‹ Mon ami PiffardChapitre 2 sur 17 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

LE BATEAU A VAPECR

Le temps était lourd, le ciel devenait sombre et annonçait un orage ; mais les passagers qui se trouvaient sur le bateau à vapeur qui va de Paris à Melun, redoutaient peu la tempête ; un orage n'est point effrayant pour les marins d'eau douce, et l'on n'a pas encore fait naufrage en allant de Paris à Melun.

Un monsieur d'une quarantaine d'années venait de passer dans la salle à manger du bateau.

C'était un homme petit, un peu replet de corps, mais cependant encore assez bien fait de sa personne.

Une figure assez, aimable, ronde : des yeux très vifs, tantôt malins, tantôt curieux, mais le plus habituellement remplis d'un air de satisfaction parfaite, disposaient favorablement en faveur de ce

(> MON AMI PIFFABD

monsieur, qui était revêtu d'un léger paletot-sac en lasting noir, dont les larges poches étaient bourrées d'une infinité de choses ; le reste du costume annonçait un homme aisé.

Un autre personnage était alors assis dans un coin de la salle, et semblait, tout en regardant l'orage qui se formait, se livrer à des réflexions assez tristes que probablement l'état de son âme, plutôt que l'état du ciel, faisait naître dans son esprit. Ce second individu, dont la mise annonçait aussi un homme du monde, pouvait avoir quelques années de moins que le premier.

Sa personne n'avait rien de remarquable : il était grand, mince, assez mal bâti ; et ses genoux décrivaient une courbe qui les faisait souvent se rencontrer lorsqu'il marchait.

Il était blond de cheveux, rose de visage, et ses yeux d'un bleu clair, mais par trop saillants, étaient d'une dimension fort honnête ; son nez et sa bouche étaient irréprochables ; ses dents étaient un peu jaunes, mais pas une ne manquait à l'appel ; au total, ce monsieur pouvait passer pour bien. On était même libre de le trouver joli garçon, mais pour cela il ne fallait pas tenir à une physionomie spirituelle, car la figure de ce monsieur exprimait toute autre chose que de l'esprit.

Cependant en ce moment une altération dans les traits qui ne lui était pas sans doute habituelle, donnait à la figure de ce personnage une expression singulière : il y avait dans son regard une tristesse qui allait presque jusqu'au désespoir ; il roulai! ses yeux à fleur de tête, tantôt regardant le ciel, tantôt regardait! à ses pieds; mais l'air de bêtise

naturel à l'individu, se mêlant toujours 1 ut cela, empêchait que l'on ne prît trop au sérieux la peine qu'il paraissait alors éprouver.

Celui qui venait de passer dan- la salle à manger n'a pas plus tôt jeté un coup d'oeil sur le- personnage occupé à se désespérer dans un coin, que, poussant un cri et faisant un bond de surprise, il cour: à lui en s'écriant :

— Ne Piffard!...

un ami.

avec moi.

nie trompé-je pas!...

. Sigismond Piffard!...

un ami... ici, sur l'eau.

Sieismond FilTarJ.

« C'est charmant cela !

Celui auquel ces paroles venaient d'être adressées semble tout étourdi par cette brusque apostrophe, on dirait qu'il est contrarié d'être reconnu, et qu'il ne trouve pas la rencontre au<-i charmante que son ami veut bien le dire.

nt, comme il ne peut nier son identité, ni éviter la reconnaissance, ■ ■< et ;i la nécessité répendant :

H MON AMI l'Ill'AKD

— Oui, c'est moi... Bonjour, Pavillon... ça va bien... Merci... et toi ?

Monsieur Pavillon (car nous savons maintenant le nom du petit monsieur à la figure réjouie) court prendre la main de son ami Piffard, et la lui secoue comme s'il eût ou dessein de lui disloquer l'épaule; manière de prouver son amitié que beaucoup de gens croient devoir employer, et dans laquelle ceux qui sont doués d'une certaine force mettent de l'amour-propre à vous faire faire la grimace.

— Ce cher Piffard... comme on se rencontre !...

<( Si je m'attendais à trouver quelqu'un de connaissance sur le bateau à vapeur de Melun, ma foi ! ce n'était pas toi...

<( As-tu déjeuné ?... moi, j'ai très faim... Tu déjeuneras avec moi...

« J'ai emporté des provisions : tu sais que je suis un gaillard de précaution ? on vient de me dire qu'on trouvait ici tout ce qu'on voulait... mais je n'en savais rien... C'est égal, je demanderai un plat... du poisson.

