‹ Mon ami PiffardChapitre 16 sur 17 · LE VIEILLARD · texte numérisé non relu

LE VIEILLARD

de la rue Mouffetard

Connaissez-vous la rue Mouffetard ? Si vous êtes Parisien, il est très possible que vous ne la connaissiez pas ; les étrangers possèdent beaucoup mieux leur Paris que ceux qui l'habitent et qui sont nés dans ses murs. Au cas où vous seriez habitant de la Chaussée-d'Antin, du Faubourg Saint- Germain ou du Palais-Royal, je vous dois quelques renseignements sur la rue Mouffetard ; il est toujours bon de savoir à qui l'on a affaire.

Cette rue, qui commence rues des Fossés-Saint- Victor et Fourcy et finit barrière Mouffetard, fut bâtie au treizième siècle sur un terrain appelé Moht-Cétard (Mons Gœtaruis); on l'a aussi nommée rue Saint-Marcel, Saint-Marceau, Vieille- \ il le Saint-Marceau.

On racon+e qu'en l'année 1551, un grand nombre de protestants assistaient au prêche, dans une maison nommée la maison du patriarche, près de

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l'église Saint-Médard, et que les prêtres de cette église, dans le but de contrarier les protestants, firent sonner leurs cloches à toutes volées! que le ministre protestant, ne pouvant alors se faire entendre de ses auditeurs, en envoya deux en députation pour faire cesser cette sonnerie ; que ces deux députés furent fort mal reçus, fort maltraités, qu'il s'ensuivit un combat sanglant entre les deux partis, et qu'enfin la victoire resta... au plus fort.

C'est encore ainsi de notre temps.

Mais nous voilà bien loin de notre sujet: ceci était seulement pour vous apprendre que la rue Mouffetard a mérité de tenir sa place dans l'histoire, et que c'est presque toujours dans les quartiers les plus populeux que se sont passés les événements les plus intéressants.

Dans une vieille maison de cette rue où il y en a peu de neuves, entrez dans une allée sombre, longue et souvent crottée, vous apercevrez ensuite ou plutôt vous sentirez en tâtonnant un escalier à rampe de fer; montez bravement, car il faut une sorte de bravoure pour se risquer dans un escalier glissant et où l'on ne voit pas clair.

Montez trois étages, parvenu là, vous commencerez à y voir un peu ; orientez-vous, cherchez une porte sur votre droite, vous trouverez un vieux ruban au bout duquel on a attaché une vieille épaulette : c'est ce qui sert de sonnette pour se faire ouvrir chez M. Delapoule.

M. Delapoule est un vieillard septuagénaire, mais qui est encore vert et bien portant ; il est maigre, sec et fort petit; ses yeux perçants, son nez pointu et sa bouche pincée annoncent la vivacité et souvent même l'ironie et le sarcasme. M. De-

lapoule porte encore des culottes à boucles et il est coiffé à l'oiseau royal, ce qui peut déjà vous donner une idée de ses habitudes et même de ses opinions.

Ce vieillard est un ancien beau danseur; il était fou de son art, et il avait dans son temps obtenu de très grands succès, grâce à ses ronds de jambe et ses jetés-battus. A l'époque où l'on dansait, M. Delapoule était recherché, fêté, invité partout; les dames se disputaient l'honneur de danser avec lui, les jeunes filles rougissaient de plaisir lorsqu'il les invitait ; enfin il n'y avait point de beau bal si M. Delapoule n'en était pas.

M. Delapoule faisait des élèves, mais seulement par goût, par amour pour la danse; sa fortune était suffisante pour ses désirs : un homme qui voltige sans cesse n'a pas besoin d'avoir le gousset garni.

Comme la danse n'est point incompatible avec l'amour, M. Delapoule faisait de nombreuses conquêtes. Jadis les dames se laissaient prendre facilement aux charmes d'une pirouette ou d'un entre-ebat. Heureusement nous n'en sommes plus là.

Lorsque les grands événements politiques arrivèrent, la belle danse commença à perdre faveur; en 89 et 93, on dansait il est vrai, la Carmagnole et Ça ira, niais c'était sans faire de ronds de jambe, de beaux saints et d'entrechats.

