DU THEATRE DU PALAIS-ROYAL ET LE PEINTRE EMILE BAYARD
L HISTOIRE DE LA GAITE FRANÇAISE — DEFILE DE JOLIES FEMMES — UNE VIELLE PORTIÈRE — VIVE LA JEUNESSE !
Les morts vont vite, dit la ballade, et parler d'un homme qui est mort depuis plus d'mi an peut paraître bien audacieux au milieu de la fièvre parisienne. Et pourquoi pas? si l'homme disparaît, le talent survit, la pensée, immobilisée par la plume ou le pinceau, reste toujours jeune et vivace : c'est bien le cas de Bayard.
Du reste, il appartient au premier arrondissement par un côté, voilà pourquoi je crois bon d'en parler aujourd'hui.
Si je consulte les biographies, je vois qu'Emile- Antoine Bayard, peintre et dessinateur, surtout dessinateur, est né à La Ferté-sous-Jouarre, en Seine-et-Marne, à deux pas de Paris, le 2 novembre 1837.
Après être sorti du collège, il est entré en 1853 dans l'ateher de Léon Cogniet, qui jouissait, à cette époque, et à juste titre, d'une universelle réputation.
Peu de temps après, il devenait un grand et un illustre illustrateur, le qualificatif n'est pas de trop et la Bibliothèque rose, le Tour du MonâSy les ouvrages destinés à la jeunesse, édités par Marne et Hetzel, lui devaient en grande partie leur succès.
Malgré ce labeur incessant, absorbant et tuant de l'illustration, de l'actualité au jour le jour, Bayard trouvait encore le moyen d'illustrer une édition de Molière et de faire des tableaux, dont la plupart sont devenus rapidement populaires et ont été reproduits à des millions d'exemplaires.
Ce diable d'homme avait beaucoup d'esprit, de flair, il connaissait le goût du jour et il savait en tirer parti avec une admirable finesse de touche.
Son Waterloo, qui remonte à 1875, fut acheté par la loterie nationale, Une affaire cVhonneur, le Passeur, la Bande joyeuse, etc., sont encore dans l'œil de toute la génération présente.
Dans ces dernières années, il s'était mis à illustrer les romans à la mode, Numa Roumestan et bien d'autres ; dans cet ordre d'idées, on peut citer l'Immortel comme un chef-d'œuvre du genre.
Son crayon avait acquis une grande popularité à l'Illustration depuis de longues années aussi ; cependant, voilà deux ans qu'il était miné par une maladie de cœur ; \l était allé demander à la
température clémenle de l'Egypte un adoucissement à ses souffrances, mais l'excès de travail l'avait condamné et il devait mourir le 10 décembre 1891 au Caire, à 54 ans, dans tout l'éclat de son talent.
Dans un discours touchant, M. Lucien Marc, le directeur de V Illustration, a rendu un dernier et suprême hommage à la mémoire de son vaillant collaborateur et, faisant allusion aux plus séduisantes créations du maître, c'est avec beaucoup de justesse, qu'il a dit que Bayard avait souvent retrouvé les traditions et l'élégance du siècle dernier.
Impossible de faire un éloge plus fm et plus mérité du dessinateur populaire, aussi je n'y veux rien ajouter.
Mais Emile Bayard appartient aussi au premier arrondissement et voici comment.: En 1878, il avait été chargé de la décoration du foyer du théâtre du Palais-Royal et son tableau, que je viens de revoir pour la centième fois, porte à côté de sa signature la date de 1880.
Cet écart de deux ans, pour lui qui travaillait si vite, s'exphque par la somme énorme de documents — costumes et portraits authentiques — qu'il avait dû rassembler avant de se mettre à l'œuvre.
Aussi bien, la tâche n'était pas facile. On connaît ce foyer minuscule du Palais-Royal : une salle étroite, peu longue en somme, au niveau des fauteuils d'orchestre ; tout un côté est pris par la galerie qui donne sur les loges de l'étage supérieur, en face une cheminée avec, dessus, en même temps, une grande glace ; il ne restait donc qu'un panneau courant le long de la muraille, en haut, de chaque côté de la glace.
C'est là qu'il a dû faire détiler dans une ronde folle, étincelante de vie, de gaîté, d'humour, de jeunesse et de grâce, tous ceux qui ont fait la grandeur et la fortune du théâtre du Palais-Royal depuis plus de 60 ans, par leur talent et par leur jeu inimitable.
La difficulté était grande, comme je le disais tout à l'heure, car il s'agissait de représenter chaque artiste, mâle ou féminin, mort ou vivant, avec une ressemblance absolue, dans le costume de son rôle le plus célèbre, le plus populaire.
