CHAPITRE VI
La nuit aux Lapins fût suivie d'autres; mêlées aussi de fort singuliers incidents.
Tantôt Piffard rêvait tout haut et si haut, qu'on l'entendait parler dans les chambres du premier; tantôt c'était une poule qui s'était introduite dans la pièce qu'il habitait, et alors un autre combat nocturne avait eu lieu, qui avait éveillé tous les botes de la maison ; une fois en se couchant Piffard avait cassé son lit, une autre fois il avait brisé le vase indispensable placé dessous; enfin, dans un accès de somnambulisme, il s'était promené une nuit en chemise dans le jardin, en criant:
— Un fiacre ! voilà un fiacre ! demandez un fiacre !
Il n'y avait qu'une voix contre lui dans la maison. Chacun s'accordait pour dire que ce monsieur était un hôte fort désagréable, mais monsieur Pavillon ne savait comment s'en débarrasser; et puis on espérait toujours tirer do lui l'aveu du
motif qui lui avait fait quitter sa femme, et c'était là principalement ce qui faisait prendre patience à toute la maison.
Chaque jour, quand leur hôte était là, madame Pavillon et sa sœur amenaient la conversation sur le bonheur conjugal, et elles s'écriaient :
— Par exemple, un bon ménage, c'était celui de monsieur et madame Piffard... il n'y avait qu'une voix là-dessus...
« Comment donc se fait-il que des époux si bien assortis se soient séparés?...
« Voyons, monsieur Piffard, dites-nous donc cela ; contez-nous ce qu'il en est... Nous n'en dirons rien à personne. .»
Quand ou lui disait cela, Piffard baissait les yeux vers la terre, son nez s'allongeait, ses sourcils se fronçaient, puis il murmurait à demi-voix:
— Oh! si je vous disais la raison!... sapristi!... c'est alors que vous m'enverriez coucher avec une foule d'animaux... plus malfaisants !... Oh ! je ne peux pas le dire.
Alors Piffard, comme s'il eût craint de se laisser aller aux sollicitations de ces dames, se levait brusquement, allait se promener et ne reparaissait plus qu'au moment de se mettre à table, où pour un homme désolé, il officiait toujours avec beaucoup de zèle.
Il y avait six semaines que Piffard logeait à Saint-Mandé, chez sou ami, et on n'était pas parvenu à lui arracher son secret.
On commençait à penser qu'il n'en dirait jamais plus, et l'on cherchait un prétexte convenable pour lui faire sentir qu'il était temps qu'il allât se loger ailleurs, lorsque par une belle journée d'au-
tomne, on entendit sonner avec force à la principale entrée de la maison.
Toute la famille était justement rassemblée dans la salle à manger, et Piffard était là aussi, car on venait de déjeuner.
Au bruit de la sonnette, les Pavillon se regardent et madame s'écrie :
— Si ce sont des dîneurs, je n'en veux pas ! je n'ai que le pot-au-feu et un canard... je n'ai pas envie de faire autre chose... c'est déjà bien assez...
de... d'avoir tous les jours quelqu'un de plus.
Piffard n'a pas l'air de comprendre ce qu'on vient de dire pour lui.
Monsieur Pavillon ss , , tait.
Angélique est allée ouvrir et l'on attend avec une grande anxiété ce que domestique va annoncer, lors qu'on voit arriver avec elle monsieur d'une quaranta d'années, figure ronde, épanouie, rosée, un petit front, un gros no/., dos yeux ronds comme ceux d'un chat, et un air assez commun.
Enfin ce nouveau personnage n'était pas beau, mais il y avait alors sur toute sa physionomie un
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On voit arriver avr-c elle un monsieur d'une quarantaine d'années. l P. 77.)
'O MON AMI TIFFARD
air si heureux, si enchanté, si joyeux que cela effaçait presque sa laideur ; de plus sa toilette, si elle n'était pas de fort bon goût, était du moins extrêmement soignée.