Sous l'Empire, la gavotte eut quelque faveur, mais la chaconne était complètement détrônée. Bientôt enfin la gavotte passa, puis l'habitude de danser, de faire des pas, fit place à celle de marcher et d'aller au bal en bottes.

Alors M. Delapoule prit le monde en aversion, et

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se retira dans la rue Mouffetard, espérant n'être point poursuivi par le bruit des pianos, des cornets à piston, même des orgues, qui reproduisent souvent les quadrilles de Tolbecque et de Musard.

Jusqu'ici, il n'y avait rien de bien extraordinaire dans la conduite du petit vieillard : froissé dans ses goûts, ses affections, il s'était retiré dans sa tente comme Achille 4e fit .iadis ; on est libre de bouder à tout âge ; seulement quand on boude dans la vieillesse, cela dure trop longtemps.

Mais M. Delapoule ne s'était pas retiré seul au fond de la rue Mouffetard ; il faut vous dire qu'il avait pris, adopté, et qu'il élevait près de lui une arrière-petite-nière, pauvre orpheline, n'ayant plus au monde que son vieil oncle pour appui, pour espoir.

Faible appui pour une jeune fille de seize ans qu'un grand-oncle qui en a plus de soixaute-dix ; mais c'est presque toujours ainsi que va le monde : l'enfance en s' appuyant sur la vieillesse, la jeunesse eu se liant à l'âge mûr. On prétend que les extrêmes se touchent; on aurait pu arranger les choses autrement.

Or donc, la nièce de M. Delapoule se nommait Blanche ; elle venait d'avoir seize ans ; elle était jolie comme le plaisir, fraîche comme une rose de mai, naïve et pure comme un ciel d'Italie, et douce comme... toutes les femmes qui sont jolies, car vous savez que la beauté contribue beaucoup à rendre l'humeur trait able :

Emolllt mores, nec sinit esse feros-

Tant de grâces, de charmes, étaient enfouis dans le fond d'une vieille maison de la rue Mouffetard ! Ce n'est pas que nous voulions dire par là que les demoiselles de ce quartier doivent être laides, ce

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n'est nullement notre intention, mais il nous semble qu'une jolie femme n'est jamais assez en vue, et la rue Mouffetard n'est pas le centre de Paris.

Et puis savez-vous quelle était l'existence de

(?pîâ\

Ni se coucher sans avoir dausé un menuet. (P. 100.)

cette pauvre Blanche? Il falkvit tenir fidèle compagnie à son grand-oncle, qui ne consentait que très rarement à sortir, et ne voulait pas même que 98 petite-nièce allât voir les singes du Jardin des Plante.

Il est vrai que les singes se livrent parfois de-

vant les demoiselles à des récréations beaucoup trop bouffonnes.

Il fallait passer son temps à écouter tout ce que M. Delapoule avait recueilli touchant l'origine de la danse.

Il fallait entendre le récit de toutes les fêtes auxquelles il avait assisté, savoir combien de fois il avait dansé avec des duchesses et même des ambassadrices.

Il fallait avoir l'air de ne pas s'ennuyer en écoutant toutes ces choses, et ce devait être le plus difficile.

Pour prix de sa docilité, M. Delapoule donnait à sa petite-nièce des leçons de danse, non pas de la danse de nos jours, mais de celle qui était en usage avant la révolution de 89.

Il fallait que Blanche se mît les pieds dans une boîte et les y laissât deux heures après le déjeuner et deux heures après le dîner.

Il fallait qu'elle s'étudiât à faire des plies et des ronds de jambe au moins trois heures par jour ; enfin, elle ne devait pas entrer dans une chambre sans faire la révérence, ni se coucher sans avoii dansé un menuet.

Ce régime n'amusait pas la jolie Blanche; si en général les jeunes filles aiment la danse, ce n'est pas la danse grave, et à seize ans, il est fort ennuyeux de passer tous les jours quatre heures les pieds dans une boîte.

Mais Blanche était douce, soumise, respectueuse, elle aimait son vieil oncle, et pour lui être agréable, s'appliquait à bien danser le menuet, que M. Delapoule accompagnait avec une petite pochette qu'il assurait valoir un stradivarius.

