‹ Mollâ-Shah et le spiritualisme oriental [microform]Chapitre 2 sur 2 · JO 'U · texte numérisé non relu

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Un passage de ce morceau demande une explication. Les der-

Ne clis pas que mon temps est passe, .

Et que j'ai pris ma demeure dans la maison de la vieille?se ,

Ne dis pas que je suis pelit el faible,

Ne dis pas que je suis ivreet etourdi, . Toujours encore le temps est favorable et embelli par le bien-aime;

Car moi je suis 1'agriculteur (saclie-le), si tu cherches du pain;

Si un indigent franchit le seuil de ma porte,

II trouve pleins de pain mon champ et mon aire.

Ces vers le deciderent : il partit sur-le -champ pour Cachemyr et se presenta a Molla-Shah, qui d'abord ne voulut pas Tadmettre au nombre de ses disciples etle soumita des epreuvesreiterees. Apres s'etre convaincu de sa ferme resolution , le Gbeikh lui ditun jour: Tu es cbyite, tandis que moije suis sonnite , comment veux-tu qiie nous clevenions amis ?

Mesyh-Ezzeman repondit aussitot : Mon amour et mon sincere devouernent pour toi, qui m'ont conduit jusqu'ici , sont si puissants sur moi que les expressions toi et moi ont cesse d'exister pour moi; j'accepte done aussi la croyance sonnite.

Nous approcbons maintenant du ter.me de la vie de Molla-Shab, et, craignant d 1 avoir deja donne trop de details, nous nous dispensons de reproduire la suite de la relation circonstanciee que son bio-grapbe nous a leguee. Nous resumons done seule-

niers mots du cinquifeme vers sont corrompus; dans le manuscrit, on lit (jl^ \\ c-JV^; la rime demande (jLa. , le metre exige en outre que le dernier pied se compose d'une syllabe breve et de deux longues ; ces considerations me decident & adopter la lecture (jU

ment les faits qui, a notre point de vue, offrent le plus d'interet.

Molla-Shah etait devenu vieux etinfirme; il avail passe plusieurs hivers a Lahore, entoure das soins et des attentions de ses amis et eleves, notamment du prince Dara-Shikoh et de Tewekkul. En 1066 (i 655-56), 1'ernpereur lui ecrivit pour 1'inviter a venir passer Thiver cliez lui a ShahdjiMnabad , sa residence ordinaire; mais le Cbeikh commenQait deja alors a souffrir d'une faiblesse des yeux , et il ne se seritaitplus assez fort pour entreprendre ce voyage. II resta dorenavant a Cachemyr pendant plusieurs annees , et souvent il disait : Le theosophe doit profiler de la duree de la vie. Ma vie s'approche de sa fin, jouissons done de ce sejour a Cachemyr et ne nous en eloignons point.

II disait encore : Le veritable iheosophe est immortel, car la vie veritable, c est la vie spirituelle; or Tesprit de celui qui n'est pas. un vrai theosophe ne vit pas, et sa vie n'est pas une veritable vie, quelque longue qu'en soit la duree. Pour le tbeosophe, une longue vie est desirable, car a chaque instant il se rejouit de la variete des apparitions; plus la vie du theosophe est longne, plus sa jouissance est complete , et plus ses progres dans la science spirituelle sont grands.

L'avenement au tronedn prince Aurengzeb, qui, comme empereur, prit le nom d'Alemghir, evenement arrive, d'apres Tewekkul, en 1-069. de 1'hegire ( 1 668-59) , eut des consequences serieuses pour

Molla-Shah. Aussitot que ce prince eulpris les renes du gouvernement, le parti clerical, pour lequel Aurengzeb avait de grands egards, insinua que Molla- Shah tenait des discours contraires a la religion reve"lee. Des hommes justes et impartiaux ne larderent pas, d'apres ce que dit Tewekkul, a offrir leur temoignagecontraire;mais 1'empereur, sur la premiere denonciation qu'il re^ut, avail exp^die & Achraf- Kha'n , gduverneur de Cachemyr, 1'ordre de faire partir Molla-Shah pour la capitale. Or, a cause de son age avance, celui-ci etait devenu faible et souffrant, el Achraf profita de cetle circonstance pour demander un sursis jiisqu'a ce que le maitre ful complelemenl retabli. Une annee s'ecoula ainsi; quelques vers qu'il avait composes en 1'honneur d'Aurengzeb ayanl produit une impression favorable, el laprincesse Fatimah ayant aussi intercede en faveur de son maitre, Tempereur revoqua le premier ordre par lequel Molla-Sbab avait ete appele a la capitale, et il lui fit enjoindre seulement de fixer le plus tot possible son sejour a Lahore.

