I..a domestique revient bientôt dire
— C'est monsieur Boiiillot, ce gros ventre... qui ne met jamais d'eau dans son vin quand il dîne chez les autres, et qui bon de I abondance chez lui... Il \ieiit passer la journée.
— Il est fort ennuyeux, ce liouillot... Mais heureusement il est seul, et...
Mademoiselle Féllcio, qui vient d'ouvrir à une autre entrée, arrive alors et dit :
— C'est miinsieur et madame Eilasson...
A peine arrivés, ils se sont déjà |dainls de la poiissièro et du veut, l't madame Eilassoii m'a dem.indi' jusqu'à iiuelle heure il y awiit <les voiture.! pour revenir le soir.
— Ce qui veut dire ()u'ils vont re>ler toute la journée... C'est amusant... Madame Kilassun. qui ne \ii>nt chez moi ipie pour critiquer ma maison, mtm jardin et le pa\s... Mais, sapnsii pourquoi y vient-elle alors'?
— Oui... ei des Rcns qui, en arrivant, commencent par viuis demander comiiienl ils pourront s'en aller., qui ne soiipciii, ne s'oeeiipeiit <pio de li>Mr di'p.'irt... On serait lente de leur iluo ;
Allez vousen tout di> suite ; vous seie/. plus .Mlr de ne pas vous ottarder...
Enllii . c'est trois personnes... SI lu pouvsli leur avoir un dindon ..
Rn re moment, le petit Ciat, qui a été ouvrir du cMé du sentier, ucc<jurt en séchant :
— Vollh toute 1.1 rmilfle Montrirbet... Il* roviennenl toux Im sf>pl, roinnie rniitri* fois, parce qu'il* diM*iit que ce>t c« tulr la fAie h Vinccnnes, cl qu'aprù» diner lit wroril tous portes pour j aller.
Monsieur Pavillon se jette avec désespoir sur son véritable gazon, on s'écriaiil :
— Pour le coup, r'e«t trop fort'... S<'pl pertonne» en paquet, el qui viennent diqer cliez mm. pour «'en all>-r bi'-n vite aji!''* diner voir la fêle ilu village voisin . C est a en p|i-urer
— C«la fait dix personnes qui nous arrivent, dit madamu P»\i\- Ion... Certninement un dindon ne leur sulUra pdi... Je tuerai la lapin qui est re>té.
— Tuez aussi toutes les poules, si vous voulez, madame... Ah! vraiment je suis d'une biimeiir. Moi qui espérais passer Iranquilleinent ma journée à nettover mesarbre.s ..
Di'-eiilemeni je commence a m'apercevoir que ce n'est pas loul [ilaisir d'avoir une belle maison de uiniMgtie.
Cependant toute la soeiéii- est arrivée.
M iilame Filass.in est iiu'- petite maiiresso de quarante-cinq ans, que tout incoinmodOj qui su plaint sans ce-^e de la poussière, du vent ou de riiiimidile.
Monsieur Filasson. (|ui est un petit p.irçon [trH de M femme, n'est occupe qu'a I écouter, à lui essiiyr le visage ou & fermer les portes, pour (|U elle n'ait pas de courant d air.
Monsieur [< luillot est une es|ièce di^ brute, qui ne se déride qu'à lObic, lorsque le diner est a son goût.
Les Moiiirichet se composent d un père qui fait le farceur; d une épouse qui singe le mari et rit de tout ce qu'il dit. avuni même qu'il ail îirbevé ses phrases; dune vieill.' tinte, j ■ - ' '■• à
lin inancbe a b.dai. et qui est toujours mi^e com : ; la
domesiiqiie de la famille; puis, eiilln, de quatre | de
huit il i|iiiiize aii«. deux MU et deux ne\eu\. qui -se
en mnincMiienl, courent dans le jardin , m.ircheni •$-
bandes, cassent toutes les^rdncnes et maiijrent i ■ - qui
sont à leur portée. ^
Ceii> aimable compaî;nie débouche par trois eâtés. el la ramille PaMili.n est oliligée de composer son vi.«age et de se donner des airs alm.'ibles nour recevoir tout ce monde, qu'elle voudrai! voir à tous les diables.
— nunjoiir, madame Pavillon.
— Ronjour, chers amis, nous venons diner sans fai^on...
— C'est comme nous. Niuis nous sommes dit c« matin : Qu'estce ipic iriiis ferons aujourd'hui dimanche nous ne savons que devenir, itou* allons nous embélor beaucoup.
Ma foi. allons chez Pavillon...
Il a une belle maison, un grand Jardin.
Nous ferons des folies chez lui... nous mettrons toulsens dessus dessous... Eh! ohl...
— C'esl bien aimable de votre part .. Vous nous faites bien plaisir.
— Pavillon, j'ai bien chaud... je voudrais bien me rafnicbir...
— Et moi aussi... A la campagne j ai toujours soif. , On va vous servir... Angélique apportez des verres.
— Monsieur Pavillon, dil madame Filasson un se pingant à la fois le nez el la bouche , lr«uve-l-on facilement dos voilures pour
s'en aller le soir <1 ici?
— Mais oui, madame.
— Si nous faisions retenir d'avance des places . ce sérail plus prudent peut-iitrc... .Monsieur Filassuo, vous duvricz vou.s iuformor...
— Je vais y aller, chère amie.
— A quelle heure dine-t-on chez loi. Pavillon? demande aïon-
lieur Moniriclict.
— Mais... h cinq heures ol demie...
— Diabli'l c est bien lard . C esi que nous avions envie d'aller, après le iIImt. voir l.i féJ«« .'i Vinrenne». . Tu devrais nous faire d'iier plus tôt . ça serait plus commode.
— Ah! mon Dieu, dii la domestique, tout en retournant à sa cuisine, si je connaissais une lierbe pour purger tous ces gens-là, comme je les en régalerais.
Us s>n souviendraient de notre campagne ; je leur ôterais l'en- ■ vie d'y revenir.
Monsieur Pavillon fait de son mieux pour dissimuler sa mauvaise humeur; mais il n'est pas conleni du tout, surtout lorsque les jeunes Monirichet cassent ses branches, marchent sur ses légumes et mangent ses fruits.
— Bah! bah ! dit monsieur Montrichet le père, à chaque espièglerie des petits garçons; il faut que les enfants s'amusent.
Et puis d'ailleurs, lu as tant de fruit ici il t'en restera toujours assez.
— Oui, il est certain que j'ai une belle propriété, dit monsieur Pavillon en .se rengorgeant.
— Par exemple, je ne l'aurais pas achetée dansée pays, dit madame Filasson.
Je le trouve alTreux... on y est abîmé de poussière.
— C'est vrai, dit madame Montrichet; il y a de si jolies campagnes aux bords de l'eau .. Ah! l'eau! Parlez-moi de cela... C'est tout vilain monde par ici.
Monsieur Pavillon se mord les lèvres en répondant :
— Mais, madame, je ne suis pas de votre avis... Et madame Laminette dit bas à sa nièce :
— Il est certain que quand ils y viennent, ici, il y a de fort vilain monde.
— Pavillon, dit monsieur Bouillot, pourquoi donc n'as-tu pas ici un labyrinthe... là-bas un tapis de verdure?
Moi, si j'avais ce jardin-ci , je l'arrangerais tout autrement.
— 11 est certain, dit monsieur Montrichet, qu'il n'est pas bien dessiné du tout...
On pourrait en faire quelque chose, mais il faudrait tout bouleverser.
— 11 me semble que les fils et tes neveux s'y exercent en ce moment, répond monsieur Pavillon avec un rire forcé.
— Quels aimables convives.! dit tout bas madame Laminette; comme ils sont polis :
Donnez-vous donc bien du mal pour traiter ces gens-là.
Monsieur Pavillon fait son possible pour amuser la société jusqu'au moment du diner; mais à chaque instant les Monirichet s'écrient :
— Esl-ce qu'on ne dîne pas ici?... Nous avons faim... C'est ennuyeux de diner si tard.
Et madame Filasson accompagne ces refrains, en disant de son côté :
— Sil n'y avait pas de places dans les voitures... Je .suis bien inquiète pour savoir comment nous nous en irons.
Enfin, Angélique annonce que le dîner est servi. On se met à table. Monsieur Bouillot fait la grimace en buvant le vin qu'on lui sert, et s'écrie :
— Qu'est-ce que c'est que cela... du piqueton !...
— Mais non, dit monsieur Pavillon; c'est un petit vin des environs.
— Il est diablement rovèche... Quel casse-poitrine !
Cette remarque n'empêche pas monsieur Bouillot de boire beaucoup, probablement pour prouver que sa poitrine est de force à tout supporter.
Madame Pavillon a mis en gibelotte le lapin qui a eu la complaisance de ne point déserter avec ses camarades.
— Voilà un lapin qui sent ti'rriblement le chou! dit madame Filasson en goùtanl de la gibelotte.
— Il me revient cependant à douze francs, dit monsieur Pavillon en poussant un soupir.
— k douze francs... c'est une plaisanterie.
— Non ; les œufs et les lapins coûtent horriblement cher dans ce pays.
— .\llons, allons, dit monsieur Montrichet. nous avons pris aujouid'liiii nos amis Pavillon à limpioviste; mais ils nous traiteront mieux une autre fois.
Ce compliment a clos le dîner. A peine ont-ils mangé le dessert, que les Montrichet s'en vont à Vincennes.
Monsieur et madame Filasson vont sur la route guetter une voiture. Monsieur Bouillot s'éloigne en disant à ses hôtes :
— C'est une mauvaise économie que d'acheter du petit vin... C'est moins cher, c'est vrai; mais on en boit plus et (;a lait mal.
Lorsque la société est partie, monsieur Pavillon s'écrie ;
— Maintenant, qu'il vienne du monde nous voir... N'importe à quelle porte on sonnera le dimanche, je ne veux plus qu'on ouvre; et dans la semaine, j'aurai soin de prévenir que nou.-i dînons toujours en ville.
La chambre d'umis.
Quelque temps après ce dimanche, M. Pavillon était allé se promener seul à Vincennes. Involontairement, il avait porté ses pas du côté de son ancienne petite maison qui donnait sur la route, et arri\é devant cette modeste habitaiioii, il s'était arrêté pour la contempler, puis les réflexions étaient arrivées en foule, et il se disait :
— En effet, cette maison était bien petite... mais je m'y suis beaucoup amusé... mon jardin n'était pas plus grand ipi'une cour, mais je ne me donnais pas des courbatures pour l'arroser.
Je n'avais qu'une trentaine d'arbres, mais je les connaissais tous comme d'anciens amis; enfin ma pelouse était en peluche... mais cela ne me coûtait pas des journées de jardinier pour l'entretenir!... 11 est donc bien vrai que lorsqu'on a assez pour être heureux, c'est une sottise de désirer davantage!
Je commence à penser que je n'irai pas voir la mer, cela me jouerait aussi quelque mauvais tour!
Après s'être dit tout cela, M. Pavillon va, quoiqu'à regret, s'éloigner de son anciennne maison, lorsqu'on se retournant il se cogne contre un individu qui passait près de lui; les deux hommes se regardent, et s'écrient en même temps :
— Pifïard!
— Pavillon!...
— Que fais-tu à Vincennes?
— Je me promène... et toi?
— Moi? je me promenais aussi... c'est-à-dire je regardais ma ci-devant maison...
— Ah! c'est vrai; maintenant tu en possèdes une grande, une superbe... tu m'as dit cela snr le bateau à vapeur, je m'en souviens... tu étais dans l'encbantement!
M. Pavillon pousse un soupir et reprend :
— A propos de bateau à vapeur, je n'ai jamais pu le retrouver à Melun, toi...
Eh bien, voyo'iis, Piiïard, es-tu encore désolé, désespéré comme l'autre fuis?...
Sais-tu que tu m'avais inquiété... Que diable avais-tu Jonc C( jour-là? .. tu étais malaile, n'est-ce pas?
Pilfard secoue tristement la tête en baissant les yeux, et ne prononce pas un mol.
— Il me parait que ce n'est pas fini... que lu as toujours îles chagrins, reprend monsieur Pavillon en lend.iiit la main à son ami.
— Oui!... répond enlln PilTard en poussant un profond soupir.
— Est-ce que tu ne me conteras pas cela, à moi. Ion anciea ami?
— Je n'oserai jamais.
— Tu es donc un bien grand coupable?...
A imipos. In femme, qui est venue une fois voir la mienne, lui 9 dit ciue lu étais en voyage.
MON AMI piffaud.
— M.i fotnmri! s'écrif monsieur l'ifl.inl qui dovioiit nlors loul buulcvcTsé. Ah! vous avez vu ma fciuuiu?...
— Sans doute... tu no lu savais donc pas?... Elle ne te l'avait pas dit?
— Non... jo... c'est (|Uo... tu no sais pas'^.. j'ai quitté ma fctniiie.
— Pour aller ii Molun I je le pense bien; mais maintenant?
— Maintenant je ne suis par retourné près do ma (ommo, et je n'y retournerai pas.
Monsieur Pavillon est tout saisi do ce qu'il entend, il regarde fixement son ami Pillard, puis s'écrie enlin :
— Mais jo n'en reviens pas, moi... tu as quitté ta femme, loi, Piiïard... le modèlo des époux! mais (pio t'a-t-ello donc fait?...
— Rien..
— Alors qu'est-ce qui t'a donc pris à loi, car enfin on ne quitte fas sa femme sans de très-fortes raisons... surtout à nos âges... nous ne sommes plus des papillons!
— Ma femme ne vous a donc rien dit à mon sujet?
— Je ne l'ai pas vue, moi; mais elle a souicment dit h mon épouse mie tu étais en voyage... et puis elle lui a demandé si tu m'avais écrit.
— Voilà tout?
— Sans doute.
PifTard semble réfléchir quelques instants , puis il dit à son ami :
— P.Tvillon, je me rappelle que lu m'.is dit avoir dt^ns la nouvelle i)ropriélé des chambres jioiir les amis.
Pavillon se gratte l'oreille, cl répond en hésitant :
— Oui... oui, en effet... j'ai des chambres... c'esl-;i-dire, elles ne sont pas encore meublées, j'ai eu tant de dépense à faire!...
— Eh bien, mon ami, jo vais l'accompa;fner pour rendre visite à la nouvelle propriété dont tu es si content.
Tu me donneras une rliambro , je passerai quelque temps a\(T toi, piMil-èire loul le restant de la saison... Car ne vuularit pas relniiriier avec ma feniine, je l'avoue (|u'en revenant à l'aris. je ne saurais trop ou aller. Je suis bien aise de l'avoir rencontré, je serai très-bien chez toi.
M. Pavillon n'est pas extréinoment satisfait de la proposition que son ami vient de lui faire; cependant Piffard est son ancien camarade de i)ension, il ne peut pas refuser de le recevoir.
Kl puis en le fjaril.ÉOl i|iu'Ii|iii' leiiips avec lui. il e<père IjimiMier à lui faire eiiliii ('(jnliileiin' ilii iiinlif i|iii lui fait ipiiller sa reiiiiiie. et sa curiiisite elail lelleiiieul exiilee, ipi il ii'esl puiiii île saerilices auxquels il ne se résigne pour la satisfaire.
— Allons, mon cher ami, dit monsieur Pavillon, viens avec moi... Je suis eiich.iiilé (pie lu me fasses lo plaisir de me dminer
3iieli|ues j<inis... mais, par exemple, j'espère (|ue lu n'auras pas e seerels pour ton hôte et qnu tu m'a|ipreiidras enlin pourquoi tu te sépares de la femme.
— Peut-être! murmure l'ilTanl en prenant le bras de son ami.
Les deux amis se mènent en roule et arrivent bientôt à .'saint- Blaiidé. Monsieur Pavillon présente Pilîard a sa femme, en lui disant :
— Voilà un voyageur que je viens de rencontrer à Vinccnnes.
— Eh! c'est monsieur Piffard.
— Oui , c'est Piffard qui... qui veut bien passer ici quelques jours avec nous.
— Quelques jours! murmur» madame Pavillon en lançant dos regards fiambloyants à son m.iri.
— Quelques jours! dit madame Laminelio à Felicie. Boni il amène du monde coucher à présent, il nu manquait plus que cela.
— \'là la maison qui devient tout à fait une auberge, dit la domestique.
Mais Pavillon se penche vers l'oreille do sa fomino et lui dit tout bas :
— Il n'est plus avec son épouse... il y a un grand secrol... il nous le dira.
Madame Pavillon se hàle de communiquer à sa soeur la confidence (pi'ello \ieiit d entendre ; celle-ci la eommuniquo à sa nièce qui la redit à Angéli(|ue, et tout le monde se dit :
— Voilà qui est bien eilraorJinalre! et on Une« sur l'ami Piffard de» regard.<) remplis de curiosité.
M Pavillon emmène «on .imi roir son Jardin, cn^uft^ n lui Ml visiter sa mais/in depui ' ; l'.-n haut, ii'- I . ' i>a»
un cabinet, pasjine .n il de ce-i (il ;ié-
laire qu'on ne inanqui- j donner, et il ; !'i^
naturel de les .saisir quand il- -•• présentent, qu il- : fort cher a ceux qui so les donnent.
En parcourant pliisii-urs pii-cs ou il n'y a que le» quai.- ,.,..;. et d'assez joli papier, inonsii-ur p8\illon dit :
— Voilà les chambres d'amis... tu vois que j'ai de la place pour le loger.
Piiïard regarde autour de lui et murmure :
— Ah! ce sont là les chambres d'amis... mais alors... esl-ceque tesamis couchent par terre?... je ne vois pas même unechaUe pour
s'asseoir.
— Elles ne sont pas encore meublées loul à fait, c'est vrai...
— Je le crois bien, il n'y a rien.-
— Si , en voilà une qui a un porte-manteau...
— Est-ce que tu veux que tes amis se suspendent après un portenianleaii jiour dormir!
— Eh non, non, sois tranquille. Nous te trouverons une pièce bien meublée... ohl lu ne manqueras de rien... on a tout ce qu'il faut chez moi.
L'heure du diner est arrivée. Piiïard se met à tableavec la famille Pavillon; il est toujours taciturne, mais il mange et boil beaucoup.
Pavillon ne peut s'empêcher de lui dire :
— Il me parait cependant que cela v^a mieux que quand je l'ai
rencontré sur le bateau à vapeur.
— Comment mieux? demande Piiïard en portant un énorme morceau de viande à sa bouche ; qu'est-ce que lu veux dire?
— Je veux dire que lu as moins de chagrin.
— Oh! non... j'en ai encore plus au contraire... je vous demanderai il, boire.
— Mais alors ton chagrin ne t'empécbe pas, comoM (;:; le bateau a \apeiir, de boire el démanger.
— Ah! c'est vrai... l'estomac est fait à loutl... même à la douleur.
— Il parait que le tien a parfaitement pris son parti.
\ propos , ma femme, où coucherons-nous Piiïard ? nos chambres d'amis là-haut ne sont pas complètement meublées.