Ainsi compris, le tableau de Bayard est plus qu'une œuvre d'art, plus qu'un document, c'est l'histoire palpitante et souriante du rire et de l'esprit parisiens depuis 1830.
En entrant, les plus anciens frappent le regard : AHne Duval, Charlotte Dupuis, M"' Pernon,
renversée dans un fou rire, Nathalie, Samson, le « Médaillon de M"« Mars », présenté gentiment par un amour, et bien d'autres et des meilleurs, que j'oublie.
Je saute également à pieds joints par-dessus la cheminée et les jolis motifs allégoriques qui l'entourent, pour citer au yoI Brasseur, Delannoy, la mère Thierry en noir, avec un parapluie noir, au port d'arme, étonnante, Céline Monlaland, toute jeune, étincelante de grâce provocante et de beauté incomparable, avec son fin profil de camée et ses yeux d'Andalouse lascive, en danseuse espagnole.
Geoffroy est là, bien campé au premier plan, très entouré, en bon bourgeois, avec un gilet blanc qui s'épanouit largement.
Puis viennent Hyacinthe avec son nez pyramidal, dont plus tard la tour Eiffel ne devait être qu'une pâle copie ; Berthelier, au sourire si fin et si bon enfant ; Daubray qui, jeune encore et moins empâté, a déjà l'air d'un vrai soleil, comme disent les gens de la campagne ; Calvin, Grassot, Ravel, qui a Lassouche accroupi à ses pieds, brandissant d'un air victorieux une bouteille dt Champagne.
Piet, Arnal, Montbard suivent ; Schneider apparaît dans tout l'éclat de sa radieuse beauté. Gil Pérès, dont la gaieté épileptique a fait la joie
de toute une généralion, Lhéritier, Pradeau, à la face réjouie, plus large encore que celle de Daubray, répondent à l'appel et tout au bout, près de la fenêtre, assise tranquillement en écoutant tous les cancans de ces gais lurons, une vieille portière, bonnet blanc tuyauté, tire le cordon d'un air distrait ; un gros chat noir sous la table , joue à ses pieds. Cette pipelette étonnante c'est... Henry
Monnier !
Tous ces personnages sont nombreux, toutes les gloires du Palais-Royal détîlent là, je n'en ai pas cité le quart; ça grouille, ça provoque le rire, c'est vivant et cependant ça ne papillotte pas, tant Emile Bayard a su grouper tout son monde avec art.
Le soir, lorsque sous l'éclat des lustres, à une première, comme celle qui a eu lieu presqu'au lendemain de la mort du pauvre grand peintre, en janvier 1892, par exemple, à Doit-on le dire? on se promène au milieu des fraîches toilettes et des épaules nues, dans ce foyer-joujou et qu'on lève les yeux involontairement vers ces actrices, ces femmes charmantes plantées là par Bayard , on voit étinceler leurs yeux, éclater leur sourire fin, leur large gaîté , et l'on entend com»me dans un concert lointain tout un bruit de valse, de Champagne qui part et de folles déclarations d'amour...
Un frisson vous saisit, vous avez reconnu tout cela... c'est l'écho de votre jeunesse, ce qu'il y a encore de meilleur en ce monde.
Malheureusement, comme tous les cabots, ceux du Palais-Royal sont insipides, affairés et poseurs; aujourd'hui, correspondance; demain, répétition générale; après-demain, première; puis après, lecture, etc. ; vous voyez cela d'ici et ces messieurs n'ont pas trouvé le moment de me donner les cinq minutes de renseignements précis dont j'avais besoin pour vous, chers lecteurs.
Je voulais encore vous entrenir de l'Histoire du siècle, le panorama du jardin des Tuileries, qui fait aussi défiler des centaines de personnalités bien amusantes ou curieuses à étudier, mais là aussi, messieurs les directeurs refusent tous documents ou indications et, comme je ne puis retenir 600 noms par cœur, force m'est de m'abstenir de vous en parler... à moins qu'ils ne reviennent à de meilleurs sentiments, après avoir lu le traité de la civiUté puérile et honnête.
C'est triste à dire, mais décidément, dans notre beau pays, il y a bien des grincheux, même dans le premier arrondissement, ce qui est impardonnable! On verra plus loin comment je suis arrivé à me passer de ces braves gens !