« Es-tu comme moi? je ne puis pas être sur l'eau sans avoir envie de manger du poisson...

Monsieur Piffard se mouche, tout en murmurant :

— Moi, je ne tiens pas au poisson... D'ailleurs, je n'ai pas faim.

— Tu n'as pas faim... Bah !... Tu me tiendras compagnie... le grand air fait digérer...

« Je me crois sur mer, moi... parole d'honneur! je me crois sur mer... d'autant plus que n'y ayant jamais été, je suis libre de me faire illusion...

« Ne pas avoir vu la mer, à quarante-cinq ans !..

LE BATEAU A VAFEUB M

e'est honteux... aussi je n'avouerais pas cela à tout le monde... je te le dis, à toi, parce que tu es un ami... Tu as vu la mer, toi, Piffard ?...

— Oui.

— Tu as été dessus ?

— Oui.

— Bien loin ?

— De Boulogne jusqu'en Angleterre...

— Fichtre !... c'est un trajet... As-tu essuyé une tempête ?

— Oui... c'est-à-dire, la mer était grosse... Il y avait du vent beaucoup, et on était terriblement ballotté !

— Tiens... la rivière fait des flots... ceux de la mer sont-ils plus forts que cela ?...

— C'est comme si tu comparais une noisette à un melon.

— Ah ! mon Dieu !... Quel dommage que le temps soit à l'orage...

« Il pleut maintenant, nous aurons de l'eau pendant tout le voyage... cela me contrarie, car j'aime à me promener sur le pont, à con-idérer le timonier à sa barre, le mécanicien à la chaudière. J'aime à écouter le clapotement de l'eau contre le bâtiment... Tout cela fait battre mon cœur...

« Oh ! mon cher Piffard, j'étais né marin... j'en suis sûr... et dire que je n'ai pas vu la mer !...

« Mais je la verrai, je ferai le voyage du Havre avec madame Pavillon ; il y a bien longtemps que j'ai promis à mon épouse de lui procurer cet agrément... elle qui adore les écrevisses... Mange-t-on beaucoup d'écrevisses, au Havre ?

Monsieur Piffard ne répond pas à >on ami ; il est

allé se rasseoir dans un autre coin de la salle, et semble de nouveau absorbé dans de tristes pensées.

Cependant le garçon du restaurant établi dans le bateau s'est empressé d'exécuter les ordres du petit monsieur ; ii a dressé une table, il a mis deux couverts, et pendant que monsieur Pavillon sort des poches de son paletot-sac la moitié d'une volaille froide, un saucisson et du jambon, le garçon va commander des côtelettes à la minute, qui doivent remplacer le poisson qui manque au restaurant du bateau.

Monsieur Pavillon s'installe à la table comme un homme décidé à y bien employer son temps, ce qui ne l'empêche pas de dire à son ami :

— Eh bien ! Piffard, voilà un couvert qui t'attend.

(c Viens donc,.. Si tu fais des façons, tu as tort... Si tu crains que cela te fasse mal de manger, c'est différent. Je ne veux pas compromettre ta santé... Je mangerai pour deux...

a Dis donc. Piffard, j'ai acheté une maison de campagne... une autre maison de campagne, car j'en avais déjà une petite... mais j'en ai acheté cette fois une belle... grande... commode...

(( On ne se moquera plus de mon jardin qui ressemblait un peu à une cour...

« J'ai un arpent et demi à présent... hein... dis donc !... un arpent et demi... ça peut s'appeler un jardin... On a de quoi se promener au moins...

(( J'ai déjà éprouvé avec ma femme qu'après en avoir fait quatre fois le tour... du jardin, pas de ma femme, on était extrêmement fatigué. »

Monsieur Piffard continue à ne point répondre, il n'a même pas l'air d'écouter.

LE BATEAU A VAPEUll

Mais il y a des personnes qui ne tiennent pas à ce qu'on leur réponde et qui, lorsqu'on le fait, n'y font aucune attention et vont leur train comme si on ne leur avait rien dit ; c'est une manière de conserver toujours la parole. Monsieur Pavillon était du nombre de ces personnes-là.

Il aimait beaucoup à parler et n'écoutait presque jamais.

