JULES SIMON
Berlin, 17 décembre 1876.
Le Flô m'a parlé également de la crise ministérielle en France. Il a paru satisfait, à un point qui m'a étonné, de l'issue de la crise. Il est lié effectivement depuis longtemps avec Jules Simon ; il a son talent en grande estime ; il le trouve énergique, courageux, et il le croit d'un républicanisme très malléable.
11 fait le plus grand éloge, dans ces circonstances, du Maréchal et plus encore du général Berthaut. Ce dernier n'a pas bronché un instant; il a maintenu énergiquement son point de vue dans la question des enterrements civils et n'a accepté de faire partie du nouveau ministère de Jules Simon qu'à la condition de conserver sa manière de voir et de ne jamais laisser servir les soldats aux manifestations inséparables encore, chez
nous, des enterrements civils. J. Simon aurait convenu avec lui qu'on tâcherait de laisser tomber cette question, que, si elle était soulevée de nouveau, le ministère répondrait qu'elle était à l'étude, qu'on préparait un projet de loi, etc. On gagnerait ainsi quelques mois et on laisserait la chose s'oublier. Le Flô prétend que le Maréchal aurait tenté d'obtenir du général Berthaut un compromis quelconque, qu'il lui aurait envoyé à cet effet et Dufaure et Pasquier, mais que celui-ci est resté inébranlable.
Quant au Maréchal, en somme, il a eu une conduite très noble, très loyale et très ferme, ce qui, à mon sens, lui fera le plus grand honneur à l'intérieur comme à l'étranger. Cette conduite lui a déjà attiré les éloges de toute la presse, à l'exception, naturellement, de la presse radicale et, un peu, de la presse ultra-royaliste. Voyant l'impossibilité de garder M. Dufaure, il a fait venir J. Simon, qu'il ne connaissait pas, et lui a dit à peu près ceci :
« Vous êtes un des chefs les plus autorisés de la gauche, qui a incontestablement la majorité, dans la Chambre des députés au moins. Je m'en remets donc à vous de la tâche de composer un ministère. Mais je dois vous prévenir qu'il y a un point sur lequel je suis décidé à ne pas faire la moindre concession. Je tiens à poursuivre l'œuvre de la réorganisation militaire telle qu'elle a été commencée; je tiens à la mettre en dehors et au-dessus des fluctuations de la politique. J'en dis autant des affaires étrangères. En conséquence, je veux conserver comme ministres le général Berthaut et le duc Decazes. »
M. J. Simon a obtempéré sans difficultés à la volonté du Maréchal. Celui-ci a ajouté : « Je vous laisse la direction des affaires intérieures. Néanmoins, je tiens beaucoup à ce qu'il n'y ait pas d'hécatombes de fonctionnaires. » M. J. Simon a répondu encore au Maréchal qu'il était tout à fait d'accord avec lui. Et le ministère a été fait.
La droite elle-même ne lui ferait pas mauvais accueil. Elle prélère de beaucoup Simon à Marcère, et elle soutiendra toutes les mesures conservatrices. Un député de l'extrême droite, F. Boyer, l'a dit à Le Flô, à peu près dans les mêmes termes. Le programme de Simon a produit généralement un bon effet.
Un jour, il y a de cela trois ans, J. Simon revenait de la Chambre avec le géne'ral L. « Eh bien, lui dit-il, mon cher ami, vous nous bâclez donc une monarchie0
— Oui, répondit L., et tel que je vous connais, la monarchie vous ira très bien.
— Je ne lui ferai pas d'opposition, en effet, continua Simon, pourvu que ce soit une monarchie constitutionnelle et libe'rale. Je suis républicain et je préfère la république à la monarchie; mais j'accepterai la monarchie constitutionnelle et libérale de M. le comte de Chambord. Il n'y a que deux choses que je n'admettrai jamais, le bonapartisme et le radicalisme. »
Simon était ministre en même temps que Le Flô après le Quatre- Septembre. Dans les scènes terribles du siège, au 30 octobre, les ministres se virent à l'Hôtel de Ville dans la position la plus périlleuse. Le sang-froid de Simon ne l'abandonna jamais. Un moment, un communard s'approcha de lui et l'insulta. J. Simon, qui est très fort, le renversa d'un coup de poing. « Vous pouvez tuer, comme un assassin que vous êtes, lui dit Simon, mais je ne vous permettrai jamais de m'insulter. »
Saint-Pétersbourg, mardi 29/17 janvier 1878.