— Nous logerons monsieur dans la petite pièce au rez-de-chaussée contre I écurie, il y a un lit el tout ce qu il faut.
— Ah ! vous avez aussi une écurie ! dit Piffard en ouvrant de grands yeux.
— (~>ui. mon ami. écurie et remise, c'est trè>- ■"me quand on n'a ni chevaux ni voitures, parce qu •': 'Ujours dire : J'ai écurie el remise; ceux oui ciileiiil' - int pas obligés de savoir qu'il n'y a rien dedans.
Lo diner s'achève. On a essayé de faire parler Piiïard, madame Lamineiie a fort adroitement amené la conversation sur les mauvais ménages, sur les époux qui se sep.irent. le convive a poussé d énormes soupirs, mais il n'a pas dit un mot de plus.
On la conduit à la chambre qui lui est destinée.
C'est une petite |iièce du rez-de chaussée qui donne sur l*" Jardin, el qui est meublée comme pour un domestique, mais Piffard s'en contente.
Il salue Iristemeni toute la compagnie et se relire cha lui. Madame Pavillon revient contre la porte |H)ur crier à son bôle .
— Surlout, monsieur Piiïard, prenez bien garde au feu!...
Songe/ que vous êtes contre l'ecuric, nous rôtirions tous comme des marrons.
— Sovez tranquille, madame, répond Piffard. je ne ronser%-e jamais Je lumière dans la nuit, et je ne lis pas dans mon lit.
— Onel homme singulier ! dit madame Pav illon; je le connaissais béte, assurément; mais au moins il parlait, il riait méine, el à présent c'est comme une vraie momie.
— Pour que cet homme soit tombé dans cet état io Ihttessa. il
faut qu'il ail fait de bien vilaineà choses ! dit madame Laminette.
— Ma tante a raison, dit mademoiselle Félicie, certainement c'est extraordinaire.
— Pourquoi donc a-l-il quitté sa femme?
— Ahl oui, pourquoi? Voilà ce qu'il faudrait savoir.
— Il a peut-être commis des crimes, ce monsieur Piffard, avec son air bête... reprend madame Laminette. Il a peut-être tué plusieurs personnes...
— Oh ! quelle idée ! s'écrie monsieur Pavillon, ce pauvre Piffard, vous voulez <jue ce soit un grand criminel !
— Enfin, lertaineraent il y a quelque chose... il vous a dit luimêmequ'il était perdu... Ce n'est peut-être pas prudent à nous de le loger.
Monsieur Pavillon essaie de rassurer sa famille, mais lui-même n'a pas l'air d'être parfaitement tranquille. Enfin, chacun va se coucher en pensant à l'ami Piffard.
Il y avait à peu près une heure que l'on était retiré.
La famille Pavillon commençait à goûter les douceurs du sommeil, lorsqu'elle est réveillée par un bruit etïrayant.
On entend des cris, on distingue les mots :
— Au secours!... à moi!... Ah! les misérables, ils veulent m'assassiner.
Madame Pavillon réveille son mari, madame Laminette réveille sa nièce, le petit César se met à pleurer, la bonne à crier.
Tout le monde s'habille à peu près, et se réunit en se disant :
— Ah ! mon Dieu !
— Entendez-vous ce? cris?
— C'est dans la chambre de Piffard.
— On dirait qu'on se bat.
— Es-tce qu'il aurait introduit une bande de voleurs dans la maison?
— Mais non... c'est lui qui appelle au secours.
— Allons, allons, dit monsieur Pavillon en enfonçant son fichu de nuit sur ses oreilles et en tâchant d'avoir l'air'brave, il faut voir ce que c'est... il faut aller au secours de Piffard...
Angélique, donnez-moi mes armes... bien vite.
— Quelles armes, monsieur? Je ne vous en connais pas.
— Ce fusil... avec lequel je tire sur les moineaux.
— Il me semblait qu'il ratait toujours.
— C'est égal... donnez-le-moi... et puis, la pincette, la pelle. Vous autres, prenez chacune quelque chose... des balais... des bâtons... César, prends ton petit tambour...
Faisons beaucoup de bruit... cela effraiera les voleurs.
Les dames ont beaucoup de peine à se décider à s'armer. Cependant madame Pavillon ne veut pas quitter son mari, mademoiselle Félicie ne veut pas quitter sa mère, madame Laminette ne veut pas rester seule; ce qui fait que l'on se décide à aller enfin tous ensemble au secours de Piffard.
Mais dans leur frayeur, ces dames ont pris pour s'armer tout ce qui leur est tombé sous la main. Ainsi , madame Pavillon tient un plumeau, mademoiselle Félicie a saisi son démêloir, la domestique porte une casserole à chaque main.
La brave madame Hortensia Laminette s'est armée de sa seringue , meuble dont elle se sert très-souvent, et qu'elle tient alors la canule en avant, absolument comme un grenadier qui va combattre à la baïonnette.
En approchant de la pièce où couche Piffard, on l'entend de nouveau appeler au secours.
— Faisons du bruit! faisons beaucoup de bruit! dit monsieur Pavillon à sa troupe; puis, faisant sonner son fusil , en le laissant tomber contre la terre, il crie :
— Nous voilà, mon ami; nous voici, Piffard.
N'aie pas peur... n'aie pas peur... nous sommes di.v-sept... j'ai des braves avec moi.
Pendant ce temps, la domestique tapait ses deux casseroles l'une contre l'autre, absolument comme si elle eût voulu imiter les cymbales, et madame Pavllon brandissait son plumeau, et ma-
dame Laminette faisait jouer le bâton de sa seringue, mais il ne rendait alors aucun bruit, et le petit garçon chantait tout en tremblant l'air de la marche des Tarlares.
Lorsqu'on est tout contre la porte de la chambre, monsieur Pavillon, qui veut parler et n'a plus de salive, se décide à tirer un coup de fusil , pour mettre en fuiie les voleurs ; mais le fusil rate, comme à son ordinaire, et madame Piffard dit tout bas :
— Mon mari n'en fait jamais d'autres.
Il s'agit alors de savoir comment on entrera chez Piffard. Naturellement, c'est monsieur Pavillon qui doit donner l'exemple, mais il n'y semble pas bien disposé.
Tout le monde se regarde en tremblant , et la troupe va se décider à faire une retraite peu honorable, lorsque tout à coup la porte s'ouvre , et Piffard paraît :
. Dans le simple appareil D'un homme laid qu'où vient d'arracher au sommeil.
11 se jette dans la famille Pavillon, il manque de renverser madame Laminette, il s'accroche à sa camisole, que ce mouvement brusque dénoue entièrement, ce qui met à l'air des choses qui avaient besoin d'être retenues; puis il va se fourrer derrière la domestique, en s'écriant :
— Ah! fichtre!... il était temps que vous vinssiez...
Dans quel guêpier m'avez-vous donc couché?...
C'est affreux ! Quand on a des amis, on ne les loge pas avec des animaux... car je commence à croire que ce ne sont pas des voleurs, mais seulement des animaux qui se promenaient sur mon visage.
Tout le monde regarde Piffard, puis mademoiselle Félicte baisse les yeux, et par réflexion, madame Pavillon fait passer sa fille derrière elle; et comme on n'apercevait personne dans la chambre, dont la porte est toute grande ouverte, on commence à se rassurer, à penser que Pilïard n'a fait que rêver, et le chef de la famille dit, en se donnant une voix imposante :
— Ah çà, mon cher ami, qu'est-ce que cela veut dire?... Comment toi , un homme qui a vu la mer , tu nous réveilles tous en poussant des cris horribles, tu effrayes ces dames... tu nous exposes à te voir en chemise... ce qui n'a rien de bien séduisant, et tout cela pourquoi?... parce qu'il y a des bêtes dans ta chambre...
Tu as eu des punaises peut-être... c'est possible!... mais on ne crie pas au secours et à l'assassin parce qu'on .a des punaises!... c'est fort inconvenant.
— Il n'est pas question de punaises, répond Piffard, j'ai été réveillé par de forts trépignements sur mon visage... on trottait... on dansait le galop sur mon lit et sous mon lit. J'ai été effrayé, il y avait bien de quoi ! au reste, entrez là dedans... vous avez de la lumière, vous verrez ce que c'est.
— C'est juste, dit monsieur Pavillon, entrons là-dedans... entre, Angélique.
— Vous pouvez bien entrer d'abord, monsieur.
— Ah! que les femmes sont poltronnes... hum!... hum... Je vais entrer, moi... mais au moins qu'on m'éclaire.
Et M. Pavillon, qui n'a pas l'air content du tout d'entrer dans la chambre, s'y décide pourtant, en tenant son fusil comme s'il voulait assommer quelqu'un avec la crosse. Il n'a pas fait deux pas dans la chambre que quelque chose lui passe rapidement entre les jambes.
Il lâche alors son fusil à terre et se laisse aller dans les bras d'Angélique qui l'éclairait, en s'écriant :
— Aye!... aye!... on se sauve à quatre pattes.
La famille Pavillon redevient tremblante et va fuir, lorsque la domestique, ayant plus de sang-froid que les autres, porie la lumière à terre et s'écrie bientôt ;
— Ah! madame! un lapin... deux lapins... tous nos lapins sont retrouvés.
— Les lapins I serait-il possible?
On se précipite dans la chambre de Piffard, et on y retrouve en effet les lapins fugitifs qui du jardin avaient gagné l'écurie, et de là s'flaiciit rcfn^'ii's dans la petite pièce voisine où ils avaient établi pruvisoirenient leur domicile sur le lit.
Lorsqu'on est bien cerlain que ce sont des lapins qui ont fait
MON AMI PiFFAUD.
pour à l'ilT.ird, leséclau de riro succedciil a la frayeur, ui niadamo Pavillon e»l forl cjiilcnl'! d avoir retrouvé »o* Uc»frluurs.
I.a bdiiii"' en a d'jà s.iisi phnipiirs , los rnfaiils prenruriit le roste, l'i on nuuhailo lu bonsoir a I ami i'illjrd.
— Tu n'.iiir.is plus peur nininlcii.inl, lui dit moiixieur Pavillon,
lu vois b (|iie wnclnit que dos lapins. El pour un huiiiino
qui a vu la mer, tu l'elTrayos de peu
— Je ne pouvais pas deviner ce que c'était, répond Piffard; je ne pensais pas que vous in'uvicz logé avec des lapins. . Drôle de clianibro d'ami l
— S'il n'esi pas conlenl. dil tout b.is madame T.aminellc, Il peut aller ailleiiis, re brûlai qui ma difail ma camisole... el qui ne m'a yoiilunieiil |ias adresse un complimenl sursoit bonheur.
PilTard veut encore dire quelque chose, mais Pavillon a liàlcde fermer la porte sur lui, parce (lu'iiii rouraiil d'air venait de rendre le cosluinu de sou ami par Irup décolleté.
VU
Une noce.
La nnil aux lapins fui suivie d'autres, mêlées aussi de forl sin guliers incidenis.
Taiiiôt PilTard rêvait tout haut el si haut, qu'on l'entendait parler dans les chambres du premier: lanliii c était une poule qui s'élait iniroduite dans la pièce ipi'il haliilait, et alors un autre combat nocturne avait eu lieu, qui av.iil éveillé tous les hôles de la maison: une fois en se coucliant Pi IT;ird avait cassé .son lil. une autre fois il avait brise le v.isc indispensable placé dessous; enfin, dans nu accès de somnambulisme, il s'était promené une nuit en ctiemiso dans le jardin, en criant :
— Un flacre! voilà un fiacre! demandez un fiacre!
Il n'y avait qu'une voix contre lui dans la maison. Chacun s'accordait (loiii due ijnece monsieur était un hole forl (lesa^'realile, mais monsieur Pavillon ne savait comment s'en débarras.<er , et puis on espérait toujours tirer de lui l'aveu du motif qui lui avait fait qiiiller sa femme, el c'était là principalement ce qui faisait premire patience à loulc la maison.
Chaque jour, quand leur hôte éta t là, madame Pavillon et sa sœur amenaient la conversation sur le bonheur conjugal , el elles s'écriaient :
— Par exemple, un bon ménage c'était celui de monsieur et madame Pillard... il n'y avait qu'une voix là-dessus...
Comniônt donc se fait-il que des époux si bien unis «c soient séparés?...
Voyons, monsieur PilTard, dites-nous donc cela... contei-nous ce qui en est .. Non- n en dirons rien n personne.
Quand on lui disait cela , PilTard baissait les yeux vers la terre, non ne/, s allongeait, ses sourcils se fronçaient, puis il murmurait à demi-voix :
— Oh! si je vous dis.iis la raison!... sapristi!... c'est alors que vous m'enverriez coiicheravec une foule d auUes animaux... plus malfai>ants!... oh: je ne peux pas le dire.
Alors PilTard. comme s'il eût craint de se laisser aller aux sollicllalioiis de ces dames, se levait liriisquemoiit. nllaii se promener eliie reparaissait plus mi'au moment de se mettre a t:ible, ou, pour un homme désolé, il otiiciait bonjours ave» fc«aiicoiip de zélé.
H y avait six semaines que PilTard logeait à Siiinl-Mandé, chez son ami, et on n'était pas parvenu ,i lui arracher son secret.
On commençait à penser qu'il n'en dirait jamais plus, el l'on cheichait un prétexte cmivenable pour lui faire sentir qu'il é ait temps (pi'il allai se loper ailleurs, lorM|ue, |iiir une belle Journée d'automne, on enlendil sonner avec forée h la princiuale entrée d« la maison.
Toute U famille claii jusitimeol ra&t«mblée daiu la ulla à man» ger, ei PilTard était la aussi, car on venait de déjeuner.
Au bruit de la sonnette les Pavillon se regardent et madame t'écric :
— Si ce sont des dineurs, je n en veux pas ' je n'ai que le potau-feu et un canard... je n ai paj enva- de (aire autre ctiose... ccst dcja bien as»«z... de... d'avoir tous le» jour». ■■ quciquua de plus.
PilTard n'a pas l'air de comprendre ce qu'on \ientil«4ire pour loi.
Monsieur Pavillon se talL
Angélique est allée ouvrir et l'on attend .i ■ " -r-nde
anxiete ce que la domestique va annoncer, lor- <>er
avec elle un monsieur d une quaraiiiaiiie d ani: nJe,
épanouie, losee. un petit front, un gr^ • 'UdJ
comiiieeeux d un chat, et un air assez co : eau
personnage n'étaii pas beau, mais il v ; s*
physionomie un air si heureux, si 'el*
effaçait presque sa laideur; de pl'i ' pas
de forl bongjùt, était du moins v '-ut l'habit noir, le gilet blanc, le panlaluo non xinlaissait voir des bas de soie chines, enfin un
bien empesée et ornée d un gros nœud, un j ^ — ■
blancs; c'était la grande tenue a un homme ducoiuinuu.
— Eh : c'est monsieur Guiguy t s écrie Pavillon en «liant au devant du nouveau venu.
Ce cher monsieur Guiguy , notre ancien voisin le pàltùer... Eh! cjinment cela va-t-il, mon cher Guiguy? il ; a bien longtemps que nous n'avons entendu parler du vous... qu'éles-vouj devenu?
Monsieur Guiguy répond à ces compliments en ««rrant d'abord la main de monsieur Pavillon, puis il salue tout le luunde ireshumbleinenl. en disant :
— Mesdames... messieurs... j'ai bien Ihonneur de vous saluer .. Ah: voila le petit César... comme il est grandi. . depuis trois ans que je no l'ai vnl... lia dépassé son épaule... elmademoiselle Félieie, c'est une femme maintenant. .
Je vois que votre santé a toujours été parfaite, j en suiscbarmé.
— Oui. Guiguy, nous nous portons bien, et vous aussi? car vous êtes Irais, rose...
Ha ça mais, quelle tenue! quelle toilette!... pestel des gants
blancs... un jabot !...
Ma çà. Guiguy. ce n'est sans doute pas pour venir simplement vous promener a' la campagne que vous vous ^tcs fait beau comme cela... Est-ce que vous été» de noce?
Monsieur Guiguy part d'un gros éclat de rire, puis repond :
— Oui certainement... je suis de noce!... eh! eh' ehl
— Ah ! je l'avais deviné, votre toilette l'annonce ;el qiiidone m marie de votre connaissance?
— Qui?... eh! ehl... qui? hi! hi! hiv . eh: mais c'est moi;
— Vous, mon cher Guiguy l
— Vousl s'écrie madame Pavillon Vous! s'éCTieni les eafanis.
— Vous! dil mad:iine Lamineiie d'un ton ou il y avait presque du depil. parce qii en se mariant il lui .s<>mbljit que le |ùtissier aurait tout aussi bien pu l'épouser qu une autre.
— Oui, mes bons voisins, reprend monsieur (luiguv en riant toujours, oui. c'est moi qui viens de me marier... aujuurdbui mémo ... J'étais garçon.
Tous savez que lorsque vous éliei aussi dans le comueroe. vous me disiez souvent :
— Guiguy. vous ne pouvez point vous jwisser de femme. U vous en faut une pour vendra vos tourte» et vos biscuits.
Ma fui. i'ai longtemns voulu giriler ma liberté, mab l« eomnierce va fort. Ie4 boulettes donnent plus qiiejamais, et Je mr suis aperçu que vous aviez raison, il me faut une feminei luou coiui>loir, parce qu'un comptoir sans femme .. co»i... c'est, comme...
Monsieur Guiguy ne peut pas parvenir i trouver uue oompa raison, et monsieur Pavillon, voulant venir i son secours se bile du dire :
O'ii un comptoir sans femme, c'est un pot de conflwre siins piipier.
dire
Madame l.aminette hausse les <*|uiiles d'une façon qui KmMe re 4u'alJ« an trouve pas la cuup.'>0 ^on tuurcuse.
Le pâtissier au contraire poujse un gros rire, en s'écriant :
— C'est cela... c'est bien cela... c'est une femme sans papier... je veux dire un comptoir sans pot... enfin c'est comme vous dites. Bref donc je me suis marii'... j'ai trouvé une petite femme bien gentille... c'est-à-dire une petite fille... dix-huit ans pas plus.
., C'est un peu jeune pour moi, mais ma foi je m'en arrange... au
* total j'aime les femmes jeunes, moi!...
Madame Laminette cligne des yeux d'une façon particulière qui veut encore dire :
— Que cet homme a peu de goût ! mais le pâtissier n'y fait pas atteniion et il poursuit :
— Il n'y a pas beaucoup d'argent... la dot est bien mince; mais c'est honnête... c'est sage... l'innocence même... qui travaillait dans la coulure. Enfin je me suis marié ce matin à Paris, et nous sommes venus faire la noce à Vincennes...
Et savez-vous ce que je viens faire... parbleu... je viens vous chercher tous pour être de ma noce!
— Nous chercher! dit M. Pavillon, tandis que sa famille sourit déjà à la proposition du marié.
— Eh oui ! je viens vous chercher... là, sans farce...
