‹ Mollusques vivants et fossilesChapitre 13 sur 46 · CHAPITRE IT. Moœurs et habitudes des Céphalopodes · texte numérisé non relu

CHAPITRE IT. Moœurs et habitudes des Céphalopodes

Les considérations relatives à la succession et à la variation des formes des céphalopodes au sein de l'écorce terrestre, à la distribution géologique des espèces perdues, et à la distribution géographique des espèces encore vivantes, devant être déduites avec certitude des faits contenus dans les descriptions partielles, je compte les traiter à la fin de la classe, en faisant un résumé général. Je ne donnerai donc ici que les généralités plus spéciales aux mœurs et aux habitudes destinées à compléter le cadre des observations relatives aux fonctions déjà expliquées à propos de la modification des organes.

Les céphalopodes, ainsi que je l'ai déjà dit, sont pélagiens ou côtiers : en effet, les uns habitent seulement les océans, et ne paraissent qu'accidentellement sur les côtes, les genres Argonauta, Philonexis, Cranchia, Lohigopsis, Onychoteuthis, Histioteuthis, Enoploteuthis, Ommastrephes et Spirula; - les autres, au contraire, ne vivent jamais au large, à une grande distance des continents, et se tiennent sur le littoral, où 1ls pullulent pendant une saison déterminée, et peuvent être considérés comme côtiers. Parmi les premiers, les uns restent toute l'année au sein des mers, tandis que deux espèces, les Ommastrephes giganteus et sagittatus, abandonnent, la première les régions du pôle Sud, la seconde les régions du pôle Nord, et viennent, par bancs, à l'instant de leurs migrations annuelles, encombrer les côtes du Chili et celles de Terre- Neuve, tandis que les mers voisines en montrent partout Îles restes épars, qu'ont laissés les troupes d'oiseaux voyageurs qui les poursuivent.

Les espèces côtières offrent aussi quelques nuances diffé-

rentes. Les Octopus habitent constamment la côte, où ils paraissent sédentaires, vivant dans les anfractuosités des côtes rocailleuses. Les Sepiola, les Sepra et les Lohigo y arrivent tous les ans, au printemps, en grandes troupes composées d’adultes, y séjournent plus ou moins, suivant les espèces, et s’enfoncent ensuite dans la mer, pour ne reparaître que l’année suivante. Je crois que ces apparitions sont dues aux migrations annuelles, des régions froides vers les régions chaudes, que suivent également une infinité d'espèces de poissons, telles que les sardines et les harengs, par exemple.

Presque toutes les espèces sont nocturnes ou crépusculaires. La nuit, elles pullulent à la surface des mers, tandis que le jour on nen aperçoit aucune. Il en est de même des espèces côtières. J'ai pensé que cela provenait de la profondeur où ces espèces vivent dans les océans; et j'en ai été d'autant plus convaincu , que j'ai appris des baleiniers que, dans ces régions profondes, ils pouvaient toujours en prendre un grand nombre avec des appats'. C’est aussi à, à ce qu'il paraît, que vont les chercher les dauphins et les cachalots qui s’en nourrissent exclusivement. À l'exception des Octopus, vivant isolés dans leurs trous de rochers, tous les céphalopodes sont doués au plus haut degré de l'esprit de société ; aussi voyagent-ils par troupes innombrables, sur les côtes et au sein des mers. Ce fait est d’une grande importance, en ce qu'il donne l’explication des nombreux restes fossiles qu’on rencontre dans les mêmes couches, et prouve qu'alors ces espèces avaient les mêmes habitudes qu'aujourd'hui.

Les moyens de défense des céphalopodes sont variés : d'abord ils fuient, et leur grande légèreté dans l'onde les soustrait souvent à l'ennemi. C’est même, d'ordinaire, pour fuir les poissons qui les poursuivent, qu'ils s'élancent dans les airs, en sortant de l’eau , où ils ne tardent pas à retomber, De plus,

Ils m'ont assuré que ces régions n’avaient pas moins de 460 à 480 mètres de profondeur,

ils se servent de leurs bras, de leurs cupules et de leur bec; mais ces derniers moyens ne peuvent être efficaces que sur des animaux assez faibles ; et il est à présumer que ceux-ci se ha sardent rarement à les attaquer; aussi leur principal moyen de défense est-il la fuite. On a beaucoup parlé, chez les anciens Grecs, de la faculté donnée aux Sepia de se dérober à leurs ennemis en s'entourant d'un nuage noir, au moyen de leur encre; mais je suis loin de croire que toutes les espèces jouissent de cette faculté : en effet, si elle paraît exister chez les seiches, elle est au moins très-problématique parmi les autres céphalopodes, qui ne possèdent que très-peu de cette liqueur, qu'ils ne lâchent qu’à l'instant d’expirer.