Il poursuivit donc, tout en faisant disparaître l'aile et la cuisse de la volaille, avec un appétit qui faisait plaisir à voir :

— Oui, mon cher... on a une belle maison de campagnes.. Je crois que je te l'avais déjà dit... Ma foi, c'est que je le dis à tout le monde... On est si content... quand on est heureux... et je suis excessivement heureux. . .

(( C'est grâce à l'héritage de mon oncle que j'ai pu me passer cette envie...

« C'est agréable, d'hériter... et surtout de quelqu'un qu'on n'aimait guère ! Et cet oncle-là était si maussade... si méchant même... Il me tapait quand j'étais petit et que je ne savais pas mes versions...

« Mais aujourd'hui je lui pardonne tout cela...

» Ces côtelettes à la minute me paraissent bien longues à venir.

« Décidément tu ne veux rien prendre ?... »

Monsieur Piffard se contente de regarder le ciel, l'eau et la pointe de ses bottes.

— Ce saucisson est délicieux... Mon ami, j'ai une foule d'arbres fruitiers... en plein rapport !...

<( J'aurai énormément de fruits... Et des légumes donc !... Oh ! le potager e^t ravissant ! Il y a de tout !... C'est bien agréable, lorsqu'on

mange des choux... des petits pois, de pouvoir dire : c'est de mon jardin... de mon potager.

« Garçon !... Garçon !... et ces côtelettes à la minute... Il faut dîme une heure pour les raire ?...

— Dans un moment, Monsieur, elles vont bien.

— Ah! c'est heureux que je me sois muni de provisions!...

Car quand en a faim, ici, on doit se faire beaucoup de mauvais sang...

« Je te disais donc, Piffard... que j'ai un potager ce qui n'empêche pas le jardin d'agrément... avec des arbres rares... des arbres exotiques... Je no le- connais pas encore tous, mais je les étudierai ; moi qui aime Le jardinage, moi qui passe deux heures devant Un poirier rien que pour ôter les vers, les chenilles et les mauvaises feuilles... J'espère que je vais avoir de l'ouvrage !...

<< Sapristi ! ces côtelettes à la minute sont bien mal nommées. »

Le garçon apporte enfin les côtelettes si longtemps attendues.

Monsieur Papillon en Monsieur Pavillon.

ronge lestement deux ; son appétit commence à se calmer, et c'est alors que, levant pour la première fois les yeux sur son ami, il remarque sa tristesse, sa pâleur et le bouleversement qui règne dans toute sa personne.

Monsieur Pavillon n'était point un homme égoïste et insensible aux peines de ses amis, ce que l'on aurait pu croire d'abord en le voyant déjeuner seul.

Il pose près de son assiette sa fourchette et son couteau, et, regardant fixement son ami Piffard, s'écrie :

— Ah ! çà, mais !... je n'avais pas encore remarqué... Que diable as-tu donc, mon pauvre Piffard, ta figure est toute renversée... Que t'est-il arrivé ?

<t Aui-ais-tu éprouvé quelques revers de fortune?... Mais tu as de bonnes rentes, toi, et tu ne joues pas à la Bourse, tu es trop sage pour cela... »

Piffard fait un signe de tête négatif en murmurant :

— Non, je n'ai rien perdu...

— Mais alors c'est donc un événement dans ta famille... Je ne te demanderai pas des nouvelles de tes enfants, puisque tu n'en as pas; mais ta femme, ta chère Clodora... est-ce qu'elle serait malade ? »

En entendant prononcer le nom de sa femme, monsieur Piffard a fait un mouvement brusque, qui pourrait passer pour une crispation ; il est quelque temps sans répondre, on croirait qu'il n'a plus de voix et qu'il s'efforce en vain à la chercher dans -on gosier.

Cependant après quelques moments passés en grimaces, il murmure d'une voix à peine intelligible :

— Clodora... se porte bien... Du moins, quand

li MON AMI PIFFARD

j'ai quitté Paris... elle n'avait qu'un commencement de rhume de cerveau.

— Eh bien! alors, ce n'est pas cela qni doit t'inquiéter... un rhume de cerveau... j'en ai deux par mois régulièrement.

« Voyons, Piffard, sois donc franc avec un ami.

« Rappelle-toi que nous avons été en pension ensemble...

« Nous nous disputions toujours, nous nous battions même quelquefois, et c'est de là que date notre amitié.

