses veritables doctrines , et en invoquant uniquement contre 3ui quelques-unes de ses poesies : Molla-Shah , disaient-ils,
commence a imiter Halladj (c^s*. aJijjyojU Lct U 430^8); il fatit done absolument lui faire son proces et le condamner a mort. Ce projet ayant ete accept^ a I'linanimile, ils signerent un proces-verbal et y apposerent leurs sceaux; un grand nombre de fonctionnaires religieux se joignirent a eux; apres quoi, ils soumirent leur document a 1'empereur Schabdjihan en le priant de prononcer la peine capitale contre Molla-Sbah. L'empereur ordonnaquele firman contenant la condamnation a mort fut expedie a Zafer- Khan, gouverneur de Gachemyr. Le prince Dara- Shikoh n'avait pas assiste a cette audience , et ce ne fut que le soir, lorsqu'il rentra, qu'il apprit.ce qui s'etait passe. II se rendit immediatement aupres de sonpere, auquel il representa que Molla-Shah etait un eleve de Miyanmyr, bomme renomm^ pour sa piete, qu'il fallait, avant de vendre un jugemeht definilif, s'informer aupres de ce dernier de la conduite de son ancien disciple, et il finit par dire quen pareille matiere toute precipitation etait fu-
nesle, attendu que priver un homme de la vie n'est autre chose que demolir un edifice dont Dieu est
rarchitecte(owwajlj) yLJu -x^). L'empereur accueillit favorablement cette intercession et ordonna de surseoir a 1' execution.
Pendant que ceci-se passait dans la capitale, la nouvelle de la condamnation de Molla-Shah s'etait repandue, et elle elait arrivee a Cacnemyr; mais on n'y recut pas en meme- v temps avis du sursis obtenu par le prince. Les amis de Molla-Shah e"taient au desespoir et faisaient tous leurs efforts pour le persuader de prendre 3a fuite; mais ie maitre leur re"pondait : Je ne suis pas un imposteur pour que je cherche mon salut dans la fuite; je suis un homme qui parle-vrai; mo'urir ou vivre m'est entierement egal. Oh! que dans une seconde vie rnon sang rougisse encore une fois le poteau de supplice , je suis vivant et eternel, la mort spirituelle recule devant moi, car ma science a vaincu la mort (<XJB>
U S+t Ht U
(Vers deMolla-Sehah):
xsiUw iyMJl -0 (^jo OUMJO AJL.;
1 L'expression ^ilc c-jyo , que j'ai traduile par mort spirituelle, n'est pas assez claire. Je pense que 1'auteur a voulu parler de la rnort de I'ame par opposition a la mort mat^rielle commune a tous les fitres vivants. La premiere ne saurait alteindre le vrai th^osophe.
Ma science a vaincu la mort;
Aucune vieillesse ne saurait fletrirmon ame;
La sphere ou toute couleur s'efface etant devenue mon domaine,
L.es tenebres des nulls sont exterminees par 1'eclat de mes jours.
II ajouta encore: Autrefois j'avais I'habitude de fermer an verrou la porte de ma maison, afm de n'etre derange par person ne; mais a present je la laisserai grande ouverte, afin que quiconque voudra faire de moi un martyr puisse entrer librement.
S'il est permis de mettre en parallele cet.hurnbJe theosophe persan avecle grand moraliste d'Athenes, je voudrais rappeler ici la scene memorable decrite par Platon dans son Apologie de Socrate ou il nous montre le philosophe entoure de ses disciples inconsolables. II leur dit alors en souriant que , bien loin de considerer la mort comme un mal, il desirerait mourir deux fois an lieu d'une. La meme idee est exprimee par Molla-Sbah qui, dans tine conviction sublime, declare que la mort n'existe pas pour lui. En effet, vivre ou mourir nest pour Ini qtie cbanger de forme d' existence. Comme on le voit par plusieurs autres passages de ses ecrits, 1'homme n'est dans sa pensee qn'une emanation de 1'ame universelle de la divinite; cette derniere seule existe en realite. L'ame humaine ainsi consideree est imperissable et la mort n'a pas d' empire sur elle. C'est en ce sens que Mollah-Shah petit dire, en verite, qu'il a vaincu la mort par la science, comme dans I'Evan-
gile la meme idee est enoncee par rapport a la victoire finale du Christ sur tons ses ennemis l .