Les céphalopodes destructeurs des autres mollusques et des poissons, sont incessamment exposés à la poursuite d'un grand . nombre d'animaux qui semblent s’en nourrir exclusivement. . Parmi les mammifères, tous les cétacés à dents, les cachalots, les dauphins, les delphinaptères, ne vivent, pour ainsi dire, que de céphalopodes. Plusieurs baleiniers m'ont assuré que “l'estomac des cachalots en est toujours rempli. On conçoit alors combien de céphalopodes doivent être détruits par des êtres aussi volumineux. Les poissons ne s’acharnent pas moins à leur poursuite ; les thons, les bonites, et une foule d’autres » espèces, en font, dans certains parages, leur nourriture exclusive, comme le démontre l'inspection de leur estomac. Tels sont leurs principaux ennemis au sein des mers; mais ce ne sont pas les seuls; car je me suis assuré, par les restes qui remplissent l'estomac des albatrosses (Diomedea) et des pétrels (Procellaria), que ces oiseaux des hautes mers s’en nourrissent également, les chassant surtout la nuit, à l'instant de leur apparition à la surface. On peut juger, par ce nombre d'ennemis , d'abord de leur abondance, puis de leur importance relativement à l’ensemble des êtres.

Les céphalopodes pondent généralement au printemps. La ponte à lieu au large pour les espèces pélagiennes, et sur les côtes, au-dessous du niveau du balancement des marées, pour

les espèces côtières. Les œufs des espèces des hautes mers sont abandonnés à la surface des eaux en longues grappes composées d'œufs gélatineux agglomérés chez les ommastrèphes, ou portés dans la coquille des femelles par l’Argonauta.…

Les œufs des espèces côtières sont disposés en petites grappes gélatineuses et transparentes, attachées par un pied à un centre commun, chez le Loligo vulgaris, par petits groupes isolés chez le Loligo subulata; en grappes composées d'œufs pyriformes, enveloppés d'une pellicule de matière noire, séparés les uns des autres et attachés chacun par un anneau, chez les Sepia. Ils sont sur le bord d’un ruban gélatineux chez quelques Octopus. Ces œufs ne sont point couvés par la mère, comme le croyaient les anciens, puisque aucun animal à sang froid ne pourrait avoir d'action à cet égard. L’incubation est abandonnée à la température de la surface de la mer, donnée par le soleil.

Les œufs sont d'abord assez fermes, mais à mesure qu'ils avancent dans l'incubation, ils s’amollissent; l'enveloppe se détend, ils grossissent. Le vtellus est d'abord peu volumineux, rond, légèrement opaque; après quelques jours, on remarque, sur le côté, un très-petit embryon qui y tient par la tête, et auquel on ne reconnaît pas encore de bras, quoique les yeux et le corps soient déjà formés. À une époque plus avancée, l’embryon est aussi volumineux que le reste de son vitellus, toujours attaché à la bouche. À mesure que ce dernier diminue, et que le corps augmente, la couleur des yeux se détermine plus positivement. Le corps, blanc d'abord, se couvre de taches chromophores inégales en grosseur et placées régulièrement, et les bras poussent. Cet embryon est dès lors doué de’mouvement ; on le voit s’agiter avec son vitellus au milieu de l'œuf ; et, quelque temps avant que le vitellus soit tout à fait absorbé, le jeune céphalopode se meut à reculons, au moyen du refoulement du liquide par son tube locomoteur ; mais il ne sort de son enveloppe qu'après avoir absorbé par la bouche tout son vitellus. Le jeune animal, arrivé à terme, rompt son enveloppe et s'é-

lance au sein des eaux, se trouvant dès lors parfaitement en état de se suffire, et en tout conformé comme les adultes, moins pourtant les proportions relatives des parties ; car sa tête est toujours plus grosse à proportion, ses bras et son corps sont beaucoup plus courts ; les nageoires, très-peu développées sur les espèces qui en sont pourvues, commencent à se montrer sur les côtés, à la partie postérieure du corps. L'esprit de société des céphalopodes se manifeste dès leur première jeunesse ; 1ls éclosent presque tous ensemble, et forment de suite des troupes.

