L'HIRONDELLE
d'horace vernet
LE CAFÉ DE FOY — LA JEUNESSE D UN GRAND HOMME — TROIS LÉGENDES — AUTHENTICITÉ DOUTEUSE.
Si VOUS voulez voir cette hirondelle simple, modeste, aux lignes arrêtées comme une esquisse de Puvis, mais célèbre dans le monde entier, indiquée dans tous les guides et faisant courir les anglais de loin, allez galerie Montpensier, entrez dans le magasin de bijouterie qui porte VHirondelle pour enseigne et vous pourrez la contempler tout à loisir.
Mais ceci demande une explication, aussi bien puisque le bijoutier a remplacé le célèbre café de Foy, la cage est aussi célèbre, aussi historique que l'oiseau et c'est pourquoi je veux parler des deux, à seule fin d'instruire sur ce grave sujet mes concitoyens du premier arrondissement qui ne sont pas si ferrés sur la matière que Messieurs les Anglais.
Le café de Foy, fondé dans la seconde moitié du XVIII* siècle, n'a disparu qu'en 1863 ; c'est surtout à la fin du siècle dernier, au lendemain presque de sa fondation, alors que Camille DesmouUns en sortait, entraînant à sa suite ses
compagnons, grâce à ses paroles enflammées, que le café de Foy jouit d'une réputation européenne.
Cependant, à côté de cette grande figure, c'est par milliers qu'il faudrait compter les hommes célèbres, ou simplement originaux, qui y ont passé et ont laissé des traces dans le souvenir des vieux du quartier.
C'est le marquis de Ximénès toujours en gestation d'une tragédie; Baculard d'Arnaud, toujours sans le sou ; Lebrun le nouveau Pindare, sobriquet qui n'a guère été confirmé par l'ingrate postérité ; Martin le Cynique, un toqué qui ne manquait ni d'esprit ni de courage ; Carie Vernet, le père d'Horace ; l'architecte Célérier ; le directeur du Vaudeville Barré ; le peintre Thévenin ; le fameux fabricant de bronze, Ravrio ; l'écuyer de l'empereur de Lourgès ; de Gontaut, et enfin Horace Vernet qui, tout enfant, y passait une partie de son existence au miUeu de ses grands amis et était déjà la gloire et l'étonnement du cénacle.
C'est également du café de Foy que partit la première souscription en faveur de la tentative aérostatique de Montgolfier ; comme ami de la famille de Montgolfier et comme président des Aérostiers civils de la Seine, je ne saurais vraiment passer sous silence un fait aussi capital.
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Donc, dans cette boutique carrée de la galerie Montpensier, pas bien grande, qui était autrefois le café de Foy et qui est aujourd'hui le magasin ouvert à tout venant d'un bijoutier, se trouve au plafond la fameuse Hirondelle d'Horace Vernet ; mais comment y est-elle venue et comment y est-elle restée ? voilà le problème posé et il ne semble pas facile à résoudre.
Mon premier soin a été de courir l'arrondissement en tous sens, à la recherche d'un médaillé de Sainte-Hélène ; celui-là, du moins, serait un témoin vivant, mais partout on m'a répondu : Il n'y en a plus, le dernier des vieux de la Grande- Armée, qui habitait le quartier, est mort il y a dix ans, il y a cinq ans, moins ici, plus là ; mais de témoins, pas l'ombre d'un. J'ai bien été obligé de me contenter des trois versions qui circulent discrètement sous les arcades du palais.
La première affirme qu'un beau matin, pendant que les deux ouvriers qui repeignaient le plafond étaient allés déjeûner, le jeune Horace, pour leur faire une bonne farce, s'était emparé de leurs pinceaux et avait jeté là, avec toute la fougue de ses vingt ans, l'Hirondelle qui devait faire bientôt un si joli chemin dans le monde, grâce aux ailes de la Renommée qui remplaçaient les siennes.
Naturellement, les malheureux barbouilleurs et le patron de l'établissement, ravis et esbrouffés, la conservèrent avec la vénération due au génie naissant.
Et d'une.
Si j'en crois la seconde, le dit plafond venait bien d'être remis à neuf, mais il était terminé et la fresque représentait un paysage plein de fraîcheur et de charme que le cafetier estimait en raison des pièces de cent sous qu'il lui avait coûté.
Un jour on déjeûnait gaîment, tout le monde était émoustillé par la verve de Carie Vernet et par quelques bonnes bouteilles de Champagne quand, tout à coup, Horace en débouche une maladroitement et crac ! le beau plafond tout battant neuf est maculé par le bouchon profanateur ; là -dessus pleurs, cris, lamentations du propriétaire, qu'Horace calme séance tenante en peignant dans l'azur du ciel une mignonne hirondelle à la place de la trace indécente, laissée par le bouchon mal appris.
Toujours d'après la tradition, le propriétaire passa du désespoir le plus sombre à la plus folle des joies et l'Hirondelle fut pour lui un coup de fortune.
Et de deux.