L'Empereur avait bien voulu me faire dire par le prince Gortchakoff qu'il me recevrait aujourd'hui à une heure. J'étais à une heure moins dix dans un salon attenant au sien et, à une heure cinq environ, on m'a fait entrer dans une pièce au moment même où l'Empereur y entrait par une autre porte. Sa Majesté voulut bien me tendre la main, en me disant : « Je suis charmé de vous voir ici, ou plutôt de vous revoir »; et elle me fit asseoir. Je la remerciai de l'honneur qu'elle me faisait en m'ayant demandé et de l'occasion qu'elle voulait bien me donner de la féliciter des efforts souvent héroïques de son armée et de ses succès.
« Effectivement, a-t-il répondu, Dieu a béni mes armes. Pendant un certain temps, nous avons été malheureux et puis nous nous sommes relevés et, dans les derniers temps, nous avons marché de succès en succès. Mais je ne sais rien encore au sujet de la paix. La nouvelle de sa conclusion nous est arrivée, il y a trois jours, indirectement, par Berlin d'abord, sur un télégramme du prince de Reuss, par Londres ensuite; mais, à l'heure qu'il est, je n'ai encore aucun avis confirmant l'acceptation des conditions de la paix par la Turquie. Au reste, les communications télégraphiques entre le théâtre de la guerre et Pétersbourg sont interrompues. Il n'y a donc rien d'étonnant à ce que les nouvelles m'arrivent par l'étranger. J'ai, d'ailleurs, écrit à mon frère pour savoir ce qui en était, et je n'ai pas encore sa réponse. »
Tout en exprimant à l'Empereur ma surprise de cette absence de nouvelles directes, je lui dis qu'il semblait impossible qu'on n'apprît pas très prochainement que les Turcs avaient accepté les conditions de Sa Majesté.
« Effectivement, répondit-il; je ne crois pas qu'ils puissent faire autrement. »
Puis l'Empereur me parla de l'Angleterre, de son mauvais vouloir à son égard, des taquineries et des susceptibilités dont elle faisait montre à chaque instant, sans le moindre motif.
« En voici une nouvelle et très récente preuve, ajouta-t-il. J'avais décidé que les négociations de paix se poursuivraient à Sébastopol. Les Anglais en ont conçu de l'ombrage et ont demandé pourquoi ce ne serait pas à Odessa. Eh bien! je n'avais choisi Sébastopol que pour une seule raison, c'est que le port d'Odessa est assez souvent bloqué par les glaces dans cette saison, tandis que celui de Sébastopol est toujours libre. Au reste, je leur ai enlevé ce prétexte, car j'ai décidé ultérieurement que les négociations auraient lieu au quartier général. (Je pense que l'Empereur a voulu parler des négociations séparées entre la Russie et la Turquie et non de la conférence.) Enfin, j'espère en une paix prochaine, en une paix honorable. »
Je répondis à l'Empereur que la paix serait accueillie dans toute l'Europe avec joie. L'Empereur me dit encore qu'il n'avait
pas encore de nouvelles de ce qui s'était passé la veille au Parlement anglais.
Sa Majesté' me parla aussi de la France, en me disant qu'elle suivait toujours avec le plus grand intérêt tout ce qui concernait mon pays. Elle s'est exprimée, d'ailleurs, avec la plus grande réserve sur ce point, en se contentant de m'interroger. Je lui ai répondu avec franchise.
J'ai regretté, ai -je dit, les derniers incidents survenus en France; non pas que j'eusse de grandes alarmes sur l'avenir, car j'étais convaincu que le pays, qui est réellement et en grande majorité conservateur et qui a une forte vitalité, sortira de cette crise; mais, avant de l'avoir traversée, je redoute quelques mauvais jours. Le ministère est composé généralement d'hommes honnêtes, d'opinion modérée et même conservatrice; mais la question est de savoir s'il ne sera pas remplacé, un peu plus tôt ou un peu plus tard, après l'Exposition probablement, par une seconde couche représentée aujourd'hui par les sous-secrétaires d'État du ministère actuel.
