SCÈNE DEUXIÈME
GEORGES, continuant.
Deux fois seulement ilaoséla suivre, de loin, respectueusement, (soulignant.) Elle était accompagnée de sa nièce.
JULIE, à part, troublée.
De sa nièce!., encore!., ah! ça, mais serait-ce de ma tante qu’il est amoureux?.. C’est qu’elle est encore fort bien, malgré ses lunettes et ses trente-six ans.
GEORGES, avec une chaleur feinte.
Le dirai-je , enfin?... Mais ce jour est celui qui décidera peut-être de son sort. Entraîné par la violence de son amour, ne sachant comment faire pour arriver jusqu’à elle, ignorant ' qu’il lui eut été possible de se présenter sous les auspices d’un nom aimé; ivre, fou et sans savoir comment, il s’est trouvé à sa porte! sans se rendre compte de son action, il est entré chez elle; il lui a parlé, que dis-je, pardon ! pardon ’ mais il lui parle.
JULIE, très-troublée.
Eh! quoi, monsieur, vous vous oubliez doublement ! me tenir ce langage à moi? à moi qui suis d’un âge !..
GEORGES, pressant.
Mais c’est à l’âge que vous voulez avoir que se comprennent le mieux les sentiments du cœur. La trop grande jeunesse, c’est un feu qui flambe, mais qui ne réchaufle pas.
JULIE, à part.
C’est bien décidément à ma tante que s’adressaient ses regards. (Haut.) Mais vraiment, monsieur, le mieux-est d’en rire. Regardez-moi et demandez-vous si c’est dans la saison des lunettes...
GEORGES, plus pressant.
Chaque saison a ses charmes, et celle des fruits est plus sa- . voureuse que celle des fleurs.
JULIE, à part.
Que vais-je devenir?.. Et moi qui m’étais recouverte de ces habits... au lieu d’éteindre le feu, je l’ai allumé. (Haut.) Mais encore une fois, monsieur, réfléchissez, je suis tante d’une nièce de vingt ans.
GEORGES, sc rapprochant de plus en plus.
Eh ! madame, qu’importe les nièces, quand les tantes ont votre grâce !
JULIE, & part.
Mon Dieu, quelle situation ! Mais, au fait, puisqu’il en veut à ma tante, je n’ai qu’un moyen de salut, c’est de redevenir ma nièce.
GEORGES, de plus en plus pressant.
Ah ! dites, madame, dites, n’est-il pas vrai?.. Un mot ! un mot! que je sache...
JULIE, avec beaucoup de dignité.
Eh bien, monsieur, je vais vous le dire... (Elle dépose ses lunettes, son bonnet et sa robe. ) Par un motif dont je n’ai pas à vous rendre compte, j’avais pris une apparence qui n’est pas la mienne. *En redevenant ce que je suis réellement, je crois être devant l’homme qui s’est dit le parent de madame de Breuil, et je pense qu’après avoir cru s’adresser à la tante, il voudra bien respecter la nièce.
GEORGES, ù part .
Enfin ! (Haut.) Maintenant, madame, pas une parole ne sortira de mes lèvres qui puisse alarmer votre esprit. Oh! ne craignez rien 1 vous allez au-devant de ma pensée, à peine étais-je entré ici, que j’ai reconnu la grandeur de ma faute, l’énormité de mon audace. Bientôt j'ai vu à quel stratagème votre frayeur avait eu recours. Et voyez mon désespoir, madame, pour gagner votre confiance il m’a fallu commencer par la perdre.
JULIE
Que voulez-vous dire.
GEORGES
Oui, madame, en exprimant à la tante des sentiments que j’ose éprouver pour la nièce, j’ai voulu vous décider à jeter un masqae bien transparent et à vous montrer ce que vous êtes en réalité la nièce jeune, jolie, seule chez elle et seule avec moi ; et cela afin de lui prouver qu’elle pouvait y être confiante et sans crainte, parce que devant son regard je ne sais que m’incliner et que devant elle je me sens tout respectueux et tout tremblant; je me retire, madame, et je vais demander a l’amitié de madame de Breuil d’essayer d’obtenir mon pardon...
. Il sort.