RUE SAINT-HONORÉ — LES CAPUCINS — LE BAL VALENTINO — UN GRAND CHEF d'ORCHESTRE — PANORAMA DE REISGHOFFEN — LA PISCINE ACTUELLE — SOUVENIRS PERSONNELS d'UN VIEUX PARISIEN.
Si VOUS croyez que je vais dire... ce que ron fait aujourd'hui au Nouveau-Cirque, vous vous trompez profondément ; tout le monde peut aller, chaque soir, applaudir les ébats, plus ou moins nautiques, de la troupe si brillamment conduite par l'ex-mari de Thérésa ; les journaux sont remplis de leurs exploits et, en vérité, je ne vous apprendrais rien de nouveau, ni rien de bien Inédit.
Je me souviens qu'un jour de l'année dernière, à l'intention des lecteurs du Premier Arrondissement, j'allais précisément demander des renseignements sur le passé de l'établissement à l'aimable secrétaire-général du Nouveau-Cirque, qui fut, dans sa jeunesse, lui aussi, un intrépide voyageur.
— Des faits, des documents, des souvenirs ? mais c'est bien simple, je n'en sais rien.
Et là-dessus, je suis sorti tout à fait réconforté. Je vais donc me contenter de vous donner quel-
ques indications bien insuffisantes, évidemment, mais qu'il vous sera loisible de compléter avec un peu de patience, de recherches et de bonne volonté.
En 1574, le Père Pierre Deschamps, capucin venant d'Italie, ouvrait un petit couvent de son ordre sur le chemin de Vincennes, qui devait devenir plus tard la rue Picpus ; peu de temps après, il faisait venir, de Venise, un de ses copains, le Père Pacifique, et lui octroyait le litre de commissaire général de l'ordre en France. Le bon Père arrivait accompagné de douze autres copains et de deux nègres, non, pardon, de deux frères lais.
Peu de temps après leur arrivée au couvent de la rue Picpus, la reine Catherine de Médecis, en bonne italienne qu'elle était, installa ses compatriotes, sous la conduite de Pierre Deschamps, au faubourg Saint-Honoré, et Henri III, par lettres patentes du mois de juillet 1576, les prit sous sa protection et sauvegarde spéciales... eux et leurs locataires, car chacun sait qu'un bon moine itahen ne voyage jamais sans une copieuse collection de vermines.
Ces aimables animaux étaient, paraît-il, tout à fait indispensables pour le maintien de leur santé, en faisant l'effet de révulsif et même, si je suis bien renseigné, ce sont eux qui auraient donné à
un pharmacien de génie l'idée d'inventer ces petits carrés de papier agaçants auxquels il a laissé son nom de Rigollot, destiné à passer à la postérité la plus reculée.
Ce couvent était situé sur l'emplacement occupé aujourd'hui par la partie de la rue Saint-Honoré qui se trouve à l'ouest de la place Vendôme, c'est-à-dire sur l'emplacement même du Nouveau- Cirque. La construction de l'église, commencée en 1601, fut achevée en 1610 ; on y remarquait un beau tableau de La Hire, représentant l'Assomption de la Vierge, et au-dessus les vingt-quatre vieillards de l'Apocalypse prosternés devant le trône de l'Agneau, de Dumont.
C'était donc très touchant et de réminiscence très payeniie, en somme , dans le chœur, un Christ mourant, de Lesueur, retenait l'attention, et dans la nef on s'arrêtait devant le tombeau du père Ange de Joyeuse.
J'ai déjà, dans un chapitre spécial, parlé des bonnes Haudriettes, qui avaient rebâti leur chapelle en 1670 — l'église de l'Assomption actuelle — auprès, de l'autre côté de la rue Cambon, qui n'existait pas alors, car les deux couvents se touchaient ; on sait que les Haudriettes sont restées légendaires pour leurs débordements et leurs débauches.
La légende affirme que les bons capucins ne
demandaient pas mieux que de vivre en bonne et intime amitié avec leurs voisines, les bonnes sœurs, mais de temps en temps l'harmonie était troublée par des souvenirs et des pratiques remontant à la Grèce antique, ce qui serait une preuve de plus de la puissance de l'atavisme ; alors l'archevêque de Paris intervenait pour ramener ses brebis des deux sexes à la simple observance des lois de la nature, heureux temps !
Cahin-caha, tout cela devait durer jusqu'à la Révolution, à cette époque, le bruit des disputes ardentes qui sortait du club des Jacobins, à deux pas de là, sur l'emplacement actuel du marché Saint-Honoré, ne nous permet guère de suivre la chronique scandaleuse de ces deux couvents, de triste mémoire, des capucins et des Haudriettes.