,fe croyais vous trouver à Vincennes, et je me disais, j'irai les surprendre, les emmener. Mais là j'ai appris que vcius logiez mainleiirtiit à Sainl-Mandé.
Eh bien! me suis-je dit, allons les chercher à Saint-Mandél...
Oh ! il ne faut pas me refuser, d'abord !
Je sais bien qu'il eût clé mieux de vous prévenir d'avance... mais vous savez comme je suis, moi, tout rond, tout sans cérémonie. Je voulais vous surprendre... Nous faisons la noce chez un bon traiteur... un gros traiteur... no,us serons bien, rien ne manquera.
Oh! quand je m'y mots, Qa roule, eh I eh ! eh ! .. nous nous en donnerons, nous rirons et nous danserons!,..
Et vous verrez ma petiie femme! l'innocence même, qui galope fort gentiment, et vous m'en ferez compliment.
— En vérité, monsieur Guiguy, dit madame Pavillon, votre invitation est très-aimable... mais nous ne pouvons pas comme cela... pour aller à une noce, il faut de la toilette... il faut se préparer... et...
— Oh pas du tout! de la toilette avec nous autres par exemple... vous me connaissez, je suis bon enfanl, moi, mais je ne suis pas du granil genre ; mes amis, mes connaissances sont comme moi. Les hommes en redingole, en paletot. ... comme on veut...
Songez donc qu'une noce à la campagne, c'est pour s'amuser... faire des folies... et surtout être sans gêne!
Vous allez venir et vous ne ferez pas de toilelle, et vous serez très bien... et vous viendrez tous... Madame Laminette... Monsieur qui est de vos amis viendra aussi... il me fera plaisir... cl votre fidèle .Angélique, vous l'emmènerez aussi...
Oh ! j'ai là une voiture, une espèce de carriole, nous tiendrons tous dedans!
C'est décidé, je vous emmène tous... plus on est do fous et plus... voilà!
La proposilion de M. Guiguy était un peu burlesque. Le pâtissier était un personnage que les Pavillon avaient toujours regardé comme (rès au-dessous d'eux; mais à la campagne les occasions de se divertir sont assez rares; depuis quelque temps elles ne se présentaient guère dans la famille Pavillun, aussi tout le monde se luisse-t-il séduire par l'espérance d'une journée do plaisir.
Le petit César saule dans la chambre, en criant :
— Allons à la noce! Oh ! oui, allons tous à la noce... Et ma bonne aussi!
— Va pour la noce! dil M. Pavillon, nous no nous y attendions pas, mais les parties qui ne sont point projetées sont toujours celles où l'on s'amuse le plus.
Enfin, il n'y pas jusqu'à Pilïard qui ne dise presqu'en souriant :
— Ma foi, une noce... chez un bon traiteur. . ça n'est pas sans agrément 1
Les dames se hâtent d'aller passer une robe fraîche-
Pavillon met une cravate, un gilet, un habit.
PdTard va dans la chambre où il couche se donner plusieurs
coups de brosse.
Pendant ce temps le marié ne cesse pas de courir de l'un à l'autre eu criant :
— Oh! surtout dépêchez-vous! vous serez toujours très- bien!... ma petite femme sera inquiète J'ai mis longtemps pour venir .. elle en tient fameusement pour moi, ma jeune épouse...
Eh! eh! ça fera une bien jolie pâtissière.
■Je lui ai bien dit que j'allais chercher une fournée d'amis, mais elle finirait par croire que je me suis perdu dans la pâte.
La société est bientôt prête : les dames sont presque belles; mademoiselle Félicie l'est tout à fait; le petit César n'a que ciihi taches à son panialou; la domestique a un air de propreté auquel on n'est pas accoutumé.
On monte dans la carriole, immense voiture qui semble destinée a porter des décorations. Il y a place pour tout le monde. Le marié prend les guides, fouette son cheval et l'on part.
Durant la route la famille Pavillon ne tarit pas en éloges sur M. Guiguy, qui les emmène tous à sa noce.
— C'est un excellent homme, dit M. Pavillon, Il n'a pas inventé la poudre, mais il est tout cœur.
— Il yen a bien d'autres qui n'ont pas inventé ia poudre! reprend madame Pavillon en regardant Pillard, et qui ne rachèlent pas cela par de la bonhomie, de la franchise.
— J'espère qu'il sera heureux en ménage et qu'il aura fait un bon choix, car un si brave homme... ce serait un crime de le tromper.
— Oui, dit madame Laminette, il es! un peu conmun... mais il est estimable, ce pâtissier ; cependant il fait une faute d'épouser une jeune fille de dix-huit ans... 11 aurait dû prendre une veuve, c'était bien mieux son fait.
A tout cela PilTard se contentait de répondre de la tête, paraissant approuver tout ce qu'on disait, ou il murmurait :
— Oui, ce M. Guiguy m'inspire le plus vif inlérèi... Il ne me connaît pas et il m'iUNite à être de sa noce, c'est fort aimable de sa part.
— Tu es de nos amis, cela sufiisait pour Guiguy, dit M, Pavillon; mais au moins j'espère que tu seras aimable... que tu seras gai !
— Oui, oui, répond Piffard d'un air plus bête que de coutume ; je serai très-aimable.
De Saiut-Mandé à Vincennes le trajet n'est pas long. Bioiilôt la carriole s'arrête devant un traiteur.
— Nous y voilà ! s'écrie y. Guiguy en sautant à terre. Tenez... là, entendez -vous les farceurs... ils dansent déjà... Oh! les lurceurs... Je suis sûr qu'ils font tourner ma femme.
Toute la société descend de la carriole.
Le son d'un méchant crincrin chatouille aussAôt ses oreilles. La noce était réunie dans un grand salon au premier:
— Montons! montons! s'écrie le marié.
Vous, mesdames... je vais vous conduire. Et M. Guiguy monte l'escalier.
On le suit.
M. Pavillon se balance déjà sur les marches comme s'il faisait la figure de la poule, et le jeune César marche sur les pieds de tout le monde, parce qu'il voulait déjà être avec la noce.
On enire dans le salon, et de toutes parts on s'écrie :
— Ah I voilà le marié.
— C'est bien heureux (
— Arrive donc, Guiguy, ta femme te demandait à tous les cochers de coucou. . Ah ! ah ! ah !
— Viens donc, trop heureux pâtissier !
Guiguy perce le foule et court à son épouse.
C'est une assez jolie petite femme, qui esl très-rose et liè--fraichc et dont les yeux nou's, quoicpie baissés modesleiiieiil, onl plutôt une expression de malice que d'ingénuité.
MON AMI l'IFF.\IU>.
Lo p£lis$ipr lui prend la main et reiilraiiie vers la société qui — biiC!- Jonc, monsieur, on prt^-tendque vou tenez de* propos vient J'urrivcr en disant : sur la mariée.
— M;i (iiiilo l,riiir«!lle, voilà des [pi-rsonne-. di- ma connaissance que j uiiiéiio... qui ont bien \uiilu i-lre de noire noco...
C'est toute la famille I*a\illon et un de leurs amis. Viens, que jo te présente.
La mariée se laisse prendre la main et suit son époux en baissant les yeux, ixiis elle va faire des révérences devant les persoimes auxquelles son mari dit :
— Voilà ma femme que j'ai l'honneur de vous faire voir
hein I c'tîsi gentil c'est coquet! c'est chouetteau , comme on
dit maintenant dans lu
beau monde.
Tonte la famille Pavillon adresse se.scoinplinients an marié.
Unis l'ilTard, qui se trouve en ce moment être derrière son ami, pousse une exclamation de surprise en apercevant la mariée, puis murmure ;
— Ah! mon Dieu...
ai-je la berlue!... ahl par exemple... est-ce que c'est possible i
La mariée est passée sans lever les yeux sur Pillard, et on n'a pas fait attention à ce qu'il a dit; mais il continue do pousser des exclamations de surprise.
— Elle est gentille la petite femme (JeGuiguy, dit enlin M. Pavillon en se tournant vers son ami.
N'est-ce pas.PifTard, qu'elle est bien, la mariée?
— La mariée!... la mariée I répond Piffard... ah! c'est du joli... c'est du fameux !
oh ! mais ce n'est pas possible... je me serai trompé... mais non, plus jo la regarde...
c'est bien elle...
— Qu'est-ce que tu as donc... qu'est-ce que tu veux donc dire?
s'écrie monsieur Pavillon en poussant son ami du genou et lui faisant signe de se taire parce qu'il s'aperçoit que plusieurs jeunes gens de la noce qui ont entendu les exclamations de Piffard, s'arrêtent prés de lui.
— Ohi c'est que c'est indigne... un brave homme comme ce monsieur Cuiguy!... moi, je ne puis pas voir de ces chosesla...
Il est joliment attrapé, ce pauvre monsieur! avec son innocence même!
— Tais-toi donc, Pifîard; prends donc garde à ce que lu dis ! reprend Pavillon, en secouant le bras de son ami. .M^iis déjà les paroles qui échappent à Pillard ont été entendues par plusieurs hommes
Parmi les classes bourgeoises, il est certaines plaisanteries que l'on n'endure p.is facilement ; déjà plusieurs persoruies clnicholentet re^':tr.l.iit PilTard. Knlln un );nis ji.ipa, dont les joues et le nez sont \uilet<, s'approche de lui et lui dit a (leiui-\0|,\, mois d'un ton peu aimable :
Dans quel guJpicr ro'avci-vous 'Ouo couo'ii'î
Voyons ! c'est pas tout ça... je suis l'oncle du marié, moi... Atee nous autres faut aller au but... (Ju'esl-ce que \oiu avez dit..? yueslce que vous avez >oulu dire':"
Vous aile/, vous expliquer clairement, ou je vous cogne.
— Mon:siuur, répond PifTard, je ne suis point capable d inventer des choses qui ne seraient pas, et de leniir la réputation de personne !
— Alors, monsieur, que signifient les prr>pos que vous tenez?
— Monsieur, si j'ai dit cela, c'est par intérêt pour M ••uiguy. qui
a eu la bonté de m'inviier a sa noce sans me connaître.
— Vous avez insulté la mariée, monsieur.
— J ai dit ce que je pensais... et d abord, dites-moi. la personne que monsieur Cuiguy a épousée se nommet-elle Laurette Frimoneau?
— Oui , monsieur , I^uretlc Frimoneau, couturière, orpheline de père et de mère, n'ayant plui qu'une vieille tante qui est sourde , la voilà libas... qui ne (|uitle pas sa chaise parce qu'elle est malade pour avoir trop déjeuné.
— C'est cela! cesl bien cela ! s écrie Piffard, alors je ne métais pas trompé.
— Enfin, monsieur, \oule/.-\ous rétracter les propos que \oU5 avez tenus sur la mariée?
Pavillon pousse son ami. en lui disant tout bas :
— Rétracte-les, Piffard, lu vois bien que lu \as meitre le désordre dans cette nore et troubler le bonlieurde tous ce» gensla.
— Non. non. s'écrie I'ifî.trd.je nevoui pas qiiecei estimable monsieur Guiguy soit trompé., je \eiix éclairer ce digne pàii.ssier. Sa femme est une . pas grand chose?
— El de ouel druil dites-vous ca? s'écrie un des garçons de la noce, en levant le bras sur Pillard : comment savez-vous qu'elle est une pas grand' chose I
— Comment je- le sais?., elle.
L'air d'assurance avec lequel Pifr.ud vient de prononeer oe«
mois frappe de stupeur Unis les témoins de cette scène ; ceux qui voul.iieiii ro.sser PilT.ird laisseni reUnnber leurs ^^.1^ et se regardenl entre eux d un air consterne puis ils rèpei. ni tout bas ;
— Il a couché avec ellel.. Ah ! pauvTe Guipuy!
Pend,int que tout ceci a lieu, le marié. orcu|H< à donner M* ordres pour que Ion apporie <les rafraichiss«>ments, est rrsté à un autre boni de la salle, ei ne s,iii encore rii'n de ce qui se passe; mais pendant ou autour de Pillard on délibère poui .<^i\oir si on
parbleu ! parce que j'ai eouché ave«
WO.N AMI FIFFARD.
rinslruira de ce que l'on vieni d'apprendre, lo monsieur au nez violet, oncle du pâtissier, se hâte de courir 5 lui, en s'écriant:
— Guiguy, il y a là un monsieur qui se vante d'avoir déjà couché avec la femme...
Le pâtissier fait un bond comme s'il voulait franchir une barrière, puis balbutie, pouvant à peine parler, parce que la colère l'étoulfe.
— Où est le polisson qui a dit cela... oii est-il... je vais le mettre en croûtes...
Son oncle lui montre Pifîard. Aussitôt le marié court à celui-ci, le saisit au collet, commence par lui appliquer plusieurs soufflets et se dispose à l'étrangler, lorsque plusieurs garçons de la noce parviennent à le déçager de ses mains.
— Laissez-moi, dit le marié, cet homme a insulté mon épouse...
Je veux le tuer... je veux le briser.
— Monsieur, dit Piffard en essayant de retrouver sa langue, vous avez tort de me battre : ce que j'ai
dit est dans voire
intérêt par amitié
pour vous
Faites venir voire femme; vousallezvoir si elle me reconnaît, et devant elle je répéterai ce que j'ai dit.
Monsieur Guiguy ne sait plus que croire, et ses amis lui disent:
—Ecoute donc pourtant si ce monsieur a dit vrai lu
ne peux pas lui en vouloir de ce qu'il ne veut pas que tu sois trompé
— Ma femme!... la mariée!... ma femme, sécrie Guiguy d'un air elTaré. Où estelle qu'on la fasse
venir à l'instant.
On va chercher la mariée, qui était descendue dans le jardin, et qui demeure toute surprise de voir l'agilalion qui règne dans la société et la figure bouleversée de îon mari.
— Qu'estil donc arrivé?. . Est-ce que mon mari est indisposé? s'écrie la nouvelle épouse.
— Madame, dit Guiguy, il y a nuire chose qu'il faut tirer au clair Tenez, connaissez-vous monsieur?
La mariée, que l'on vient de conduire en face de Piiïard, lève les yeux sur lui et s'écrie :
— Tiens! c'est monsieur Piiïard!.
connu d'abord.
.\h! je ne l'avais pas re-
Bonjour, monsieur PilTard. Comment se porte madame votre épouse?
Au lieu de répondre, PilTard promène ses regards sur le marié el les gens de la noce d'un air qui signille :
— Vous voyez qu'elle me reconnaît.
Monsieur Guîguy est devenu jaune et vert; il s'empare du bras 4e sa femme elle serre vivement en lui disant:
— Vous connaissez donc monsieur?
— Mais cerlainement; pardi, j'ai travaillé assez souvent chez lui pour sa femme qui m'auuait beaucoup... j'y faisais quelquefois des quinze jours... j'y couchais même.
— Femme indigne!... monsieur ne nous a donc pas tromper en nous disant qu il a couché avec vous?
La jeune mariée reste toute saisie et regarde Piiïard en balbutiant :
— Comment, Monsieur, vous avez osé dire?...
— Oui, Laurelle Frimoneau, répond Piffard, j'ai dit la vérité, parcequejemesuissentiindignéde voir tromper ce digne monsieur
Guiguy qui m'a invité à sa noce.
— La vérité! mais vous mentez , monsieur!...
— Oh non, je ne
mens pas Oh! je
sais bien que cela vous étonne, mademoiselle mais rappelez-vous la nuit de la
Saint- .Jean et ce
jeune pharmacien qui vous faisait si bien la cour
La mariée se trouble et rougit : cependant elle répond :
— Eii bien! monsieur ce jeune
pharmacien monsieur Galoubet
— C'est cela même,
monsieurGaloubet
un fort joli garçon, je l'avoue, mais "c'était
un indiscret car
c'est lui qui me dit un jour : J'ai reçu pour celle nuit un Vendezvous de mademoiselle Laure la coulurière:
elle n'a pas pu me refuser, je lui ai tourné la lèle
Moi je trouvai cela fort mal, je prévins le pharmacien chez qui était le jeune Galoubet; celui-ci le lit le mèmejour partir pour Brîves-la-Gaillarde...
Vous concevez qu'alors il ne pouvait pas aller au rendez vous que mademoiselle lui avait donné. Mais maintenant... comment vous avouerai-je mon crime!
11 faut bien cepondant, puisquej'ai commencé... Je trouvais mademoiselle Lnuro fort genlille... je ne sais ce qui me passa i)ar l:i lèle... le di.ihlo s'empara de moi... je savais que le rendez-vous aurait lieu dans la nuit
Bref je suis un bien grand coupable... monsieurGuigiiy, vou.s
savez ce que je viens de vous dire... Eh bien!.... voila commeni cela est arrivé.
Le pjîiissier tombe sur une chaise, anéanti parce qu'il vient d'apprendre, la mariée s'éclispse, tous les gens de la noce sont consternés, et c'est ;i qui fera le plus de réflexions sur le malheur qui est arrivé au marié.
Cependani Pavillnii s'esi ;ipprucli'' deiuu ami, il leregarde d'un ir de iliiUle en lui ilisant :
C'était ma fommcl s'écrio 1 itlui-d, ,
— Ouoll rilTanl, tu a» fait cela, tiM '
— Eh oui, séctii! Piiï.ml, j'ul fait r.'l.i, j ,n ti |..- n\.< .. i:iiii.-...
Ift vnilii co sci.Ti'l «lui riii' P'inl '^i rii,illn'iiiciix. si lrl<l« d<;piiis qufilfiiic li'mps, el i|ii<' jn n'osais pas vous avouer... Yoilù pounpiui j ai quilli'! inad.'iinc Piiïanl!
— Vous aviv. quilir votre, ffuiinc p.nTu (|uc vous lui aviez fait iiuo nilidélilt!? dit niadiino l.aminetio en ouvrant du t'raiid!» /eux.
— M.éIs je n'v comprends rion, dit madamn Pavillon , votre femme a dmir appris celle aventure... cl elle n'a pas voulu reslt-r avec un inlidéleV
—'Mais non, dit PilTard, ce n'est pas cela 1 Ma femme no so doulail lie rien, c'est moi (jui, lo lendemain, Ijourrelc de remords, lui ai écrit :
t Ma clii'rc amie,
« Jn t'ai tr.iliie, je no sui< plus digiu; de ton amour; je me punis - eu me siiiiarunl pour toujours de loi. »
F,l je suis parti, et depuis ce temps je n'ai pas osé retourner pri;s de madame Piffard.
Voilà mon histoire.
MdiKieur Pavillon frappe dans ses mains et lève les yeux au ej.'l en s'i'iTiaul :
— Je n'en ai jamais connu de celle force-làl aller avouer
des choses comme cela à sa femme I
Diahle de PilTarJ, un liumnie (|ui a Ml la mer!... va... on le fera mouler, loil Mafs, mon chor ami, tu ne fais que des Jolliso>!...
— Coinmeull murmure PilTanl d'un air étonné, est-ce que lu trouves que j'ai eu tort d'avouer à infl tbltimc ijue...
