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INITIATEUR

LES LIBRAIRES ET LES ÉDITEURS — CABINETS DE LECTURE — LES MAGASINS DE CONFECTIONS — GRANDE COLÈRE DES TAILLEURS — PRE- MIERS RESTAURANTS A PRIX FIXE.

Tous les peuples sont chauvins, c'est entendu ; c'est l'exagération d'une verlu qui devient un défaut et je suis de ceux qui s'élèvent avec énergie contre cette aggravation inutile du légitime et respectable patriotisme — respectable quand il revêt les formes scientifiques et pratiques des temps modernes : autrement ce n'est plus qu'une vantardise enfantine, indigne des habitants de Tarascon eux-mêmes.

C'est ainsi que depuis des siècles, il est convenu que la France est le flambeau du monde — ce qui fut vrai aux grands jours de la Révolution émancipatrice — et que Paris est le lumignon étincelant de ce flambeau.

Je le veux bien et pour rester dans les traditions absolues, non seulement de la légende, mais de la vérité, cette fois, je veux aller plus loin, renchérir sur les lieux communs en circulation, et affirmer hautement que le premier arrondissement est bien le centre, le cœur, l'âme de Paris

depuis des temps immémoriaux et que dans ce premier arrondissement même, le Palais-Royal est la quintessence, la cellule, suivant un mot à la mode dans le jargon soi-disant scientifique, le point de départ de presque toutes les transformations contemporaines.

Je le prouve.

Et n'attendez pas de moi de grandes démonstrations philosophiques , je le prouve par les petits côtés de la vie moderne; car, n'en doutez pas, c'est encore le meilleur moyen de saisir la vérité et de la présenter toute nue à mes lecteurs.

On sait que pendant longtemps ce fut le quartier latin,, ou des écoles, qui ne portait pas encore ce nom, et surtout la rue Saint-Jacques, qui possédèrent le monopole presqu'exclusif des lihraireséditeurs, mais combien fut plus grand leur développement lorsqu'ils s'installèrent au siècle dernier au Palais-Royal; les galeries de bois et tout l'édifice en étaient rempHs, sans compter les libraires étalagistes et les cabinets de lecture; ces derniers, tant sous verre qu'en plein vent, qu'en espalier suivant la formule du temps, étaient au nombre de plus de trente, où l'on s'arrachait les journaux.

Constatons en passant que cette industrie du

cabinet de lecture, qui est née au Palais-Royal et s'étendait jusqu'au jardin des Tuileries qui en possédait un, fort achalandé, qui a résisté longtemps et dont nos pères se souviennent parfaitement, est complètement morte aujourd'hui; c'est à peine s'il reste quelques loueurs de volumes, de romans à emporter chez soi, mais le cabinet de lecture proprement dit, tel que nous l'avons connu jusqu'à la guerre, a été tué par la presse quotidienne à bon marché, à un sou. Cela prouve que la lecture est à la portée de tout le monde aujourd'hui : ne nous en plaignons pas.

Sous la Révolution, les cabinets de lecture du Palais-Royal firent fureur avec les pamphlets, les romans et les publications à scandale.

Edouard Fournier, dans Paris à travers les âges, a donné une curieuse description des librairies du Palais-Royal, en en laissant cependant les trois quarts dans l'oubli et en ne parlant que des plus célèbres. Gattey publiait les actes des Apôtres de Riverolles [sic) et de Champcenctz, il fut remplacé par le girondin Louvet qui avait écrit luimême Faublas et qui fut très aidé dans son métier par sa courageuse femme Lodoïska.

Joseph Pain tenait, au n° 45 des galeries, la librairie des Trois bossus; il publia un journal

SOUS ce nom en 1789, il n'eut que trois numéros, le dernier parut sous le litre : Les trois bossus à l'agonie, qui rendaient l'argent aux deux abonnés réunis à Paris, en France et à l'étranger. On voit que cet éditeur ne manquait pas d'esprit.

Desaine avait fait de son magasin un club où Tenaient bavarder les hommes de la Révolution, depuis les deux Mirabeau jusqu'à Barras.