Pendant plus d'un demi-siècle, une lacune se produit, on avait, paraît-il, élabh une succession de salles, d'établissements de bains connus sous le nom de bains Mondovi, de cirques mêmes, sur l'emplacement du couvent des capucins, mais toutes ces tentatives auraient été peu fructeuses et j'avoue que, les éléments d'informations me faisant en partie défaut, je préfère ne pas en tenir compte.
Mais, nous voici à la veille d'un nouvel avatar :
Valentino qui, dès l'âge de quatorze ans, conduisait un orchestre, Valentino, le chef d'orchestre au talent incomparable, le brave et excellenjhomme estimé de tous ses camarades, l'ancien chef d'orchestre de l'Opéra, de l'Opéra-Comique en un mot, sur la proposition de Chabron, se décide à inaugurer, en 1837, les concerts de musique classique de la rue Saint-Honoré, sur l'emplacement qui nous retient en ce moment ; pendant trois ans, avec un orchestre de premier ordre, il s'efforça de faire connaître à Paris, Haydn, Mozart et Beethoven. Ce fut un four noir et il dut fermer en 1841. Rien d'étonnant à cela, car la moyenne intellectuelle du tout Paris, sous Louis-Philippe, n'était pas brillante, mais je liens à rendre ici un public hommage à la grande mémoire de ce pauvre et vaillant artiste qui s'appelait Valentino et devait mourir oubhé à Versailles en 1865, car il fut véritablement un novateur et fut l'inspirateur direct de Pasdeloup qui, lui, devait enfin connaître le succès.
Voilà ce que c'est que d'arriver trop tôt, sous une monarchie d'épiciers et de marchands de chandelles !
Ce n'est que quatorze ans plus tard, en 1855, dans les premiers jours de l'année, que le bal Valentino, gardant le nom de l'excellent musicien,
ouvrait ses portes au public ; transformée ou plutôt refaite à neuf, la salle était une des plus belles de Paris. Au milieu, un orchestre de 50 musiciens, conduits par Arban, Olivier Métra ou des hommes de cet acabit, entraînait les danseurs qui répercutaient les rondes folles de la valse dans des glaces entourant toute la salle. Plus loin, une grande diablesse de Vénus en bronze doré, faisait l'office de fontaine et distribuait des parfums à toutes les demi-mondaines, à toutes les grisettes, à toutes les étoiles de la danse de l'époque, à commencer par la Rigolboche.
La salle n'était pas très haute de plafond ; garnie, là où il n'y avait pas de glaces, de papier rouge foncé à ramages, elle donnait l'impression de la vie et de l'atmosphère chaude et cependant tout autour, le long des murailles, courait une galerie où l'on accédait par des escaliers dérobés à moitié. Là, dans ces galeries, on pouvait à peine se tenir debout, le gaz vous brûlait les yeux, Vodor di femina vous montait au cerveau en effluves enivrants et, dans la demi-obscurité, la jeunesse parisienne payait à boire aux belles filles du temps ; souvent la conversation devenait trop éloquente, les moyens de persuation un peu vifs... tirons les rideaux sur ces souvenirs de la vingtième année.
Cela se passait encore ainsi au lendemain de la
guerre et je me souviens d'avoir conduit là, comme à Mabille, comme à Bullier, plus d'un jeune ménage de mes amis, de Bordeaux, de Toulouse, de Marseille, qui voulait absolument connaître les bals publics de Paris.
Aujourd'hui, tout cela a disparu, le bal est sorti de nos mœurs et c'est à peine si les nouvelles étoiles, la Môme-Fromage, Grille-d'Egout, Rayond'Or, la Goulue ou Nini Patte-en-l'Air peuvent attirer les provinciaux, les vieux messieurs ou les collégiens, malgré les transparences provocatrices de leur pantalon, qui laissent bien loin derrière elles les timides et légendaires ébats de ces demoiselles du corps de ballet de l'Opéra.
Après une fermeture plus ou moins longue, le 26 novembre 1881, nous étions conviés à aller admirer sur l'emplacement delà feue salle Valentino le panorama représentant les cuirassiers de Reischoffen.
Poilpot et Stéphen Jacob avaient condensé là tout leur talent et tout leur cœur et plus d'un, qui avait flirté plus que de raison dans les galeries de Valentino quelques années auparavant, essuyait une larme en contemplant la charge immortelle de 1870.
C'est peut-être pour cela aussi que le bal public est mort ou à peu près depuis environ 20 ans, c'est que le sursum corda n'est pas toujours une
plaisanterie pour les peuples qui veulent vivre et se relever : n'est-ce pas le cas de la France ?