Ce ne fut quen 1 07 1 ( 1660-6 1 ) que MoM-Sbah put se conformer a cet ordre; il quitta Cachemyr au commencement de 1'hiver et se rendit & Lahore. Tewekkul, son fidele disciple qui, comme on le sait, avait obtenu, lors de Tavenement d'Aurengzeb, une place au service du gouvernement a Kankarah, s'empressa d'aller voir son maitre qui lui fit un accueil pleiri d'efFusion. II avail pris, du reste, 1'habitude de ne plus voir personne chez lui, d 1'exception

dVrr certain Kb alyfah Shahbaz, qui etait tin de ses anciens amis, et du professeur Molla Mohammed. Ma'^oum, qu'il recevait trois fois par semaine. Toutefois, quand de temps a autre son esprit s'agitait, il parlait de 1'union a Dieu et de la science mystique sans aucune reserve, a haute voixet sans egard pour personne. Un de ses amis lui.dit un jour: Nous vivons dans un temps etrange, etle public s'inquiete des discours que vous tenez sur celte matiere; il serait prudent d'exposer vos doctrines avec un peu plus de reserve.)) Le maitre lui repondit : Jusqu'a present je n'ai pas connu de crainte pour ma vie; les livres contenant des discours semblahles sont connus de tons et tout le.monde les a lus; quelles seraient done les precautions que moi, arrive au terme de ma vie, je devrais encore observer ? Tout ce que j'ai appris et tout le fruit de ma vie entiere consiste precisement en cela, et je ne puis abandonner ni changer ma maniere d'etre, telle que Dieu 1'a fixee dans mon cceur.

Quelques-unes de ses paroles font voir que, deja a cette epoque , il avait le pressentiment de sa mort prochaine. Kabil-Khan, un de ses amis, lui.dit un jour: Autrefois, notre souverain (Aurengzeb) aimait a entendre des conversations sur des questions de mysticisme, et j'ai eii quelquefois 1'honneur de lire devant lui des passages du poeme mystique de Roumy intitule Mesnewy ; 1'empereur en fut souvent si touche qu'il versait des larmes; assurement, quand il viendra a Lahore, il voudra vous voir.w

(t Non , dit Molla-Sliahf nous ne rious verrons janiais !

Vers -. ' -.xv

La nuit esl grosses voyons ce qui so r lira tie 'son seirv

En effet, en 1072 de rhegire'j^'fifU-lSa), it eut une attaque de fievre qui dura environ quinze jours. Au bout d,e deux ou trois mois, ia fievre devint epidemique a Lahore, et ie 1 1 du mois de Safer, Molla-Shah eut un nouvel acc.es qui 1'emporta dans la nuit du 1 5 du'meme mois*

II fut enterre sur un emplacement dont il avait fait -Tacquisition pour sa sepulture. La princesse Fatimah acheta le terrain environnant, et erigea sur son tombeau une chapelle en pierres rouges.

L'esquisse biograpbique qu'on vient de lire donne un apercu general du spiritualisme oriental tel quil regna, ily a deux siecles , dans une grande partie de VAsie, et depuis ce temps aucun changement essentiel, sous le rapport des conditions morales et intellectuelles , n'aeulieu danscette partie du monde.

Ge qui, avant tout, doit attirer notre attention, c'est la popularite immense des idees mystiques, la gen^ralit^ des tendances extatiques, lesquelles, a ce qu'ilsemble, dominaient alors tons les esprits. Nous voyons se fennir autour de notre theosopbe des personnes de toute condition ; de pauvres paysansanssi bien que des princes sont saisis du meme entbousiasme pour ses doctrines-, les memes proce'des as-

J, As. Exlrait n 5. (1869.) /,

cetiqnes provoquent les memes effets chez les esprils les plus divers^ L^maitre semble exerccr une sorte d'influ^nce magnetique s.ur ses neophytes. II les fixe de son regard durant un temps plus ou moms long jusqii'a ee'cfue leurs sens internes s'epanouissent et les mettent a meme d'aoercevoir les merveilles du monde spi-filu^d^ iTous les recitssont unanimes sous ce rapport, et ils ont un tel caractere de sincerite qu'il semble impossible d'en contester la veracite. Nous sommes done forces d'admettre qu'a cette 6poque les esprits avaient nne predisposition toute particuliere pour Vextase, pour 1'hallucination religiense.