Les débris de l'ancien Parlement se réunissaient chez Petit, dont la boutique était dans une des galeries de bois, et chez RWle Brigitte, appelée Gorsas , en sa qualité de parente de l'une des victimes de la Gironde.

Les soldats et les étrangers affluaient chez Girardin.

C'est sous les galeries de bois que vint s'installer vers 1796 un jeune homme de 25 ans, qui avait son double brevet d'imprimeur et de Ubraire; il s'appelait Jean-Gabriel Dentu.

Son fils Edouard fut le premier éditeur de mon père qui pubha chez lui, en 1856, son premier roman : Edmond Reille. J'ai déjà eu l'occasion, dans un chapitre précédent, d'indiquer comment la maison était aujourd'hui transportée dans la Cour des Fontaines.

Puis, il y avait encore C. Painparé dans les galeries de bois et Delaunay qui édita, en 1821, le Neveu de Rameau et bien d'autres qui éditaient

de tout , des œuvres classiques , des gravures cyniques, des romans licencieux et des pères de l'Eglise.

Il n'y a pas à dire, si le Palais-Royal a donné naissance aux cabinets de lecture, il a fait mieux, depuis le milieu du siècle dernier jusqu'au milieu de celui-ci, pendant cent ans, avec ses libraireséditeurs, il a véritablement été le centre littéraire et intellectuel de Paris, de la France entière; tous les grands noms du monde de l'esprit y ont vu leurs œuvres éditées , y ont passé une bonne partie de leur vie à flâner ou à discourir dans la boutique de leur éditeur, qui était parfois un ami et, certes, cela valait bien la peine d'être constaté, car ce n'est pas un mince honneur pour le Palais- Royal et ça le lave en partie des souillures ignobles que lui ont fait subir trop longtemps les d'Orléans.

Aujourd'hui il ne reste plus un seul éditeur au Palais-Royal et la maison Dentu elle-même, la dernière, a fui dans la Cour des Fontaines, il y a quelques années, comme je viens de le dire.

Mais ce n'est pas tout, et il était dit que dans la plupart des métiers ou des industries parisiennes, le premier arrondissement continûrait son rôle dïniliateur.

C'est au Palais-Royal, en 1787, voilà 105 ans bien sonnés, que s'est ouvert le premier magasin de confections à prix fixe. Cet ancêtre de la Belle Jardinière ne tarda pas être suivi de beaucoup d'autres sous les arcades , qui imitèrent son exemple et que l'on ne s'y trompe pas, ce fut une véritable petite révolution deux ans avant la grande.

Maintenant, si j'ai un conseil à vous donner, ne racontez jamais cela à un tailleur, car suivant son tempérament, il vous tombera dessus à bras allongés ou tombera lui-même, frappé par une attaque d'apoplexie foudroyante, ce qui conslitùra pour vous deux alternatives également fort désagréables.

Les principaux hôtels garnis du Palais-Royal, mais hôtels dans le sens que l'on y attache aujourd'hui aussi, et où les étrangers, les Anglais, descendaient au jour le jour ou au mois, pour la somme souvent importante de 5 à 600 francs, surtout pour l'époque, comme à l'hôtel du Parc- Saint-James, formaient avec leurs hôtes la clientèle ordinaire de ces maisons de confections à prix fixe, qui ne tardèrent pas à faire fureur et par conséquent à s'enrichir.

Citons encore au Palais-Royal, sous la Révolution et dans le même ordre d'idées, les hôtels

d'Orléans, de Beaujolais, de la Reine, etc., parmi les plus célèbres.