D'ailleurs, la jolie enfant ne connaissait pas d'autre danse, n'ayant jamais été au bal Musard, ni à la Chaumière, ni au plus petit bal champêtre, la plus légère sauterie particulière ; elle croyait que dans le menuet était toute la danse ; dans une révérence toutes les grâces, dans une chaconne toute la science.

Le soir, M. Delapoule, assis dans un grand fauteuil à roulettes, faisait venir Blanche près de lui, et, tout en lui passant sa main sous le menton, lui disait :

— Avons-nous bien du dehors aujourd'hui ?

— Oui, mon oncle.

— Nous tenons-nous ferme à toutes les positions ?

— Oui, mon oncle.

— Faisons-nous tous les soirs la révérence avant de nous, coucher ?

— Oui, mon oncle.

— C'est bien... tu es une belle fille, tu te tiens bien droite... bien cambrée, et lorsque quelque jour le goût de la belle danse reviendra... ce qui ne peut tarder, parce qu'on revient toujours à ce qui est beau et gracieux, alors, ma chère amie, tu en remontreras à toutes les autres... c'est toi que l'on voudra voir danser... Les Vandales! qui marchent maintenant au lieu de faire des pas, qui font des mouvements de tète au lieu de faire des ronds de jambe, qui mettent des bottes pour aller au bal... Us ne savent pas qu'ils négligent l'art le plus noble, le plus beau et le plus ancien, car la danse ne date pas d'hier, mon enfant.

— Oh! je le suis bien, mon oncle, répond vivement la jeune fille, qui devine que son oncle

va lui raconter ce qu'il lui a déjà narré cent fois ; mais le vieillard ne tient pas compte de l'exclamation de sa nièce, et il reprend en s'appuyant le dos dans son grand fauteuil :

— Autrefois les repas de famille, les cérémonies étaient toujours terminées par des danses; Xénophon nous a donné une description de ce que l'on appelait alors une après-dînée.

« On faisait venir des musiciens, un Syracusain qui jouait de la flûte et dirigeait les autres, un jeune homme, qui pinçait de la lyre, et une danseuse qui commençait par exécuter quelques tours extraordinaires avec des cerceaux et des épées... comme le font aujourd'hui nos saltimbanques... Puis le jeune homme dansait ensuite avec une noble aisance...

« Ceci, ma petite-nièce, remonte très haut... Mais, du temps des patriarches, le renouvellement des saisons, les moissons, les vendanges, tous les événements de la vie étaient des prétextes pour la danse... Tiens, j'ai lu dans Amyot...

— Oh ! oui, mon oncle, oui... c'est moi qui vous ai lu tout cela ! s'écriait la petite-nièce, qui ne se souciait pas d'entendre encore un cours d'histoire sur la danse, et le vieillard finissait par s'endormir tout en battant sur le bras de son fauteuil une mesure de menuet.

Cependant la triste existence que menait Blanche, qui ne sortait jamais et ne goûtait aucun des plaisirs de son âge, cette vie retirée, uniforme et solitaire, ne tarda pas à altérer sa santé.

Inquiet de voir sa petite-nièce perdre les roses de son teint, M. Delapoule fit appeler un docteur, et le consulta sur l'état de la jeune fille.

Le docteur répondit au vieillard :

— Votre nièce va-t-elle dans le monde ?

— Jamais.

— A la promenade?

— Jamais.

— Aux concerts, aux bals ?

— Eh non ! jamais.

— C'est pour cela qu'elle est malade.

- — Comment, docteur, que voulez-vous dire?

— C'est bien facile à comprendre; votre nièce est malade d'ennui... et cette maladie est la pire de toutls.

— Et qui diable peut vous faire présumer que Blanche s'ennuie?... Je suis toujours avec elle... je lui fais la conversation... Je lui achète tout ce qu'elle désire... Elle peut se lever tard, se coucher tôt, enfin elle mène la même existence que moi, et je vous certifie que je ne m'ennuie pas du tout.