— Eh oui, sans doute... tu as eu toril
Certninemenl c'esl fort mal de faire deep< cho«ps-lft... c'est trèsmal... mais eiilin... tous les hommes mariés ne sont pas des modèles de sn^jcsse... el niiaiiil (111 a quelque faihiesse à se reprocher, on se garde bien d'aller le contert'» sa femme qui ne s'en doute pas cl a laquelle on cause du chagrin sans nécessin5.
— Et dans cette noce, monsieur, dit à son tour madame Pavillon, pensez-vous que ce soit bien ce que vous venez de faire...?
Ces (çens-là étaient très-heureux... monsieur Ciiiguv se trouvait le plus fortuné des hommes... el par vos soiles révélations vous venez demeure lo désordre, la douleur narmi plusieurs familles. . Fi! monsieur, fi! votre conduite est indigne!
l'ilTard fait encore un air plus héte en balbutiant :
— Quoi! madame, quand je veux empêcher un brave homme d'ùtre irompé...
— Eh, monsieur! puisque le mariage était fait, il n'y avait plus rien a dire.
D'ailleurs lorsque quehpi'un est dupe d'une illusion qui faii son bonheur, ceux qui cherchent à lui prou\er qu'il s'abuse sont de méchantes gens el pas autre cho.se.
Pilîar<l demeure confus, il v,i se cacher dans un coin dir salon, el sur son rheuiin il vmt loules les feinuies, toutes les jeunos lllles le regarder d'un air de eourmux, en murmurani :
— Oh I le vilain li<immel... il avait bien besoin de dire tout cela I
Cependant après être resti- quelque temps plongé dans sa doueur, le marié eonimeuee à écouter ses amis qui lui disent :
— Ecoule d(uic, Cuigiiy, c'est vexant, certainement! lu ne trouveras pas vc, ipie lu iMoyais; mai< iMilin toiil cela est rtrri\é avant ton mariage, el une femme qui a eu ipieique .imourette avant tu noce est quchpiefois fort sage après.
Et puis, quand lu ti! liésideras, il n'en sera ni plus ni moins... Allons, pardonne à ta feiniue. Nous allons inellre ce monsieur à la porte, et jiuis nous reiu)mii»encerou-i à nous amuser comme si lie rien n'einii. I.a taule de la femme est sourde, elle n'a rien entendu; on ne lui ilira rien de tout ceci.
Le marié presse la main de ses amis, essuie ses yeux, se inoiicho else lève en disant :
— Je crois que vous avez raison I... Enlln ce n'est pas de mon temps! il faut être... le mol uonie vient pas.
MO.N .\MI l'iri-.M'.r».
Philosophf». dit monsieur Pavillon.
— C'e«ii cHn, Vovmw, ou cst-etle celle malheureu(« époitte.
|H)ur que je lui p:irdoiinrv'/
On regarde de Ioim rdtés et on s'aporçoii que It mariée ii'eM
plus là.
— Elle jiora allée se cacher dans quelque coin, dit une des filles d'honneur, nons allons aller la eh<«rcher.
On se ipet en devoir de retrouver la mariée.
On va rezarder d.ir « ca-
binets U'< idiis ^"l•l ' e la
maison du haut en l< ^
— Qu'est-ce que cela veut dire? s'écrie n>oif «sice que dans son désespoir ma malheureuse ep./.i ,..>rtéo à quelque acte funeste sur sa personne...
Ahl mes amis... je ne m'en consolenis pas .. regardons dans le puits... dans le grenier... qu'on fouille les caves... je veux m.i femme, il me la faut.
Et dans son désespoir monsieur Gulgiiy court de nouveau sur PilTard qu il secoue comme un prunier en lui disant :
— Monsieur, s il est arrivé malheur à ma femme, c'est vous qui en êtes cause et vous nie le paierez!...
— Ciminient, monsieur, répond Piffard effrayé, parce que jal voulu vous rendre service.
— Il est joli le service que vojs m'avez rendu. Vous êtes uo sot,
monsieur, et pas autre chose.
— Oui, OUI, répétèrent tous les gens de la noce. Il faulêlrebien hèle iiour dire de ces choses-là, quand personne ne vous les deniaiide.
Piffard no sait oii se fourrer; il vouilrail bien ne plus être à la noce, mais il ne sait comment s'en aller
(.e qu'il rn (-Init.
Plus de deux heures s'étaient écoulées, on avait inutilement cherché la mariée dans la maison cl dans les environs.
Toute la noce était consternée : monsieur Guiguy était an désespoir, et de temps à autre il lançait des n'gards furibonds sur Pilfarii qui n'usait pas bouger de son coin
Tout à coup un cabriolet s'arrêle ilevani le traiteur, deux femmes en doscendent. et madame Pavillon qui était contre une fenêtre s écrie :
— Voilà la mariée! la voilà... avec madame Piff.ird.
Tout le monde se livre à la joie; on n'entend plus que ces mots :
— La mariée est retrouvée.
El l'on s'occupe fort peu de la personne qu'elle ramène avee elle.
Il n'en est poini ainsi de Piffard : en apprenant que h niarii'e revient avec sa femme, il e.sl devenu blême etsalleud a uiwîHTiie terrible de la p.ol île son épouse.
Cependant M. Guiguy. veut courir au dovi<nl de sa femme; au momeiil où elle entre dans le salon, il s'elanœ vers elle en iiii criant :
— Ma chère amie, je t'ai pardonné... embrassons-nous, «t im
parlons jamais du passé...
Mais la jeune personne n^pou&so son mari avee assM de dignité, en lui disant :
— l'n moment, monsieur; je ne veux pas que l'on me pardonne, mol, rar je ne sni< pas eonpnblo! Je ne suis ivrenua <piu iNive <pie jo puis maintenant prouver mon innocence I
—Son innocence ! disent tous les gens de la noce.
— Mais, ma ijonne amie, ce n'est plus la peine, reprend Guiguy... encore une fois ne parlons plus de ça...
— Oh ! si monsieur, mon affront a été public, il faut que la réparation le soit aussi.
Voilà madame Piffard que j'ai ramenée, c'est par elle que l'on saura la vérité.
Madame Piiïard. qui est auprès de la mariée, semble alors fort ïmbarrassée et ne savoir comment s'expliquer, mais la nouvelle épousée s'empresse de reprendre la parole.
— Madame Piffard, pendant que je travaillais chez vous, vous me montriez beaucoup d'amitié, et moi je vous contais tous mes petits secrets. Ne vous ai-je pas conté que je m'amusais aux dépens de M. Galoubet le pharmacien, qui me demandait toujours des rendez-vous?
— Oui, c'est la vérité, dit madame Piffard d'une voix émue.
— Ne vous ai-je pas dit que pour mo moquer do ce jeune homme, je lui avais donné un rendez-vous pour la nuit, la veille delà Saint-Jean, rendez-vous auquel je n'avais nullement l'intention d'aller?...
— Vous y avez été pourtant, mademoiselle, s'écrie Piffard.
— Eh non, monsieur, je n'y suis point allée! C'est madame Piffard qui s'y est rendue à ma place, afin, me dit-elle, de donner une bonne leçon au séducteur.
— C'était ma femme !... s'écrie Piffard...
Toute la compagnie se met à rire, el madame Piffard reprend d'une voix émue et en baissant les yeux :
— Oui, monsieur, c'était moi qui voulais sermonner \ertcment M. Galoubet. Je me gardais bien de vous dire que c'était moi, afin de savoir jusqu'ûii vous pousseriez la trahison.
Piffard est confondu; la famille Pavillon fait une foule de réflexions, et madame I.aminette semble croire que madame Piffard elle-même ne savait pas que sou mari avait pris la place du jeune pharmacien, el qu'elle n'était pas venue là dans l'intention de tancer le séducteur.
Mais M. Guiguy est au conible du bonheur ; il prend sa femme dans ses bras, il la porte en Iriompho dans toute la maison; il voudrait la promener dans Vincennes et dans le fort, la montrer à toute la garnison ; et ce n'est pas sans peine que l'on parvient à le calmer et à lui faire reposer sa femme à terre.
Bientôt la danse recommence, on saute de plus belle, la gaieté est revenue plus vive, plus bruy.uiic encore qu'auparavant." et la noce du piitissierse célèbre avec toute la gaieté et toutes les folies d'usage.
On redouble de petits soins, de galanterie près de la mariée, car c'est à qui lui témoignera le plus d'amitiés, pour lui faire oublier l'événement qui a eu lieu.
Quant à Piffard, on ne fait plus attention à lui, et il est alléprendre le bras de sa femme en lui disant :
— Ma chère amie, puisque tu savais que je n'avais été coupable qu'en idée... pourquoi donc ne pas me le dire quand je t'ai écrit que je t'avais trahie.
— Parce que je voulais vous punir, monsieur, s'écrie madame Piffard.
— Ah! c'est juste! répond Piffard, qui pourtant se gratte le front en disant à M. Pavillon qui est près de lui :
— Mais... avec tout ça mon épouse avait eu une singulière idée d'aller prendre la place de mademoiselle Laurelte... car... enfin... si ce n'avait pas été moi... qu'est-ce qui serait arrivé?
Et M. Pavillon lui dit tout bas à l'oreille :
— Mon cher ami, je ne sais pas ce qui serait arrivé, mais sois bien persuadé d une chose... c'est que la femme ne te l'aurait pas dit... et elle aurait eu raison.
A dater de cette époque, M. et madame Piffard firent de nouveau un excellent ménage.
La famille Pavillon se trouva très-heureuse dans la belle maison de campagne, après toutefois avoir fait condamner deux portes d'entrée, parce qu'ion n'eu gardant qu'une, on savait du moins uii il fallait ouvrir quand on sonnait.
JENNl
ILES TEOIS 1.R!Rî;ïIIÈS Ml ÎIÏUÎS M îilMS.
Paris no sera bientiît plus qu'un vaste parlerrp; Flore est la déesse que l'on y encense: ihins Ions les quiiiIiiTs inainlenanl on lui élève des autels. Aime/,-V()us les (leurs? on en vend parloul, el, il défaut d'arbres que liientôl nous n'aurons plus, grâce au ^'az (]ui faU périr leurs racines, du moins il nous restera des rosiers, du jasmin et du réséda; cela donne moins d'ombre, mais c'est plus odorant.
Un roi de France a dit:
Vue cour saux fnnines est un printemps sans /-oses.
(■ependant, sous le règne de François l" il n'y avait pas à Paris trois niarclii-s aux lleiirs; el quand' un aime l'es dames, on doit iiéce.ssairement aimer les fleurs, car vous savez que Ion ne peut fe'iii're parler des unes sans les comparer aux autres; el depuis Tibulle, Catulle et Propercc, jusqu'à Dorât. Parny et Ginlilliimard, combien de fois n'a-t-on pas dit que la femme ctail une Heur! Tous les vaiideviIJisles ont fait un coiiplel l.i-dessus
Jadis un ne pouvait s'approvisionner de fleurs que deux fois par semaine.
Ce n'était que sur le quai, près de la place du Palais-dc-Juslicc. les mercredis el samedis .seiilemenl. que les paysans des environs de Paris el les jardiniers fleuristes de la capitale venaient étaler leur Jolie marcbandise.
Ce jour-là, le quai aux Fleurs était de bonne beiirc le rendezvous des jeunes tilles, des pelites ouvrières, des ffriseltes de tous les quartiers de Paris, qui venaient marchander un modeste pot de mar^'uerile,(ui élever leurs prétentiuns jusqu'à l'œillel, jusipi'au myrte en caisse.
I,es étudiants en médecine, les apprentis avocats, el loiilo celle studiiiuse jeunesse du (piarticr latin descendaient aussi jusqu'au (|uai aux Fleurs, plutôt pour y voir les prumeiieuses ipie pour acheter des l)ou(pu'ls; puis, sur les deux heures, venaient les dames élégantes. i|iii ne dédaignaient point de descendre de leur voilure pour choisir un oranger, un raciiis firnncliflores. ou la rosn rcntifiilia. i'\, Miiùcs de leur domestupie. parcouraient le marché, en s'arrètant devant les fleurs les plus belles, devant les plantes les plus rares.
Sur le soir, à l'heure oii les marchandes sont pressées de teriiiiner leur journée el désirent reioiirner dans leurs foyers. a!iu's ou voyait arriver la modeste renlièn-, ipi,i voulait se faire cadeau d'un pot de réséda pour orner sa feurlre, en depil des ordonnances du ciuninissaire. leipiel traite fort sévi-remeiil Ions les pots qu'il aperçoit. Pauvre commissaire! il doit avoir bien de l'occupation!
Ensuite venait le laborieux ouvrier, qui, en terminant sa journée.
s'était souvenu que sa femme s'appelait on Jeanne, ou Mario, ou Madeleine, et ipi'il n'y avait pas de bonnes fêles «uns bouquet.
Eiinn. le portier même conflait un moment sa loge aux soin< d'un Voisin oflicieux. pour courir acheter le pot de basilic ou de volubilis qui, avec sa pie, devait agréablement occuper ses loisir»
Autres temps, autres soins! sans doute le quai aux FleurK est toujours fréquenté, achalandé: il a même la répulaiion dèire le mieux pourvu des trois marchés aux fleurs de la capitale, et ce n'est point une réputation usurpée.
Mais du moins la jeune fille du .Marais, le bourgeois de la Porie- S.iint-Denis, lorsqu'ils veulent se faire cadeau dune fleur, n ont plus besoin de traverser une partie de Pari> a pied, ou de pp'iidre un (unnibiis pour contenter leur fantaisie; paver douzi> <.ius d (uniiibus pour aller faire emplettr d un pot de pensées de >i\ sous, vous coiiviendrez nue celle considération a du faire du lorl aux bouquetii'res. Il faillit un marché pour chaque quartier, comme il faut des fleurs pour toutes les bours«'s. car |>.iiir tant de jeunes femmes qui passent leur journée à trav.nller, c'est un si doux délassement de reposer ses yeux sur un peu de verdure' sur le boulon qui va s'eiilr'ouvrir, sur les pétales d'où s'exhale une odeur suave (<i parfumée! Les fleurs sont le seul superflu que se permettent les pauvres gens; Lichons au moins qu ils puissent se les procurer à pei de frais, l'n superflu qui donne un insiani de bonheur, aurait presque le droit de passer pour un nécessaire
Maintenant le Marais a donc son marche aux fleurs établi sur le boulevard S.iiiil-.Marlin. devant le Ch.iteau-«l Kau: là. tous les lundis el jeudis, on peut venir, non pas y cueillir, mais y choiMr l'œillet, le jasmin ou le dahlia.
1,0 voisinage du Chàleaii-d'Fau répand sur ce boulevard une agréable fraîcheur: les arbres que Ion a piaules et n^planiés >i souvent depuis la révolution de juillet, consentiront peut-être enfin à prendre racine, a étendre leurs raioeaux el a donner de l'ombrage.
Pauvres arbres!... ils nous tiennent rigueur, comme s'ils voulaient nous punir d avoir abattu ceux qui avaient protégé de leur ombre les proineiindes de nos aïeux.
Kn attendant que les sycomores du boulevard du Chàle>au-d Fau soient bien fournis de feuillage, on a déjà place des nii((ees de chaises a leur pied; on veut attirer la les promeneurs el leur offrir en même temps la facilite de se reposer.
Les élégantes et le.^ dandys n'abondent pas enrore sur les chaises du boulevard Sainl-àartin. mais en revanche on y voit force bonnes d enfants et pas mal de lourloiiroiis . aver le temps cela deviendra peut-être un second boulevard de liand; les bonnes gens disent que Paris ne s'est pas fait en un jour.
Mais les lundis cl les jeudis, dans la belle saison, il y a du monde sur les chaises, car alors U vue dos Qcurs culMs par Im
marchafides rend celle promenade agréable, et en tout temps, elle est toujours intinimeiU plus propre que celle du quai où se tient l'ancien marché.
Enfin, le quartier élégant, fashionable, le quartier des banquiers et des danseuses de l'Opéra, des dandys et des petites maîtresses, des lionstil desrats, la Cliaussée-d'Anlin a aussi son marché aux fleurs : celui-là, établi contre l'église de la Madeleine, est à l'abri des voitures, sur un terrain battu, et presque toujours sec.
Ce marché devrait être le plus beau des trois, on devrait y voir les plus belles fleurs et les plus jolies femmes , les plantes les plus rares et les toilettes les plus à la mode; il n'en est pas ainsi pourtant : ce marche qui se tient les mardis et les samedis de chaque semaine, est en général peu fréquenté ft n'olTre point aux amateurs une assez grande variété de fleurs. Les petites maîtresses veulent bien qu'on leur porte des bouquets, mais elles n'en achètent point elles-mêmes; ces dames ont raison : il ne faut pas prendre de mauvaises habitudes.
Vous voyez que chaque jour de la semaine vous pouvez maintenant, sans sortir de Paris, vous promener au milieu des roses, des orangers et des dahlias : et à ceux qui nous diraient à présent, comme Jean-Jacques, que Paris est une ville de bruit, de boue et de fumée, nous pouvons répondre que tout cela s'est changé en un parterre éniaillé de fleurs.
JENNY
II y a un an environ, c'était un mercredi, et le nwrché du quai offrait un coup d'œil charmant. Des arbustes couverts de fleurs captivaient à la fois et la vue et l'odorat : de nombreux promeneurs parcouraient le marché, les uns seulement pour voir, les autres embarrassés de faire un choix parmi tout ce qui flattait leurs regards.
Au milieu de ce monde qui s'arrêtait devant les marchands, on remarquait un petit vieillard habillé de noir, mais dont les vêtements usés et rapiécés en divers endroits semblaient avoir traversé toute une génération.
Ce petit homme, dont le corps sec et maigre paraissait aussi usé que l'habit, avait sur la tête une perruque qui avait dû être blonde, mais qui était devenue rousse. A force de servir et d'être tirée, elle s'était usée et raccourcie sur les côtés, de façon qu'elle n'arrivait plus jusqu'aux oreilles, et que là on apercevait des cheveux blancs qui s'harmonisaient peu avec le reste de la coilTure, et qui ne pouvaient être cachés par un chapeau devenu rouge aussi, et dont les bords étaient si petits, qu'on se demandait comment la personne qui le portail pouvait s'y prendre dans le cas où elle aurait voulu saluôr quelqu'un.
Cependant celte mise, plus que modeste, n'attristait par les cœurs, parce que, sous son habit râpé et sa perruque écourtée, le petit vieillard semblait l'homme le plus heureux de la terre; ses yeux gris étincelaient de vivacité, sa bouche se pinçait en souriant d'un air moqueur, et, tout en se promenant, il lui arrivait souvent de se frotter les mains comme quelqu'un qui vient de terminer une bonne affaire ou qui est parfaitement content de lui.
Après s'être promené pendant longtemps sur le quai, examinant de près les arbustes les plus beaux, mettant son nez sur les bouquets qui exhalent les plus doux parfums, le vieux monsieur s'est approché d'une marchande qui vend des fleurs plus modestes, et, lui montrant du doigt un petit pot de violette, lui dit :
— Combien cela?