Enfin la troisième — apocryphe sans nul doute — veut qu'Horace ait simplement payé ainsi un
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bon déjeûner avec des camarades un jour de dèche noire.
Maintenant, lecteur, à toi de choisir entre les trois hypothèses, si tu l'oses.
Ce qu'il est bien curieux de constater, en tout cas, c'est que l'histoire du café de Foy et celle d'Horace Vernet, l'une contenant l'autre, sont intimement liées ensemble.
Ils naquirent, grandirent, connurent la gloire et moururent à peu près aux mêmes heures.
En effet, le café dé Foy venait d'ouvrir ses portes quand Horace Vernet naquit au Louvre, le 30 juin 1789, et lorsque le grand peintre mourut, le 17 janvier 1863, le café de Foy ne devait pas tarder à plier bagage.
Tout cela est très joh, me dira peut-être un lecteur méticuleux, mais dites -nous en quelle année a été peinte l'Hirondelle.
Je répondrai à cela tout uniment :
1° Que la question est indiscrète ;
2* Que je n'en sais rien ;
3° Que d'après les souvenirs du quartier on peut estimer qu'elle a été perpétrée de 1810 à 1820 environ.
L'hirondelle, toujours jeune, vivante et pimpante, que l'on admire encore aujourd'hui au dit
plafond, est-elle authentique, est-elle la vraie, la seule, l'incooiparable, peinte dans un coup de folie, de joie ou de misère d'Horace Vernet ?
Ah ! pour le coup, voilà encore une question bien plus indiscrète. On sait que M. Lenoir, le dernier propriétaire du café de Foy, a laissé toute sa collection — merveilleuse — au Louvre et qu'il aurait bien eu soin d'y comprendre l'Hirondelle d'Horace, détachée de la fresque avec un morceau du plafond.
Est-elle au Louvre ? Il doit être facile de le savoir ; en tous cas, qu'elle y soit ou non, il est certain que l'Hirondelle actuelle occupe exactement l'emplacement de celle de Vernet — c'est déjà quelque chose — et en admettant qu'elle soit bien la primitive, elle a dû être tant de fois retouchée et repeinte qu'il serait bien malaisé d'y reconnaître l'œuvre du maître.
— Mais, sapristi, me disait hier le propriétaire actuel du magasin, le bijoutier, n'allez pas raconter tout cela surtout, vous enlèverez la foi aux Anglais qui viennent ici par milliers chaque année et vous savez, après avoir admiré l'oiseau, ils achètent un petit souvenir, ce n'est pas à dédaigner.
— Baste, la discussion est ouverte, le doute est
permis, les Anglais peuvent conserver la foi et
continuer à venir chez vous acheter le petit
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souvenir de l'Hirondelle et puis, vous savez, la conscience de l'historien avant tout.
— Tiens ! ça existe donc encore ?
— Impertinent !
MISERE DES AUTEURS DRAMATIQUES — UNE PRO- CLAMATION CURIEUSE — LE MOT DE LA FIN.
On nous parle toujours du passé avec des larmes d'attendrissement et de... crocodile dans la voix; voilà assez longtemps que dure cette amère plaisanterie; qui nous délivrera non seulement des Grecs et des Romains, mais encore de l'obsession d'un passé moins lointain, curieux sans doute à fouiller, et qui nous ferait dresser les cheveux d'horreur, s'il fallait seulement le revivre 24 heures pour de bon ?
Ainsi les auteurs dramatiques, les malheureux auteurs qui ne sont guère riches aujourd'hui, l'étaient encore beaucoup moins autrefois et étaient livrés sans merci aux fantaisies et aux caprices des gens de théâtre de l'époque, qui étaient déjà aussi poseurs que ceux d'aujourd'hui.
Bertrand nous montre en excellents termes, dans son Paris- Album, comment et par quelle circonstance toute gratuite, les auteurs sont arrivés à être payés d'une manière, je ne dirai pas lucrative, mais au moins honorable, ce qui n'avait pas lieu lors du marchandage.
a Avant que les droits des auteurs des pièces
jouées sur le Théâtre-Français fussent réglés par un tarif uniforme, basé sur celui des recettes, le prix d'une pièce se débattait amiablement entre les comédiens et l'auteur.
En 1655, Tristan, l'auteur ordinaire des comédiens de l'Jiôtel de Bourgogne, dans la louable intention d'obliger un de ses confrères qui ne pouvait réussir à faire représenter ses œuvres , bien qu'elles en fussent dignes, présenta aux comédiens une pièce de celui-ci en la donnant signée de son nom. Les comédiens trouvèrent la pièce charmante et se disposèrent immédiatement à la jouer, ce que voyant, Tristan avoua sa ruse en annonçant que la pièce n'était nullement de lui , mais bien de Quinault , son ami et son confrère. Tristan se réjouissait déjà du succès de l'affaire, lorsqu'à son grand étonnement les comédiens ne voulurent plus payer la pièce que la moitié du prix ordinaire.