— Oui, mais vous avez soixante-dix ans, et votre nièce en a seize, et à seize ans le régime d'un vieillard ne vaut rien du tout.

— Vous croyez?

— Si vous voulez rendre la santé à votre nièce, faites-la sortir, courir, danser.

— Elle danse toute la journée ici... elle n'entre pas dans ma chambre sans faire des plies.

— Eh ! ce n'est pas pour vous qu'il faut qu'elle danse... c'est en public, dans un bal, dans le monde, enfin ; monsieur Delapoule, souvenez-vous qu'une jeune fille est comme une fleur; faute d'air, elle ne tarde pas à s'étioler... Donnez de l'air à votre petite-nièce.

— Que je donne de l'air à ma nièce! se dit le

vieillard lorsque le docteur l'eut quitté ; que je la mène à un bal public. . . Ces médecins ont une singulière façon de traiter les jeunes filles... Il me semble qu'on peut fort bien prendre l'air à sa fenêtre... il est vrai que les miennes donnent sur une cour un peu sombre... Enfin, puisqu'il le faut, je promènerai ma nièce... je ne la mènerai pas voir les singes, par exemple... mais je la conduirai sur les boulevards.

Et M. Delapoule appelle la jolie Blanche, il lui annonce qu'il va la mener promener sur Jes boulevards; la jeune fille saute de joie, car itous saurez qu'elle ne connaissait pas cette promenade de Paris ; demeurant depuis l'âge de sept ans dans la rue Mouffetard, la jeune fille avait bien entendu quelquefois parler du centre de la ville, des spectacles, des promenades, du Palais-Royal, des Tuileries ; mais son Paris à elle ne s'étendait que jusqu'à la rue des Fossés-Saint-Victor et à la barrière d'Italie.

La joie de Blanche était donc bien naturelle, en apprenant qu'elle allait voir autre chose que son quartier ; elle court à sa toilette, met sa plus belle robe, son plus beau bonnet, et tâche enfin de se faire bien belle ; heureusement pour Blanche, la nature s'était chargée de ce soin. Elle lui avait donné de beaux yeux, un joli nez, une petite bouche, des dents comme des perles, une charmante fossette au menton ; enfin, une figure charmante. La nature fait des choses qui sont toujours à la mode.

Quant à M. Delapoule, il était inamovible dans son costume, comme dans son opinion sur la danse ; il conserve sa culotte à boucles, son habit de soie gorge de pigeon, dont les boutons à verres

LE VIEILLARD DE LA RtJE MOUFFETARD 1 I 1

bombés et encadrant des oiseaux, sont larges comme d'anciens écus de six livres ; sa coiffure à l'oiseau royal, sur le haut de laquelle il pose un petit chapeau à trois cornes, qui n'a pas la moindre ressemblance avec celui du petit caporal.

Ensuite, l'oncle sort de chez lui, prend sa nièce sous son bras, s'appuie sur une canne qui lui sert depuis cinquante ans à battre la mesure du menuet d'Exaudet, et l'on se met en marche pour les boulevards; la jeune fille regardant d'un air émerveillé tout ce qui s'offre de nouveau à sa vue, le petit vieillard marquant avec ses pieds une mesure en trois temps.

On n'avance pas vite quand on marche sur un mouvement de menuet : l'oncle et sa nièce étaient partis à onze heures du matin de la rue Mouffetard, il était deux heures lorsqu'ils arrivèrent sur le boulevard Beaumarchais.

Figurez-vous alors l'ébahissement de la jeune fille, lorsqu'elle se trouve au milieu de ce monde, de ces marchands ambulants, de ces promeneurs, de ces faiseurs de tours qui abondent sur les boulevards.

Ici, ce sont des marchands à deux pièces pour treize, qui crient d'une voix éraillée: — Montez votre ménage, meublez votre cuisine : faites des cadeaux à votre épouse, à votre bonne et à vos enfants.

Que de choses on peut faire à Paris avec treize sous!