— Celle violette?... six sous...
— Ah! oui, six sous... El c'est à moi qu3 vous osez dire cela! à une pratique !
— Je ne sais pas si >ous achetez souvent aux autres, mais voilà la première fois que je vous vends...
— Bah! c'est que vous ne vous rappelez pas!... Il ne se passe point un mercredi et un samedi sans que je vienne ici !... J'adore les fleurs, et si j'avais un jardin! ah! Dieu! si j'avais un jardin! ce serait un parterre, une corbeille!... Mais je n'ai qu'une fenêtre, très-peu large même.
■Voyons, je vous offre deux sous de ce pot do violette : c'esthien payé.'..
— Quatre, pas à moins.
— Je vous ai dit que j'étais une pratique; tous les deux mois je renouvelle ma violette, c'est ma fleur de prédilection : ce n'est pas la plus chère, j'en conviens; mais à mon goût, c'est la plus suave...
Allons, c'est convenu... Tenez, voilà votre argent : je n'achète jamais à crédit. ,„
— Non, non, quatre sous, pas à moins.
— Si monsieur ne le prend pas, je l'achète, moi, dit une jeune fille qui vient de s'arrêter aussi devant la marchande.
Le vieux monsieur lève les yeux, et regarde la personne qui vient lui faire concurrence et mettre l'enchère sur la fleur dont il a fait choix.
C'est d'abord avec un sentiment de courroux qu'il porte ses regards sur la nouvelle venue; mais son ressentiment s'évanouit bientôt à l'aspect do deux jolis yeux noirs, bien vifs, bien éveillés et passablement spirituels, d'un petit nez retroussé, d'une bouche mignonne garnie de dents blanches et bien rangées, enfin d'une figure à la fois fraîche, jolie et aimable, trois agréments qui ne se trouvent pas réunis aussi souvent qu'on pourrait le croire.
Sous son habit râpé, le petit bonhomme cachait un cœur sensible au pouvoir de la beauté, et peut-être même ne portait-il un si pauvre costume que par suite de sa trop grande sensibilité !
Il y a des hommes qui passent leur jeunesse à faire des folies et leur vieillesse à regretter de ne plus pouvoir en faire.
Au lieu d'adresser un reproche à la jeune fille qui veut acheter ce qu'il marchandait, monsieur Alexandrin (c'est le nom du vieux monsieur) s'empresse de prendre le pot et le présente à la jolie fille en lui disant :
— J'ai moins de regret do ne point le posséder, puisque je vois que celte fleur va en rejoindre une autre...
La jeune fille sourit.
Un compliment fait toujours plaisir, surtout lorsqu'on ne l'a pas provoqué; et, au lieu de prendre les violettes qu'on lui présente, Ja jeune personne répond :
— Mon Dieu! monsieur, j'ai dit cela sans penser que cela pouvait vous contrarier... Vous aviez peut-être envie de cette fleur... Je sais bien qu'il n'en manque pas sur le quai; mais quelquefois on a de la prédilection pour un pot plutôt que pour un autre...
Gardez-le, monsieur, je ne rachèterai pas.
— Non vraiment, mademoiselle; je suis trop heureux de vous céder quelque chose, quoique je n'espère pas que cesoiià charge de revanche; seulement, mademoiselle, si vous voulez aussi ni'ê- Ire agréable, permettez-moi de porter votre achat; ce pot de vlolelte gâterait votre robe ou salirait vos petites mains; moi, je n'ai rien à gâter, vous le voyez.
Ensuite, mon âge doit vous rassurer sur ma proposition : on ne supposera pas que je suis votre amoureux. Permettez-moi donc d'être votre porteur. Il faut bien que la vieillesse ail aussi ses privilèges, r f
La jeune fille regarde le petit vieillard qui tenait le pot de violette contre lui, comme un soldat tient son fusil lorsqu'il vient présenter les armes; elle ne peut s'empêcher de sourire de la tournure singulière de son porteur, puis elle lui répond d'un ton gracieux :
— Eh bien! monsieur, j'accepte; mais c'est à condition que vous me monterez ces violettes jusque chez moi; et je loge au sixième étage, je vous en préviens.
— l'ùl-ce sur les tours de Notre-Dame ou sur la colonne de la place Vendôme, fût-ce même sur la pointe de l'obélisque, ou de
JENNY
la culoano Je Juillci, j'y grimperais avoc joio puur vous accompjjlfiier.
El en disant cela, monsieur Alcximlrin porlo la nidin à son cliapMii euninic pour salner sa nouvelle connaissance: niais il ne f.iisjiii jiinmis quo le simulacre, car le chapeau s'élall tellemenl raccurni iliislmnis, que son prupriL-iairucraignail, un lus luucljaMl, de n'avuir bienlùl plus que la forme sur la U^le ..
I.a jcurii! Illle si'st mis» i-n rln'inin, monsieur Ali^xandrin la suit, ou plutôt il niarclic :i crili- ili-llf, lantot sautillant, lanti^l pressant le pas, de pour d'avoir l'air fatigué.
La persunnc pour la(|uelle il se munirait si i^alanl [louvalt avoir vin;;! uns tout au plus ; sa rniM! i^lait simple : une pelik- robe do loili> il mille niii-s; un laldier lii! lalfelas noir, un licliu en foulard, li'llu l'iiiil sa loilelie; un Ixiiinet (|ui s'avjiirail sur les deux joui s l'i laissait à découvert tout l<; milieu do la lèle, complétait lo cosluino.
Élait-cti une griselle, une ouvrière, une femme do chambre ou une demuiselle de boutique?
C'est ce i|u'il eslajsezdillicile de décider; carà Paris tant de gens so rcssumblent par l.niiise i|u il faut une t'rande habitude pour deviner au premier coup d'u-il (luello est leur pusiliuu ou leur profession.
La jeune flilo a traversé la place du Palais, elle monte vors la rue de la llarpo, et ne cesso do marcher qu'auprès de la rue des Malhiirins.
Kulin I Ile s'arrOie devant une maison vieille comme lo quartier, et elle entre dans une allée noire cummu la muisoii, en disant Jt son coiMpagiKiu :
— C'est ici, monsieur, prenez garde, l'allée est sombio, l'escalier est glissant, mais une fois iiu'on tient la rampe on est sauvé.
Lo petit vieux commence peul-élro a penser qu'il a poussé la galanterie un peu loin.
CopendanI il pénètre dans l'allée, tenant toujours avec sa main pauclio le pot de vlolelle serré conire .sa poilrine, et de .sa main droiie cherchant à saisir la bienheureuse rampe qui doit lui servir do lil dans le labyriiUlio qu'on appelle l'escalier.
La jeune fille marchait devant lui montant les étages avec celle sûreté (pie donne l'habiliide, tandis que celui qui la suivaitse cognait à chaque instant conire la muraille.
— C'est un peu haut, monsieur, cent quatorze marches à monlerl dit la demoiselle en se lounuiil vers son compagnon.
— Je vais sans cnmpler, répDiul monsieur Alexandrin ;.cepcudanl j'aime à croire que nous iiii|..ni-ii,,i|<.
— Nous voici chez moi...
La jeune (llle a ouvert une porte, cl on pénètre dans une petite chambre bien inodeslemeni meublée ou il serait dillieile de trouver un seul objet suporllu, mais ou loul esl rangé uNer ordre, épouskcté et frotte u\ec soin.
La maîtresse du logis s'empresse alors do débarrasser le vieux monsieur du pot do \iolello ipi'il leiiait encore sous son bras, et, lui présentant une chaise, olle lui dit :
— Maintenant, monsieur, j'espère que vous no me refuserez pas de partager mon modeste dîner; je ne \oiis ai imposi'- l'obligalion de monter aussi haut qn'alin d'a\oir le plaisir do vous l'olTrii', cl ;vouii lie me lorez pas lo chagrin de iiiu refuser.
Mais avant luul, comme il est naturel do désirer Mvoir chez qui l'on esl, je vais en peu de mais vous dire loato mon hi^Uiire...
Je me nomme Jciiny hesgrillon; je mi- iiii.- rti.,i.ri.*i... .-.ni^nt
qui me llrcnl apprendre I elal d'euluiuii. . utu
aujourd'hui; mats il y a iruis au* j'ai >. . , .Jta mes paroiili.
Fn mourant lU m'ont bien recommandée i un de Icun amis. monsieur Keiioil, épicier ; ce monsieur RAnoil a un flls, moruieur Fanfan ; cului-ci me fait la cuur «( >eul ui'é|iuu»er.
Moi. ji) \ousavoue<| . ' • ■ '
Faiif.in , (pio je no ne j'ai un penchant irè.")
Oui. monsieur, je voudrais être actrice, jouer des râles on public; rece\oir les applaudis^menls de la f Mil'- , beaux coslumes, èire un jour prince>sc, le b-n : puis Anglaise, puis I^donal^e: eiilendrc un jouii
clarer ipiil m'adore, qu'il veut se luer pour m :.
petit mailro me faire un joli coinplimenl en musique, que je suis charmante sur l'air du Uaiser au porteur Famille de l'apothicaire.
Oh ! voilà ce qui doit être lo bonheur; voili <>«>qii«> j«> éveillée, en enluminanl llnrbf-Hleue ou le Petit !' ment devenir actrice, coinmeni débuter qujiid sonne ((ue la famille Itenoil. qui n'aime i-n fail ombres chinoises ou les Ogures de cire !
Ahl monsieur, vous voyez que j'ai bien besoin de conseils, d appui, ot vulro âge, voire ûgure muni inspiré assez de oooûauce pour que je désire avoir aussi vos avis.
— .Mademoiselle! dit monsieur Alexandrin. ■ mté
la jeune tille sans l'inierrompre, voire conllaiii nais
comme une conlldence eu vaut uno autre, je .,l. ...i ujus
dire aussi qui je suis :
Je me nommo Triptolème Erasisirato Alexandrin ; mon akul était maître d école, mon père écrivain public; moi je donne du-> leçoiH d'écriture et de \ersilicalii)ii. a vnu'! -run le eaehfi: rr-n môdcjte, pourtant j'ai une très bii:
nous nul fail beaucoup do lorl; a\ se mêle d m-iire sans avoir la mon.
bâtarde ou de la cûulce.
i-ieur
laïc
, paralue |i .rt«.T d*" ifine.
dt- . ■ i>/anl nie jurw ou de la
r**«^ loui I .m-
|..r- ; le lus
Cependanl j'aurais pu gagner honnôieinent ma \\\ «i ne p.is porier mes habits aussi longtemps, si jena».! • lé-
sion malheureuse, qui ma trop sou\enl fail ■ . K-
ves; celte passion, mademoiselle, c'est aussi c. . „ . ....„.,c.
— CommenI, monsieur, vous voudriez être acteur? dit la jeiiiio flUc en réprimani a\ec peine un sourire un |)eu ma^juiur, que pouvait bien faire nailie le physique du pelil homme.
— No;i, madenioiselle, ce n'est pas acteur que je voulais C-lrr, c'est auteur, c'est poète. .. c'est liommo de lellres : je suis bien auteur par le fait, car j'ai déjà termine au ninin* lr«»ol<« pi»»*»» (?ini drames que vaudevilles el tragédies; m ■
lenu les honneurs de la rcpresenlalun
enfant, co serait bien étonnant Si dans ni' ~ ;
pas au moins un chef-d oeuvre.
Mais on me reiwu.vso. on me rebute, on ne veut pri> m'i nlon.lre les coteries, les jaliMisies de confrères m qu'aux diref leurs. C'est égal, je no me r
mon iraiii; j'écris, je versilie. je chansoii -, -.. .j. ...
de pièce dans la moindre des choses... dans une voilure qui en ;irrreehe une autre... dans une cheminei^-qui tombe sur un pn<s.Tnl... dans un sergent de \illequi court ' " -
un inari qui iroinjH' sa femme, djns ii: . i
S1111 mari! J'cn\ùio des m;iiiuscrib ..
l'Opéra jusqu'au Polil-Lazary, depuis Dulu^^ ju^qua la Ucu4t» sance.
Dans un mois... dans six scm.iii •'■$ in
répétilioii; et en vous voyant, n ! pour
la première f ds votre minois sen; , i".>
suis (lit : (JucIIp charmante jeune première.
Molière, quel joli page cel.i ferait I et je ne >,..i
celte poiiséo u de pour beaucoup Uaus le iIimi (JU' j,h-i.- oo
porier votre pot do vio!etie,..
JEiNNY.
— Comment, monsieur, vous èlos auteur!
— Mais tùut amant qu'on peu! l'èire quand on n'est pas imprimé.
— Oli ! que je suis aise de vous avoir rencontré! monsieu." Alexandrin; vous mo donnerez des leçons de déclamation, %ùiis m'ccoulerez répéter des rôles, vous nie direz si c'est bien.
— Très volontiers, mon enfant, je connais par cœur mes auteurs : Racine, Voltaire, Molière, Picard...
— Moi. je ne connais que les pièces de Victor Ducange et de M. Scribe; mais j'ai une mémoire excellente: j'apprendrais le rôle le plus long en une nuit!
— Je vous lirai mes trente pièces, ma chère enfant, vous choisirez dedans les rôles qui vous conviendront le mieux, et je vous les ferai répéter.
Entre un auteur et une actrice en herbe la connaissance est bientôt faile.
L'auteur était un peu vieux, l'actrice un peu jeune, mais l'expérience de l'un devait éclairer l'inexpérience de l'autre. On se mit à table enchanté de s'être rencontré.
Pendant tout le temps que dura le dîner, la jolie Jenny ne cessa pas de déclamer ce qu'elle avait retenu de divers rôles et le vieil Alexandrin de lui conter en détail les intrigues de ses pièces; ils ne s'écoutaient ni l'un ni l'autre, mais ils étaient Irès-conlenis de ce qu'ils se disaient... Dans le monde, c'est presque toujours comme cela que Ion cause.
Vers la fin du dîner, un jeune homme entra dans la chambre tenant dans ses mains un petit sac rempli do pruneaux...
C'était M. Fanfan Benoît, qui venait présenter ses hommages à la jeune enlumineuse dont il était épris, et qui lui faisait la galanterie d'une livre de pruneaux.
Mais au mometit où le jeune épicier entrait chez la jolie enlumineuse, celle-ci qui avait vu récemment jouer la i)n'co de Paul cl Virginie sur un théâtre de la banlieue, venait de saisir le vieux niailre d'écriture par le bras et le faisait courir dans la chambre; elle avait pris un parapluie qu'elle tenait ouvert sur eux deux, pour imiter la scène de l'orage pendant laquelle Paul et Virginie se cachent sous la robe de cette dernière.
M. Fanfan Benoît demeure un pou surpris de trouver mademoiselle Jenny blottie dans un coin de sa chambre avec un homme, sous un parapluie, il s'approche avec inquiétude, en disant :
— Est-ce qu'il pleut chez vous, mademoiselle?
Pour toute réponse, le vieux maître d'écriture qui est bien pénétré de son rôle, entraîne la jeune fille à l'autre bout de la chambre en s'écriant :
— C'est M. de la Bourdonnaye! il vient pour t'emmener, Virginie! mais on ne l'arrachera pas de mes bras!
M. Fanfan Benoît regarde cette scène d'un air hébété ; mais l'âge de la personne qui se c'^chait avec mademoiselle Jenny sous un parapluie avait déjii dissipé les inquiétudes du jeune garçon épicier; et ne redoutant pas un rival dans ce munsieur (pi'il voyait pour la première fois, il attendait iraiiquillemenl l'explication" de ce qui se passait devant lui.
Enfin la scène de Paul et Virginie étant achevée, la jeune enlumineuse s'avance vers M. Fanfan Benoît et, lui présentant le vieux monsLeur, lui dit :
— Je vous présente M. Alexandrin, auteur.
Le garçon épicier porte ses gros yeux sur les vêlements râpés du petit homme et murmure :
— Auteur .. ah! auteur de quoi vend-on, quand on c-t au-
leiir ?
Mudcmoiselle Jenny part d'un éclat de rire en disant:
— Voilà une question (|ui sent bien son épicerie!
— Monsieur, dit le vieil Alexandrin en s'approcliant du jeune Lomme, cl fourraul ees doigts dans le sac aux puuiieaux que
M. Fanfan Benoit présentait alors tout ouvert, monsieur, ua auteur ne vend rien!... Moi, par exemple, je n'ai jamais vendu ua seul de mes ouvrages.
Mais un auteur procure mille jouissances à ses concitoyens; il les fait doucement rêver... il les fait rire ou plueurer; il les amuse enfin. Le pis qu'il puisse faire c'est de les endormir; mais alors même, c'est encore une jouissance qu'illeur procure, car c'est uuo excellente chose que le sommeil.
V us voyez donc bien qu'un auteur est un homme précieux , un homme presque divin. Aussi, jadison Icurélevait desaiilels!... TSiainlenantils préfèrent acheter des maisons, c'est moins glorieux, mais c'est -plus solide...
— Ah 1 ils achètent des maisons, répond Fanfan Benoît en considérant toujours l'habit percé du petit vieillard, alors c'est un koii état; si j'avais su je l'aurais pris. C'est égal, mademoiselle Jenny, voici une livre de pruneaux, première qualité, que je vousapporte de la part de mon père... de Tours, bien sucrés... qui m'a chargé de vous dire qu'il sous attendait à dîner demain, afin de causer de notre futur mariage, parce qu'il veut terminer celle affaire là et se retirer du commerce en me laissant sa boutique et son'fonds.
— Monsieur Fanfan, répond la jeune fille en roulant plusieurs images qui doivent illustrer les contes de ma Mire l'Oie, si c'est pour cela que M. votre père vous envoie, il était inutile de vous déranger, je ne veux ni do vous ni de vos pruneaux. Je ne serai pas épicière, je serai actrice.
Au lieu de passer ma vie dans un comptoir à rendre de la monnaie aux bonnes du quartier, je brillerai sur un théâtre!... Je serai lorgnée, applaudie, encensée, claquée; on parlera de moi dans les journaux...
Ah! sentez-vous quel plaisir, quelle gloire!
Mon nom sera sur les affiches, je pourrai le lire cent fois par jour, à chaque coin de rue... Monsieur que voilà et qui s'y connaît, m'a dit ({ue j'avais un physique de jeune première, do soubrette, de page!...
Monsieur me donnera des leçons, il m'apprendra à déclamer, il me fera répiHer mes rôles... Ah ! cela vaut bien mieox oue de vendre du sucre et du café. Ainsi très-décidément' je ne vo^ «ouserai pas.
Après avoir dit ces mots, la jolie enlumineuse prend son rouleau et sort en s'écriant :
— Adieu, monsieur Fiinf.in, je vais rcpoitcr mon ouvrage et acheter trois pièces dans lesquelles je veux jouer.
Monsieur Alexandrin, attendez-moi, vous me donnerez ma première leçon...