Il avait l'habit noir, le gilet blanc, le pantalon noir sans sous-pieds, ce qui laissait voir des bas de soie chinés; enfin une cravate blanche bien empesée et ornée d'un gros nœud, un jabot, des gants blancs ; c'était la grande tenue d'un homme du commun.
— Eh! c'est monsieur Guiguy, s'écrie Pavillon en allant au-devant du nouveau venu.
« Ce cher monsieur Guiguy, notre ancien voisin le pâtissier... Eh! comment cela va-t-il, mon cher Guiguy ? il y a bien longtemps que nous n'avons entendu parler de vous... qu'êtes-vous devenu ?
Monsieur Guiguy répond à ces compliments en serrant d'abord la main de monsieur Pavillon, puis il salue tout le monde très humblement, en disant :
— Mesdames... messieurs... j'ai bien l'honneur de vous saluer... Ah! voilà le petit César... comme il est grandi... depuis trois ans que je ne l'ai vu... il a dépassé son épaule... et mademoiselle Félicie, c'est une femme maintenant...
« Je vois que votre santé a toujours été parfaire. j'en suis charmé.
— Oui, Guiguy, nous nous portons bien, et vous aussi ? car vous êtes frais, ro^e...
« Ah çà ! mais, quelle tenue ! quelle tenue !... Peste! des gants blancs... un jabot!...
« Ah çà ! Guiguy, ce n'est sans doute pas pour venir simplement vous promener à la campagne que vous vous êtes fait beau comme cela... Est-ce que vous êtes de noce? »
UNE NOCE ~:l
M. Guiguy part d'un gros éclat de rire, puis répond :
— Oui, certainement... je suis de noce! ...Eh! eh ! eh !
— Ah! je l'avais, deviné, votre toilette l'annonce ; et qui donc se marie de votre connaissance?
— Qui?... eh! eh!... qui? hi! hi! hi!... eh! mais c'est moi !
— Vous, mon cher Guiguy !
— Vous ! s'écrie madame Pavillon. — Vous ! s'écrient les enfants.
— Vous ! dit madame Laminette d'un ton où il y avait presque du dépit, parce qu'en se mariant il lui semblait que le pâtissier aurait tout aussi bien pu l'épouser qu'une autre.
— Oui, mes bons voisins, reprend monsieur Guiguy en riant toujours; oui, c'est moi qui viens de me marier... aujourd'hui même. J'étais garçon...
« Vous savez que lorsque vous étiez aussi dans le commerce, vous me disiez souvent :
« Guiguy, vous ne pouvez point vous passer de femme, il vous en faut une pour vous vendre vos tourtes et vos biscuits. »
<( Ma foi ! j'ai longtemps voulu garder ma liberté, mais le commerce va fort, les boulettes donnent plus que jamais et je me suis aperçu que vous aviez raison ; il me faut une femme à mon comptoir parce qu'un comptoir sans femme... c'est... c'est... comme... »
M. Guiguy ne peut pas parvenir à trouver une comparaison, et M. Pavillon, voulant venir à son secours, se hâte de dire :
— Oui... un comptoir sans femme, c'est un pot de confiture sans papier.
80 MON AMI PIFFAHD
Madame Laminette hausse les épaules d'une façon qui semble dire qu'elle ne trouve pas la comparaison heureuse.
Le pâtissier au contraire pousse un gros rire, en s'écriant :
— C'est cela... c'est bien cela... c'est une femme sans papier... je veux dire un comptoir sans pot... enfin c'est comme vous dites. Bref, donc je me suis marié... j'ai trouvé une petite femme bien gentille... c'est-à-dire une petite fille... dix-huit ans. pas plus.
« C'est un peu jeune pour moi, mais, ma foi! je m'en arrange... au total j'aime les femmes jeunes, moi ! »
Madame Laminette cligne des yeux d'une façon particulière qui veut encore dire :
— Que cet homme a peu de goût ! Mais le pâtissier n'y fait pas attention, et il poursuit :
— Il n'y a pas beaucoup d'argent... la dot est bien mince; mais c'est honnête... c'est sage... l'innocence même... qui travaillait dans la couture. Enfin je me suis marié ce matin, à Paris; et nous sommes venus faire la noce à Vincennes...