(( Puisque ta femme n'est pas malade, que ta fortune n'est pas dérangée... qu'est-ce qui peut donc te causer cette tristesse qui te rend si pâle... car tu es bien pâle, mon cher ami!... Je ne suppose pas que ton épouse, ta Clodora, t'ait fait... t'ait causé... que tu soupçonnes... »

Monsieur Piffard se lève, et. s'avançant comme un furieux sur son ami, s'écrie :

— Clodora est la vertu même, entends-tu, Pavillon ? et quiconque oserait se permettre le moindre mot équivoque sur elle... je le briserais comme je brise... cette assiette ! »

En disant cela, Piffard enlevait et jetait à terre l'assiette sur laquelle était la troisième côtelette à la minute que monsieur Pavillon n'avait pas encore mangée.

Celui-ci reste tout stupéfait de l'action que son ami Piffard vient de commettre, et, regardant d'un air de regret la côtelette, qui est à terre avec les débris de l'assiette brisée, s'écrie :

— Mon bon, mon cher ami, je n'ai pas dit le moindre mal de ton épouse... je n'en ai jamais eu l'intention ! C'est une question que je t'adressais

comme autre chose... et ce n'était pas une raison pour casser cette assiette... et jeter par terre cette côtelette... Je l'aurais mangée... puisque tu ne manges pas, roi...

« C'est égal, je vais finir avec du jambon. »

Monsieur Piffard s'est calmé, il se laisse aller sur une chaise qui est devant la table près de son ami... Gelui-ci se remet à manger et à parler; deux choses qu'il avait le talent de faire très bien à la fois.

— Parbleu, mon cher Piffard, je connais trop bien ton intérieur et l'histoire de ton mariage, pour avoir jamais de mauvaises idées sur la vertu de ta femme !...

((Je sais que ta Clodora t'a épousé par amour... C'était une riche veuve... toi, tu avais un joli patrimoine... vous vous conveniez parfaitement.

((Ta femme est bien... de beaux yeux noirs... c'est une brune piquante... elle est un peu grasse, mais comme tu es fort maigre, ça rétablit l'équilibre. Je crois qu'elle n'a que trois ans de moins que toi; mais comme elle est plus belle femme que tu n'es bel homme, elle se conservera fort longtemps.

« Enfin vous êtes parfaitement unis... vous faites un ménage modèle... de vrais tourtereaux !... Il y a cinq ans que vous êtes mariés et semblez toujours dans la lune de miel...

«C'est fort bien, cela... oh! c'est exemplaire.

« Aus.>i dans le monde, quand on parle d'un bon ménage, c'est toujours vous que l'on cite!...

(( Une mère dit à sa fille en la mariant :

(( — Puis.ses-tu être heureuse comme madame Pillard!...

(( Le beau-père dit à son gendre :

16 MON AMI PIFFAED

« — Soyez pour ma fille un second Piffard!...

((Ah! mon ami, c'est beau cela, c'est flatteur d'être ainsi pris pour modèle... Moi, j'aime bien ma femme, je suis très heureux avec madame Pavillon, mais je crie souvent, elle crie beaucoup. Nous nous disputons à chaque instant!... ce qui n'empêche pas qu'on ne soit très bien ensemble...

«Ce jambon est dur... je suis fâché que tu aies jeté la côtelette par terre. »

Monsieur Pavillon avale un grand verre de vin et reprend :

— Je me résume... Garçon !... une demi-tasse... bien chaud.

— Tout de suite, monsieur.

— Vois-tu, Piffard, j'en reviens à mes moutons, tu as quelque chose... tu roules des yeux d'une façon trop effarée pour ne pas avoir quelque chose...

« Pourquoi ne pas confier tes chagrins à un ami ?...

«Parle, cela soulage... j'éprouve cela souvent.

((Qu'est-ce que tu as?...»

Piffard, après une longue hésitât ion, relève la tête, et regardant son ami dans le blanc des yeux, murmure d'un air désespéré :

— Je suis perdu !

— Tu es perdu !... s'écrie à son tour monsieur Pavillon, en faisant presque un saut sur sa chaise. Ah ! mon Dieu... mais tu m'effrayes...

«Qu'est-ce qu'il y a donc... qu'est-ce que tu as donc fait, malheureux?...

(( Est-ce que par hasard tu te serais fourré dans quelque complot contre le gouvernement ?... Ça m' étonnerait, tu ne t'occupais pas de politique... tu ne lisais jamais les séances des chambres. »

Piffard fait un signe de tête négatif .

— ■ Est-ce que tu aurais eu une dispute... un duel ?

(( Tu auras tué ton adversaire peut-être ? et maintenant il y a des lois très sévères sur le duel... Ai-je deviné?.. »

Piffard fait encore signe que non.