« Et peut-être, reprit l'Empereur, par de plus avancés ensuite? — C'est à craindre, répondis-je, quoiqu'on puisse espérer le contraire... »
L'Empereur me répéta les vœux qu'il faisait pour la France. 11 voulut bien me dire encore qu'il savait combien j'étais regretté à Berlin.
Sa Majesté me dit encore quelques mots de sa santé. « Je me suis très bien porté pendant toute la campagne, dit-il, sauf quelques jours de fièvre. Mais la chaleur a été parfois bien forte. Nous en sommes revenus très maigris. Je le suis beaucoup ; mais cette chaleur avait fait beaucoup de bien à ma poitrine. L'asthme avait disparu et je n'avais plus d'enrouement dans la voix. J'aime la chaleur; c'est là ce qui me convient le mieux. Mais à peine revenu ici, je suis devenu souffrant. Je suis obligé de prendre de grandes précautions et ne puis encore sortir en traîneau. »
Effectivement, j'ai trouvé l'Empereur remarquablement maigri, le visage très fatigué et vieilli, nerveux, et sa respiration m'a paru très courte.
En nous entretenant de la guerre et des ombrages des Anglais,
l'Empereur m'a dit que l'Angleterre s'était montrée inquiète d'une marche de ses troupes sur Gallipoli, mais qu'il l'avait tout à fait rassurée sur ce point, affirmant qu'il n'avait ni l'intention de l'occuper, ni celle d'y aller, à moins que les Turcs ne l'y attirent. Au reste, il a demandé un engagement semblable à l'Angleterre, qui le lui a donné. Elle avait fait connaître l'intention éventuelle de descendre à Gallipoli; mais, chose singulière, la Porte a répondu d'abord à l'Angleterre qu'elle lui demandait de l'en prévenir, lui, l'empereur de Russie. Lorsque l'Angleterre a manifesté l'intention d'envoyer sa flotte dans les Dardanelles, la Porte lui a fait dire qu'elle s'y opposerait au besoin par la force. Heureusement, a ajouté l'Empereur, lorsqu'après avoir eu la communication de Schouwaloff, elle a fait courir après l'ordre qu'elle avait envoyé à sa flotte de s'approcher des Dardanelles, le contre-ordre est arrivé avant que la flotte se fût ébranlée.
Après vingt minutes d'entretien, l'Empereur me congédia.
Saint-Pétersbourg, mercredi 27/15 février 1878.
Hier, j'ai eu l'honneur de dîner chez l'empereur et l'impératrice de Russie, à six heures. Introduit dans le salon de l'Impératrice par un coureur, j'y ai trouvé M. de Grote, le grand maréchal, et peu à peu sont arrivés tous les convives. Le grand-duc Wladimir est arrivé le premier des membres de la famille impériale, et il est allé droit à moi, qui causais à ce moment avec la princesse Woronzoff. 11 m'a rappelé aimablement Rerlin, où il m'avait vu. Le grand-duc Alexis s'est fait peu après conduire à moi, pour que je lui fusse présenté. Il en a été de même des jeunes grands-ducs Serge et Paul. Tous quatre sont charmants.
L'Impératrice est entrée ensuite, et l'Empereur un instant après. Tous deux ont eu la bonté de commencer leur cercle par moi et m'ont accueilli de la façon la plus gracieuse. L'Empereur
portait une pelisse bleue de housard, sans la moindre décoration. L'Impératrice avait une robe de soie montante, bleu clair.
L'Empereur, en me tendant la main, m'a dit : « Je suis charmé de vous voir encore une fois et de vous avoir chez moi » ; puis il m'a demandé des nouvelles du général Le Flô, pour lequel il m'a déclaré éprouver une vive affection, très justifiée d'ailleurs par l'intérêt qu'il portait à la Russie. Il a ajouté que tous les ambassadeurs n'étaient pas de même, deux en particulier, a-t-il dit, si toutefois j'ai bien compris; et je pense que l'un d'eux était Lord Loftus et l'autre M. Layard.