Au commencement de 1886, la salle était encore une fois autant dire démolie et refaite pour permettre à MM. 011er d'offrir aux Parisiens cette merveille : les Arènes nautiques ou le Nouveau- Cirque.
Pour parler convenablement de la manœuvre du tapis, de l'ascenseur portant le plancher de la piste, de l'alimentation de la piscine, de l'éclairage électrique, etc., de lasalle,ilmefaudraitencore vingt pages, aussi je m'abstiens et, comme je le disais en commençant cette chronique, tout le monde à Paris connaît les surprenantes dispositions du Nouveau-Cirque, il est donc inutile d'en jaser ici; quant à ceux qui ne les connaissent pas encore, par impossible, je n'ai qu'un conseil à leur donner : allez tout de suite les admirer et si vous n'êtes pas des ingrats, vous vous empresserez le lendemain de remercier votre fidèle chroniqueur du Premier Arrondissement du bon conseil qu'il vous a donné.
LES GRANDES CHAHUTEUSES — LES ATTENDRIS- SEMENTS d'un vieux BEAU — LE BOUILLON REMPLACE LE GRAND ÉCART !
Après le bal de la Redoute, le bal Montesquieu, c'est indiqué; ce dernier se tenait au numéro 6 de la rue du même nom, ouverte sur l'emplacement du cloître Saint-Honoré, le 7 prairial an X, de par la volonté de M. le ministre Chaptal qui, lui aussi, devait donner son nom à une rue parisienne.
On sait que dès Louis XVI, Paris avait vu des bals s'ouvrir un peu partout , dans tous ses quartiers, mais celui qui nous occupe ne remonte guère qu'à la fin de la Restauration, et c'est seulement sous Louis-Philippe qu'il devait briller de tout son éclat, non seulement comme salle de danse, mais encore comme lieu de rendez-vous des plus célèbres lutteurs de l'époque.
Nous pouvons donc dire, sauf erreur insignifiante de date, que la salle Montesquieu a été très à la mode de 1830 à 1855.
Tous ceux qui ont le triste privilège de l'âge, se souviennent du fouillis de petites rues, d'impasses inextricables qui entourait le Palais-Royal, le
188 LA SALLE MONTESQUIEQ
Théâtre-Français et même les Tuileries, sous le gouvernement des Trois Glorieuses.
C'est dire que le quartier était aussi malsain au moral qu'au physique et qu'il était fort mal habité. Il y avait là beaucoup de filles de bas étage — triste queue, infect résidu de ce qui jadis avait rendu si célèbres les fameuses galeries de bois du Palais-Royal. La couleur et les folles équipées des temps héroïques avaient disparu; seule la prostitution du trottoir avait surnagé après les grands événements qui avaient marqué le commencement du siècle.
Aussi le bal Montesquieu s'en ressentait-il; il était mal fréquenté ou plutôt beaucoup moins amusant que la Grande Chaumière qui, du moins, là-bas, en haut de la rive gauche, donnait asile à toute la franche et vivante jeunesse des écoles; beaucoup moins chic surtout que Mabille où le cancan — une récente invention — faisait florès et dont Chicard, l'immortel Chicard, était le dieu.
Il trônait là, entouré de ses houris qui s'appelaient Céleste Mogador, qui plus tard devait s'appeler M°« la comtesse de Chabrillan — un nom prédestiné — Clara Fontaine, M°« Panache, Rose Pompon, et enfin plus tard la Rigolboche, l'incomparable virtuose du chahut.
Grille d'Egout, Rayon d'Or, la Môme Fromage, la Goulue, pleurez, car vous n'avez pas encore
effacé l'image de la Rigolboche dans le souvenir des vieux messieurs.
Dernièrement, très lard, après avoir corrigé un article qui m'avait retenu outre mesure, j'entrais dîner dans la salle Montesquieu , convertie en bouillon Duval, comme l'on sait, et, machinalement je me mis à une petite table de côté, dans les boxes du premier étage qui courent tout autour de la salle et qui avaient été construites tout exprès pour le flirt des amoureux, à l'époque du bal.
Un vieux monsieur en face de moi finissait lentement de dîner, d'où je conclus que son râtelier fonctionnait mal.
Décoré, très correctement mis, avec un transparent irréprochable à son gilet, un cabochon étincelant à sa cravate et un autre plus gros au petit doigt, il avait bien l'air d'une vieille ruine ambulante, dont les lézardes étaient artistement dissimulées par les cosmétiques; il sentait bon et son 1830 d'une lieue de loin.