J.a jeune fillo osl p;irlio, le garçon épicier semble pétrifié, ei îa vieil Alexandrin continue de prenxirc des pruneaux dans le sac, tout un lui disant :
— .Mon cher ami, il ne faut jamais s'opposer aux vocations; quand on a une vocation bien décidée, c'est (|u'on doit avoir un grand lalcnt. Vuyez- moi 1 j'étais né homme de lettres... si je n'étais pas obligé pour vivre do donner des leçons d'écriture, mon nom sri'ait déjà fameux; enfin cela viendra!...
Oh! les heaux-aris. Quand on est artiste, il faut céder à ce feu qui coule dans nos veines ;el d'y'lluurs' tSalur^imcxpeilas furca,
JliNNY.
tiunni usque rtinn-fl... Mai.s pnrduii, jo vous parlo Idiiii el eu
n'usi pas Miiri! parlio... Vos |iriini!uu.\ sont cxfi'llcnu j'en
nmiigurui.s coiimu; ci'lu une livre sans m'en aperi'evoir ..
1.0 jeune humtne nr> s'apcrcevail pas non plux (|ue l'on vi(jaj| son sac, il ciitciiilail à peine ce ipie le \ieu\ monsieur lui disait; allerré par les paroles de mademoiselle Jeniiy, il csl rcsio long- «aiis pouvoir proiioneer uti mol.
l'nlin, après avoir poussé un gros soupir et passé sa main sur lemps SCS yeux, il s'écrie :
— Uu'elle soit henreuse, c'est tout ce (pic je désire... Moi, j(f eroyais iprellp aurait pu l'èlre à la li'-le d iiiie lionne lioutique qui prospère, mais puis(|ue ça ne lui jilail p:is... elle est sa maîtresse. Adieu, monsieur!...
Kt lo jeune FanTaii Ilenoit s'éloigne brusqiicmcnl, au grand regret du vieux poète ipii aurait voulu liiiir le sac de pruneaux..
Mademoiselle Jenny ne larde pas à rentrer; elle apporte plusieurs pièces de llii'.ilre; elle choisit des rôles, elle récite ceux qu'elle sait déjà ; enlin, le vieil Alexaiulrin lui donne uni! première leçon et ne la (initie (pi en lui proiiiellaiil de revenir le lendemain et de la faire encore répeler.
Le petit vieili.ird lieiil sa promesse; pendant (|uinzo jours il ne m.inque pas d aller Ions les mutins clie/ la jeune enliimiiieuse, qui négli^'o d eiiliiiniiier Ceiulrilluii et le Juif l'rraiil pour étudier des vaudevilles et des drames.
— Cela irai disait le vieil auteur, vous f.iiles des progrès; vous prononce/, mieux, vous avez plus de feu, de seiiliaient!... encore une année de leçons, et vous serez en élal de débuter rue Clianiereine; c'est là, mainli'naiit, ou (•oiniiioncoiit toutes les gloires dramatiques...
— Encore un an! s'écriait Jenny, ah! c'est trop lon^, je ne veux pas altendn! ce temps-là... Vu an . . mais pourquoi donc éloigner ainsi répo(|ue de mes débuts?. ..
— Prenez garde, ma chère enfant, en allant trop vile vous risquez de compromettre votre succès?
— Ne m'avez-vous pas dit que j'avais un physique charmant pour la scène...
— Oui, votre physique csl Irès-hien; mais cela ne sullit pas; la beauté est beaucoup chez une actrice, mais elle no tient jamais •nlièrcinent lieu de talent.
Je pourrais, à l'appui de ce que j'avance, vous citer iiuaiilitid'exemples... mais je no vous les citerai pas, parce (|ue je ne veux pas mo nielire mal avec aucune actrice... et surtout avec celles qui sont jolies.
.Mademoiselle Jenny prenait une grande confiance en elle-même, et commençait à se croire aussi forte que son professeur, lorsque le vieil Alexandrin, saisi un be.ui jour il un rliuiiialisme ai^'ii, se vit obligé do garder la cliambro au lieu daller donner des leçons.
Un mois s'écoula, sans qu'il fut pos>ilile au petit vieillard de quitter -SOU modeste réduit; iii.iis ne croyi'Z p.is que ce lein|is parût bien Ion;; au [laiivre maiire d'écriture : assis dans son méchant fauteuil lie paille, au coin dune cheminée ipii fumait au lieu do chaulTer, lo vieil Alexandrin faisait des vers, il écrivait une scène ou une chanson.
f,es Muses ne rahaniloniiaieiil pas; elles lui tenaient fidèle c.unpagnie, et dans leur société on ne s'eiiniiii« jani.iis. Si elles ne nourrissent pas toujours le corps, du moins elles occupent toujours l'esprit, et ceux qu'elle-; traitent le jiliis ma! se trouvent encore heureux d'avoir quelque commerce avec elles... Ce sont des m;ii- Iress(>s qui noiislienneiitrigueurquelquefois. quoique nous fassions loiir elles les plus graiuls sacrilice.-.!... iii.iis ipie nous ne poiir- . 'ions jamais nous résoudre à (piiller, p;iree ipi'il y ,i encore des I charmes dans les tourments qu'elles nous font éprouver.
Dès qu'il fut on état do niarclior, monsieur Alexandrin so rendit rue de la Harpe, à la demeure do la jolie enlumineuso.
Il lui lardait de revoir son eli-ve, diuil il n'avait pas entenlii parler depuis sa maladie; mais il no pouvait accuser la jeune fille d iiidifl'oreiico à son égard , car n ayant jamais songé n lui
donner goii adresse , elle n'avait pu aller •'loluriaer Je u
santé.
Monsieur Alexaii Irin iiion!e le« six et.i;;es; il ny atail pas de portier dans la maison, il fallait donc courir le liatard Jo im trouver personne. Il frdp[>c a la porte de Jenny.
On ouvre : mais au lieu Je la jeune cl jolie enlumineuse, e'm un gros homme en Ubiier qui »e prescnio, lenanl a la rn^in un pantalon et une aiguille.
— Vue désirez-vous? demande le gros homme au vieil AlouD-
drin.
— Ce que je désire... mais pardicu!.. c'est lamaiiresMdo logis que je désire.
— Mon épouse, avance un peu ici... voilà un vieux bonhomme qui le di'sire; est-ce que tu lui as pris mesure en mon absoneo pour un pantalon, ou une redingoleV le fail cM qu'il a l>eM>in do se remelire à neuf.
Ine femme lîgée, à la figure revéchc, s'avance alors prts de la porte, regarde le vieillard et s'écrie :
— Je ne connais pas monsieur, je ne l'ai jamais \».. qu'est C4 qu'il me veut? Qu'est-ce que vous me voulez, monsieur?
M. Alexandrin est tout interdit: il rcgirde encore la porte, l'escalier, et murmure:
— Est-ce que je ne suis p.ns ici au sixième étage?
— Si fait, vous y êtes, et chez M. Witchm.inn. laill<>ur pour homme dans le neuf et dans le vieux... Uu csKe q<] il faut voui
faire?
— Ah çà ! mais je n'y comprends rien ; quand je suis venu ici, il y a un mois environ, cette chambre était habitée par une jeune demoiselle , une enlumineuse nttmmée Jenny.
— Ah ! oui... c'(?st juste, il y a un mois c'était un autre locataire, mais à présent c'est moi. Witcbmann, tailleur; voyons, vous fautil une redingote, un habit?...
— Oh ! certainement une redingote ou un habit ne me ferait pas do peine. .Mais, je vous répèle, ce n'est pas un tailleur que jo cherche, c'est mademoiselle Jenny, enlumineuse.
— On vous dit qu'elle ne demeure plus ici depuis quinze jours
au moins.
— Alors où loge-l-elle? elle a dû laisser son adresse : les jeunes filles, cela n'a pas de créanciers et ça laisse toujours sou
adresse.
— C'est juste, elle l'a laissée. Mon épause. qu'as- tu fait de l'adresse de la jeune fille qui occupai! cet app.irtement?
— Comment quoi? est-ce que je lai eue. moi, cette
adresse ! ..
— Je l'avais écrite sur une carte... sur la dame de cjrrsau, jo m'en souviens.
— La dame de carreau! ah bien! je l'ai donm-e hier à Toinette pour jouer; elle en a fait un capucin, et puis ello l'a bni-
lée...
— Monsieur, vous l'entendez, notre fille a f.iii un capucin de l'adresse qu'on nous avait donnée... j'en suis bien fâche! mais ça ne m'enpécherait pas do vous faire un habit bien conJiliouné si vous vouliez.
— Eh! non, monsieur, je n'en veux pns! s'écrie le vieux professeur, en redescendant I escalier avec colère.
Oiiand on a une ,idi-e>M'. .m ne la perd p.-is. on ne U 'I à s.i tille piiiir ipi'cllr cMi f.i^ ;iii iMj' u- 1 Ou truinei
•i presen!. ce l'.iiis •■^i si •:niii'l: I !■• jeune filb'. ,
mes leçons, elle ne fera plus dt» pro;ie>. et c'est d.nnuia^e...
Je m'intéresse i\ cette jolie poliie Jeiiiiy. Diable de i.iilleur, va ' . pourquoi a-t-il donne la dame Je carri.iu à son enfant?
Le petit vieillard e.v-tayo d'avoir quelques renseignemenLi dans le quartier; mais ■'i l>aris (|oin/.(< jour» sont quinze siècles! l-« temps y amène si vite des rh.ingeinents des événement», des re-
.lENNY.
virements, qu'une personne que l'on n'a pas vue depuis quinzo jours est bien souvent un être oublié, dont la mémoire a peine à retrouver quelques souvenirs.
Ne pouvant savoir ce que la jolie enlumineuse est devenue, le vieu.x maître d'écriture se dit ; Prenons que ce fut un rêve de ma vie, et ne pensons plus à celle jeune fille ; quand il ne reste plus rien d'une aventure, il est toujours possible de la considérer comrce un rêve.
Et cinq mois s'écoulèrent encore pendant lesquels le petit vieillard continua do donner des leçons d'écriture pour vivre, et de composer des pièces pour s'amuser.
Mais sa passion pour les belles-lettres ne l'empêchait point d'ui-, mer aussi les fleurs; et la violette était toujours cellepourlaquelle il avait le plus de prédilection, préférence qui, du reste, s'accordait parfaitement avec la médiocrité de ses moyens, et qu'il lui était par cela même .l'acile de satisfaire.
L'n jour, se trûu\antprèsdu boule\ard Saint-Martin, M. Alexandrin se rappela qu'il y avait aussi un marché aux fleurs dans ce quartier; c'était justement un lundi; en se dirigeant du côté du Château-d'Eau, il aperçut bientôt des myrtes, des œillets et toutes les fleurs de l'époque étalées dans la coniro-allée du boulevard, les amateurs se promenant au milieu des pots ou des caisses, et les marchandes invitant les passants à leur acheter...
Monsieur Alexandrin entre dans le chemin réservé entre les fleurs, il suit le monde, s'arrèle, regarde, respire avec délices le parfum d'un oranger ou la douce odeur du jasmin.
Mais revenant bientôt à son unique passion, il cherche des yeux un pot de violette. Il en aperçoit enfin, et s'approchant de la marchande, se dispose à offrir son prix, lorsqu'à quelques pas de lui, une dame, mise assez coquettement, s'arrèle et demande le prix d'un joli rosier à tige.
La voix de celte dame a frappé monsieur Alexandrin, il s'approche, avance la tète, et sous un chapeau à la mode, retrouve la jolie figure de mademoiselle Jenny...
Un cri de surprise échappe au petit vieillard.
Mademoiselle Jenny se retourne, l'aperçoit, le reconnaît aussi, et lui dit :
— Quoi ! c'est vous, mon cher professeur, ah! que je suis contente de vous revoir. Je vous croyais mort.
~ Je puis vous certifier que je n'en ai jamais eu l'envie : mais j'admire le hasard qui me fait vous retrouver où je vous ai vue la première fois, au milieu des fleurs! au fait, si j'avais réfléchi, c'est là où j'aurais dû vous chercher
— Toujours galant, mon cher professeur! Mais j'ai bien des choses à vous conter... voulez-vous m'accompagner chez moi?
— Volontiers: cen'est plus rue de la Harpe au sixième; car je vous y ai cherchée en vain.
— Non, c'est à deux pas d'ici, de l'autre côté du boulevard, et je ne loge qu'au troisième...
— Permettez-moi alors d'être encore votre porteur, car vous venez d'acheter ce rosier...
— Quoi ! vous voulez...
— Cela me fera plaisir: j'ai )•< prétention d'être encore bon à quelque chose...
— Eh bien ! puisque vous voulez avoir celte complaisance, prenez donc ce rosier, et venez avec moi...
Monsieur Alexandrin prend le rosier; mais cette fois la complaisance était plus lourde, le petit vieillard le sentit, tout en marchant près de son élève.
Le rosier était beau et grand ; le vieux maître d'écriture suait h grosses gouttes en le portant, et ne pouvait s'empêcher de faire des réflexions et de se dire en lui-même :
— Diable! six mois ont amené de grands changements, à ce que je vois : d'abord, la toiletie n'est pas du tout la même ; mademoiselle Jenny était mise Irès-simplemeni, comme une modeste ouvrièreaujourd'hui on a un chapeau, une robe à volants, un joli chàle"
on logo au troisième, et on achète des rosiers à lige... Hum!... qu'esl-il donc arrivé depuis six mois?
Je sais bien qu'il ne faut pas tant de temps à Paris pour amener de grands changemenls dans la position d'une personne.., surtout quand celte personne est une jeune fille bien tournée et qui a de beaux yeux.
Mademoiselle Jenny s'arrête devant une jolie maison du boulevard; elle entre. Alexandrin la suit. Cette fois ce n'est plus à tàionset en cherchant une rampe pour se guider; l'escalier est clair et bien frotté.
On arrive sans fatigue au troisième étage, et là, le vieux professeur est introduit dans un petit appartement fort gentiment meublé.
— Mettez ce rosier sur celte console et asseyez-vous dans ce fauteuil, dit Jenny en otant son chàle et son chapeau... .Mainlenant, mon cher professeur, nous allons causer.
Vous devez être bien surpris du changement qui s'est opéré dans ma position; mais vous le serez bien davantage lorsque je vous dirai que je suis actrice, que je joue à un des Uiéàlres voisins
— Actrice... vous... Comment, ma chère amie, vous avez débuté... vous êtes engagée...
— Oui, oui, je suis engagée, et pour jouer les premières amoureuses ou les ingénues, à mon choix.
— Ah! mon Dieu! je n'en reviens pas!
— Voilà comment tout cela s'est fait. Peu de jours après que vous eûtes cessé de venir...
— J'avais un rhumatisme aigu...
— Pauvre homme ! Moi, n'y pouvant plus tenir.je fis part à une de mes amies du désir que j'avais de jouer au théâtre de la rue Chantereine. Je savais qu'elle connaissait un monsieur qui voulait se faire acteur et monlait sousent des parties de spectacle; elle parla de moi, me présenta, je fus accueillie, je répétai... oii trouva que j'avais de grandes dispositions...
— Vous aviez donc bien retenu mes leçons?
—Apparemment! Enfin la partie eut lieu. Je jouai dans deux pièces. J'eus unsuccès colossal; et lesoir même, un monsieur, quiesl, je crois, journaliste, parla de moi à un directeur; on me pria dé jouer une seconde fois, on vint me voir, et je fus engagée avec deux mille cinq cents francs d'appointements... deux mïlle cinq cents francs ! j'espère que c'est joli pour commencer ; cela vaut déjà mieux que d'enluminer Barbe Bleue elle Petit Poucet....
Ah ! que j'ai bien fait de céder à ma vocation ! de vous prier de me donner des leçons de déclamation, et surtout de refuser la main de monsieur Fanfan Benoît! Je suis si heureuse... si conlentel et si ce n'était les tracasseries de coulisses, les jalousies de camarades, les méchancetés des unes, les médisances des autres!
Oh I mais ce n'est rien, je m'y accoutumerai, et décidément le théâtre est un état charmant.
— .allons, ma chère élève, je suis bien satisfait que vous avez réussi ; mais je vous avoue que j'aurais surtout ^n grand plaisir à vous voir jouer.
— Eh bien! vous pouvez me voir ce soir... je joue justement un rôle nouveau. Il faut venir... je demanderai une entrée pour vous, vous n aurez qu'à dire vutre nom à la porte et on vous placerai Tenez, voilà mon théâtre, vous le voyez d'ici...
— Oh ! je vous remercie ! Je ne manquerai pas d'y aller ce soir.
— El demain malin venez déjeuner avec moi. Vous me direz si vous avez été coulent, et vous me coulerez tout ce qu'autour de vous, dans la salle, vous aurez enlcndu dire do moi...
— C'est une chose convenue. Ce soir je vais vous voir jouer- et demain je viens déjeuner avec vous...
Alexandrin quille Jenny en se frollant les mains avec joie; il est enchanté d'avoir retrouvé son élève, et se promet -ji grand' plaisir à la voir jouer le soir.
Le vieux professeur se donne à peine le temps de diner il ar-
JKNNY.
rivi> au spocincin en \u^\uc leiiips iiiiu lagardo cl les pomiiier»; il n'y 0 purjuiiiiu (jiic lui à la purin, c'ojl égal; il ï'ubilino à fniro
(|IIL-UC.
l'jinn on oiivro: il enirc. se nomme : on le place è l'orclicslro; il e:>l le premier tians In salle.
TepiMiilanl lu niiinile arrivi-, cl parmi les personnes qui se placent autour lie lui. le pclil xicill.uil croit rclniUM'r une ligure «le ctuinaissa:ice: celle Mâture appiirlienlà un ji-une liuiuiue ilonl la luuriiiin: csl niaise, l'air éloriné, dont la mise n'a rien de celle d'un f.isliionnhie, el qui de lemps ii aulre lire de sa poche quelque chose (|u'il porle à sa houche. c:isse a\ec ses dcnls el avale iionclialaiiiincnt, el comme par nianit:rc de disiraclion.
Monsieur Alexandrin a reconnu le lils de I épicier, l'amoureux de Jenny, Fanfan Heiioil enlin. cl il (piille «a place pour alli-r s'asseoira colé de lui, enclianlé de rcncuiilrer ipielqu'uii avec qui il pourra parler de son élève.
— Eh hieii ! jeune homme, vous saviez donc qu'elle élait actrice a ce ihéàlre, el sans doiile vous venez pour la voir jouer, pour assister à ses succès? dit le petit vieillard en s'adressanl à Fanfan Iteuoit.
I.e jeune homme rcp:arde pendant quelque temps celui qui vient lie lui adresser la parole, puis il s'écrie :
— Ah ! je vous reconnais inainlenani ! c'est vous que j'ai trouvé liii matin chez mademoiselle Jenny, caché avec elle sous un parapluie.
— Précisément, c'esl moi; nous répétions une scène; je suis .'on prciuier professeur, c'est moi qui ai découvert en elle lu feu lacré... qui l'ai décidée à se metirc au théâtre.