Nous avons échangé quelques phrases sur les affaire» d'Orient, sur la conduite de l'Angleterre, que j'ai blâmée comme lui, depuis l'origine de la question. Il semble mettre sur son compte le retard de la conclusion delà paix, l'affaiblissement des bonnes dispositions des Turcs, m'a parlé d'un certain délai qu'il n'approuverait pas, ne voulant pas que la conférence commence avant que la paix soit signée entre lui et la Turquie. « Mon frère, a-t-il dit encore, m'a écrit avoir été comblé de marques de courtoisie du Sultan, et lorsque les avant-postes se sont montrés aux environs de Constantinople, ils ont été accueillis à merveille par la population. »
Dans le cours de ce petit entretien, je lui ai dit — car, moi aussi, je l'ai reconnu à la lecture du Blue Book — qu'il était impossible de nier que Sa Majesté n'eût fait connaître très tôt et très loyalement à l'Angleterre les conditions de la paix qu'elle comptait proposer aux Turcs, avant d'avoir traversé les Balkans. L'Empereur me répondit qu'il l'avait fait spontanément, qu'elles étaient modérées et qu'assurément il dèpendaitde lui de les rendrebicn plus dures. Il a ajouté que c'était une curieuse chose que de voir les défenseurs du traité de 1856, les Anglais, l'avoir violé formellement eux-mêmes en entrant dans les Dardanelles au mépris de ce traité.
Je ne partage pas le sentiment de l'Empereur, en particulier à l'égard de la modération de ses demandes, et, d'autre part, je ne puis me réjouir de l'approche des Russes de Constantinople, approche que je ne considère pas comme suffisamment motivée par les mouvements maladroits de la flotte anglaise. Mais je ne suis pas ambassadeur, et, n'ayant aucun caractère diplomatique
auquel je doive mon invitation à dîner chez Sa Majesté, j'ai cru plus convenable de ne pas lui répondre sur ces deux points.
L'Empereur me quitta, d'ailleurs, sur ces paroles, et alla causer avec l'adjoint du prince GortchakofT, M. de Giers; puis on s'avança vers la table où était servi, dans le salon môme où nous nous trouvions, le repas préparatoire qu'on nomme zakowski chez les Russes. L'Empereur me demanda si j'étais fait à cet usage. Ma réponse fut négative, au moins en ce qui concernait le solide, et l'Empereur voulut bien alors me proposer et me verser lui-même un verre de kummel.
Le grand maréchal m' ayant dit que j'étais désigné pour donner le bras à S. M. l'Impératrice, j'eus l'honneur de la conduire à la salle à manger et de m'asseoir à sa droite. Contrairement aux usages de la cour d'Allemagne, l'impératrice de Russie précéda l'Empereur, qui donnait le bras à la grandeduchesse Wladimir, sa belle-fille. L'Impératrice a l'expression douce et bonne, ce qui ne l'empêche pas d'avoir grand air. Sa simplicité attire et met à l'aise; sa conversation est variée, aimable. Pendant tout le temps du diner, elle a causé tantôt avec moi, tantôt avec le baron Budberg, assis à sa gauche.
Elle m'a parlé gracieusement de son séjour à Paris, que sa santé, malheureusement, ne lui a permis que de parcourir en voiture et qu'elle a fort admiré, tout en déplorant les ruines qu'avait faites la Commune. Elle s'est exprimée avec un sentiment d'admiration sur nos sœurs de charité et sur cet ordre religieux si dévoué, dont l'organisation et la règle ont d'ailleurs l'avantage sur celles de Russie de remonter à un temps bien plus éloigné. Elle m'a parlé aussi de la guerre, de ses craintes pour l'avenir, du mauvais vouloir de l'Angleterre et des armements inquiétants de l'Autriche. Enfin, elle m'a interrogé sur les sentiments pacifiques du prince de Bismarck, comme une personne qui en éprouverait quelque doute et voudrait être rassurée, ce qui m'a frappé.
Je lui ai répondu que je croyais à son désir de maintenir la paix. Il n'en a pas été de même, il y a trois ans, et c'est grâce à l'empereur Alexandre que la guerre contre la France fut conjurée; mais, depuis lors, je suis porté à le croire pacifique.