On allait acheter un gilet flamboyant — le gilet était important alors — et ensuite on se rendait

au café de Foy,

Je ne voudrais pas fatiguer mes lecteurs avec des exemples que je pourrais multiplier, cependant je veux encore dire un mot du restaurant Véry — rien des anarchistes, croyez-le bien — et c'est le marquis de Bonbonne qui, avec sa sûreté ordinaire, va nous éclairer sur ce sujet :

Véry fut second en date, selon Fournier, Longtemps il s'en était tenu à la terrasse des Feuillants, près dç Legeacque, qu'on appelait la Tente des Tuileries, et que le maréchal Duroc lui avait fait obtenir à celte place. Il installa, en 1808, au Palais -Royal , un second établissement qu'il agrandit en 1817. La Tente des Tuileries ayant été démolie, il ne lui resta plus que ce seul restaurant. C'est la première illustration cuhnaire qui ait servi à prix fixe.

Je pourrais encore citer Véfour, qui vint après Véry, Corcelet, Chevet, etc., et qui tous furent des initiateurs dans leur genre. Mais je pense que cela suffit et qu'il était intéressant de rappeler aux Parisiens d'aujourd'hui que les cabinets de lecture

— morts d'hier il est vrai — et la grande réforme du prix fixe étaient sortis du Palais-Royal.

Un passé si brillant ne doit pas nous permettre de désespérer de l'avenir.

UN GRAND ANCÊTRE — LE NOUVELLISTE MÉTRA — CHODRUG-DUGLOS — ENCORE UN MARTYR DE LA MONARCHIE !

Il y a des traditions comme cela, que l'on constate, sans chercher à les expliquer ; or, il est connu et reconnu de tout le monde que les grotesques et les originaux se sont toujours plu dans le premier arrondissement, comme les poissons dans l'eau ou la vermine sur le cuir d'un capucin.

A propos du café de Foy, j'ai cité ici même, en courant, les types les plus cocasses de l'établissement : le marquis de Ximénès, qui racontait à tout le monde les innombrables sujets de ses tragédies, mais qui n'en accouchait jamais ; Baculard d'Arnaud, écrivain sans talent, qui devait, affirmaient ses camarades, plus de 300.000 livres en pièces de 6 sous.

Lebrun-Ecouchard, plus connu sous le nom de Lebrun-Pindare ; puis Martin le cynique, qui fit mourir de rire toute une génération de consommateurs.

Mais tous ces bonshommes ont été les figures curieuses de derrière la vitrine et je veux dire un mot aujoud'hui de celles qui ont surtout pratiqué

le plein air et ont constitué ainsi le spectacle animé et vivant de la rue, dans le quartier.

A tout seigneur tout honneur ; parlons d'abord d'un confrère, d'un brave journaliste, qui portait un nom célèbre alors et célèbre encore aujourd'hui, grâce au fameux fabricant de valses, qui n'était pas son descendant que je sache ; n'importe, si le nom de Métra est populaire à Paris, c'est à juste titre et je n'en demande pas davantage.

Dans son histoire de Paris, Dulaure dit : « Je ne dois pas oublier le sieur Métra, le plus célèbre nouveUiste de Paris ; il tenait ses séances journalières au jardin des Tuileries, sur la terrasse des Feuillants.

Au centre d'un groupe immense d'amateurs, on le reconnaissait à son chapeau sulpicien, bordé d'or, à son nez rubicond et très saillant, à des papiers qu'il tenait en main et qu'il lisait à tous venants. Lorsque des nouvelles importantes de la guerre étaient arrivées, Louis XVI demandait ordinairement : « Que dit Métra ? »

A la même époque, les allées du Palais-Royal étaient égayées par un autre original, sur le compte duquel Dulaure s'exprime en ces termes : a Un chevalier de Saint-Louis acquit un sobriquet fameux à Paris : celui de chevalier Tape-Cul. Son occupation journalière était de parcourir les rues, places et jardins de Paris et de frapper

furtivement le derrière de chaque femme qu'il rencontrait. Sa rouge trogne, ses cheveux blancs, sa gibbosité, sa croix de Saint-Louis qui se dessinait sur son habit blanc couvert de taches, le faisaient reconnaître de loin. Une de ses mains était armée d'une canne qu'il agitait ; et l'autre, placée derrière son dos, était destinée à l'exécution de ses coups inattendus.