Là c'est une grosse maman, qui a envie de pleurer parce que sa fille devient aussi grande qu'elle, et qu'on ne la prend pas pour sa sœur quoiqu'elle ait bien soin de l'habiller exactement comme elle.

lis

Prenez garde!... de ce côté, ce sont des enfants qui jouent ; ils lancent leurs cerceaux à travers vos jambes, ou jettent leurs balles sur votre dos. Pourquoi les bonnes ne veillent-elles pas sur ce$ enfants qui se font culbuter en voulant ravoir leurs jouets ? c'est que les bonnes viennent de rencontrer une payse qui leur donne des nouvelles de leur endroit, et que cela est infiniment plus intéressant que de veiller sur les marmots de leurs bourgeois.

Un peu plus loin vous entendrez les sonnettes du marchand de limonade à un liard le verre :

ces gens-là 6'entendent de loin

Figurez- vous alors l'ébahiâsement de la jeune fille, lorsquelle se trouve au milieu île ce inoude, ^P. 111.)

comme les mulets. Je n'ai jamais bien compris la raison qui Jes fait ainsi s'affubler de sonnettes et de grelots ; du reste cela produit un petit carillon que l'on trouvera sans doute moyen d'introduire dans les concerts monstres. Vn marchand de coco tiendrait fort bien sa place entre l'ophicléïde et le pavillon chinois.

A quelques pas, c'est un homme en habit noir, assez sale, assez barbouillé, qui est arrêté et pérore devant une foule de badauds.

Mais cet homme ne tient rien à sa main, il n'a point d'éventaire, point de boutique devant lui, ce n'est donc pas un marchand?... Que fait-il donc là? et de quoi parle-t-il au public?... voilà ce que disent les passants; M. Delapoule et sa nièce sont de ce nombre.

Ils s'arrêtent, percent la foule, et écoutent ce monsieur en noir qui prend du tabac et parle à la société, laissant beaucoup de temps entre chacune de ses phrases, comme quelqu'un qui n'est pas bien sûr de ce qu'il veut dire :

— Certainement, il y a des personnes... parmi celles qui se promènent... surtout quand le temps est beau... comme aujourd'hui, par exemple... il y a des personnes qui se disent : Mais enfin... voyons, voici un particulier là-bas... qui est arrêté sur le boulevard... c'est probablement... pour quelque chose...

— Mon oncle, je ne comprends pas ce que dit cet homme, murmure Blanche à l'oreille de M. Delapoule, et celui-ci répond à sa nièce :

— Je n'y comprends rien non plus; mais puisqu'il dit qu'il est là pour quelque chose, attendons, ce ht va peut-être s'expliquer.

Hii LE VIEILLARD DE LA RUE HOTTFEETARD

L'homme en noir tire de sa poche une espèce de portefeuille, il y prend une petite feuille de papier noir et une paire de ciseaux ; ce portefeuille est probablement le nécessaire de ce monsieur; puis tout en regardant autour de lui et cherchant dans l'assemblée à quel jobard il donnera la préférence, il se met à découper, sans pour cela interrompre son discours à la société.

— Oui, messieurs et mesdames... quand on voit quelqu'un comme cela... s'adressant à une nombreuse compagnie... on se dit... Mais que fait-il au milieu de cette nombreuse compagnie ?... Il y a tout à parier que j'y fais un métier quelconque... Quel est donc ce métier ? C'est ce que nous allons avoir l'avantage de vous faire savoir dans quelques instants, nous ne vous demandons plus qu'une minute... c'est bien peu de chose pour des personnes qui n'ont rien à faire.

Tout en discourant ainsi, l'homme en noir avait arrêté ses regards sur M. Delapoule, dont la tête était parvenue à percer le rond qui s'était formé autour du découpeur.

L'oncle de Blanche ne comprenait pas pourquoi cet homme avait constamment les yeux fixés sur lui, paraissant lui adresser ses discours de préférence à toute autre personne arrêtée là ; mais le petit vieillard prenait cela pour une politesse, et il cherchait l'occasion de répondre un petit mot à ce monsieur, lorsque celui-ci, ayant fini de découper, colle ce qu'il vient de faire sur une feuille de papier blanc, et montre ensuite au public assemblé la silhouette de M. Delapoule, qui était fort ressemblante, parce que le petit vieillard avait un

profil et une coiffure assez remarquables pour qu'il fût facile de les saisir.