« Et savez-vous ce que je viens faire ?... parbleu... je viens vous chercher tous pour être de ma noce!
— Nous chercher ! dit monsieur Pavillon, tandis que sa famille sourit déjà à la proposition du marié.
— Eh oui! je viens vous chercher... là, sans farce...
« Je croyais vous trouver à Vincennes, et je me disais : j'irai les surprendre, les emmener. Mais là j'ai appris que vous logiez maintenant à Saint- Mandé.
« Eh bien ! me suis-je dit, allons les chercher à Saint. Mandé!...
« Oh! il ne faut pas nie refuser, d'abord!
« Je sais bien qu'il eût été mieux de vous prévenir d'avance... mais vous savez comme je suis, moi, tout rond, tout sans cérémonie. Je voulais vous surprendre!... Nous faisons la noce chez un bon traiteur... un gros traiteur... nous serons bien, rien ne manquera.
« Oh! quand je m'y mets, ça roule, eh! eh! eh!... nous nous en donnerons, nous rirons et nous danserons !...
(( Et vous verrez ma petite femme ! l'innocence même, qui galope fort gentiment, et vous m'en ferez compliment !
— En vérité, monsieur C4uiguy, dit madame Pavillon, votre invitation est très aimable... mais nous ne pouvons pas comme cela... pour aller à une noce, il faut de la toilette... il faut se préparer... et...
— Oh! pas du tout! de la toilette avec nous autres, par exemple... vous me connaissez, je suis bon enfant, moi, mais je ne suis pa« du grand genre; mes amis, mes connaissances sont comme moi :
Les hommes en redingote, en paletot comme
on veut...
<( Songez donc qu'une noce à la campagne, c'est pour s'amuser... faire des folies... et surtout être sans gêne !
<( Vous allez venir et vous ne ferez pas de toilette, et vous serez très bien... et vous viendrez tous!... Madame Lami nette... Monsieur qui est de vos amis viendra aussi... Il me fera plaisir; et votre fidèle Angélique, vous remmènerez aussi...
82 MON AMI FIFFARD
« Oh ! j'ai là une voiture, une espèce de carriole, nous tiendrons tous dedans !
« C'est décidé, je vous emmène tous... plus on est de fous et plus... voilà! »
La proposition de monsieur Guiguy était un peu burlesque. Le pâtissier était un personnage que les Pavillon avaient toujours regardé comme très audessous d'eux; mais à la campagne les occasions de se divertir sont assez rares; depuis quelque temps elles ne se présentaient guère dans la famille Pavillon, aussi tout le monde se laisse-t-il séduire par l'espérance d'une journée de plaisir.
Le petit César saute dans la chambre, en criant :
— Allons tous à la noce ! Oh ! oui, allons tous à la noce... Et ma bonne aussi!
— Va pour la noce ! dit monsieur Pavillon, nous ne nous y attendions pas, mais les parties qui ne sont point projetées sont toujours celles où l'on s'amuse le plus.
Enfin, il n'y a pas jusqu'à Piffard qui ne dise presque en souriant :
— Ma foi ! une noce... chez un bon traiteur... ça n'est pas sans agrément !
Les dames se hâtent d'aller passer une rcbe fraîche.
Pavillon met une cravate, un gilet, un habit.
Piffard va dans la chambre où il couche se donner plusieurs coups de brosse.
Pendant ce temps le marié ne cesse pas de courir de l'un à l'autre en criant :
— Oh! surtout dépêchez-vou^ ! vous serez toujours très bien!... ma petite femme <era inquiète. J'ai mis longtemps pour venir... elle en tient fameusement pour moi, ma jeune épouse...
UNE NOCE s I
(( Eli! eh ! ça fera une bien jolie pâtissière.