Molla-Shah attendait la mort avec un calme inebranlable, mais le sort en avait decide autrement. L'empereur Shahdjihan vint an bout de quelque temps a Lahore, et, accompagne 1 du prince Dara- Shikoh, il'fit une visite a Miyantnyr et 1'interrogea surle compte de Molla-Shah; Miyanmyr dita 1'emperenr que Molla-Shah etait sujet k des acces extatiques, et qu'alors il parlait quelquefois sans observer la reserve, necessaire sur la doctrine de 1'union a Dieu; mais, en meme temps, Miyanmyr pria instamment le souverain de ne rien entreprendre contre son ancien eleve , car, dit-il , ce saint homme est un feu devorant, et malheur a vous si jamais il s'irritait, il pourrait detruire le monde : empechez dans tons les cas les orthodoxes (y^LLiJ^i) de le poursuivre, autrement un desaslre pourrait en arriver.
Ces conseils firent une grande impression sur 1'esprit de Tempereur, qui remercia le prince Dara- Shikoh de 1'avoir empeche d'expedier la sentence de mort. II lui dit : Ges theologiens ont youlu me persuader de tuer un derviche extatique; je te rends honneur, 6 mon fils, de ce que tu ne m'as pas laisse cornmettre un tel acte d'injustice.
Quelque temps apres , remj)ereur vint a Cachemyr ou il passa six mois; -rials il ne vit pas Molla-Shah,
1 I Corinth. 16, 26.
" J. As. Extrait n 5. (1869.) 3
qui 6tait devenu si misanthrope qu 1 il ne se montrait que rarement dans la ville.
En i o 4 5 ( 1 6 3 5-3 6 ) , le cheikli Miyanmyr mourut . a Lahore , et dans la meme annee , un grand seigneur de la cour, nomine Nedjat-Khan, devint novice de Molla-Shah. Presque en meme temps, un fonctionnaire imperial , Mozaffer-Beg , se voua egalement a son service , et cet exemple fut imite parplusieurs de ses amis. Mais a peine avaient-ils ete inities a la doctrine mystique qu'ils crurent pouvoir se dispenser de 1'observation du jeune prescrit et des prieres obligatoires, pensant que les lois religieuses ne leur etaient plus applicables. Inform^ de ces irregularites , le maitre pria le gouverneur de les eloigner de la ville. . - .
Molla-Shah fit vers cette epoque le recueil de ses poesies. Les vers suivants en sont tires :
dL^. -5 LH?
Si par ralcbimie on change la poussiere en or, lu t'^merveilles.
Mais I'asc^lisme est une alchimie qui .transforme la poussiere en Dieu.
Si I'honame seprecipile dans 1'ocean de la divinite, qu'est-il alors ?
Quelle est la condition de la goutte lorsque des nuages du ciel elle lombe dans la mer ?
Sur les savants pedants, il fit le quatrain suivant:
que je plains ces savants peu pratiques , Qui ont oubli6 Dieu :
Us gardent dans leur memoire cent mille traditions, Tandis que leur coeur est vide de TidSe qui devrait y resider.
En 10/19 ^ e 1'h^gire (i63p-/io), 1'empereur vint une seconde fois a Gachemyr, et il s'installa dans le pare appele Zafer-abad, dans un pavilion d'ou Ton jouissait d'une vue ravissante sur le lac. A peine arrive, il fit prier Molla-Shah de venir le voir, et celui-ci .ne tarda pas a se presenter. L'empereur le recut avec une bienveillance marquee et causa longuement avec lui sur divers sujets relatifs a la science mystique.
Gette meme annee est memorable par un evenement qui, pour Molla-Shah et ses adherents, eut des suites importantes. Le prince Dara-Shikoh, celui qui, par son intervention aupres de 1'empereur son pere, avail sauvela vie Molla-Shah , s'elaittoujoiirs fait remarquer par un sentiment religieux tres-vif; souvent il passait des nuits entieres dans les prieres et la meditation.