Assurement, Molla-Sbah et ses disciples etaient sinceres dans leur foi en la realite de leurs visions; mais ce qui est egalement incontestable, c'est que leurs facultes mentales n' etaient plus dans leur etat normal. Le sentiment religietix avait ete developpe d'une manieresi exclusive qu'il devintrelement preponderant de leur vieinlellectuelle; c'est en quelque sorte une epidemie morale qui alors envahit 1'Orien t et qui n'epargne personne-, c*est une manie religieuse et extatique qui donne a loute cette civilisation un caractere particulier.

De prime abord , ce phenomene semble tellement extraordinaire qu'on a de la peine a s'en rendre compte. Mais, en jetant un coup d'ceil retrospeclif sur i'histoire de la civilisation musulmane, il n'est pas difficile d'en trouver 1'explication. L'Etat musulman tel qu'Omar, le second khalife, 1'avait concu,

etait bien plus une institution religieuse qu'une manifestation tie 1'idee politique; tout y etait subor^ donne a la loi du Goran. Les guerres qui, deja de tres-bonne heure, inonderent de sang ce vaste empire, avaient, sans exception, un caractere religieux: on se battait au dehors contre les infideles, et a 1'interieur un conflitnon moins acharne s'engagea entre ies difierentes sectes; des Hots de sang coulerent pour des questions theologiques, etl a meme guerre se propagea , seulement avec des armes difFerentes, sur le terrain de k litterature et des etudes savantes. Toutes les facultes intellcctuelles et morales des nations musulmanes furent absorbees par 1'int^ret religieux. Et lorsque , apres une lutle seculaire entre les sectes dissidentes etles orlhodoxes, ces derniers sorlirent vainqueurs de cesjoutes terribles, lesesprits furent plus que jamais encbaines pat' la domination de la hierarchic musulmane. De longs siecles se passerent ainsi; qu'y a-t-il alors d'etonnant si le sentiment religieux degenera en fanatisme, tandis que, clel'autre cote, dans les masses, une propensioii maladive pou r 1'extase religieuse, pour le mysticisme se repandait de plus en plus? La civilisation europeenne a ete sauvee de celte stagnation mortelle par deux secousses violentes dont, encore de nos jours, les vibrations se font sentir tres-energiquernent: laReformeetla Revolution francaise. L'Orient n'a rien vu de pareil; il est reste stationnaire , et le moyen age s'y continue, presque jusqu'i nos jours. Mais, aufond.de cette stagnation apparente,deux cou-

rants' opposes sont venuss'entre-choquer : c'est d'un cote la hierarchic officielle des ulernas, conservative . par sa nature meme; de 1'autre cote, le myslicisme d'abord pietiste et enthousiaste, mais devenant pen a peu sceptique et aboutissant, en dernier lieu, an pantheisme eta la negation de toute religion positive.

La hierarchic musuimane qui, dans son propre inte'ret, desirait maintenir le prestige du dogme et de la loi revelee , combattit cette tendance mystique , mais, cornme nous venons de le voir, sans succes. Les orthodoxes font des elForts inutiles pour obtenir la condatnnation de Molla-Shah, qui a pour lui les membres.de la farnille imperiale de Dehly et 1'empcreur lui-meme, tons plus on moins imbus des idees mystiques.

Mais quel est le fonds d'idees nouveiles et originates contenu dans cette science mystique si ardemment recherchee? Je crois qu'aucun auteur oriental ne nous donne sous ce rapport des renseignernents plus inslruclifs que le biographe de Molla-Shah. C'est une philosophic panthcisle , qui, assez souvent, se prete a des rapprochements frappants avec les id(^es de quelques-uns de nos philosophes modernes. Molla-Shah nous le dit a differentes rep rises ,-T existence individuelle ne compte pour rien , et en realite rien n'existe que la divinite, VEtre absolu par excellence; toute vie particuliere s'efFace devant cette, unite universelle; vivre et mourir n'est done quo changer de forme 'd'exislence. L'hornme individuel n'est, eri quelque sorte, qu'une particule dc 1'Etre