— .\h! vous avez découvert son feu sacré?...
— Cela veut dire que j'ai reconnu en elle une vocation véritahle- .^n lalont inné, tout ce ([u'il faut pour réussir... Qu'est-ce que vous .iiangi'Z donc là, jeune homme?
— Oh ! ce sont des amandes... des raisins secs... c'esl pour passer le temps peiulaiil l'enlr'acle...
— C'est juste, cela fail passer le temps, cela amuse...
Nous allons la voir jouer, celle charmante fille nous allons
ouir de son Iriomjihc, car il parail qu'elle va trcs-bien...
Mais on esl long à commencer... Donnez-moi donc quelques raisins secs... cela m'occupera aussi.
— Volonliers, monsieur... Tenez, fouillez à ma pocbo gauche; ne vous gênez pas.
I.e mailro d'écriture no se fail pas prier; il plonge une de ses mains dans la poche de Panfan. la relire pleine, et tout en ava- IjiiI des grains de niuscit, reprend la conversation.
r— Vous aimiez mademoiselle Jeiiny, jeune homme?
— Oui, monsieur, el il me semble que je l'aime encore.
— Il vous semble... vous n'en èles donc pas suri...
— Dame, monsieur... je lâche de ne pas en être sur! ..
Celle réponse est accompagnéu d un gros soupir.
Monsieur Alc.\andrin se sent attendri, mais il se contente de !;c moucher et reprend la conversalion.
— Vous vouliez l'épouser, celle jolie Jenny il est irts-bon,
votre raisin... Vous auriez été content de la nommer votre femme?
— Oui, monsieur; jo croyais bêlement que cela ferait son bonheur.
— ll(Meinenl est un peu dur, mais enllii, puisque le mol vous csl éch.'ippé, permcllrz-iiioi de vous ilire (pi'il y aurait eu au moins de 1 égoïsme de votre pari à empêcher celle jeiuie fille du suivre la carrière brilLuite ijui lui esl oum'CIc. Voyez, conmie en piMi do temps sa position a changé, elle a un mobilier 1res a la niodiv
— Ah! bah!... déjà '.... Et c'est aussi lo théâtre qui lui a donmS des nieubles?
Monsieur Alc\anilrin ne répondit pas; il trouva que pour uit (opiner, le ]>'une Fanfan faisait une rcllexion assez insiilieuso, ri, alln de changer h* cuui-s de la convers.ition. il replongea sa main dans la poche au.\ (|ualru inendianU eu s'écriaiit ;
— Vous avez eu bi>-n raison de nieiire de Mt babiole* dant \ot poches, car on est bien Icnl ii rominencT
— Apr^s lout. dit Frfnfan llenoii en pou»»anl un erm viMi>lr. si c'esl pour le boidieur de main selle Jenny : -i elh- 1
venir un grand lalenl... faire fortune au ibéilre..
Je dirai qu'elle a bien fail de lie pas me prendre poui nun lu^o ,
dans le cas contraire. ..
— Chili ! jeune homme, on a frappé les trois coups...
On commence Icspeclacle; mais Jenny ne jouait pas^laos la proinière pièce; elle n'était que de la seconde; celait une pièce que l'on allait jouer pour la première fois, et le public, ciirii-ui de connailre le nouvel ouvrage pour leqiii-I il e«l \<jiu. apport'' alors très-peu d'allenlion a ce qu'un lui donne auparatanl.
Monsieur Alexandrin el son vouin étaient au&:i fort impalienlt, mais c'était l'actrice qu'ils brûlaient d'cnlendre; c'était Jenny Desgrillon qu'ils brûlaient de voir parailrc. ,
Enlln la pièce nouvelle commence, cl bientôt Jenny enuo en scène; elle fais;iit un rôle de jeune fermière; son cotlumo éuil charmant, cl elle paraissait encore plus jolie.
De tous côtés on entendait dire :
— Elle est fort gentille, celle actrice...
— C'esl une jolie femme.
— Elle marche mal, disaient d'autres personnes, elle ne sait pas se tenir.
— Oh ! c'esl égal, c'est une jolie femme.
Fanfan Renoil ne disait rien, mais il n'nvail pas assez de m yeux pour conlempler Jenny ; quant au vieil Alexandrin, il saiiiillait sur sa banquelie, elde temps à aulre ne pouvait s'cmp^bcr de dire à demi-voix :
— Arrondissez donc le bras g.mclie .. la tète plus en arrière . Ah! mon Dieu! elle ne se rappillc pas ce que je lui ai dit cent fois ! qu elle tendait trop le cou !.. et qu'elle se retournait mal
Au ihéiilre comme dans le monde, ces! un grand talent de biea savoir se retourner.
Le premier acte se joue, et Jenny remplit son rùle : mal» la nouvelle pièce était mauvaise el laclrico n'daii pas b.mne; -oiivi-nt elle manquait de mémoire; quelquefois elle barbouillait en voulant parler avec chaleur.
On commençait à murmurer; au boul de quelque lemps, on
siflla.
— Ce n'est pas l'actrice que l'on siffle, dil le vieil Alexandrin à son voisin, c'est la pièce.
— Ah ! je ne sais pas. répond Fanfan Renoil ; mais il me semble que mam'sello Jenny n'est pas à son aise non plus.
En elTel, Jenny, peu habituée encore à supporter la mauvais ^ humeur du public, se troublait, se trompait el perdait lolalemciii la tête.
liiinlot les sifllets partirent de tous les points de la salle, et Ir toile tomba au milieu don lumull? épouvantable |)ondanl lei\U{A l'actrice semblail prête à se trouver mal...
Monsieur Alexandrin ne disait plus rien; mais lout le iu<vnd( s'en allait, el Fanfan Iteiioil, qui était sorti avec le vieux profes senr et marchait près de lui sur le boule\ard, lui dil endu :
— Miinsieiir, est ce que c'esl là ce que vous apiHilea un succès* Je vous dirai que, pour mon compte, je ne veux plus assister aux Iriomphes de luam'selle Jenny ; ça me fail trop de mal!...
S'il n'y avait eu qu'un ou deux siffleurs, io les aurais baltiis pour les faire laire. . mais il y en avait trop : Je ne pouvais pas me battre avec toute la salle.
— Mon cher ami. dil Alexandrin, je vous repèlu que c'est la pièce tpie l'on a sifllée...
Ce n'esl pas la faute de relie pauvre JcMiny, si elle « un ixMe détestable I ce n'est pas elle qui a fait son lole .. c'osi l'aiiieurqui e^.! le coupable
— Oh 1 c'est égal, monsieur, je ne ni y connais pas. mais il me semble que mam'sclle Jenny était bien einbarra^si'c |M)ur dire sou rôle; décidéincul je n'irai plus au spccUclo quand elle jouera.
JENNY
Bonsoir, monsieur; je suis bien fâché que vous ayez découvert que niam'selle Jenny avait le feu sacré.,.
Fanfan Benoît quitte monsieur Alexandrin et celui-ci rentre cliez lui en se disant :
— Il est certain que cette jeune fille a débuté trop tût; il lui aurait fallu encore au moins un an de mes leçons.
Le lendemain, le petit vieillard ne manque pas de se rendre chez son élève.
Il trouve Jenny triste, malade, chagrine; elle lofait asseoir devant une table sijr laquelle est servi un déjeuner auquel elle ne louche pas; mais pendant que le vieux professeur y fait honneur, elle l'accable de questions :
— Que disait-on de moi hier dans la salle?
— On disait que la pièce ne valait rien.
— Et de moi?
— On trouvait votre costume très-joli le bonnet surtout
Ah! quel délicieux bonnet!
— Mais de mon jeu... de montaient?
— On disait qu'avec des coupures ça pourrait peut-être se relever.
— Mais de moi? monsieur, vous ne répondez jamais à ma question.
— Ah ! ma chère amie, que voulez-vous qu'on dise d'une actrice
qui joue dans une pièce qui tombe on la plaint, c'est tout ce
qu'on peut faire, et on vous plaignait beaucoup et surtout ce
l)aiivre Kanfan Benoît, vous savez ce jeune épicier qui voulait
vous épouser... avec des pruneaux...
— Comment ! il était au spectacle?
— Oui, tout à côté de moi. Il aurait voulu battre les silBeurs, mais il y en avait trop.
— Ah! monsieur Alexandrin, quelle soirée! je n'en pouvais plus, je ne voyais plus clair, j'étoullais... Moi, qui jusqu'alors avais été assez favorablement accueillie.
^h ! grand Dieu ! tout n'est pas rose au théâtre !,.. je le vois bien maintenant.
,— Ma chère amie, si au théàlre tout était rose, le genre humain se ferait acteur, et on ne trouverait même plus quelqu'un pour souffler ; mais il faut du courage, il faut savoir supporter un échec.
Ensuite, tenez, entre nous, permeltez-mui du vous le dire, il vous faudrait encore des leçons, oh I cela vous est indispensable... Il y a de ces rlioses que vous sentez bien, mais que vous rendez m;il, et au théâtre il faut avant tout se faire comprendre.
Mademoiselle Jenny se pinçait les lèvres, elle fronçait légèrement le sourcil; enfin il lui échappait des mouvements d'impatience : elle n'écoulait plus le vieil Alexandrin que d'un air fort distrait.
Au bout d'un moment elle se leva en disant :
— Mille pardons, mon cher monsieur Alexandrin, jo no vous ri'iivoie pas... mais cependant, j'ai alîaire ce malin... il faut que j'aille à une répétition...
— Ah! très-bien; je comprends! Probablement des raccords pour la pièce d hier?
— Oui, c'est possible.
— En ce cas, adieu, ma chère élève, je vous laisse. Quand voulez-vous que jo revienne vous donner des leçons?
— Mais je no sais pas. Au reste, maintenant j'ai voire adresse, et je vous le ferai dire dès que j'aurai le temps.
— Très-bien Et puis moi-même je reviendrai vous voir
Vous le permettez ?
— Oui, sans doute. Au revoir, monsieur Alexandrin.
Et la jeune actrice congédie le vieillard, qui s'en retourne cncz lui en se frottant les mains, parce qu'il avait fort bien déjeuné, et qu'il se llatlail qu'en donnant leçon à Jenny il déjeunerait souvent iunsi ; monsieur Ale.\andrin était' un peu gourmand, c'est assez le défaut des poètes.
Huit jours s'écoulèrent ; le vieux professeur atlendait toujours que mademoiselle Jenny lui fît dire de passer chez elle pour lui donner dos leçons; niais n'entendant pas parler de son élève, il se décide à se rendre chez elle.
Il demande au portier mademoiselle Jenny Dcsgrillon ; et le portier, après avoir examiné quoique temps le petit vieillard, lui dit :
— Mademoiselle Jenny n'y est pas.
— Alors je reviendrai un aulre jour; mais veuillez lui dire que monsieur Alexandrin est venu et qu'il attend de ses nouvelles avec impatience; vous entendez, avec la plus grande impatience.
Le portier répond à peine. Ces gens-là ont l'habitude d'être peu polis avec les habits râpés.
Monsieur Alexandrin s'éloigne en se disant :
— Je suis bien certain que demain elle m enverra chercher; mais le lendemain se passe comme les jours précédents.
Le vieil auteur retourne plusieurs fois chez celle qui fut son élève, et le portier lui dit toujours ;
— Madame est sortie, ou Madame n'est pas visible.
Le vieil Alexandrin avait de la fierté dans le caractère, et, un beau jour, il répondit avec colère au portier :
— Mademoiselle Jeniiy devrait toujours être visible pour moi son professeur, pour moi, qui ai dirigé ses premières études dramatiques et qui aurais fait de cette jeune personne une Mars ou une Georges, si elle avait voulu m écouter ; mais elle ne m'a pas assez écouté. Désormais, portier, dites à mademoiselle Jenny que je ne me présenterai plus chez elle; si elle désire me voir elle sait mon adresse ; elle viendia à mon domicile ; on ne se compromet pas en venant chez moi.
Pour toute réponse, le portier ferma le carreau de sa loge sur le nez du petit vieillard, et celui-ci s'en retourna chez lui sans se frotter les mains celte fois, et en se disant :
— 0 les femmes I les femmqs ! Calon soutenait que la sagesse et la raison étaient incompatibles avec leur esprit, et Catulle prétend que les serments des belles sont gravés sur l'haleine des vent; et la surface des ondes. Désormais je serai de l'avis de Catulle et de Caton. J'aurais dû aussi me rappeler ce vers de Virgile, que j'ai si souvent répété :
Varium et malabile semper femina.
Maison apprend ces choses-là par. cœur... et c'est le cœur qui
les oublie le plus vite!
Le temps s'écoula, M. Alexandrin n'entendait plus parler do mademoiselle Jenny.
Fidèle à la délerinination qu'il avait prise, il n'était pas retourné chez elle; cependant, comme dans le fond de son cœur le petit vieillard portait toujours de l'intérêt h celle jeune personne, toules les fols qu'il sortait, son premier soin était d'aller regarder les aTfiches de spectacle; il cherchait d'abord le théâtre ou Jenny était engagée, et lisant avec altention l'aiïiche, désiraity trouver le nom de celle qu'il nommait encore son élève.
Mais le nom de Jenny Desgrillon ne se trouvait jamais parmi ceux des autres actrices.
— C'est bien singulier! se disait Alexandrin, elle joue donc bien rarement; peut-être est-elle maintenant à un aulre théâtre.
Et le vieux professeur avait la patience do lire tous les noms écrits sur chaque alUclie de spectacle; mais celui de Jenny Desgrillon n'était sur aucune.
~ Elle a probablement pris un nom do théâtre , se dit Alexandrin, elle aura trouvé ((ue le sien était trop simple. Pauvre pcliie, ce n'est pas le nom qui l'ait le talent, c'est le talent qui illustre le nom. Elle aurait dû se rappeler cependant que celui de Jeniu porte bonheur au théâtre et que deux actrices do ce nom ont, ï jusle litre, conquis les suffrages du public.
Six mois s'écoulèrent, M. Alexandrin pensait jolie Jenny de lu ruo de lu Harpe, (lu'il préférait
quelfiiiefois à la à colle du boule-
JKNNY.
NanJ Saint- Murliii; maiit il u'alljit plus aussi soiinuiiI lire \vs ailirlics (le spiTlJcIP.
Tu jour <|U(' li' tonips (Mail hi-aii, lu virux in.iilre dfcriluro, .•l|lri•^ ;ni)ii' il(Hiiii' i|iit|i|ii('s ji-rolis de lijilanle cl ili- ciirslM-. ;i\.iit iioiissi' sa promcnailclt! loii); îles tuiiiU-varJsL-létail arri>t' jusqu'à la Madulclnc, ili-vanl le uiarcliû aux fleurs.
Il adinlri! relie Julie promenade, celle nosilion vasle, aisfîc, el à lalirl des voilures; mais il esl surpris de voir si peu de monde d.iii-i le marche, ou, à la vente, il y a moin^ de fleurs que sur le (pMJ, iiiaisi|iii esl encore as>c/. bien fourni puur(|iie l'on pui.sse y trouver de quoi },'arnir une corheille, ourenouveler une jardinii-re.
Monteur Alexandrin se promenait depuis (luelcpie. temps dans le marche de la Madeleuie; après avoir admiré quchpies arhn-ies de prix, suivant son habitude il cberchait un petit put de
Mol.-tle.
Mais au marché de la Madeleine les fleurs communes sont rares, el le vieux professeur n avait pas encore trouve ce qu'il chcrcliail. l()rs(|u une e;ileehe (le;;anle s'arrêta devant le marché; une jeune femme, velue avec une grande recherche, descendit de la voilure el vint se promener au milieu des fleurs.
Celle jeune femme, dont un chapeau de paille d'Italie cachait un |ien les traits, s'arrêtait de temjis a autre devant les marchandes, et semblait ne nen trouver d'assez beau pour li.xer son choix.
Eiilin un superbe camélia attire les regards de la petite maîtresse, et elle sapproclic |iour le marchander. Le vieil Alexandrin était alors lout |irès du camélia, derrière Uviuel il lui -ivail .semblé a|>ercevoir un modeste pot de violette; tout à coup une voix qui lui est bien connue frappe son oreille, il se tourne, regarde la dame élégante et pousse un cri de surprise, il venait de reconnaître Jeniiy Desgrillon.
1)0 son roti- l;i jeune femme a reconnu le petit vieillard, elle lui sourit el lui tend la main en lui disant ;
— Il iiarait que nous devons nous rotrouversur tous les marchés aux tk'urs de Paris...
— Oui... on dirait que cela est écrit dans notre destinée.
— Je parie que vous venez acheter voire petit pot do violette , dit Jenny en souiianl.
— En elTel... c'est cela que je cherchais... je suis constant, moi, mais vous... c'est un superbe camélia ([ue vous achetez aujourd'hui... je ne puis plus vous disputer la fleur de votre choix... nous n'achetons plus la même chose maintenant ! .Mais je vois que chez vous... cela va toujours... comme chez. Mcolcl.
— Mon cher monsieur Alexandrin, je suis siire que vous êtes fiiehé contre moi ! et au fait j'avoue que j'ai eu des loris... Voulezvous faire la p;iix?
— On ne garde jamais rancune à une jolie femme; permettezmoi de porter votre camélia... vous savez bien que c'est mon emploi.
— J'y consens, à condition que vous monterez avec moi dans ma voiture el que vous m'accompagnerez chez moi.
Pour toute réponse, le petit homme prend le camélia qui éiait dans une belle caisse; c'était un poids un peu lourd pour un homme de lâge de monsieur Alexandrin, mais l'amour-propre double les bures, el le petit vieillard mettait do l'amour-propre à être encore le porteur de mademoiselle Jenny.
Heureusement piuir monsieur .Vlexandrin la calèche était ii deux pas.
On y arrive, la jeune femme y monte, le vieillard semble un instant indécis; mais Jenny lui tend la main, un laquaislui prend Son camélia, puis l'aide a monter; et leiiauvre probsseur ne sait pas encore ou il en e.>t, en se seiitant nuiler dans une belle voilure et assis devant une femme qui porte des plumes el un cachemire.
On arrive bienlot devant une belle maison de la rue d'Antin, la cali'cbe entre dans la cour; cette fois un laquais porte le camélia, ce ibuil nuuisieur Alexandrin n'e.st nulleiiiint f;iché, el il suit la jolie femme ipii le fait entrer dans un apparlemenl au premier.
I,à, lout est coquet, élégant, fastueux.
Après avoir traversé un sabui meublé avec luxe, on arrive dans un boudoir tendu on soie, en cachemire, où de riches |wr- Itères cacbenl les portos, ou des glaces répètcut tout ce qui se passe.
Jenny fait aigrie ,-111 petit vi. ' i-
pres dVIle, et iiioii'-iiMir Alex . i-
siderer lout ce qui I entoure, ii> n, en inuriiiurant :
— Ahl çà, maisl... c'est ma^inque ici. ce»i sup«rbe! A quel théâtre ètcs-vous donc attachée mainlenani, u» cbere d«moiMSlie Jenny'.'