On concevra que les observations sur la durée de l’accroissement et de la vie des céphalopodes soient très-difficiles à obtenir, et que, sous ce rapport, l’on ait peu de points de comparaison ; néanmoins la croissance des jeunes seiches fournira quelques données à cet égard. Celles-ci, nées dans l'été, n’ont acquis, en trois mois, que 30 millimètres, tandis que les adul. tes ont jusqu'à 500 millimètres. Si l'on compare ces dimensions, après avoir préalablement réfléchi que l'accroissement, chez tous les êtres, est infiniment plus rapide pour le jeune âge que pour les adultes, on s’assurera que les céphalopodes vivent beaucoup plus de deux ans, comme l'ont cru les anciens, la durée de leur accroissement devant être au moins de plusieurs années, et peut-être, comme chez les poissons, subordonnée à celle de leur existence ; car, d’un autre côté, l'étude des poulpes et des seiches m'a fait acquérir la certitude que, proportionnellement aux espèces, les individus grandissent tant qu'ils vivent, et que la durée de l'accroissement des céphalopodes doit se prolonger tout le temps de l'existence.

La durée de l'existence et de l’accroissement des céphalopodes me conduit naturellement à parler de la plus grande extension de leur iaille. Loin d'admettre ces contes populaires *

4 Aristote, lib. rx, cap. 59.

2? Ce poulpe énorme cité par Plinius; celui qu’a décrit Montfort ( Buffon de Sonnini).

accrédités même par des naturalistes! sur ces monstres gigantesques capables de submerger de très-grands navires, je crois ces fictions basées sur l'observation de dimensions beaucoup moins grandes sans doute, mais encore énormes, de quelques espèces aperçues. En effet, quoique je n'aie par moi-même aucun fait à rapporter, j'ai trop de confiance dans les observations de quelques naturalistes pour n'y pas ajouter foi. Péron ? a dit : « Ce même jour (9 janvier), non loin de l'ile de Van-Diémen, « nous aperçümes dans les flots, à peu de distance du navire, une « énorme espèce de sepie, vraisemblablement du genre calmar, « de la grosseur d’un tonneau; elle roulait avec bruit au mi- « lieu des vagues, et ses longs bras étendus à leur surface s’a- « gitaient comme autant d'énormes reptiles. Chacun de ces « bras n'avait pas moins de six à sept pieds de longueur, sur «un diamètre de sept à huit pouces. » MM. Quoy et Gaimard *, dans leur premier voyage de l’Uranie, rapportent le fait suivant : « Dans l'océan Atlantique, près de l'équateur, « par un temps calme, nous recueillimes les débris d'un énorme « calmar; ce que les oiseaux et les squales en avaient laissé « pouvait encore peser cent livres, et ce n'était qu une moitié « longitudinale, entièrement privée de ses tentacules, de sorte «qu'on peut, sans exagérer, porter à deux cents livres la « masse entière de cet animal. » Le témoignage de M. Rang vient aussi se joindre à ceux-ci pour un autre fait. En parlant des poulpes #, il écrit : « Nous avons rencontré, au milieu de

1 Le Sepia microcosmus, Linn., Fauna Suecica, Vermes, p. 386, des mers de Norwége.

L'espèce citée par Pernetti ( Voyage aux îles Malouines, t. 11, p. 76), qui, en grimpant aux cordages, peut entraîner la perte d’un navire, la même, sans doute, que le Poulpe colossal de Montfort ( Histoire des Mollusques, Buffon de Sonnini, t. x, p. 256 et 386), qui renverse un vaisseau à trois mâts. À