Au milieu de la grande allée du jardin du Palais-Royalj vous eussiez vu les femmes, dont il était fort connu, se ranger, s'éloigner au-devant du chevalier Tape-Cul, et laisser un espace de plusieurs toises entre elles et lui. C'est ainsi que fuit la timide volatile à l'approche de l'oiseau de proie. »

Cette dernière réflexion de l'historien de Paris est adorable, mais il poursuit imperturbablement:

« La femme frappée par ce chevalier ne manquait pas de se plaindre ou de lui adresser des injures. Quelquefois, sur ses larges épaules tombaient des coups de canne lancés par l'homme qui accompagnait la femme insultée ; le chevalier recevait les injures et les coups avec une résignation exemplaire, et s'éloignait paisiblement sans détourner la tête. »

N'est-ce pas, comme c'est amusant et comme devait amuser les gens du quartier, ce brave homme qui avait imaginé un moyen aussi ingénieux que touchant de montrer son admiration

pour le beau sexe, comme l'on disait encore à cette époque. On était à la veille de la Révolution et la décadence se manifestait aussi bien dans les individus que dans les mœurs dissolues du temps.

Mais celui qui est resté le plus légendaire au Palais-Royal, c'est évidemment Chodruc-Duclos, le Diogène moderne, comme disent les biographies ; né à Bordeaux approximativement, entre le règne de Louis XIV et celui de Louis XVI, cet excentrique est mort à Paris seulement en 1842 : c'est presque un contemporain.

Je ne retracerai pas sar vie ici, tout le monde l'a lue dans les recueils d'anas ou dans les almanachs.

Après avoir été Diiclos le superbe à Bordeaux et y avoir mené grand train, grâce à l'argent de ses maîtresses, ce qui dénotait une grande largeur de vue et une absence absolue de préjugés ; après avoir eu toutes les aventures politiques que l'on sait et n'avoir pas été récompensé suivant ses mérites, à son idée, cet homme étrange vint passer les dernières années de sa vie sous les galeries du Palais-Royal.

En haillons, sordide, sale, immonde, graisseux, crasseux, puant, ses vêtements n'étant qu'une écumoire qui laissait voir partout sa peau, Cho-

druc-Duclos, grave, noble, mais triste et découragé aussi, sombre et taciturne parfois, avec un air à porter le diable en terre, comme disaient les boutiquiers des galeries qui le voyaient passer, devait se promener pendant seize ans sous les galeries du Palais-Royal, de 4 heures à 6 heures en hiver et de 2 heures à minuit en été.

Le soir il sortait par la Cour du Palais, prenait la rue Saint-Honoré et allait se coucher dans un bouge ignoble de la rue Pierre-Lescot. On prétendait qu'il jetait une pièce de vingt sous sur la table et prenait sa chandelle pour monter se coucher ; ceci doit faire partie de la légende, car c'est là, dans cette maison, qu'il est mort, le 11 octobre 1842 ; il y avait 16 ans qu'il y habitait et il devait être logé pour beaucoup moins de 30 francs par mois. Quoiqu'il en soit, arrêté pour vagabondage, on dût le relâcher, car il prouva qu'il avait quelques propriétés en Gascogne et qu'il vivait de ses rentes ! On le poursuivit alors pour outrage à la pudeur et c'est alors que pour vivre en paix avec la justice de son pays, il se décida à mettre quelques pièces aux bons endroits de ses bardes.

En somme, la vie et la mort de cet homme, qui avait joué un certain rôle dans les bagarres politiques, sinon dans la pohtique même de son temps, sont restées une énigme, même pour ses

contemporains et tout ce que l'on peut dire, c'est qu'il n'était probablement qu'un pauvre détraqué qui avait été achevé par l'ingratitude et la dureté de son parti : j'oubliais de dire que Chodruc- Duclos était un royaliste féroce et convaincu. C'est pour le récompenser, sans doute, que la monarchie le laissa à peu près mourir de faim et le poursuivit en police correctionnelle, avant de chercher à salir sa mémoire, en lui attribuant des actes qu'il n'avait point commis et des paroles qu'il n'avait point prononcées. Si ces paroissienslà avaient eu un peu de cœur, ils auraient compris que ce paquet de guenilles qui déambulait à la. face du ciel, était le remords même, le remords vivant du régime. Mais il devait être la victime naturelle de la haîne implacable que les Bourbons et les Schiappini, dits d'Orléans, nourrissaient à l'égard les uns des autres.