« Je lui ai bien dit que j'allais chercher une fournée d'amis, mais elle finirait par croire que je me suis perdu dans la pâte.
La société est bientôt prête : les dames sontpresque belles; mademoiselle Félicie l'est tout à fait; le petit César n'a que cinq taches à son pantalon; la domestique a un air de propreté auquel on n'est pas accoutumé.
On monte dans la carriole, immense voiture qui semble destinée à porter des décorations. Il y a place pour tout le monde. Le marié prend les guides, fouette son cheval et l'on part.
Durant la route, la famille Pavillon ne tarit pas en éloges sur monsieur Guiguy, qui les emmène tous à --a noce.
— C'est un excellent homme, dit monsieur Pavillon. Il n'a pas inventé la poudre, mais il est tout cœur.
— Il y en a bien d'autres qui n'ont pas inventé la poudre ! reprend madame Pavillon en regardant Piffard, et qui ne rachètent pas cela par de la bonhomie, de la franchise.
— J'espère qu'il sera heureux en ménage et qu'il aura fait un bon choix, car un si brave homme... ce serait un crime de le tromper.
— Oui, dit madame Laminette, il est un peu commun... mais il est estimable, ce pâtissier; cependant il fait une faute d'épouser une jeune fille de dix-huit ans... Il aurait dû prendre une veuve, c\ ':iit bien mieux son fait.
A tout cela Piffard se contentait de répondre de la tête, paraissant approuver tout ce qu'on disait, ou il murmurait :
— Oui, ce monsieur Guiguy m'inspire le plus vif intérêt... Il ne me connaît pas et il m'invite à être de sa noce, c'est fort aimable de sa part.
— Tu es de nos amis, cela suffisait pour Guiguy, dit monsieur Pavillon; mais au moins j'espère que tu seras aimable... que tu seras gai!
— Oui, oui, répond Piffard d'un air plus bête que de coutume ; je serai très aimable.
De Saint-Mandé à Vincennes le trajet n'est pas long. Bientôt la carriole s'arrête devant un traiteur.
— Nous y voilà, s'écrie monsieur Guiguy en sautant à terre. Tenez... là, entendez-vous, les farceurs... ils dansent déjà... Oh ! les farceurs !... Je suis sûr qu'ils font tourner ma femme.
Toute la société descend de la carriole.
Le son d'un méchant crincrin chatouille aussitôt ses oreilles. La noce était réunie dans un grand salon au premier.
- — Montons! montons! s'écrie le marié.
<c Vous, mesdames... je vais vous conduire. »
Et monsieur Guiguy monte l'escalier.
On le suit.
Monsieur Pavillon se balance déjà sur les marches comme s'il faisait la figure de la poule, et le jeune César marche sur les pieds de tout le monde, pari e qu'il voudrait déjà être avec la uoce.
On entre dans le salon, et de toutes parts on s'é crie :
— Ah ! voilà le marié !
— C'est bien heureux !
— Arrive donc, Guiguy, ta femme te demandait à tous les cochers de coucou... Ah ! ah ! ah!
— Viens donc, trop heureux pâtissier!
La mariée se laisse prendre la main et suit sou époux en baissant les yeux. (P. 86.)
G-uiguy perce la foule et court à son épouse.
C'est une assez jolie petite femme, qui est très rose et très fraîche et dont les yeux noirs, quoique baissés modestement, ont plutôt une expression de malice que d'ingénuité.
Le pâtissier lui prend la main et l'entraîne vers la société qui vient d'arriver en disant :
— Ma petite Laurette, voilà des personnes de ma connaissance que j'amène... qui ont bien voulu être de notre noce...
(( C'est toute la famille Pavillon et un de leurs amis. Viens que je te présente. »
La mariée se laisse prendre la main et suit son époux en baissant les yeux, puis elle va faire des révérences devant les personnes auxquelles son mari dit :
— Voilà ma femme que j'ai l'honneur de vous
faire voir hein! c'est gentil c'est coquet!
c'est chouetteau ! comme on dit maintenant dans le beau monde.
