‹ Mon Ambassade en Allemagne;Chapitre 164 sur 178 · BISMARCK ET LES CATHOLIQUES ALLEMANDS · texte numérisé non relu

BISMARCK ET LES CATHOLIQUES ALLEMANDS

entraîné plus loin qu'il ne voulait par les chefs du parti national-libe'ral, dont les exigences croissaient chaque jour. Tout cela le ferait réfléchir profondément. Il ne veut pas quitter le pouvoir, quoi qu'on en ait dit, mais il chercherait les moyens de revenir en arrière et, au besoin, il n'hésiterait pas à sacrifier M. Falk. Le maréchal de Manteuffel, à son retour de Varzin, est venu voir le comte de Redern et s'est franchement ouvert avec lui de tout ce qu'il avait entendu.

t L'Empereur, ajouta le comte de Redern, a malheureusement subi plusieurs fois l'entraînement de son premier ministre et accepté des mesures qu'au fond il désapprouvait; mais, en réalité, il est religieux, il est conservateur et il est tourmenté de la marche des événements en Allemagne. »

Puis, après avoir renouvelé les compliments que sa bienveillance accoutumée lui suggère en général pour moi, après m'avoir dit que l'affection et l'estime que me portaient l'Empereur et l'Impératrice et qui étaient basées en grande partie sur mes sentiments religieux, allaient jusqu'à pouvoir s'appeler une réelle amitié, il me dit, à ma grande surprise : « Votre situation ici est de telle nature que vous pouvez exercer une heureuse influence même sur nos affaires intérieures. Le prince de Bismarck viendra peut-être à Berlin pour l'ouverture du Reichstag: si ce n'est à ce moment, du moins il reviendra un peu plus tôt ou un peu plus tard. Vous le verrez certainement. Dans ce cas, ne négligez pas de lui dire quelques mots sur toutes ces choses. Cela peut produire un bon effet. »

Le comte continua encore sur ce ton. Il était plus animé que je ne l'avais vu jusqu'à présent. On sentait en lui le conservateur dévoué aux intérêts de son pays, retrouvant des espérances qu'à en juger par ses entretiens précédents il avait à peu près perdues, effrayé des horizons révolutionnaires qui ne s'ouvraient qu'avec trop d'évidence, et il me dit : « Je blâme les exagérations des ultramontains ; mais, en définitive, les socialistes sont bien autrement à craindre. C'est là qu'est le vrai danger et c'est celui-là seulement dont il faut aujourd'hui se garer. C'est laque nous entraînent les libéraux. »

Je répondis au comte de Redern que depuis longtemps j'étais si convaincu qu'au-dessus des divisions internationales, il y avait

la lutte bien autrement importante des conservateurs et des révolutionnaires, que dans aucun pays, — eût-il été l'adversaire du mien — je ne pouvais voir de sang-froid les progrès du radicalisme. J'accueillais donc avec une satisfaction réelle tout ce qui était de nature à me faire entrevoir l'apaisement des luttes portées si malheureusement sur le terrain religieux. Mais je m'étais toujours imposé, depuis que j'étais à Berlin, une réserve extrême sous le rapport des affaires intérieures du pays; je n'avais fait connaissance avec aucun des chefs du parti catholique; je m'étais toujours abstenu, hors du cercle le plus intime, de juger ce qui se passait; que notamment jamais je n'avais abordé ce sujet avec le Chancelier, excepté lorsqu'il s'était agi des intérêts communs avec la France; que je ne pensais donc pas que l'occasion se présentât pour moi d'en toucher ne fut-ce que quelques mots, lorsque je le verrais, ce qui ne m'empêcherait pas de répondre, au cas où il prendrait l'initiative.

« Je ne puis que vous approuver, me répondit le comte de Redern. Je sais que telle a été votre attitude. Mais quelque bonne qu'elle soit, quelque raisonnable qu'elle ait été, il arrive un jour où il est bon de sortir de cette réserve et d'avoir un peu de hardiesse. »

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