Tristan s'indigna de cette conduite; les comédiens tinrent bon, alors il leur proposa cet expédient qui conciliait tout :
— Vous prétendez, leur dit-il, que la pièce est inférieure à celle que vous jouez, et que, par conséquent, vous devez la payer moins cher. Faites ceci : jouez la pièce, et abandonnez un neuvième de la recette à Quinault; de cette façon, si les représentations vous rapportent peu , il
touchera moins que vous lui offrez, mais si, comme je l'espère, le monde s'empresse à venir pour le voir, il sera amplement récompensé de son talent.
Cet arrangement, qui satisfaisait les deux parties, fut accepté; comme l'avait jugé Tristan, la pièce eut un succès des plus complets, et à partir de ce jour les droits d'auteur demeurèrent fixés au neuvième de la recelte. »
Ce n'est pas autant le fait lui-même, qui touche cependant de près les gens de lettres, qui me semble merveilleux en cette affaire, que le désintéressement de ce brave Tristan qui pousse son ami. Non, voyez-vous d'ici Sardou poussant un jeune? on lui prend ses idées et l'on cherche à l'étrangler ensuite, c'est bien plus pratique. Voilà pourquoi cette bonne pâle de Tristan m'est si sympathique.
Mais ce n'est pas tout, si les auteurs crevaient de faim, comme le reste du peuple, la monarchie avait fait de Paris en général et les d'Orléans du Palais-Royal en particuher, un véritable coupegorge.
Aussi, en 1792, les administrateurs de la police parisienne qui avaient voulu apporter un peu d'ordre au milieu de celle pourriture , étaient obligés de lancer une proclamation aux provin-
ciaux qui venaient à Paris pour la fête de la Fédération, de manière à les mettre en garde contre les périls qui les menaçaient de toutes parts.
« Au Palais-Royal, dans ce lieu qui fut le berceau de la Révolution, le rendez-vous constant des patriotes pendant longtemps; dans ce lieu charmant où le plaisir va vous attirer, il existe des repaires affreux où, sous l'espoir d'une fortune incertaine et balancée par la ruse, des brigands vous attirent ou des femmes... vous entraînent sous les verrous de trois épaisses grilles de fer, au milieu des poignards; à chaque porte de ces tripots, où les malheureux étrangers, heureux encore de ne pas y perdre la vie, laissent sur une table, à la merci des fripons qui l'entourent, leur fortune, des hommes gagnés pour ce métier infâme se promènent et vous invitent à monter pour une bonne société. On vous distribuera des cartes pour des concerts, pour des clubs ou des festins agréables. Rejetez, repoussez loin de vous ces appels dangereux.
Vos parents, vos épouses vous ont envoyés au milieu de nous pour célébrer la fête de la hberté conquise et vous préparer encore à la défendre ; que ces jours ne soient pas empoisonnés par des regrets. Si les magistrats du peuple ne peuvent détruire complètement ces cavernes affreuses, au
moins ils auront rempli un devoir en vous les indiquant. >>
Le style de ladite proclamation est bien amusant et rappelle bien la foi des grands jours de la Révolution. Cependant , je soupçonne fort les administrateurs en question d'avoir un peu exagéré et, comme ils le disaient fort justement euxmêmes, ils étaient impuissants à détruire du jour au lendemain un virus que de longs siècles de féodalité bestiale avaient inoculé dans le sang du peuple.
Aujourd'hui, ce brave M. Lozé se contente de faire tenir en laisse les chiens et bouledogues (on sait que la préfecture de police affirme depuis longtemps que ces derniers ne sont pas des chiens) et de museler les plumes de paon, c'est moins tragique et il faut avouer que nous avons fait quelques petits progrès tout de même depuis cent ans.
Il ne faut pas oublier, comme je l'ai déjà dit, que les deux grands bâtiments des magasins et de l'hôtel du Louvre n'existent que depuis moins d'un demi-siècle et que tout l'espace qui séparait les Tuileries et le palais du Louvre du Palais- Royal, était occupé par un dédale de rues immondes, sur lesquelles précisément on a laissé des volumes entiers de souvenirs, des mémoires qui
en révèlent de toutes les couleurs sur ces repaires affreux, comme disaient nos aïeux.
C'est pour cela que Napoléon !«•• voulait aussi faire démolir tout ce groupe et réunir les Tuileries au Palais-Royal par des galeries, des arcs et des colonnades. Malheureusement, ce projet grandiose entre tous n'a jamais été réalisé et naturellement aujourd'hui, avec les constructions modernes, il n'y a plus à y penser.
— Non, là, vraiment, la main sur la conscience, sans pose indécente à l'érudition de pacotille ou au raffinement de petit maître débauché, est-ce qu'il faut tant que ça regretter le bon vieux temps ?
— Cela dépend, vous savez le mot d'un vieux curé du commencement de ce siècle : Sous l'ancien régime, c'était de fameux cochons, mais il faut avouer que l'on s'amusait ferme.
— A ce point de vue, vous avez raison !