Très chauve, une couronne minuscule de cheveux entourait sa tête et ces pauvres oubliés étaient passés au petit fer, la moustache était coupée courte au-dessus de la lèvre; inutile d'ajouter que cheveux et barbe étaient d'un noir
d'ébène, tant il est vrai qu'il y a des grâces d'état.
Le type était curieux , il fallait entamer la conversation.
— Comme cette salle est belle, quel coup d'œil, quel mouvement, vus ainsi du premier ?
— Oui, monsieur, près de huit cents mètres superficiels; mais ce n'est rien maintenant, il fallait voir ça autrefois , quand les jambes se trémoussaient à la place des fourchettes.
Le bonhomme était allumé, je n'avais plus qu'à l'écouter et à ahmenter le feu par quelques interjections admiratives, savamment jetées à propos.
— Comme j'avais l'honneur de vous le dire, moi qui vous parle, j'ai passé le meilleur de ma jeunesse ici. Ah! on s'amusait mieux qu'à présent. Ça n'était pas aussi grand genre qu'à l'avenue Montaigne, vous m'entendez? Mais ça avait plus de piquant.
Et pour me montrer qu'il était de son temps présent, aussi bien que du passé, l'œil allumé, reniflant l'air fortement, le cou tendu vers le fond de la salle, en me désignant par une mimique expressive les cuisines et la bonne odeur qui s'en échappait, brusquement :
— Au fait, ça n'a pas changé, ce sont toujours des marmites ,maiis ça ne fait rien, j'aimais mieux celles d'autrefois, c'était plus frétillant et puis.
elles faisaient moins bouillir de poissons qu'aujourd'hui...
Je fus tiré de mon attention par le bruit cristallin d'une boîte à musique; c'était le vieux monsieur qui riait tout seul de sa belle tirade.
Par politesse je ris moi-même fortement et il parut très flatté, cet antique débris commençait à m'amuser.
— Vous croyez ?
— Si je le crois, j'en suis sûr, monsieur! tenez, ici même, ce n'était pourtant pas l'asile de la vertu et de la chasteté, eh bien, tenez, j'ai connu Mimi Pinson, ou plutôt vingt de ses sœurs ; il y en avait une qui habitait dans la cour des Fontaines, en face ma petite blanchisseuse, elle avait pour bon ami un jeune peintre de beaucoup de talent et tous deux ne s'entretenaient mutuellement que... de leurs illusions, aussi elle est morte de la poitrine...
Une larme tomba discrètement de l'œil du vieillard, filtra à travers sa moustache et fit une tache noire sur la nappe.
Décidément, me disais-je, avec ces sous-produits de la houille, le cosmétique maintenant est de mauvaise qualité, on ne peut plus croire à rien. J'étais très ému et répondant à ma secrète pensée.
— Vous avez raison, on ne croit plus à l'amour,
on ne croit plus qu'au veau d'or, en fait de veau, j'aimais mieux les... de mon temps.
— Chut !
— Vous avez raison.
El le vieux me salua très poliment en ajoutant en manière de conclusion :
— Ça ne fait rien, on s'est rudement amusé dans cette salle pendant vingt-cinq ans !
Les jours où il n'y avait pas bal, on donnait à la salle Montesquieu des séances de lutte qui ont fait courir tout Paris de 1843 à 1850 environ. La boxe française, introduisant la savate dans son jeu, ne devait pas tarder à enfoncer la boxe anglaise, et le célèbre lutteur Leboucher tenait haut et ferme le draj)eau de la boxe nationale, rue Montesquieu, à la grande joie des badauds du temps. Il avait bien aussi les trois couleurs, ce drapeau de la boxe, car après avoir reçu beaucoup de bleus, les vaincus s'en allaient pâles, très blancs et couverts d'un beau sang rouge! Seuls les Anglais riaient jaune et en étaient verts de rage, ce qui leur faisait tout voir en noir!
Bals, concerts et luîtes se succédaient avec entrain jusque dans les premières années de l'Empire, dans cette johe salle qui d'ailleurs n'a guère été modifiée depuis, lorsqu'au 1855, pour la
première exposilion universelle , M. Duval y installa son fameux bouillon.
La salle a été reconstruite il y a sept ou huit ans avec une belle façade et une entrée, où le marbre le dispute aux motifs en bronze doré; mais l'économie générale de la salle a été religieusement conservée et l'on sait combien elle est élégante, avec sa galerie circulaire du premier étage.