2 Voyage de découvertes aux terres australes, t. 11, p.18.

3 Zoologie de l’'Uranie, t. x, 2° partie, p. Al,

4 Manuel des Mollusques, p. 86.

M. Gray (Spicilegia zoologica, p. 3), en décrivant son Sepioteuthis

« l'Océan, une espèce bien distincte des autres, d’une couleur « rouge très-foncé, ayant les bras courts, et de la grosseur « d’un tonneau. » M. l'amiral Cécile m'a également assuré avoir vu passer près de son bord, dans son voyage de l’Héroïne, un énorme céphalopode, Il est impossible de douter que de trèsgrandes espèces, appartenant peut-être à nos genres Ümmastrephes et Philonexis, n'habitent toutes les mers et ne soient encore inconnues à la science. Ces faits donnent l'explication des exagérations populaires, et non-seulement viendraient appuyer mon opinion sur l'accroissement de toute la vie des céphalopodes, mais encore, par la rare apparition de ces grandes espèces, donner la preuve que des zones profondes de la mer recèlent un grand nombre d'animaux présentant des formes tout à fait nouvelles.

Méprisés dans certaines contrées, les céphalopodes sont trèsestimés dans d'autres. Du temps des anciens Grecs, les polypes (Octopus), les Sepia et les Loligo étaient très-recherchés comme nourriture, non-seulement pour leur goût, mais encore par suite des propriétés qu'on attribuait à leur chair; et encore aujourd hui, les habitants du littoral de la Méditerranée et de l’Adriatique en font habituellement leur nourriture, en les vendant frais ou secs, sur les côtes de l'Océan. Les pêcheurs de l’ouest de la France, dans le golfe de Gascogne, estiment beaucoup les seiches, et surtout les calmars, et les mangent dans l’un ou l’autre état. On les mange aussi, quoiqu’on les y estime moins, sur les côtes du nord de la France, où l’on s’en sert comme d'appàt. Les céphalopodes sont également recherchés par le peuple à Ténériffe, au Brésil, au Chili, au

major, dit que madame Graham parle d’un individu dont les bras avaient 28 pieds de long.

Dans les Transactions philosophiques de Londres , 1733, t. rxxur, M. S''iwediayer dit, en parlant de l'énorme grosseur des céphalopodes, qu'un baleinier harponna un cachalot ayant dans sa gueule un bras de seiche de près de 25 pieds de long, sans que celui-ci fût entier.

Pérou, dans l’Inde, à la Chine, et surtout au Japon, où l’on en fait un commerce immense. Ils sont donc, comme aliments, appréciés par toutes les nations maritimes, tandis que, sur les côtes de la Normandie, ils influent sur le succès annuel de la pêche. Dans le nord de l'Amérique, à Terre-Neuve, ils sont la principale source de la pêche de la morue, jouant dès lors un premier rôle dans le commerce des nations les plus florissantes de notre Europe. La coquille interne des seiches a aussi son emploi dans les arts, pour les orfèvres, et la liqueur noire des mêmes espèces fournit aux peintres la couleur connue sous le nom de sepra.

La pêche des céphalopodes se fait, suivant les pays, de diverses manières : soit avec des filets sur la côte, soit avec de nombreux hameçons attachés ensemble, qu'on descend dans la mer, et auxquels leurs bras viennent s’accrocher, trompés par la figure d’un poisson qu'ils croient saisir.

L’admiration qu'excitait la natation de quelques espèces, l’exagération poétique à laquelle donnait lieu la navigation de l’Argonaute, rendaient ces animaux très-célèbres chez les anciens Grecs !.

Division des Céphalopodes en deux ordres.

Les céphalopodes se divisent naturellement en deux ordres :

Les AC£TABULIFERA, dont la tête, distincte du corps, porte, en dessous, un tube locomoteur entier ; en avant, huit ou dix bras charnus présentant des cupules sessiles. Le corps, souvent pourvu de nageoires, renferme deux branchies paires. La coquille externe n’a pas de loges aériennes ; interne, elle n'a jamais de cavité au-dessus de la dernière loge aérienne, susceptible de contenir l'animal.

Les TenracuLirerA, dont la tête, non distincte du corps, porte un tube locomoteur fendu, un appendice pédiforme ; en avant, un grand nombre de tentacules cylindriques rétractiles, annelés,

1 Athénée, lib. vrr, cap. 18 ; Sweig. t. 11, p. 30, 166, 105 ; Ælien, lib. XV, Cap. 23, p. 224.

sans cupules. Le corps, toujours dépourvu de nageoires, renferme quatre branchies. La coquille, toujours externe, est aussi toujours pourvue de loges aériennes, et montre, au-dessus

de la dernière loge, une cavité assez grande pour contenir l'animal.

Page 1