‹ Mon Ambassade en Allemagne;Chapitre 58 sur 178 · M. DE RADOWITZ A SAINT-PÉTERSBOURG · texte numérisé non relu

M. DE RADOWITZ A SAINT-PÉTERSBOURG

s'assurer à l'avance la neutralité bienveillante de la Russie. En effet, dans les premiers jours du mois de février, le comte de Radowitz, le même qui tenait à M. de Gontautles propos étranges que nous avons rapportés, était parti inopinément pour Saint-Pétersbourg. Cette mission soudaine avait mis les esprits en éveil et provoqué des commentaires dans le monde diplomatique. Le choix même de M. de Radowitz, qu'on disait personnellement très apprécié du prince de Bismarck, augmentait l'émoi. Selon une version officieuse, il allait uniquement gérer l'ambassade d'Allemagne en l'absence du prince de Reuss, que la maladie paraissait devoir retenir encore assez longtemps loin de son poste. Or, il y avait quatre mois déjà qu'un secrétaire exerçait à Saint-Pétersbourg les fonctions de chargé d'affaires. Si donc le prince de Bismarck, en le remplaçant par un ministre plénipotentiaire, avait seulement voulu donner au Tsar, ainsi qu'on le prétendait, une marque de déférence, il pouvait sembler étrange qu'il n'y eût pas songé plus tôt. Telle était pourtant l'explication fournie à M. de Gontaut par les ambassadeurs d'Autriche et de Russie. Mais il avait peine à croire que la chose fût aussi simple qu'on le lui affirmait. Quelques confidences, recueillies plus tard, allaient accroître et préciser ses soupçons.

M. de Radowitz était revenu à Berlin dans le courant du mois de mars, sans avoir rien fait, assurait-on, d'important. S'il n'avait rien fait d'important, c'était peut-être faute d'y avoir réussi, et non pas de l'avoir tenté. C'est ce qu'insinuait le comte Chreptowitch, de passage à Berlin, dans une conversation avec M. de Gontaut. « Il m'a dit l'autre jour, écrivait celui-ci le 26 avril, quelques mots de la mission de Radowitz à Saint-Pétersbourg. Son arrivée n'aurait fait plaisir à personne, pas plus à l'Empereur qu'à la société, qui appréciaient fort le comte Alvensleben (1).

(1) Chargé d'affaires, en labsence de l'ambassadeur d'Allemagne.

116 LINTURVENTION DE L'EUROPE

Suivant lui, Radowitz venait à propos des affaires d'Orient et pour un autre but qu'il n'a pas précisé; mais il aurait échoué. J'ai essayé d'en savoir davantage. En puisant encore à d'autres sources, j'ai réussi et peut-être tenons-nous le véritable objet de cette mission (1). Il paraît que Radowitz est allé proposer à la Russie, de la part de l'Allemagne, de la seconder dans ses projets sur l'Orient, à condition qu'elle laisserait V Allemagne mener comme elle V entendrait les affaires d'Occident. L'empereur de Russie a nettement refusé. Si la version est vraie, le fait a pour nous une grande importance. »

C'est cette même version que Lord Odo Russell disait à M. de Gontaut posséder. C'est elle encore que recueillait à Saint-Pétersbourg notre ambassadeur, le général Le Flô : « Qu'est-ce qui pourrait donc bien vous être agréable, aurait demandé M. de Radowitz, et que réclameriez-vous du côté de la Turquie? » A cette question insidieuse, faite en manière de causerie sans conséquence, le prince Gortchakoff aurait répondu : « Nous ne voulons rien de plus que ce que nous possédons (2).»

(1) Ce supplément d'informations venait de la comtesse Chreptowitch. On a vu plus haut que son mari occupait un rang élevé à la cour de Russie.

(2) Le fait a été démenti en Allemagne à la suite des révélations apportées par le général Le Flô dans le Figaro du 21 mai 1887. Dans une lettre du 2 juin, adressée, au Figaro, celui-ci a répliqué et maintenu ses affirmations : « Ce que j'ai dit de la mission de M. de Radowitz était, à l'époque, de notoriété à Saint-Pétersbourg et m'avait été affirmé, de la façon la plus formelle, par deux personnages les plus régulièrement en position d'être initiés à tous les secrets de la chancellerie russe, de telle sorte que j'en dus faire le rapport immédiat au duc Decazes... »

Dans une conversation avec le docteur Blum (reproduite dans J. Penzler, Fùrst Bismarck nach seiner Entlassung, t. IV, p. 199), le prince de Bismarck donne à cette mission de M. de Radowitz deux objets :

1" M. de Radowitz prierait les agents allemands à Saint-Pétersbourg de ne plus permettre au prince Gortchakoff d'adresser ses

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