‹ Mon art du chantChapitre 50 sur 52 · DER SPIELMANN» DE SCHUMANN · texte numérisé non relu

DER SPIELMANN» DE SCHUMANN

Si les critiques consentaient à s'instruire comme les véritables artistes, les discussions d'art prendraient quelque intérêt, et le public y aurait profit. Je dis cela à propos d'un article sur un de mes derniers concerts, où il est question surtout du «Spielmann» (le Ménétrier) de Schumann. N'y aurait-il pas intérêt à expliquer au public comment l'artiste conçoit son interprétation?

Longtemps je fus obsédée par ce lied. Le texte présente un drame effroyablement rapide, où se jouent trois destinées humaines. C'est ce qui m'enchanta. Un tableau intéressant, — et la musique qui lui convient.

Une humble noce de village avec jeux et danses; la pâle épousée; le ménétrier qui avait rêvé d'être l'époux et qui, réduit -à faire danser les autres, appuie le violon sur son cœur, si fort qu'il se brise en mille morceaux; un témoin sensible qui souffre de voir la détresse de ce cœur jeune, aspirant à la joie. Soudain la folie du ménétrier met fin au spectacle. «Wer heiSt Euch mit Fingern zeigen auf mich?» (De quel droit me montrez-vous du doigt?) s'écrie-t-il, farouche, — pauvre joueur de musique dont le regard s'abaisse avec effroi, et qui supplie Dieu de lui épargner une si terrible fin.

Le lied se déroule, vite comme la pensée; on ne revient à soi que lorsque la folie éclate, mais déjà s'achève la prière du «pauvre joueur de musique» et il n'y a plus pour notre oreille qu'un air de danse, très doux, déjà lointain, et qui meurt.

On le voit, tout se concentre sur l'accès de folie. Impossible pourtant de mettre une expression à cette place, pareille aux autres, toujours sur trois notes de médium! J'essaye quand même. J'ai fait du lied une chose à moi, que je tiens, dont je sais profondément ce que je veux faire. Je l'arracherai comme un cri de ma poitrine, un cri contenant toute la douleur, un cri qui soit éloquent.

Non, pas tout à fait; j'essaye encore de me guider suivant la pensée du compositeur; cent fois je chante ce passage, d'une façon, de l'autre, et d'autres successivement. Mon auditoire, soit ma famille, soit quelque ami intime, déclare que c'est magnifique. Je suis furieuse: est-ce qu'on s'y connaît? je sens, moi, qu'il faut tout autre chose! Ce que je viens de réaliser, ce tableau où je figure la folie avec des yeux hagards, éperdus, et des dents grinçantes, c'est assez puissant pour deux spectateurs placés tout près, mais qu'est-ce que cela vaudra dans une salle de deux mille personnes? Oui, même pour une grande pièce, ce ne serait que pensée, et non action; or c'est presque une action qu'il faudrait. Presque, mais pas tout à fait.

Je ne puis plus m'en empêcher: malgré mon respect pour le compositeur ou justement parce que je cherche à me fondre en lui, il faut que je crie une fois pour toutes ce que j'ai dans le cœur, ce qui m'étouffe! ... Et enfin, enfin je me sens soulagée. Il me fallait cela. Les limites, je les ai atteintes, l'intensité, je la possède. Désormais c'est la musique qui me porte, je me tiens dans les proportions voulues par le compositeur, pas trop haut, pas trop bas, dans la note juste, celle d'un martyre intérieur, et dans les strictes limites d'un lied. Encore une quinzaine de jours de travail sérieux, et je serai capable d'interpréter Schumann.

• Je ne suis nullement portée vers les extrêmes. Toute chose a des limites et l'art doit les observer avant tout. Ne lâchons pas trop la bride à la douleur ou à la joie, à la douceur ou à la violence, n'allons pas plus loin que ne le veut la beauté. Rares sont les génies qui ont le droit de passer les bornes, mais leur exagération se révèle généralement dans la grandeur de l'expression et non dans la brutalité.

Il me souvient de la réponse d'une illustre interprête de Shakespeare, à qui je demandais si elle ne jouait point le rôle de Juliette: «Pour jouer Juliette, j'attendrai d'être grand'mère!» — Réponse caractéristique du respect que les grands artistes ont pour certains rôles, auxquels ils ont consacré le travail de toute une vie, sans jamais se sentir tout à fait en état de les jouer.

Et je donnerai cet humble exemple: Etant jeune fille, je chantais de préférence «Frauenliebe und Leben (la Vie et l'Amour d'une Femme) de Schumann. Plus tard j'y renonçai. De plus en plus je me rendais compte de tout ce qu'il y a de profond, d'immense, en chacun de ces lieds. C'est tout un monde de sensations: comment lui donner sa vraie valeur? Je ne me trouvais pas assez forte. — Que j'aimerais, pourtant, à chanter un tel poème! Malheureusement, je n'ai pas la perspective de devenir grand'mère.

Grunewald, 14 Janvier 1901. Lilli Lehmann-Kalisch

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