‹ Mon Ambassade en Allemagne;Chapitre 108 sur 178 · UNE CRITIQUE ACERBE · texte numérisé non relu

UNE CRITIQUE ACERBE

question d'Orient, cette question devant, dans leur esprit, lui rendre son influence et ses provinces perdues. Ils espéraient qu'elle naîtrait dans un moment où la Russie et l'Allemagne, n'étant pas dans de bons rapports entre elles, auraient l'une et l'autre besoin de l'appui de la France. La crise actuelle a changé tout cela : la Russie n'a pas besoin de l'appui de la France, qui ne serait pas en état de le lui donner, et les relations des puissances sont telles qu'on peut laisser la France en dehors de toutes les solutions. De là le refroidissement des Français à l'égard de la Russie. C'est là une politique à courte vue, car ce n'est pas dans la question d'Orient seule que la Russie peut rendre service à la France; mais il n'est pas donné à tout le monde de voir de loin et le duc Decazes a le tort de suivre le programme que lui trace l'esprit des Français. L'apathie calculée de la France forme un point d'appui pour la politique du cabinet anglais. Elles pourront ensemble détruire le caractère européen de l'intervention, mais non pas empêcher l'interven tion elle-même. Le rôle que la France refuse pourra être pris par l'Italie, et, avec l'acquiescement de l'Autriche, de la Russie et de l'Allemagne, ce sera suffisant pour paralyser le cabinet anglais... »

M. de Gontaut approuvait la politique de son chef, toute de réserve et toute subordonnée à la conservation de la paix (1). « Si pourtant une nuance nous sépare, disait-il dans une lettre du 26 octobre, ce serait celle-ci : un peu plus d'approbation donnée et témoignée aux propositions de la Russie, c'est-à-dire l'indication que, sans vouloir sortir de notre réserve, autrement dit, sans vouloir prendre

(1) « Mais, me direz- vous, la France ne peut-elle pas, à l'exemple de l'Eurppe en 1870, rester spectatrice silencieuse et obstinée de ce grand débat? Oui, je sais bien que nous resterons étrangers aux débats de l'Orient, mais ce que je ne sais pas, c'est ce qui résultera de notre tête-à-tête avec l'Allemagne. » (Lettre du duc Decazes au comte de Vogué.)

d'initiative formelle, notre concours moral ne lui ferait pas défaut. Ce n'est qu'une nuance, mais elle eût peut-être évité les récriminations que nous adresse en ce moment la presse russe et qui — je le sais par une lettre particulière émanée d'un homme occupant en Russie une assez haute position — sont partagées, dans une certaine mesure, par les classes élevées de ce pays. Koloschine m'a parlé à Bade dans ce sens...

« Vous comprenez bien que l'Allemagne exploite ce refroidissement plus ou moins réel de la Russie à notre égard. Ce serait encore un succès pour la politique du prince de Bismarck. »

Comme pour confirmer tous ces symptômes, un fâcheux incident s'était produit à Paris. La princesse Troubetzkoï avait colporté une lettre de Gortchakofî très désobligeante pour la France. Le chancelier russe y déclarait que ses sympathies pour nous n'étaient que pure naïveté de sa part et qu'il était tenté de prendre une autre attitude. Le prince Orlofî s'en était ému et son chef lui avait répondu en désavouant la lettre; « mais elle n'en existe pas moins », ajoutait le duc Decazes en rapportant le fait à M. de Gontaut, et ce dernier concluait tristement : « Il me semble que la Russie est décidément refroidie à notre égard. Hélas ! je redoutais depuis longtemps le résultat d'un travail entrepris évidemment par Bismarck avec sa décision et sa persévérance accoutumées, avec la puissance du concours qu'il peut donner et que notre impuissance ne nous permet pas d'offrir. »

On était loin des rêves qu'au lendemain de la crise de 1875, le duc Decazes avait caressés : « Vous aurez à Londres, écrivait-il au nouvel ambassadeur, le marquis d'Harcourt, un grand parti à tirer de cette première affirmation de vaillance de la part de l'Angleterre. Je persiste à moins compter sur elle que sur la Russie. Mais je n'ai jamais cessé d'espérer entre ces deux puissances un rapprochement qui nous

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