Ce nYtait pas la premiere fois qu'il entendail parler des qualites extraordinaires de Molla-Shahj mais jamais il n'avait trouve i'occasion de le voir. , Le Cheikh fuyait ]a foule et tenait continuellement sa porte fermee a tout le monde. Peu & peu , une irresistible curiosite s'ernpara du prince; il voulut voir le saint homme dont on parlait -avec tant d'adrniration, et une nuit, accompagne d'un seul domestique nomme Modjahid, il q'uitta son palais, opres la premiere garde, et se dirigea vers 1'habitation de Molla-Shah. Celui-ci avait dans sa cour un platane seculaire , et au pied de cet arbre il s'^tait fait uiie place ou il avait 1'habitude de rester assis durant la nuit, perdu dans ses meditations. Arriv6 devant la maison, le prince ordonna a son domestique de 1'attendre aupres de la porle'.et enlra seul dans la cour. Ayant apercu le Cheikh assis au pied de i'arbre, il s'arreta et resta debout plein de respect, attendant que le maitre lui adressat la parole. Celui-ci savait fort bien quel etait le nouveau venu et il savait aussi qu'il deviendrait sous peu un de ses novices, mais il feignit de ne pas le voir; un temps assez long se passa ainsi, lorsque enfin le maitre adressa la parole au prince, lui disant: Qui es-tu?
Le prince, garda le silence. Molla-Shah lui dit alors : wPourquoi ne reponds-tu pas, parle done et dis quel est ton nom.
Le prince lui repondit plein d.e confusion : Je me iiomme Dara-Shikoh .
o Et qui est ton pere?
L'empefreur Shahdjihan.
wPourquoi es-tu venu me voir?
Parce que je me sens entraine vers Dieu et que je chercbe un guide spiritual.
Sur ces mots , Molla-Shab , plein d'aigreur, s'ecria : Que m'importent les empereurs et les princes! sache que je suis un homme voue a 1'ascetisme ; cette beure' de la nuit est-elle le moment de venir chez moi pour me molester ? Sors d'ici et ne te montre pas une seconde fois en ces lieux. ,
Blesse" de cet accueil , le prince se retira et rentra dans son palais oil il passa toute la nuit en versant deslarmes abondantes. Mais, malgre toutle desappointement qu'il eprouvait, il se sentit la nuit' suivante entraine de nouveau vers la demeure du saint, qui cette fois ne daigna pas meme lui adresser la parole. Modjahid, le domestique qui accompagnait le prince v se mit en colere et dit a. son maitre : Quels sont clone les miracles que ce derviche rebarbatif vous a fait voir pour que chaque nuit vous veniez vous exposer h des traitements aussi indignes ? Les derviches ordinaires sont des gens debonnaires; ils ne sont pas maussades et bourrus comme ce vieillard-ei. Pour moi, je ne fais pas grand cas de cet ascetisme et je ne m'inquiete que d'une chose, c'est que vous en soyez venu a y ajouter foi. Le domestique tenait de pareils propos a son maitre pour 1'indisposer contre le saint , mais le prince lui dit: Si Molla-Sbah &ait un imposteur, bien loin de me (raiter ainsi qu'il vienl de le faire, il aurait au con-
Iraire prie Dieu qu'il me conduisit vers lui. Cette independance d 1 esprit, cet air irrite demontrent jus-, tement qu'il est en verite un horn me extraordinaire.
Gette meme nuit , apres que Modjahid fut retourne chez lui, la fievre le prit et 1'emporta en quelques heures. Dara-Shikoh , informe de cet evenement terrible, en fat profondement emu; il se fit des reprocbes amers de n' avoir pas puni-de suite les discours insolents de son seryiteur, et il considera la.mort de Modjabid comme une punition divine dont il se croyait menace luiTmeme. H fit appeler immediatement le Kady Afzal, un de ses amis les plus devoues, etlui communiqua ses inquietudes. Gelui-ci etait en relation d'amitie avec Akbond Molla Mobammed Sa'yd, et, par 1'entremise de ce dernier, le Gheikh accovda enfm au prince la permission de venir le voir.
Dara-Shikoh ne pouvait faire sa visite durant le jour, dans la crainte d'exciter la curiosite du public ct en consideration de ses rapports continuels avec rempereur ; mais aussitot qu'il fit nuit, il se presenta devant le Cheikh, qu'il trouva cette fois assis dans sa cellule. Avant de franchir la porte, le prince temoigna au saint homme son profond respect, et ce dernier 1'engagea a entrer et lui permit de s'asseoir.
II n'y avait qu'une seule lampe qui eclairat la cellule, et la mechc en etait deja presque consumee par la flamme; mais, dans son desir de bien voir les traits venerablesdu maitre, le prince, de son pro.pre doigt, prit la meche et la redressa.