L'immeuble appartenait à M, Larivière-Renouard, un ancien capitaine de la garde nationale, directeur et propriétaire du magasin du Coin de Rue qui faisait suite, en allant sur la rue des Bons-Enfants.
Depuis que le magasin a disparu, en 1878, à la troisième exposition universelle, M""* veuve Duval acheta au nom de sa Société la fameuse salle, dont elle n'était que locataire depuis 1855, à l'ancien
guerrier.
Voilà l'histoire de la salle Montesquieu. On connaît son présent, inutile d'insister. Mais j'ai voulu fixer en ce court croquis le souvenir de vingt-cinq ans de bonnes soirées, où plusieurs générations se sont tant amusées, suivant l'expression si sincère de mon respectable compagnon de table.
DE l'histoire du SIÈCLE — 1789-1889
LA RÉVOLUTION — ÉVOCATION DES GRANDS JOURS — TOUTES LES GLOIRES — LA TROISIÈME RÉPUBLIQUE.
Cette page magistrale se trouve au jardin des Tuileries, au pied de l'Orangerie, devant le bassin qui fait face à la place de la Concorde ; elle est l'œuvre de deux hommes de talent : MM. Stevens et Gervex. On peut la résumer d'un mot : c'est l'œuvre consciencieuse de deux grands artistes livrés aux mains de paysans du Danube, féroces et mal élevés.
Comme je l'ai déjà dit, il m'a été impossible de me procurer les renseignements nécessaires auprès de MM. les administrateurs qui ont, paraît-il, la haine des journahstes au cœur.
J'ai dû me faire raser, me déguiser en planteur américain, acheter le catalogue et prendre un fort accent exotique, pour avoir le droit d'examiner à mon aise l'œuvre des deux maîtres et prendre des notes indispensables à cette présente chronique.
Les Champs-Elysées mêmes, la place de la Concorde et le jardin des Tuileries avec ses terrasses, forment le cadre où se coudoient les personnages de marque qui ont honoré la France,
OU plutôt qui ont laissé une trace de leur passage, depuis la grande révolution.
Plus de 600 personnages, portraits vivants et ressemblants, de grandeur naturelle, grouillent et circulent dans cette immense toile circulaire ; je ne puis guère les citer tous, aussi je vais me contenter de noter au passage ceux qui se sont fait le plus remarquer par leurs vices, leurs vertus ou leurs talents, suivant la formule consacrée. *
Voici d'abord cet ignoble Philippe d'Orléans, traître à sa famille, à sa patrie, à la révolution, et qui avait empoisonné la France par l'introduction des Schiappini qui, depuis cent ans, nous grugent et nous ruinent.
L'aurore de la révolution est là groupée, depuis Siéyès jusqu'à Mirabeau, avec son masque puissant de grand remueur de foules.
En haut d'un escalier, nous voyons toute la famille royale : Marie-Antoinette, la princesse de Lamballe, Louis XVI, dans tout l'éclat de leur toilette claire et soyeuse. Camille DesmouUns, au second plan, le chapeau en l'air, salue le peuple qui se lève.
Théroigne de Méricourt et Cécile Renaud sont les ombres nécessaires à ce régime de boue et de honte — l'ancien — qui s'effondre.
Paris est là, vaporeux à travers les colonnades. Encore un escalier ; sur les marches une vision blanche : c'est Charlotte Corday. Tous les héros immortels et surhumains de la grande époque sont là, Vergniaud, Valazé, Gensonné, Danton, Santerre, tous ceux dans le commerce desquels j'ai été élevé par le souvenir, alors que mon père écrivait son Poème épique des Girondins ; grandes et nobles figures, martyrs de là liberté, qui me font encore pleurer et frémir.
Dans le coin, à gauche, Barra bat sur son tambour le rappel des idées qui vont sanctifier le monde et le rendre meilleur, au nom du droit moderne ; chapeau bas, c'est la glorieuse Révolution de 1789 qui passe!
Le Directoire, les grands généraux, acteurs inconscients d'un lamentable drame de sang : l'orgie après les temps héroïques, Pauhne Bonaparte à côté de Talma, M"® Lange à côté de Hoche et de Masséna, les cabotins et les soudards : passons.
Ici une éclaircie merveilleuse , les Champs- Elysées, avec leurs lointains doux, apparaissant estompés dans la brume dorée du soleil levant.
A droite, sous un dais, l'impératrice Joséphine, la seule douce figure de ce temps, debout, regarde
défiler l'empereur, suivi de son état-major, les maréchaux de l'Empire, Junot, Berthier, Lannes, Duroc , Ney ; Tamerlan , salue ton frère , c'est le fléau de Dieu qui passe, fauchant les bataillons, remphssant de morts les sillons de l'Europe, faisant pleurer toutes les femmes qui ont un cœur de mère ou d'épouse.