Chodruc-Duclos meublait à sa façon le Palais- Royal, d'une manière peu banale ; comme le canon, son passage indiquait les heures de la journée, aussi le jour de sa mort, le 11 octobre 1842, chaque commerçant versa un pleur sur le pauvre

— ceux qui ne connurent sa mort que le lendemain ne versèrent leur pleur que le 12 octobre 1842

— et ce fût toul .

Aujourd'hui les Anglais ont remplacé ces originaux, ça n'est plus drôle du tout, c'est lugubre.

QUALIFICATIFS DÉMODÉS OU IMMOHAUX — GLO- RIFICATION DES ALLEMANDS — INVASION DE LA QUINCAILLERIE — RÉFORMES URGENTES — LEÇONS d'histoire — HOMMAGE AUX GRANDS HOMMES, LA VILLE DE PARIS RECON- NAISSANTE.

Lorsque Von parcourt Paris, on est vraiment stupéfait du nombre incalculable de noms de rues qui choquent la Yue, le bon sens, plus, le sentiment patriotique de la population.

On nous dit toujours que le Conseil municipal de la Grand'ville est abominablement révolutionnaire et qu'il va changer tout cela ; pour moi, je trouve, au contraire, qu'il est très timoré, très popote, très mou, et je me demande avec inquiétude quand il se décidera enfin à apporter un peu d'esprit de suite dans cette indispensable modification des noms de nos rues.

Je veux laisser de côté tous les noms bizarres ou trop pornographiques, dans leur verdeur, que nous a légués le passé ; tous ceux qu'il serait si facile de critiquer dans le premier arrondissement, autour des Halles, par exemple. Mais enfin n'estil pas absurde de relever, dans Paris, les rues Achille, Alphonse, Amélie, Berthe, Bertrand,

Biaise, Blanche, Caroline, Chariot, Christine, Clément, Crespin, Elisabeth, Ernest, Ernestine, Hélène, Jacob, Jeanne, Lambert, Léonie, Léontine, Raoul, Stanislas, Vincent, Vital?

Je ne cite ici que celles qui me tombent sous les yeux, mais les passages qui portent un petit nom sont aussi fort nombreux et les rues qui portent un nom de saint encore plus nombreuses ; c'est absurde et cela ne rime à rien ; on n'a qu'à déclarer tout de suite que tous les saints du paradis auront le droit de servir de patron à une rue de Paris, ça sera plus simple, ou que le Conseil municipal fasse comme avec la rue Denfert-Rochereau, qu'il s'en tire par un calembour, que la rue Ernest devienne rue Ernest Renan, la rue Lambert, rue Lambert Thiboust, la rue Jeanne, rue Jeanne Hachette, je suppose, et alors la chose deviendra compréhensible.

Maintenant, voulez-vous que nous voyions un peu ensemble avec quelle rage étourdissante nous rendons hommage aux grands hommes (1) allemands ? Ecoutez un peu cette nomenclature écourtée et vous serez stupéfaits de notre naïveté, car je vous jure bien que les vrais grands hommes français ne sont point tenus en si grand honneur que cela à Berlin.

Citons au hasard les rues BeethoYen, Erlanger, Gutenberg, Herschel, Lelbnitz, Mozart, Ruhmkorff, Goëlhe, etc., etc. ; c'est à croire, ma parole d'honneur, que nous sommes devenus le Panthéon du Waterland : c'est un peu trop bête à la fin. Et les rues Monsieur, Madame, Mademoiselle, Monsieur-le-Prince, etc., à quoi cela rime-t-il?