— b'abord. je ne guis plus mademoiselle Jenny: on menorooM maintenant madame de Saint-Kugène, c'est plus convenable.
— Oh! oh! .. madame de Saioi- Eugène! en effet c est plus ronflant ce nom-là.
— Ensuite je ne suis plus au théâtre, je ne suis plus actrice ; j'ai renoncé a une carrière ou il faut su(>porler mille ennuis, mille di'sagrements avant d obtenir iiu''li|ij>.-s succès, que U jalousie, la critique vous disputent sans c>->.-e
Vous vous rappelez, mon cher professeur, cette première représentation d'une pièce qui tomba et dans laquelle je jouais?
— Oui, parfaitement, j'étais à l'orchestre près de monsieur Fanfan [tenoit... estimable épicier.
— Le lendemain quand vous vîntes me voir, vous ne vouliez pas me dire positivement que j'avais été mauvaise, mais vous nie faisiez entendre nue j'avais encore besoin de beaucoup travailler; et moi, au lieu (le sentir que vous aviez raison, d approuver la justesse de vos avis, je pris de l'humeur ; mou amour-propre fui blessé, et je donnai a mon portier la consigne do me dire absente toutes les fois que vous viendriez
— Je m'en doutai à ma onzième visite.
— Pardonnez-moi. mon bon monsieur Alexandrin, les compliments m'avaient troublé la télé, je me croyais un grand talent, et je n'en avais pas du lout; je voulus jouer de nouveau, je fus encore sifllée : oh! alors j'étais désespérée!
Je ne sais pas jusqu'où le désespoir m'aurait menée mais à cette époque un monsieur se présenta chez moi: celait un homm»^ très riche, très comme il faut; il m'avait vue jouer et m avait trouvée jolie; si bien qu'il venait metU'e a mes pieds son cœur el sa fortune, une voilure et des cachemires, et tout cela à conditfbn que je quitterais le lhé;itre.
Ma foi! le moment était trop bien choisi pour que j eusse la pensée de refuser ; je détestais le théâtre, mais j'aimais beaucoup les cachemires.
J acceptai les propositions de ce monsieur, et depuis ce temps j'habite cet apparlemenl : j'ai des domestiques, une voiture à mes ordres, et je ne puis former un désir qu'il ne soit aussitôt satisfait...
Alexandrin, qui a écoute la jeune femme en fai.sani une singulière ligure, se contente alors de hocher la tête, en repondant :
— Mais depuis que vous êtes si heureuse, c'est étonnaat comme vous êtes changée... vous n'avez plus celte fraîcheur, cet air de santé qui embellissait encore votre jolie ligure quand vous demeuriez au sixième, rue de la Harpe; vou< êtes bien pile maintenaiit, votre vi.sage est allongé, vos yeux faligiiés.. pardon, je vais encore vous fâcher peut-^lre, mais je vous dis ce qui me frappe.
— Oh! tout cela n'est rien, je vais maintenant souvent au bal. en soirée; je passe des nuits, et cela me fatigue j'en conviens; mais qu'importe, c est bien meilleur genre d être pâle, on me trouve charmante aiiisi.
— Et votre mari, M. de Saint-Eugène, que fait-tl? reprend Alexandrin en appuyant sur ces mots, est-ce que vous ne me pre-
senlerez pas a lui'?
Jenny se contente de sourire en répondant :
— (Juand .M. de Saint-Eupéue est ici je ne reçois personne, mais il ne vient jamais avant quatre heures ; ainsi, mon cher monsieur Alexandrin, il faudra venir me voir les matins, vous déjeunerez avez moi... je vous ferai manger le> elioses les plus délicates, je me rappelle que vous êtes un peu gourmand '...
Le vieil Alexandrin se lèv(?, prend son mauvais chapeau, qu'il avait po>e à terre, el salue la jeune femme, en lui disant d'un air grave :
— Madame de Saint-Eugène, j'ai bien l'honneur de vous souhaiter le bonjour.
— Vous me quittez déjà, mon cber pro(c^>scur? dit Jenny
JKNNY.
— Oui, madame de SainlEugèiie, j'ai des leçons d'écriture à donner. Ah!. j'aurais dû toujours me borner à ce'la... etne jamais donner que des leçons d'écriture.
— Mais au moins vous reviendrez me voir bientôt; ici je vous promets que vou'i me trouverez toujours, pourvu que vous veniez avant quatre heures.
— Cela siifllt, madame de Saint-Eugène, je m'en souviendrai. Ne vous dérangez pas, je vous en prie, madame de Saint-Eugène.
Et le petit vieillard sort très-vivement du brillant appartement habité parla belle Jenny, en se disant :
— Oh! voilà qui ne me convient plus, cette jeune fille suit maintenant une route que je n'aime pas.
Elle a abandonné le théâtre pour lequel je lui croyais une vocation décidée ; mais il paraît que sa vocation n'était "décidée que pour les cachemires et les chapeau.\ à plumes.
Non, je ne retournerai plus chez elle ; je n'irai plus la voir, quoiqu'elle m'offre d'excellents déjeuners; je suis gourmand, c'est possible, je ne m'en défends pas même ; mais la gourmandise ne me fera jamais faire de bassesses, et je ne dois plus fréquenter mademoiselle .lenny, maintenant qu'elle s'est changée en madame do Saint-Eugène..! et qu'elle a un mari qu'on ne peut pas voir, et qui ne vient chez elle qu'à quatre heures.
Le petit bonhomme avait traversé la cour, il allait sortir de la maison de Jenny. lorsqu'un garçon épicier, chargé d'une manne pleine de marchandises, entre'dans la cour et se cogne contre lui.
— Epicier, on prend garde! dit 1\I. .\lexandrin en levant les yeux; mais au même moment il s'arrête et saisit le bras de l'industriel en s'écriant :
— Eh! je ne me trompe pas!... C'est monsieur Fanfan Benoît.
— Moi-même, répond le jeune épicier; tiens! je vous remets aussi... C'est vous qui êtes le professeur, l'auteur, l'écrivàsseur.
-Ah! mon cher ami, j'ai un peu renoncé à tout cela ; avec l'âge l'esprit se calme; mais où donc allez-vous ainsi, monsieur Eanfan?
— Porter des marchandises qu'on nous a fait demander.
— Vous portez cela dans cette maison ?
— Oui, monsieur.
— Chez qui, s'il vous plaît?
— Chez.., attendez doTic... on m'a donné le nom pourlant... ah! chez madame de Suint-Eugène... ça doit èlre une personne du (lualité... elle a demandé tout ce qu'il y a do plus beau en sucre et en café.
— Vous allez chez madame de Saint Eugène, dit M. Alexandrin en retenant toujours l'épicier... ah! moucher ami, je dois vous faire une coiilîdence... savez-vous ce que c'est que celte dame chez laquelle vous allez...
— Aucunement, mais comme on doit payei' comptant... cela m'est assez indifférent.
— Cela vous sera moins indifférent lorsque vous saurez que celte dame qui loge au premier, dans un appartement magnifique, qui porte des cachemires, a une voilure h ses ordres... et achète maintenant des camélias, n'est autre que Jenny Desgrillon, ci-devant enlumineuse rue de la Harpe et que vous aviez l'inlenlion d'épouser.
— Jenny! s'écrie Fanfan Benoît en étant sa manne de dessus sa tête pour ia déposer sur une borne; Jenny!... comment elle est devenue une grande dame etelle a fait fortu'neen si peu de temps !
Ah ! monsieur Alexandrin, je vois que vous aviez raison de dire qu'elle avait le feu sacré et qu'il valait bien mieux être actrice qu'épicière... je n'aurais jamais [lu lui donner une voiture et des laquais, moi ; elle vous a de grandes obligations! mais pour gagner tant d'argent, il faut qu'elle soit à l'Opéra pour le moins.
— Non, elle n'est pas à l'Opéra! répond le petit vieillard, en poussant un gros soupir, et en regardant dans la manne, mais tous les sacs étaient parfaitement ficelés... elle n'est pas à l'Opéra... elle n'est pas môme aux Funambules... elle a abandonné le théâtre...
— Elle a quitté le théâtre, et elle a fait fortune! C'est un homme
bien riche qm' l'a épousée?... au fait, elle est mariée, puisqu'elle se nomme maintenant madame de Saint-Eugène...
Qu'est-ce qu'il fait son mari c'est donc un pair de France?
— Son mari!... huml Je ne crois pas qu'elle ait un mari paii de France ni même marchand de peaux do lapin... je crois que. , hum! mon cher ami, les femmes; voyez-vous, Virgile a dit :
Varium et mutabile senJiyer femina I
et en y joignant l'opinion de Catulle et de Caton, on n'obtient pas un résultat très-favorable au beau sexe.
— Monsieur, dit Fanfan Benoît en replaçant la manne sur sa têie. je ne comprends pas le latin, mais je devine ce que vous voulez me faire entendre...
Ah! mam'zelle Jenny! c'est donc là où vous deviez en venir... c'est donc pour cela que vous ne vouliez pas être ma femme !
Enfin, si elle se trouve heureuse, tant mieux, je souhaite que sa fortune soit de longue durée : mais ce n'est pas moi qui lui vendrai du sucre et du café ! oh I non ! elle peut en envoyer chercher ailleurs ! Adieu, monsieur.
En disant ces mots, le jeune épicier s'éloigne à grands pas, et le vieil Alexandrin le regarde aller en se disant :
— Il a du bon cet épicier! oui, il a du bon; à sa place j'en aurais faitautant, j'aurais remporté ma marchandise... seulement, puisqu'il ne portait pas son café chez madame de Saint-Eugène, il aurait pu m'en olîrir quelques onces... c'est égal, monsieur Fanfan Benoît a du cœur: on ne doit pas sucrer une femme qui nous a dédaigné. ■
Et le vieux professeur s'en retourne chez lui en se promenant de ne plus revenir à la Chaussée-d'Antin, et de ne plus chercher des tleurs au marché de la Madeleine.
Le temps s'écoula, carie temps ne s'arrête jamais; il fuit devant le riche comme devant le pauvre; le temps est le mouvemeni perpétuel.
Le petit vieillard cultivait toujours les Muses, dont la culture lui rapportait peu ; mais il n'avait personne avec qui il put causer thé;Ure, raconterses plans, sessujets, et souvenlil pensait à Jenny qui l'écoutait avec tant de complaisance lorsqu'elle demeurait au sixième étage.
— Je suis persuadé qu'elle m'écouterait encore avec plaisir maintenant, se disait Alexandrin, car je dois convenir qu'elle m'a fait beaucoup d'amitiés et que sa fortune ne l'avait pas changée à mon égard, mais je ne veux plus aller chez elle .. je me le'suis promis; c'est une société qui ne me convient plus...
Tout en se disant cela, le vieux professeur pensait toujours à celle qui avait été son élève; à l'âge qu'avait .\lexandrin on n'est pas inconstant dans ses affections, et un nouveau sentiment n'arrive pas subitement pour chasser un ancien ; le petit vieillard faisait tout son possible pour tenir ferme dans .sa résolution de ne point retourner chez Jenny, mais cette résohilion faiblissait de jour en jour ; et il trouvait même des raisons assez spécieuses « lui opposer.
Ainsi le vieillard se disait :
— Il faut pourlant convenir que je me conduis un peu (luremen; avec cette jeune lille.., elle m'a témoigné tant d'aniilié la dernière fois qu'elle m'a revu; au marché aux fleurs de la Madeleine olla m'a fait monter avec elle dans sa voiture... et puis elle est convenue de ses torts avec une grande franchise!...
C'est une chose rare, on ne rencontre pas souvent quelqu'un qui convienne de ses torts.
D'ailleurs n'ai-je rien à me reprocher?... si cette jeune tille a mal tourné, si elle a abandonné son état d'enlumineuse, n'est-co pas moi qui le premier ai llatté son penchant pour le théâtre! Ahl
JENNY
oui, j'ni PU un pmnd lorl ftlnrs... cl inainlenanl je l'oublierais... ]'! ne in'inqiiji-d'riiis plus d'elle... non. n<>n.
(.lue je ne f.-issc |];éS tiin Micirli- di' lii;id.'inir' de S;(ilil-Kiipènr', c'i'si lijcii; iMiiis (|iie je n'aille pa-i une seule fois ni'infurnier de la y.iiiir de cellr- lionne Jcnny... oli 1 rc .sérail niai... ce serait d'un mauvais coMir... et d'autant plus ipie lors de notre dernière renruiilre elle était bien eliauKée, bien maigrie ; décidément j'irai lui faire une \lsile, savoir comiiientello se porte, cela ne peut pas me cuniproinellre...
Kt nionsii'ur Alexandrin, aprJ-s avuir de son niiuix brossé son vieil liabit et frolli; son mauvais rliapeau, .se met en roule un malin, pour so rendre il.ins la rue d'Antln... il y avait alors a peu près si.\ mois décnnli's depuis qu'il n'avait vu Ji'iiny.
Le petit vieillard arrive dans la rue d'Aniin, il ne sait pas le uuniiTo de la maison do madame de .Sainl-Kucèno, mais il est eerlain de la leconnailre; il marche en e.xaminant avec, atlenlion elwKpio jiorle roclièie ; parvenu à l'endroit ou il lui semble (jut! doil-éire la demeure f|uM clierelie, il apereoil devant une belle maison un corbillard arrèlé devant une porté tendue en noir.
Monsictu' Alexandrin passe devant ces lufiubres tentures en ùlani rcspeeiiieusi ment son rbapeau ; il va loujoois, ebercliant la demeure de Jenny. mais il ne peut retrouver la maison, il faut (lii'il l'ail dépassée sans la reconnaître; il revient sur ses pas et revoit t'ucorc la triste voiture.
La vue di' ce corbillard lui fait une impression pénible; il passe vile, il tlieiclie toujours la demeuie de son élève et ne parvient pas à la trouver.
En revenant de nouveau sur ses pas, le vieux professeur se retrouve près de la nyiison tendue en noir; il est persuadé que c'est de ce cùté que doit éire la demeure de Jenny. l'ne idée s est présentée plusieurs fois h son esprit : celle maison (|u'il ne peul parvenir ii reconnaître ne serait-ce pas celle dont la porte est cachée par une funèbre lenliire. Celle pensée lui fait mal, il la repousse, il ne vctil i)as que ce soil la, et cependant plus il regarde les maisons environnâmes, plus il dcmcuru convaincu que c'esl à celle hauteur de la rue (piil esl veiui une fois. Il se dirige donc vers ces lugubres tentures, en disant :
— Après tout, qu'y a-t-il d'étonnant à ce qu'il soit mort quel- (liiini dans la maison où demeure mon ancienne élève?... A Paris il lof,'e lant de monde sous le même loil, l'un meurt au second, l'antre se marie au i)remier et puis un enfant nait au troisième; cela se voit fort souvent.
M. Alexandrin est entré sous la porte cochère, le corps de la personne decédée était encore exposé en cet endroit.
Le vieillard s'incline, puis passe le cœur serré; la vue de celle bière lui fait mal, il cherche la demeure de la concierge, il la trouve enfin el d'une voix éntue lui dit :
— Madame, je ne crois pas me tromper, n'est-ce pas dans cette maison que demeure une jeune dame. . qu'on nomme madame do Saint-Eugène?
La concierge regarde un moment le vieillard avant de lui répondre, el lui dit enfin en hésitant ;
— Oui, monsieur, oui, cette dame demeurait dans cette maison.
— Esl-ce qu'elle a quitté son logement, serait-elle déménagée? alors vous devez savoir sa nouvelle adresse ?
La concierge semble craindre de répondre, cependant après avoir encore considéré le pelil vieillard elle lui dit :
— Monsieur s«rall-fl parent de madame de Saint-F.ug^M... S«rait-il par bavard?...
— Jo ne suis que son ami. mais Je lui porte beaucoup d iulérèL l'oiirquol celle question, madame?...
— Ah ! moriMeiir, c'est rpie je puis alnr» voii* dire toul« la vérité; la personne (pie vous demande/ n habile plu.s au premier, a présent, monsieur... elle esl .. elle est la!...
El la main de la conclergB indiquait tu vieillard li bière ei> posée sous la porte.
— Scrail-il possible! s'écrie le pauvre nrofenseur en portant son mouchoir sur ses yeux; eb I quoi, celte bonne Jenny, si jolie. si jeune encore!...
— Hélas! monsieur, elle est morte hier...
Depuis quel(|ue temps elle était soufTranle; un rhume négligé, mais elle ne voulait pas s<! soigner: elle |>a&>ait des nuits au bal, car elle n'aimait pas à garder la chambre; elle voulait toujours sortir.
Cependant il y a environ un mois, elle a pris le lit... et elle ne
s'est pas relevée!...
— Pauvre Jenny!... pauvre jeune fille!... murmure le vieillard en pleurnut... ah! j'en avais le pressentiment! la vue de cette
voilure m'avait fait mal...
Mais du moins je pourrai lui rendre les derniers devoirs, el de tous ceux qui l'ont menée dansées bals où elle a perdu la santé, il n'y en aura peut-f-tre pas beaucoup qui viendront lui donner ce dernier témoignage d'intérêt.
La voilure enmienait la morte, monsieur Alexandrin la suit en regardant autour de lui, cherchant des yeux des compagnons de route, mais persoime !...
Personne que lui ne suivait le corbillard de Jenny Despillon, et le vieillard seul pleurait cette jeune fille qui avait eu une foule d'adorateurs.
On arrive à l'église, un mariage se célébrait à une chapelle voisine de celle oii l'on disait des prières pour Jenny; c'éliiit monsieur Fanfaii Benoit, l'épicier, qui venait d'épouser'une jeune fille
à la(|uelle sa profession ne déplaisait pas.
Monsieur Alexandrin a|)er(;oil les mariés qui, en sortant de la chapelle, vont passer près de lui; le vieux profe--.iir <>■ meta genoux, en cachant sa figure dans son chapeau. ■: i in-
fan Itenoit ne le reconnaisse et qu'il ne devine ■; , .-r-
smne dont on célèbre le service mortuaire; le M .!.iit
pas que la nouvelle de la mort de Jenny parvint au jcuiiv épicier le jour même de son mariage, car il pensait bien que cela aurait troublé son bonheur.
Monsieur Alexandrin suit Jenny jusqu'à sa dernière demeure.
Une place lui avait été achetée dans le cimetière: une petite grille entourait la tombe, et il restait un peu de place pour planter quelques fieurs.
I.e vieillard revint le lendemain apporlani un modeste pot de viok'lle qu'il déposa sur la tombe de la jeune fille en disant :
— Pauvre Jenny! c'esl cette fleur qui fut ciuse de notre connaissance ! désormais lorsque j'en achèterai, ce sera pour venir les déposer icil...
FIN Dï jENNY.
EN VESTi: À U MEME l.liiHAUllE
ROMAAS MODEniSES. IIISTOIRK. LlTTÉKATlItE LT
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