Au pied de la terrasse des Tuileries, Charles X est là, à cheval, avec un chapeau ridicule à la Wellington, entouré de sa cour — pauvre cour. Sur un banc, au pied d'une statue de fleuve, Cuvier, Lacépède, Déranger, donnent seuls un peu d'éclat à cette triste époque.
Puis voici encore l'avenue des Champs-Elysées, avec l'Arc -de -Triomphe au fond, qui semblent livrer passage au soleil; des gens du peuple et des polytechniciens agitent un drapeau. Les grands savants sont là : Ampère, Arago, Fresnel, les philosophes, les écrivains; hardi! Armand Carrel, le peuple commence à sortir de sa torpeur.
Voici la terrasse ; le groupe est admirable de vie, beaucoup de grands hommes au milieu de l'époque la plus terne de notre histoire. Au centre, en haut, la reine Marie-Amélie arbore un chapeau insensé, pour faire plaisir aux Anglais, à côté de
son auguste époux, le petit Schiappini, bien empâté maintenant.
Mais tout autour, quels noms ! George Sand, assise aux pieds d'une statue, reçoit les hommages de Jules Sandeau. Puis voici, pêle-mêle, Delavigne. Sue, Balzac, Lamennais, Lacordaire, Ingres, Delacroix, Berlioz, Vernet, Rude, Lamartine, Louis Blanc, Halévy, Hérold, Auber, Raspail, Rachel, Alexandre Dumas et cent autres qu'il faudrait citer.
Abd-el-Kader, drapé dans son burnou blanc, accoté contre un arbre, en haut de la terrasse, est superbe.
Comme les rois et les princesses paraissent peu de chose, n'est-ce pas ? vus ainsi à distance, à côté de tous ces génies de l'esprit humain, toujours plus jeunes et plus vivants, à mesure que le temps passe, tandis que les grands tombent dans le mépris ou l'oubli ; juste retour des choses d'icibas, et preuve indiscutable de la justice immanente à laquelle personne d'entre nous ne saurait échapper.
L'empire troisième , — toutes les femmes qui devaient plaire sont là , princesse Mathilde , marquise de la Tour-Maubourg, duchesse de Mouchy, c'est l'ère du flirt, et Gounod lui-même semble bien absorbé avec la duchesse de Montebello.
Théophile Gautier, Mérimée, Cabanel, Offenbach, Murger, et bien d'autres, illustrent ce règne de plaisir qui devait si mal finir ; à gauche le groupe des républicains, Jules Favre, Pelletan, Dorian, sont là pour ponctuer le présent, indiquer l'avenir et répéter : frères , il faut mourir !
La troisième république nous montre deux groupes compacts, ici c'est Thiers, le sinistre vieillard, l'égorgeur de trente-cinq mille Parisiens sans défense au lendemain de la Commune — crime unique dans l'histoire, — là, c'est Gambetta, le grand tribun, entouré des généraux de la défense nationale.
Peu d'hommes de lettres , la patrie en danger a mis un crêpe de deuil au front des muses et les plus doux, comme Henri Regnault, ont déposé le pinceau ou la plume, pour prendre le fusil et tomber en criant : Vive la France !
Parlerons-nous d'hier, d'aujourd'hui, de Meissonier à la barbe onduleuse, qui lutte avec les vieux fleuves endormis du jardin des Tuileries, de Sarah Bernhardt la détraquée, de Sarcey, de Dumas flls, des hommes politiques du jour, de Floquet, d'Yves Guyot, de Rouvier, de ce brave Chevreul qui a fini par être vaincu dans son duel avec le temps ? A quoi bon ? tous ces contempo-
rains nous sont familiers, la plupart sont nos amis, nous leur serrons la main chaque jour dans les couloirs de la Chambre ou les couUsses des Français, ou ailleurs ; la seule chose que je puisse faire ici, c'est vous conseiller d'aller contempler leur portrait ; vous verrez combien Stevens et Gervex y ont mis de feu, de vérité, d'observation, de talent et de brio.
Aux pieds de la France qui apprend à Ure à ses enfants, appuyé au socle immense, les bras croisés, la barbe blanche, entre Philippe d'Orléans qui commence le siècle à gauche, dans le crime, et Chevreul qui le finit à droite, dans la science et le travail, un homme et c'est tout, c'est assez puisqu'il s'appelle : Victor Hugo !