DER ERLKÔNIG» DE SCHUBERT (ETUDE
Quiconque s'est imprégné de nos récits et légendes, voit sur les prés et au bord des ruisseaux les saules et les aulnes s'animer d'êtres mystérieux, lutins, sorcières, etc.: de longs voiles flottent sur leurs chevelures éparses, ils tendent leurs bras de spectres, se penchent, se cachent, se dressent, prennent des proportions de géants ou de nains, et demeurent pour les faibles un perpétuel sujet d'angoisse et de crainte.
Le père qui chevauche dans la nuit avec un enfant n'est pas un fantôme, mais un homme; le fidèle cheval qui les porte n'a rien de fabuleux. C'est un tableau très net: on suit des yeux le groupe, qui se meut avec quelque chose de palpitant, mais rien de fantastique. Donc le début simplement rapide, sans une agitation de poursuite: les premières phrases du chanteur se déroulent comme une narration précise.
Soudain l'enfant se blottit et cache son visage contre la poitrine de son père. Affectueux, le père se penche; calme, il lui demande la cause de son angoisse. Effaré, l'enfant regarde de côté, et demande, en des phrases entrecoupées, si le père ne voit pas le roi des aulnes, avec sa couronne et son manteau flottant, «den Erlenkônig mit Kron' und Schweif?»
Justement on vient de dépasser un groupe de saules. Toujours calme, le père explique en souriant à son fils que l'apparition n'est qu'un flottement de brume sur la prairie.
Mais dans l'imagination de l'enfant déjà murmure la voix ensorceleuse du roi des aulnes**). Douce, douce, semblant venir de régions mystérieuses, elle promet des habits d'or, des fleurs et des jouets. — Et tout éperdu le pauvret demande si son père n'entend pas les douces promesses?
«Ce n'est que bruissement des feuilles sèches au gré du vent», affirme le père, et, malgré cette explication, donnée avec fermeté et tendresse, il sent que l'enfant souffre.
Un court silence, et encore la voix de rêve. Des sons et des mots se dégagent du murmure. Erlkônig convie l'enfant à jouer avec ses filles, qui vont chanter, danser, et le bercer.
Dans l'ardeur de la fièvre le petit supplie son père de regarder les filles du roi des aulnes. — Or le père n'aperçoit que la robe grise des vieux saules. Mais sa voix a moins d'assurance, car il s'inquiète de l'enfant, et à la parole consolante se mêle une hâte d'arriver, d'arriver enfin au but.
Le délire s'est emparé du chétif petit être. Violemment Erlkônig va le saisir: il ne résiste plus, quelque chose s'est brisé dans sa poitrine; un cri suprême vers son père, et ses yeux se sont fermés.
•) Je repose en silence dans l'herbe haute — et longuement j'élève mon regard là-haut, - de grillons environné sans répit — et d'azur céleste merveilleusement enveloppé.
Les beaux nuages blancs s'envolent — à travers le bleu profond, comme de beaux rêves calmes; — il me semble qu'il y a longtemps que je suis mort — et qu'avec eux je m'envole a travers les espaces éternels.
■• La voix du «roi des aulnes» est une onde mélodieuse, suave et continue, où flottent les paroles doucement bruissantes: illusion d'un enfant pris de fièvre. Chanter ces trois phrases d'Erlkônig très vite, d'un souffle très égal. Je chante la première d'une seule haleine si l'accompagnateur me laisse toute sécurité), au plus en deux fois. La seconde en deux respirations, la troisième en trois, et c'est seulement là que les mots «reizt» (m'attire'i et «brauch' ich Oewalt» (j'emploie la force se détachent enfin du mélodieux chuchotement.
L'homme, éperdu, tente un dernier effort: course précipitée, comme un galop de fuite! — Et voici le but: on s'arrête, à bout de souffle: mais c'est trop tard! — Le conteur lui-même est pris d'un frisson, un spasme roidit tout son être; c'est comme malgré elle que la bouche laisse échapper les deux derniers mots.