Après le diner, qui avait eu lieu dans une petite salle à man-
ger fort bien décorée, sans dorure, — nous étions vingt et un — on a causé debout pendant quelque temps. Mme la grandeduchesse Wladimir, fille du grand-duc de Mecklembourg, a bien voulu venir à moi et me rappeler les circonstances dans lesquelles nous nous sommes rencontrés plusieurs fois à Berlin. L'Empereur et l'Impératrice, s'étant assis près d'une table et d'un canapé, ont eu la bonté de m'appeler près d'eux et de me faire asseoir sur le canapé voisin de leurs deux fauteuils. La comtesse Adlerberg, Mme Karanoff, la princesse Woronzoff, M. de Budberg et M. de Grote complétaient ce petit cercle. Je n'ai su que plus tard que le canapé sur lequel j'étais seul assis et une partie des fauteuils avaient un prix bien particulier, à mes yeux surtout, car ils composaient le mobilier de la reine Marie-Antoinette à Versailles.
La conversation générale a roulé sur les blessés de la guerre, et, à huit heures environ, l'Empereur s'est levé et a donné le signal de la retraite. 11 m'a dit que, puisque je restais encore à Pétersbourg, il espérait bien me revoir, et j'ai pris congé de lui ainsi que du reste de la famille impériale qui est rentrée dans un autre salon de l'Impératrice.
Je ne puis que me louer de la bonne grâce suivie que m'ont témoignée l'Empereur, l'Impératrice et tous leurs enfants. J'en ai été extrêmement touché. Le soir, chez la princesse ObolenskL, M. de Budberg m'a dit : < Vous auriez été ambassadeur en pied que l'on n'aurait pas eu plus d'attentions qu'on n'en a eu pour vous. Si Bismarck avait pu voir la physionomie de ce dîner, ajouta-t-il en riant, il en aurait été bien vexé. » L'Empereur était de fort bonne humeur, l'Impératrice très aimable, la société gaie et aisée. Seule, la grande-duchesse Wladimir m'a semblé sérieuse. Somme toute, j'ai été fort satisfait de ma soirée.
C'est dans les appartements de l'Impératrice que l'on se tenait, ceux-là mêmes où elle m'avait reçu quand je lui ai été présenté. On ne peut rien voir de plus beau, de plus charmant, de mieux arrangé, avec plus de mélange de luxe et d'élégance. Outre le beau mobilier de Marie-Antoinette, le cabinet de l'Impératrice est orné des plus beaux tableaux de l'Ermitage qu'elle change à peu près chaque hiver. J'y ai remarqué particulièrement un grand et admirable Murillo représentant saint François ou saint Antoine de Padoue, à genoux et presque en
extase devant l'Enfant Jésus, qui lui apparaît; puis un beau Ruysdael et, sur un chevalet, un délicieux petit tableau de Raphaël, à sa première manière, qui représente la Sainte Vierge tenant l'Enfant Jésus sur ses genoux. Il vient de Sienne et il a été payé, m'a dit M. de Giers, la minime somme de 350,000 francs. Le cadre, en bois sculpté et doré, est presque aussi ancien que la toile; il est charmant. Je trouve que c'est la marque d'un goût élevé chez l'Impératrice que de s'entourer dans ses appartements, dont elle ne sort jamais pendant l'hiver, des chefs-d'œuvre d'art, peinture, sculpture et autres objets de différente nature, et de les changer de temps en temps. En passant dans son salon, on m'a fait remarquer une collection merveilleuse d'anciennes tabatières, aussi remarquables par la matière que par leur forme et les miniatures ou les pierres précieuses dont elles sont couvertes.
A huit heures dix, nous sortîmes du palais. Un quart d'heure après, j'étais au quai de la Cour où j'ai terminé ma soirée.
Je ne veux pas omettre la connaissance que j'ai faite avant dîner du capitaine Baranoff, bien connu en Russie, en Europe même, pour les exploits qu'il a accomplis contre la marine turque. Il est impossible d'en parler avec plus de sobriété et de modestie. C'est une personnalité qui m'a tout à fait séduit. Il connaît les amiraux Jurien de la Gravière, La Roncière, à Paris, et m'a dit, presque avec confusion, avoir reçu, après la prise d'un vaisseau turc, un télégramme de félicitations de l'un de ces messieurs, l'amiral Jurien, je crois.
J'ai été présenté à la princesse M. Woronzoff qui a dû être fort belle, qui a une certaine notoriété à Pétersbourg et m'a paru d'une exaltation outrée au sujet de la guerre, des Anglais, des Autrichiens, etc.