Tout le monde se met à rire, M. Delapoule et sa nièce veulent savoir pourquoi l'on rit; ils s'avancent, se penchent pour voir la silhouette. M. Delapoule reste saisi en reconnaissant son portrait, Blanche s'écrie :

— C'est vous, mon oncle, oh! c'est donc vous, c'est vous avec votre petit chapeau à cornes.

L'homme en noir présente alors la silhouette au petit vieillard en lui disant :

— Vous devez être content, tout le monde vous reconnaît... voilà votre portrait, vous me donnerez ce que vous voudrez, je ne taxe personne.

— - Je ne vous donnerai rien du tout ! s'écrie M. Delapoule, qui devient pourpre de colère; je trouve bien impertinent que vous vous soyez permis de faire ma silhouette sans savoir si cela me convenait... Je ne me suis pas arrêté pour être fait de profil... vous me volez ma figure... vous n'en avez pas le droit... Viens, ma nièce, je vais porter plainte aux autorités.

Le petit vieillard entraîne Blanche, et tous deux s'éloignent au milieu des ris, des huées de la foule qui ne demande qu'à se moquer du monde, lors même que le monde aurait raison.

L'oncle et la nièce veulent marcher vite, ils se font pousser par les uns, bousculer par le- autres.

— Les promenades étaient bien mieux composées avant la révolution! dit M. Delapoule, on ne vous marchait pas à chaque instant sur les pieds sans vous demander excuse, et l'on ne faisait pas votre silhouette sans votre permission.

La petite-nièce n'était pas tout à fait de l'avis

de son oncle; ces nombreux passants, ces boutiques, ces étalages, ce bruit, tout cela l'amusait, et puis quelques jeunes gens, en passant près d'elle, avaient dit en la regardant : Voilà une jolie personne, et la demoiselle la plus candide n'est point insensible aux compliments.

L'oncle et sa petite-nièce se promenaient depuis longtemps et étaient loin de la rue Mouffetard, et l'heure où ils dînaient habituellement était arrivée.

Le vieillard dit à Blanche :

— Ma chère amie, tu dois avoir faim?

— Oui, mon oncle.

— Et moi aussi. Puisque nous sommes loin de notre demeure nous allons dîner chez un traiteur.

— Oh! oui, mon oncle, ce sera bien gentil. Blanche est enchantée, elle n'a jamais été chez

un traiteur, elle présume que tout doit y être délicieux, et se fait une fête de manger des mets qu'elle ne connaît pas.

M. Delapoule regarde autour de lui; il aperçoit, dans une espèce de boutique, tin monsieur assis devant une table et prenant quelque chose, il se dit :

— Voilà tm traiteur... il y a peu de monde, tant mieux, ce sera plus décent, plus convenable pour ma nièce; entrons là.

L'oncle et la petite-nièce entrent et se trouvent dans une salle où il y a plusieurs tables couvertes de nappes, et beaucoup de journaux et de petits pains.

M. Delapoule et Blanche s'asseyent à une table, et le vieillard dit à une dame qui est assise dans un comptoir :

— Madame, faites-nous servir... nous avons faim... donnez-nous ce que vous aurez de prêt... je m'en rapporte à vous.

La dame fait une inclination de tête, se lève, sort de la salle et revient bientôt tenant deux petits bols de bouillon, qu'elle pose devant l'oncle et la nièce en leur disant :

— Voulez-vous du pain?

— Du pain?... Certainement que nous voulons du pain... cela va sans dire.

La dame apporte une corbeille contenant des petits pains, et va sa rasseoir dans son comptoir; l'oncle boit son bouillon en disant à Blanche :

— C'est un consommé... Il paraît qu'ici cela remplace le potage.

La jeune fille ne répond rien, mais fait un peu la grimace : elle n'aimait pas le bouillon.

Après avoir avalé le contenu de son bol, M. Delapoule dit à la dame du comptoir :

— Madame, notre intention n'est pas de nous en tenir là.

— Fort bien, monsieur.

La dame se lève, sort, et revient bientôt avec deux autres bols remplis de bouillon, qu'elle place de nouveau devant l'oncle et la nièce.