Toute la famille Pavillon adresse ses compliments au marié. Mais Piffard, qui se trouve en ce moment être derrière son ami, pousse une exclamation de surprise en apercevant la mariée, puis murmure :
— Ah! mon Dieu... ai-je la berlue!... ah! par exemple... est-ce que c'est possible!
La mariée est passée sans lever les yeux sur Piffard, et on n'a pas fait attention à ce qu'il a dit; mais il continue de pousser des exclamations de surprise.
— Elle est gentille, la petite femme de Guiguy, dit enfin monsieur Pavillon en se tournant vers son ami.
« X'est-ce pas, Piffard, qu'elle est bien, la mariée p
— La mariée !... la mariée ! répond Piffard ; ah ! c'est du joli... c'est du fameux ! oh ! mais ce n'est pas possible... je me serai trompé... mais non, plus je la regarde... c'est bien elle...
■ — Qu'est-ce que tu as donc ?... qu'est-ce que tu veux donc dire ? s'écrie monsieur Pavillon en poussant son ami du genou et lui faisant signe de se taire, parce qu'il s'aperçoit que plusieurs jeunes gens de la noce, qui ont entendu les exclamations de Piffard, s'arrêtent près de lui.
— Oh! que c'est indigne... un brave homme comme ce monsieur Guiguy !... Moi, je ne puis pas voir de ces choses-là...
(c II est joliment attrapé, ce pauvre monsieur ! avec son innocence même !
— Tais-toi donc, Piffard ; prends donc garde à ce que tu dis! reprend Pavillon., en secouant le bras de son ami. Mais déjà les paroles qui échappent à Piffard ont été entendue- par plusieurs hommes.
Parmi les classes bourgeoises, il e-t certaines plaisanteries que l'on n'endure pas facilement : déjà plusieurs personnes chuchotent et r tardent Piffard. Enfin un gros papa, dont les joues et le nez sont violets, s'approche de lui et lui dit à demi-voix, mais d'un ton peu aimable :
— Dites donc, monsieur, on prétend (pie vous tnicz des propos sur la mariée.
« Voyons ! c'est pas tout ça... je -ni- l'oncle du marie', moi... Avec nous autres, faut aller au but. Qu'i ît-ce que vous avez ditr... Qu'est-ce que vous avez voulu dire P
« Vous allez vous expliquer clairement, ou je vous cogne.
— Monsieur, répond Piffard, je ne suis point capable d'inventer des choses qui ne seraient pas et de ternir la réputation de personne !
— Alors, monsieur, que signifient les propos que vous tenez P
— Monsieur, si j'ai dit cela, c'est par intérêt pour M. Guiguy, qui a eu la bonté de m'inviter à sa noce sans me connaître.
— Vous avez insulté la mariée, monsieur !
— J'ai dit ce que je pensais... et d'abord, ditesmoi, la personne que monsieur Guiguy a épousée se nomme-t-elle Laurette Frimoneau ?
— Oui, monsieur, Laurette Frimoneau, couturière, orpheline de père et de mère, n'ayant plus qu'une vieille tante qui est sourde ; la voilà là-bas... qui ne quitte pas sa chaise parce qu'elle est malade d'avoir trop déjeuné.
— C'est cela ! c'est bien cela ! s'écrie Piffard ; alors je ne m'étais pas trompé.
— Enfin, monsieur, voulez-vous rétracter les propos que vous avez tenus sur la mariée ?
Pavillon pousse son ami, en lui disant tout bas :
— Rétracte-les, Piffard, tu vois bien que tu vas mettre le désordre dans cette noce, et troubler le bonheur de tous ces gens-là.
— Non, non, s'écrie Piffard, je ne veux pas que cet estimable monsieur Guiguy soit trompé... je veux éclairer ce digne pâtissier. Sa femme est une... pas grand'chose !