Getle simple action lui gagna I 1 affection du Cheikh . Au bout dequelques jours, il 1'invita a se bander les yeux, puis il concentra sur lui son attention spirituelle, de telle sorte que le monde invisible -se devoila au regard interieur du prince, tandis que'de doux transports remplissaient son C03UT.
Le prince a raconte ces faits dans un livre compose par lui et intitule : Sakynat alaouliya, dont Tewekkul n'a pu se procurer une copie.
Deux amis intimes du prince, Mohammed- Khan etKady Afzal, furent egalement inities par le maitre h la science mystique.
La princesse Fatimah etait la soeur de Dara-Shikoh , et ils etaient unis par un attachement si vif qu'il n'y avaitpas de secret entre eux. Souvent deja ils s'etaient entretenus de Dieu et du desir qu'ils ressentaient tous deux d'arriver a s'unir a lui, et maintes fois ils s'etaient dit combien un maitre spiiituel accompli leur serait utile.
Aussitot quele prince fut devenu novice de Molla- Sbah ct que son cceur se fut ouvert a 1'intuition du monde spirituel, il se bata d'en informer sa soaur, et celte nouvelle fit une telle impression sur 1'esprit de la princesse qu'elle ecrivit au maitre plusieurs lettres pleines d'une abnegation complete et d'une devotion sincere. II les hit toutes , mais les laissa sans reponse durant plus d'un mois, jusqu'a ce qiui eut acquis la conviction que Fatimah etait animee d'une volonte inebranlable. II se decida enfin a lui accorder toute sa sympathic, repondit aux lettres qu'elle lui
avait.adressees etlui donna la consecration quoiqu'il ne i'eut pas vue une seule fois. La princesse raconta son initiation dans un ecrit intitule Risaleh-i-sahibiyeh. Tewekkulnous en clonne des extraits dont je reproduis ici le passage suivant:
Par 1'enlremise de mon frerc , le prince Dara- Sbikoh, j'avais offer! (au saint) ma foi sincere, etje 1'avais prie de vouloir bien etre mon guide spirituel. II rn'avait aussi aeeorde 1'initiation suivant ia regie sublime de sa confrerie ; mais malgre tout cela , lorsque je vis pour la premiere fois la figure venerable du maitre, du cabinet ou j'etais cachee, pendant qu'il faisait sa visite a l'empere-uT mon pere , lors de son sejour k Cachemyr, et lorsque j'entendis tomber de sa bouche les perles de sa sagesse, ma foi en lui devint mille fois plus vive qu'elle nel'avait 6te auparavant , et 1'extase divine sempara de tout mon etre. Le lendemain , mon frere , avec la permission du maitre , m'initia aux exercices mystiques qui consistent dans la recitation de la litanie des derviches kadirys, et de celle de 1'ordre de Molla-Shah. Pour accomplir cette tacbe pieuse, je me rendis a la chapella de mon palais, et 1^ je restai assise jusqu'a minuit, apres quoi je fis la priere de nuit et je retournai dans mes apgartements. Je m'assis alors dans un coin, le visage tourne vers la Mecque, etje concentrai tout mon esprit sur 1'image du maitre, en me representant en memo temps dans mon imagination la description personnelle de notre tres-saint Prophcte. Occupee de cette contemplation, j'arrivai h
un etat de 1'amc ou je ne dormais ni ne veillais, et alors je vis la sainte compagnie du Propliete et de ses premiers adherents avec les autres saints. Le Propliete et ses quatre amis (Abou Bekr, Omar, Osman et.Aly ) etaient assis ensemble , et un certain nombre des principaux compagnons de Mohammed I'entouraient; j'apei^us aussi Molla-Shah, il etait assis pres du Prophete, sur le pied duqnel reposait sa tele, tandis que cehii-ci lui disait : 6 Molla-Shah, pour quel motif as-tu eclaire cette Timouride?
Lorsque j'eus repris mes sens, mon coeur, sous 1'impression de cette insigne faveur divine , s'epanouit comme un parterre de roses, et jeme prosternai, pleine d'une gratitude sans bornes, devant le trone de 1'Etre absolu. Remplie d'un bonheur indicible, je ne savais que faire pour cxprimer toute la joiede mon coeur. Je vouai au maitre une aveugle obeissance et je le choisis une fois pour toutes pour mon guide spirituel en me disant : 0h! quel insigne bonheur, quelle felicite inouie m'a ete donnee, a moi, femme faible el indigne! j'en rends grace et des louanges sans fin au Tout-Puissant, & ce Dieu incomprehensible , qui , lorsque ma vie semblait devoir s'ecouler inutilement, me permit de me vouer a sa recherche et rn'accorda ensuite d'atteindre le but desire de 1'union ^ lui/ en m'abreuvant ainsi a Toc^an de la verite (eternelle) et a la fontaine de la science mystique.