Ceux-ci se regardent et se décident à avaler encore les bouillons qu'on leur apporte ; ils croient que ceux-là auront un autre goût ; mais ils sont absolument semblables aux premiers.

Après avoir bu son second bol, M. Delapoule dit à la dame du comptoir :

— Ceci ne nous suffit pas, madame, nous désirons autre chose.

— Très bien! monsieur, dit la dame; puis elle quitte la salle, et revient en rapportant, pour la troisième fois, des bols de bouillon qu'elle pose de-

vant 16 vieillard et sa nièce. M. Delapoule se met de mauvaise humeur, et s'écrie :

— Toujours du bouillon!... Eh mais, madame, nous en avons bien assez ...Est-ce que les restaurateurs ne vendent plus autre chose depuis la révolution?

— Mais, monsieur, vous êtes dans une succursale de la Compagnie Hollandaise, où on ne vend que du bouillon. On en portera chez vous si cela vous est agréable; nous envoyons de* consommés à domicile.

M. Delapoule ne connaissait pas l'entreprise des bouillons, et il est très contrarié de sa méprise. Il se lève, ainsi que sa nièce, paye ce qu'ils ont pris, et sort avec Blanche... Quand ils sont de nouveau sur les boulevards, le vieillard dit à la jeune fille :

— As-tu encore faim, mon enfant ?

— Oh ! non, mon oncle, tous ces bouillons m'ont ôté l'appétit.

— Alors, promenons-nous pour les faire passer. Afin de te dédommager, je te ferai voir quelque spectacle de curiosité.

Il y avait justement près de l'oncle et de la nièce une maison de toile, dans laquelle on faisait voir des marionnettes; mais le spectacle le plus amusant était celui de la porte, où un chat se battait avec le diable et un commissaire.

M. Delapoule et Blanche s'arrêtent pour écouter les facéties que le diable adressait au commissaire. Mais la foule qui se trouvait là était en grande partie composée de gamins auxquels la tournure de la nièce et du petit vieillard semble fort extraordinaire; les flâneurs, les ouvriers, les badauds ne tardent pas à faire connue les gamins, ils rient en se

montrant du doigt ce petit monsieur coiffé à l'oiseau royal et portant un habit de soie dont les boutons sont autant de petits tableaux.

Ce n'est plus du diable et du commissaire que l'on s'occupe, c'est de l'oncle de Blanche, qui est bien loin de s'en douter.

Cependant à chaque instant les éclats de rire redoublent, la foule se presse, se serre, augmente; elle barre le boulevard, empêche le passage, gêne la circulation; on se pousse, on se bat même pour voir M. Delapoule; l'autorité croit qu'il y a une émeute; un agent de police perce la foule; on lui montre le petit homme qui est la cause de cet attroupement; il parvient jusqu'à M. Delapoule, et le tire par le bras en lui disant d'un ton fort sec :

— Allons, monsieur, marchez! ne restez pas là

— Pourquoi donc voulez-vous que je marche? répond le petit vieillard en regardant avec surprise celui qui lui parle.

— Parce que vous causez du désordre...

— Je cause du désordre... moi?

— Oui, oui, vous le savez bien, et vous le faites avec intention. — Qu'est-ce que je fais avec intention?

— Oh! vous avez l'air de ne pas me comprendre... mais nous nous y connaissons... vous avez mis ce chapeau à trois cornes pour ressembler à l'empereur.

— Comment à l'empereur!... je ne connais pas l'empereur... est-ce que Louis XV est mort?

— Oh ! trêve de plaisanteries, monsieur, vous avez des aigles sur vos boutons.

— J'ai des aigles!... pas du tout, ce sont des colibris.

— Je vous dis que ce sont des aigles.

— Eh bien, après! quand ce seraient des aigles? qu'est-ce que ça vous fait?... si j'aime les oiseaux, moi... Vous m'ennuyez, à la fin.

— Allons, monsieur, filez bien vite, et rendez grâce à votre âge si je ne vous arrête pas.

— Oli! mon oncle, allons-nous-en, je vous en prie, dit Blanche.