Mais ce n'est pas tout. Vous croyez peut-être qu'il nous suffit d'êlre envahis par un tas de noms de calendrier, sans valeur, sans couleur, sans raison, et par un autre tas de noms de tous les plus ou moins grands hommes allemands, anglais, italiens, autrichiens, etc., toute la triple-alliance en un mot ? quelle erreur est la vôtre ! Jusqu'à présent nous cheminions doucement dans une routine archi séculaire, où nous étions dupes à force d'être naïfs envers les étrangers, mais voilà que maintenant nous tombons dans le grotesque, le bouffon et le trivial.

Ainsi, dans le dix-septième arrondissement, aux Ternes, M. Emile Allez donne à une rue le nom de son gendre, M. Aumont-Tliiéville, puis il meurt, et sa veuve donne à une rue son propre nom d'Emile Allez ; en vertu de quelle déUbération du Conseil municipal, S. V. P. ? Il s'agit là de rues libres, non grillée?, et l'on se demande avec stupéfaction où nous allons, si tous les clinca.illiera de Paris, comme disait Cherbuhez, si tous

les marchands de vieux fourneaux arrivent à donner ainsi, sans difficulté, leurs noms aux voies de Paris.

Et que l'on ne vienne pas nous dire que le Conseil municipal n'est pas renseigné, ou est surpris dans sa bonne foi, et qu'il peut confondre un épicier avec un grand peintre ou un illustre compositeur, par exemple.

Un journal du matin expliquait dernièrement les formalités ; elles ne sont pas minces, jugez-en plutôt :

« La pose d'une plaque indicatrice de inie ou d'un numéro de maison, à Paris, nécessite des formalités assurément exagérées.

« L'ingénieur de la voie publique doit fournir un plan accompagné d'un rapport, qui doit être approuvé par arrêté préfectoral. Ampliation de cet arrêté est ensuite adressée à l'entrepreneur chargé de la pose. Au moment où l'on commence ce dernier travail, avis de tout changement apporté dans le numérotage des maisons est donné à la préfecture de police, au directeur des postes et télégraphes, au directeur des contributions directes. C'est alors seulement qu'un nom de rue ou un numéro de maison a reçu son existence légale.

« La plaque indicatrice du nom de rue doit être

posée à hauteur du réverbère le plus rapproché. Quant aux numéros des maisons, ils doivent être placés, autant que possible, au-dessus de la porte principale, en mettant toujours les numéros pairs à droite et les numéros impairs à gauche de cette porte.

« Par tolérance, quand une maison a au-dessus de sa porte principale un écusson, on peut y placer le numéro. »

On sait donc exactement à quoi s'en tenir à l'Hôtel-de-Ville, et lorsque toute une famille de négociants en vieux fourneaux et en jeunes marmites, donne ses noms et prénoms obscurs aux rues d'un quartier, c'est que le Conseil municipal est complice et c'est là précisément ce qui est intolérable.

Comment, mais avec ces vocables vieillots, absurdes ou étrangers qui se prélassent aux coins d'un trop grand nombre de nos voies publiques, on croirait, en vérité, que nous sommes pauvres en grands hommes, que le génie est rare chez nous, que les esprits qui ont honoré l'humanité font défaut dans notre race et que nous sommes obligés d'aller mendier chez les Allemands ou les fumistes, les Italiens ou les marchands de vieilles ferrailles, un peu de gloire !

Allons donc, c'est absurde et il est temps, plus que temps, en vérité, que le Conseil municipal se

décide à faire le grand lavage que l'on nous promet depuis de si longues années.

Ceci dit, une fois pour toutes , qu'il me soit permis de terminer par un souhait bien modeste, mais pratique, nonobstant : que Paris imite simplement ce qui se fait dans un grand nombre de villes de province et ce sera un progrès — à tous les points de vue — surtout à celui de l'enseignement populaire, car cela sera la permanente et impérative leçon de choses qui portera ses fruits, n'en doutez pas.

Exemple : confectionnez vos plaques bleues, messieurs les conseillers municipaux; de la manière suivante :

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