— Alors, mon ami, je ne sais plus que penser, que croire... à moins... Est-ce que par hasard tu serais affligé de quelque maladie dangereuse?...

<( Est-ce qu'un médecin aurait eu la bonté de te dire que tu couves un anévrisme, ou la pierre, ou que tu as une affection de poitrine:-'...

<( Il y a des médecins qui vous disent cela, en ajoutant charitablement que c'est une maladie incurable, qu'il n'y a rien à y faire et qu'il faut vous attendre à mourir sous peu.

« Mais, mon cher ami, ils sont bien peu docteurs, ceux qui vous disent cela... (car tu sais que docteur vient du latin doctor, doctoris, qui signitie maître, savant, homme qui enseigne aux autres). Je ne crois pas, moi, qu'il y ait pour les habitants de ce monde des maladies incurables...

« En nous affligeant d'une foule de maux, je crois que Dieu a mis aussi sur la terre de quoi les guérir tous ; comme chaque poison a son antidote, de même chaque maladie doit avoir son dictame : seulement, où est-il, ce dictame, ce remède ? dans le règno végétal, animal, minéral:"...

"Voilà ce qu'il faudrait trouver, ce qu'il faudrait pour cela se donner la peine de chercher! et c'est ce que ne font pas ces docteurs, qui se contentent de vous dire :« Votre maladie est incurable, préparez-vous à mourir, » au lieu de vous répondre :

18 MON AMI PIFFAKD

« Il n'y a rien d'impossible à la science et à la nature, espérez toujours.

« C'est une consolation, cela calmera votre esprit, et les tourments de l'esprit réagissent toujours sur les infirmités du corps. »

Piffard a laissé parler son ami; mais lorsque celui-ci a fini, il lui répond avec un grand flegme :

— J'ai une bonne poitrine, un excellent estomac, je n'ai jamais été malade, et je n'éprouve pas la moindre altération dans aucune de mes facultés.

— Alors, mon cher ami, reprend monsieur Pavillon en avalant son café et payant le garçon, cela devient de plus en plus énigrnatique.

((Mais voyons... puisque nous nous trouvons ensemble sur ce bateau, dis-moi au moins ce que tu vas faire à Melun?...

u Moi, j'y vais régler quelques affaires relatives à ma succession; mon oncle possédait là une maison que j'ai fait vendre... pour en acbeter une fort jolie à Saint-Mandé...

«Je t'ai dit que j'avais acheté une nouvelle maison de campagne à Saint-Mandé?... Ah! oui. je te l'ai dit... elle est fort grande... j'ai revendu ma petite... Tu viendras voir ma nouvelle maison avec ta femme ?... »

Piffard a de nouveau brusquement tressauté et manque de renverser la table et le couvert; mais cette fois son ami Pavillon n'y fait pas attention, parce que, lorsqu'il est en train de parler de sa nouvelle propriété, il ne voit rien de ce qui se passe autour de lui ; il poursuit donc :

— J'aurai une chambre d'amis... deux, trois chambres d'amis même... Oh! c'est très grand... ma femme aura sa chambre... ma fille la sienne,

J'ai une bonne poitrine, un excellent estomac, je n'ai jamais été malade. (P. 18.)

20 MON AMI TIFFARD

mon fils la sienne... la bonne la sienne... nous aurons chacun la nôtre!... Ah! je reviens à ce que je voulais te demander :

« Qu'est-ce que tu vas faire à Melun?

— Je n'en sais rien ! répond Piffard en poussant un gros soupir.

— Tu n'en sais rien!... s'écrie monsieur Pavillon, qui s'éloigne alors de son ami d'un air inquiet et se dit en lui-même :

« Ceci devient trop singulier... il va à Melun... et il ne sait pas pourquoi il y va!...

« Est-ce que le pauvre Piffard aurait perdu l'esprit ?... Je sais bien qu'il n'en a jamais eu beaucoup, mais enfin il savait bien ce qu'il voulait faire ; et maintenant... diable ! cela devient très inquiétant. »

En ce moment le bateau à vapeur s'arrête.

Les passagers étaient arrivés au lieu de leur destination.

£\0/-3 frîtâ S^.O^S * f "3 ^ f ^ 5"^ ^ ^ S^/3

v cff» A rvlr) vy cvlfl 1"» oT/» /> «Trt <"> cl/» *> cl/» •> cl/» <

Page 1