— Et de quel droit dites-vous ça ? s'écrie un des garçons de la noce, en levant le bras sur Piffard ;
comment savez-vous qu'elle est une pas grandchose ?
— Comment je le sais ?... parbleu ! parce que j'ai couché avec elle.
L'air d'assurance avec lequel Piffard vient de prononcer ces mots frappe de stupeur tous les témoins de cette scène ; ceux qui voulaient rosser Piffard laissent retomber leurs bras et se regardent entre eux d'un air consterné, puis ils répètent tout bas :
— Il a couché avec elle!... Ah! pauvre Guiguy! Pendant que tout ceci a lieu, le marié, occupé
à donner ses ordres pour que l'on apporte des rafraîchissements, est resté à un autre bout de la salle, et ne sait encore rien de ce qui se passe ; mais pendant qu'autour de Piffard on délibère pour savoir si on l'instruira de ce que l'on vient d'apprendre, le monsieur au nez violet, oncle du pâtissier, se hâte de courir à lui, en s'écriant :
— Guiguy, il y a là un monsieur qui se vante d'avoir déjà couché avec ta femme...
Le pâtissier fait un bond comme s'il voulait franchir une barrière, puis balbutie, pouvant à peine parler, parce que la colère l'étouffé :
— Où est le polisson qui a dit cela... où est-il ?... je vais le mettre en croûtes !...
Son oncle lui montre Piffard. Aussitôt le marié court à celui-ci, le saisit au collet, commence par lui appliquer plusieurs soufflets et se dispose à l'étrangler, lorsque plusieurs garçons de la noce parviennent à le dégager de ses mains.
— Laissez-moi, dit le marié, cet homme a insulté mon épouse... Je veux le tuer... je veux le briser !
— Monsieur, dit Piffard en essayant de retrouver sa langue, vous avez tort de me battre : ce
que j'ai dit est dans votre intérêt par
amitié pour vous
(( Faites venir votre femme ; vous allez voir si elle me reconnaît, et devant elle je répéterai ce que j'ai dit. »
Monsieur Guiguy ne sait plus que croire, et ses amis lui disent :
— Ecoute, donc, pourtant... si ce monsieur a dit vrai... tu ne peux pas lui en vouloir de ce qix'il ne veut pas que tu sois trompé.
— Ma femme !... la mariée !... ma femme ! s'écrie Guiguy d'un air effaré. Où est-elle ''■■■ qu'on la fasse venir à l'instant.
On va chercher la mariée, qui était descendue dans le jardin, et qui demeure toute surprise de voir l'agitation qui règne dans la société et la figure bouleversée de son mari.
— Qu'est-il donc arrivé ?... Est-ce que mon mari est indisposé ? s'écrie la nouvelle épouse.
— Madame, dit Guiguy, il y a autre chose qu'il faut tirer au clair... Tenez, connaissez-vous monsieur ?
La mariée, que l'on vient de conduire en face de Piffard, lève les yeux sur lui et s'écrie :
— Tiens ! c'est monsieur Piffard !... Ah ! je ne l'avais pas reconnu d'abord.
<( Bonjour, monsieur Piffard. Comment se porte madame votre épouse ? »
Au lieu de répondre, Piffard promeut' ses regards sur le marié et les gens de la noce d'un air qui signifie :
— Vous voyez qu'elle me reconnaît.
Monsieur Guiguy est devenu jaune et vert ; il s'empare du bras de sa femme et le serre vivement en lui disant :
— Vous connaissez donc ce monsieur ?
— Mais certainement ; pardi, j'ai travaillé assez souvent chez lui pour sa femme, qui m'aimait beaucoup... j'y faisais quelquefois des quinze jours... j'y couchais même.
— Femme indigne !... monsieur ne nous a donc pas trompés en nous disant qu'il a couché avec a-ous ?
La jeune mariée reste toute saisie et regarde Piffard en balbutiant :
— Comment, Monsieur, vous avez osé dire ?...