Je nourris 1'espoir que Dieu me permettra de marcher d'un pas ferme el avec un courage ine'bran-
lable sur ce sen tier comparable au Sirdt , et que mon ame goutera toujonrs le bonbeur supreme de pouvoir penser a Lui. Que Dieu soil loue ! qui, par i'attention toute parliculicre du saint maitre , m'accorda a moi, pauvre femme, le don de concevoir 1'Etre absolu de la maniere la plus complete, ainsi que je 1'avais toujours ardemmerit desire. Quiconque ne possede pas la connaissance de 1'Etre absolu n'est pas homme; il.appartient a ceux dont il est dit (dans le Goran) : cells sont comrne ies animaux et plus ignorants encore 1 . ; .
((Touthomnie qui, a obtenu cette felicite supreme devient par ce fait meme le plus accompli et le plus noble des etres, et son existence (individuelle) se perd dans 1'existence absolue (&)&* ^*^) ; il devient (comme) une goutte dans 1'ocean , un atome dans le
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soleil, une particule en face de la totalite (j *va-). Arrive' a cet etat, il est au-dessus de la mort, de la punition future, du paradis et -de i'eiifer; qu'il soit homme ou femme, il est toujours i'etre humain le plus parfait. C'est une faveur de Dieu, qu'il dispense a qui bon lui semble 2 .
Le poete Attar a dit de Rabiah 3 ;
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1 Goran, sur. vn, vers. -178.
2 Goran, sur. v, vers. 67.
3 Voyez, sur Rabiah, Geschichte der herrsclienden Ideen des Islam, p. 64. '
Non, ce n'est pas une femme, mais bien un horame, Absorb^e comrne elle Test par 1'amour de Dieu.
La princesse persevera avec ardeur dans ces etudes mystiques et reut continuellement par correspon dance les instructions de son guide spirituel. Elle atteignit une telle perfection qu'elle arriva a la pure union a Dieu et a la connaissance intuitive (^^A t^iyw>). Bien que le maitre fut plein d'affection pour tous ses eleves et (ju'illes aimat cent fois plus .que leurs propres parents, il eut cependant un .attachement particulier pour la princesse. II avait 1'habitude de dire en parlant d'elle: uElle a obtenu un developpement si extraordinaire de connaissance mystique qu'elle serait digne d'etre rnon vicaire.
En io54 de 1'hegire (i 644-45 ), rempereur sejourna de nouveau pendant quelque temps A Cachemyr; il eut alors une nouvelle entrevue avec Molla-Shiali, auquel il fit un accueil tres-gracieux, et chaque fois qu'il se rendit ensuite a Gachemyr, il le fit venir aupres de lui.
Avec le prince Dara-Shikoh et la princesse Falimah, le maitre elait en rapports ininterrompus , et le premier se servait ordinairement de Tewekkul-Beg en qualite de messager. En un mot, la renommec du saint homme augmenta de jour en jour.
Qu'il me soit permis d'en citer encore un exemple curieux. Un certain Mesyh-Ezzeman vivait a Lahore, ou il jouissait d'une grande consideration a cause de ses savantes etudes, et notamment de sa connais-
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sance deslangues arabe et persane. Un jour, les ouvrages de Molla-Snah tomberent par basard entre ses mains, et illes kit. Gette lecture lui fit unegrande impression, et il n'aurait pas hesite a suivre sa premiere impulsion et a se joindre au nombre des eleves du maitre s'il n'avait pas ete retenu par la consideration qua son age (il avait ators soixante etdix ans) une telle demarche serait peu convenable. Gependant/il ne cessa d'y penser, et en lisant les poesies de Molla-Shab , il se persuada de plus en plus qu'en realite c'etait la le veritable maitre spirituel i\ la direction duquel il fallait s'abandonner pour acquerir la science mystique. Tout a coup, 1'idee lui vient de consulter sur la decision a prendre le volume contenant les poesies de Molla-Shah ; il ]e prend , et 1'ayant ouvert au hasard , les premiers vers sur lesquels tombe son regard sont les suivants :
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