Le pauvre M. Delapoule cède aux prières de sa nièce et aux injonctions de l'autorité; il parvient à sortir du cercle qui l'entoure et à s'éloigner de la foule; heureusement la nuit en arrivant protège sa retraite; mais le petit vieillard ne concevait rien à ce qui venait de lui arriver, et il disait à sa nièce :

■ — Ils prétendent que je cause du désordre, parce que j'ai des oiseaux sur mes boutons et un chapeau à trois cornes sur la tête... En vérité, je n'y comprends rien... je ne reconnais plus Paris! tout y est changé... Traiteurs, costumes, usages, c'est donc comme la danse? Je voudrais bien te voir amuser un peu, ma pauvre Blanche; car, pour une fois que nous sortons, tu n'as pas eu beaucoup d'agrément.

Tout en marchant, l'oncle et la jeune fille étaient arrivés dans les Champs-Elysées; ils aperçoivent bientôt à l'entrée d'une rotonde un transparent sur lequel est écrit ce mot : Bal. Blanche tressaille de plaisir et pousse le bras de son oncle en lui disant :

— Un bal! un endroit ou l'on danse... Ah! mon oncle ! c'est là où je m'amuserais, moi qui mets mes pieds dans une boîte toute la journée afin de bien danser, je serais si contente d'aller au bal !

— Eh bien, j'y consens, répond M. Delàpoule. Tous les gens qui vont là ne savent pas dan-

Allons, monsieur, ne répliquez pas; à votre â^jp danser comme cela! fi donc! (P. 123.)

ser, sans doute : je veux qu'ils admirent ta grâce, tes pas, tes révérences; je me «ens encore en état de servir de cavalier. Viens, ma nièce, nous allons montrer la belle danse aux habitués de ce bal.

Le petit vieillard pénètre avec sa nièce dans la rotonde du bal. Il y avait beaucoup de monde ; l'orchestre jouait la ritournelle pour qu'on se mît en place. On appelait un quatrième quadrille : M. Delapoule y court avec sa nièce. Tous les yeux se portent sur le singulier couple qui vient d'arriver.

Bientôt la musique donne le signal; l'oncle et la nièce s'élancent, font des ronds de jambe, des jetésbattus, des plies; alors les éclats de rire partent autour d'eux; cela devient pis que sur le boulevard, les autres quadrilles sont abandonnés, on se bouscule, on fait encore le coup de poing pour voir danser le petit vieillard et la jeune fille.

Puis tout à coup un sergent de ville arrive, perce le quadrille, et arrêtant M. Delapoule au plus beau moment de sa danse, lui dit d'un ton fort impératif :

— Monsieur, vous allez quitter le bal. sortir surle-champ.

— Qu'est-ce que vous dites? répond le petit homme en restant sur ses pointes.

— Je vous dis qu'il faut sortir; vous dansez une danse prohibée.

— J'ai une danse prohibée, moi !

— Oui, vous dansez le cancan.

— Moi, je danse le cancan! Mais d'abord faitesmoi le plaisir de m'apprendre ce que c'est que le cancan... je ne le connais pas.

— Oh! vous faites l'ignorant; tout à l'heure, en balançant avec votre dame, je vous ai vu faire la chaloupe.

— La chaloupe! je veux être pendu si je sais ce que c'est que la chaloupe.

— Allons, monsieur, ne répliquez pas; à votre âge, danser comme cela! fi donc! sortez, ou je vous envoie au violon.

Blanche a encore peur pour son oncle, elle l'entraîne : le petit vieillard est furieux, il quitte le bal, monte dan- une voiture avec sa nièce et se fait reconduire rue Mouffetard en s' écriant :

— Je ne mettrai plus les pieds hors de chez moi. Mais le lendemain matin les réflexions avaient

rendu le vieillard plus sage, et il dit à sa petitenièce :

— Ma chère enfant, je te donnerai un autre maître de danse que moi, je te laisserai sortir plus souvent, tu te mettras comme tout le monde; car je ne veux pas que l'on te montre au doigt dans les rues; et décidément je vois qu'il faut s'habiller, marcher et danser avec son siècle.

un pu VIEILuvd de la kie MouFFETvrtD.

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