— Oui, Laurette Frimoneau, répond Piffard, j'ai dit lu vérité, parce que je me suis senti indigné de voir tromper ce digne monsieur Guiguy i|ui m'a invité à sa noce.
— La vérité! mais vous mentez, monsieur!...
— Oh! non, je ne mens pas... Oh! je sais bien que cela vous étonne, mademoiselle; mais rappelez-vous la nuit de la Saint-Jean... et ce jeune pharmacien qui vous faisait si bien la cour...
La mariée se trouble et rougit : cependant, elle répond :
— Eh bien! monsieur... ce jeune pharmacien... monsieur Galoubet...
— C'est cela même, monsieur Galoubet... un fort joli garçon, je l'avoue, mais c'était un indiscret... car c'est lui qui me dit un jour : « J'ai reçu pour cette nuit un rendez-vous de mademoiselle Laurette la couturière; elle n'a pas pu me refuser, je lui ai tourné la tête... »
« Moi, je trouvai cela fort mal, je prévins le pharmacien chez qui était le jeune Galoubet;
celui-ci le fit le même jour partir pour Brives-la- Gaillarde...
« Vous concevez qu'alors il ne pouvait pas aller au rendez-vous que mademoiselle lui avait donné ? Mais maintenant... comment vous avouerai-je mon crime!...
« Il le faut bien cependant, puisque j'ai commencé... Je trouvais mademoiselle Laurette fort gentille... je ne sais ce qui me passa par la tête!... le diable s'empara de moi... je savais que le rendez-vous aurait lieu dans la nuit...
« Bref... je suis un bien grand coupable... monsieur Guiguy, vous savez ce que je viens de vous dire?... Eh bien!... voilà comment cela est arrivé.»
Le pâtissier tombe sur une chaise, anéanti par ce qu'il vient d'apprendre; la mariée s'éclipse, tous les gens de la noce sont consternés, et c'est à qui fera plus de réflexions sur le malheur qui est arrive au marié.
Cependant Pavillon s'est approché de son ami, il le regarde d'un air de doute en lui disant:
— Quoi! Piffard, tu as fait cela, toi !
— Eh! oui, s'écrie Piffard, j'ai fait cela, j'ai trompé ma femme!... Le voilà, ce secret' qui me rend si malheureux, si triste depuis quelque temps. et que je n'osais pas vous avouer...
« Voilà pourquoi j'ai quitté madame Piffard!
— Vous avez quitté votre femme parce que vous lui aviez fait une infidélité? dit madame Laminette en ouvrant de grands yeux.
— Mais je n'y comprends rien, dit madame Pavillqn; votre femme a donc appris cette aven-
ture... et elle n'a pas voulu rester avec un infidèle ?
— Mais non, dit Piffard, ce n'est pas cela! Ma femme ne se doutait de rien... c'est moi qui, le lendemain, bourrelé de remords, lui ai écrit :
« Ma chère amie,
« Je t'ai trahie, je ne suis plus digne de ton « amour ; je me punis en me séparant pour tou- « jours de toi. »
« Et je suis parti ; et depuis ce temps je n'ai pas osé retourner près de madame Piffard.
<( Voilà mon histoire. »
Monsieur Pavillon frappe dans ses mains et lève les yeux au ciel eu s'écriant :
— Je n'en ai jamais connu de cette force-là!... aller avouer des choses comme cela à sa femme!...
<( Diable de Piffard, un homme qui a vu la mer!... va... on te fera mouler, toi!
« Mais, mon cher ami, tu ne fais que des sottises!...
— • Comment! murmure Piffard d'un air étonné, est-ce que tu trouves que j'ai eu tort d'avouer à ma femme que...
— Eh ! oui, sans doute... tu as eu tort !
« Certainement c'est fort mal de faire de ces choses-là... c'est très mal!... mais enfin... tous les hommes mariés ne sont pas des modèles de sagesse... et quand on a quelque faiblesse à se reprocher, on se garde bien d'aller le conter à sa femme, qui ne s'en doute pas et à laquelle on cause du chagrin sans nécessité.