infmi qui remplit le monde, particule qui en a detachee momentanement, mais qui finalement.devra y relourner. Se connaitre soi-meme est done 1'equivaleut de la connaissance de DLeu. Mais pour acquerir cette inappreciable connaissance de Dieu, il faut que 1'homme se soumette a de longues et penibles macerations, il faut qu'il surmonte toutes les epreuves de 1'ascetismele plus austere; c'estapres avoir ainsi prepare son esprit que ie maitre spirituel ouvre son coeur, et le rend capable de concevoir les mystferes du monde spiriluel. Mais ce grand secret ne doit pas etre divulgue : c'est settlement aux inities qu'il est permis d'en parler, comme M ol la-Shah 1'indique dans les vers suivanfs :

/wj

11 convientde dire qu'il n'y a qu'un seul (elre) qui existe,. Et il esl nalurel que d'un tel discours on s'etonne; Le monde entier est Lui, mais il n'est pas permis de le dire ouvertemenl;

De pareilles doctrines doivent etre tenues secretes.

Cette doclrine pantheiste de TOrient ne manque pas de grandeur, mais elle a aussi son cote dangereux. Elle conduit a 1'alheisme et au materialisme; le recit de la vie de Molla-Shah en offre qhelques

exemples. En efFet, qu'y avait-il de plus naturel que de passer de ce panlheisme politiquc a 1'epicureisine le plus cynique ? S'il ri'y a pas de vie particuliere , si Tame humaine ne possede qu'une individualite passagere , et qu'apres la mort elle se perde dans 1'ocean de la divinite, ne vaut-il pas mieux alors dire adieu une fois pour 1 toutes a I'ascetisme et jouir des douceurs de I'existence aussi longuement que possible , durant le peude temps que notre individualite nous appartient?

C'est dans cette conviction , si. peu faile pour contenter le cceur liumain , qu'Omar [Chayyam, le poete sceptique de la Perse, s eerie plein d'amerturne :

terreurs cle 1'enieL 1 etesperances du paradis! Une chose au moins est ceriaine ; celte vie s'enfuit ; Celle chose se'ile est cerfaine et toul le rcste est mensonge : La fleur qui une fois a.fleiiri peril pour toujours !

C'est precisement ce cot4 dangereux du spirilualisme oriental qui malheureusement a alteint un developpement beaucoup plus grand, un succes incomparablement plus complet, que la morale treselevee dont les principaux theosophes de la Perse se sont faits les organes. Un cynisme horrible est reste presque jusqu'a nos jours le trait commun de la grande majorite des soufys et des derviches. L'hypocrisie religieuse, la bigoterie, s'empara bientot de ce terrain, et les consequences funestes des idees theosophiques et du spiritualisme oriental en general devinrent de bonne heure dej^ si manifestes que

Ghazzaly, quoiqne partisan fervent du soufisme, ne put s'empecher d'avouer'que, si ces doctrines recevaient une application generale, la societe devrait necessairement tomber en etat d'anarcliie.

En presence d'egarements aussi funestes dont le soufisme fut la cause , il semble juste d'accorder d'autant plus d'admiration a ce petit nombre d'hommes eminents qui, quoique adherents au spiritualisme et domines par ses doctrines , ont su conserver leur caractere pur de tonte tache. Malgre leur conviction qu'il n'y a pas d' existence individuelle apres la mort, ces homines ont passe leur vie dans la mortification des sens et dans I'abstinence, et souvent ils ont affront^ la mort avec un stoicisme vraiment antique.

L'histoire orientale n'ofFre pasbeaucoup de ces apparitions lumineuses; mais assurement Molla-Shah en est une, aussi bien que le prince Dara-Shikob, qui a joue un role politique tres-important dans 1'histoire de sou pays. A travers une carriere pleine de peripeties, il sut conserver un nom sans tache et sans reproche , grace & la morale severe dont son maitre lui avait enseigne les principes.

Pour arriver au tr6ne , son ambitieux frere , Aurengzeb, s'eiait revolte contre son pere, 1'empereur Shahdjihan; Dara-Shikoh combattitpource dernier. Fait prisonnier par Aurengzeb , il montra devant une mort certaine une calme resignation et sut mourir en prince aussi bien qu'en philosophe.

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