— Et dans cette noce, monsieur, dit à son tour madame Pavillon, pensez-vous que ce soit bien, ce que vous venez de faire?...
<( Ces gens-là étaient très heureux... monsieur
9i MON AMI PIFPARD
Guiguy se trouvait le plus fortuné des hommes... et par vos sottes révélations vous venez de mettre le désordre, la douleur parmi plusieurs familles... Fi ! monsieur, fi ! votre conduite est indigne !
Piffard fait encore un air pins bête en balbutiant :
— Quoi ! madame, quand je veux empêcher un brave homme d'être trompé...
— Eh! monsieur, puisque le mariage était fait, il n'y avait plus rien à dire.
<( D'ailleurs, lorsque quelqu'un est dupe d'une illusion qui fait son bonheur, ceux qui cherchent à lui prouver qu'il s'abuse sont de méchantes gens et pas autre chose. »
Piffard demeure confus, il va se cacher dans un coin du salon, et sur son chemin il voit toutes les femmes, toutes les jeunes filles le regarder d'un air de courroux, en murmurant :
■ — Oh! le vilain homme!... il avait bien besoin de dire tout cela !
Cependant, après être resté quelque temps plongé dans sa douleur, le marié commence à écouter ses amis qui lui disent :
— Ecoute donc, Guiguy, c'est vexant, certainement! tu ne trouveras pas ce que tu croyais; mais enfin tout cela est arrivé avant ton mariage, et une femme qui a eu quelque amourette avant sa noce est quelquefois fort sage après.
« Et puis, quand tu te désoleras, il n'en sera ni plus ni moins!... Allons, pardonne à ta femme. Nous allons mettre ce monsieur à la porto, et puis nous recommencerons à nous amuser comme si de rien n'était. La tante de ta femme esi 30urde, elle n'a rien entendu : on ne lui dira rien de tout ceci.
Le marié presse la main de ses amis, essuie ses yeux, se mouche et se lève en disant :
— Je crois que vous avez raison!... Enfin ce
Monsieur Guiguy court de nouveau sur PiffarJ qu'il secoue comme un prunier. (P. 96.)
n'est pas de mon temps! il faut être... le mot ne me vient pas.
— Philosophe, dit monsieur Pavillon.
— C'est cela. Voyons, où est-elle, cette malheureuse épouse, pour que je lui pardonne?
On regarde de tous côtés et on s'aperçoit que la mariée n'est plus là.
— Elle aura été se cacher dans quelque coin, dit une des filles d'honneur ; nous allons aller la chercher.
On se met en devoir de retrouver la mariée.
On va regarder dans les chambres voisines, puis dans les cabinets les plus secrets, puis dans le iardin ; enfin on visite la maison du haut en bas, et on ne découvre pas la mariée.
— Qu'est-ce que cela veut dire ? s'écrie monsieur Guiguy; est-ce que dans son désespoir ma malheureuse épouse se serait portée à quelque acte funeste sur sa personne...
« Ah! mes amis... je ne m'en consolerais pas!... regardons dans le puits... dans le grenier... qu'on fouille les caves... je veux ma femme, il me la faut !
Et, dans son désespoir, monsieur Guiguy court de nouveau sur Piffard qu'il secoue comme un prunier en lui disant :
— Monsieur, s'il est arrivé malheur à ma femme, c'est vous qui en êtes cause et vous 1110 le paierez!...
— Comment, monsieur, répond Piffard effrayé, parce que j'ai voulu vous rendre service...
— Il est joli, le service que vous m'avez rendu! Vous êtes un sot, monsieur, et pas autre chose.
— Oui, oui, répètent tous les gens de la noce, il faut être bien bête pour dire de ces choses-là quand personne ne vous les demande.
Piffard ne sait où se fourrer; il voudrait bien ne plus être à la noce, mais il ne sait comment s'en aller.