LA CAISSE D'EPARGNE
UN VIEIL HOTEL HISTORIQUE — LES ORIGINES DE l'institution — LES CAISSES D'ÉPARGNE POSTALES — DANGERS DE CETTE ACCUMULA- TION DE l'Épargne nationale — a quand
LES grandes entreprises NATIONALES ?
Voilà une institulion certes populaire entre toutes, qui a fait le tour du inonde rapidement et qui cependant est toute moderne.
La première fut fondée à Berne en 1787 et l'on marchait alors en plein inconnu ; plus tard, on fit des tentatives infructueuses à Tottenham et à Bath, ce qui prouve une fois de plus que l'on a besoin de se familiariser avec les idées les plus simples.
Enfin, en 1810, les caisses d'épargne eurent tout à coup le plus grand succès en Angleterre, ce qui se conçoit aisément chez ce peuple pratique.
Cet exemple encouragea chez nous les administrateurs de la compagnie royale d'assurances maritimes à doter Paris d'une semblable institution.
On était au commencement de 1818, les plus grands noms se mirent à la tête de cette innovation et la caisse d'épargne de Paris fut autorisée par ordonnance royale du 29 juillet 1818.
Bientôt toutes les villes de France un peu importantes imitèrent l'exemple qui leur était donné par la capitale.
Ce qui me touche particulièrement dans cette histoire, c'est que dès la première heure, la caisse d'épargne fut crée et installée en plein premier arrondissement, au numéro 9 de la rue Coq- Héron ; depuis elle n'a point déménagé.
Du reste, vaste, commode, avec un style architectural qui ne manquait pas de grandeur dans sa simplicité, l'immeuble était admirablement choisi et facile à approprier à sa nouvelle destination.
L'hôtel avait appartenu primitivement à un fermier général, puis à M. Dupin, de qui la nouvelle administration en formation l'acheta.
Il ne reste rien du passé qu'un écusson en marbre noir en ronde-bosse, enlouré de marbre blanc et encastré dans le mur, à 2 mètres 50 audessus du sol environ, dans la cour d'honneur, à gauche, en entrant.
Dans l'encadrement en marbre blanc, au-dessus, on voit encore les blasons accouplés du seigneur du temps et de sa femme, parfaitement conservés et surmontés d'une couronne de marquis, deux aigles encadrent lesdits blasons.
On voit par l'inscription du centre, gravée sur le marbre noir que le seigneur du lieu — et de cette paroisse — a institué par son testament
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olographe du 26 juillet 1747, une grand'messe des morts pour le repos de son âme et pour celui de celle de son aimable épouse.
Le brave homme possédait une telle quantité de noms et de titres se rapportant à Paris et à ses environs, que je renonce à les transcrire ici, ce qui d'ailleurs serait de peu d'intérêt.
Il y a peu de chose à signaler à l'intérieur de ce vaste hôtel de la Caisse Centrale d'Epargne de Paris, qui d'ailleurs a été en partie reconstruit avec beaucoup de goût, lors de la percée de la rue du Louvre, en pan coupé, avec un semblant de rentrant au chanfrein, au coin de cette rue et de la rue Coq-Héron.
En dehors des bureaux, très vastes, il y a deux salles principales pour le pubUc, la plus grande, connue sous le nom de salle des remboursements, occupe, sur les derrières, l'emplacement de l'ancien jardin de l'hôlel.
Au fond de cette salle, un très beau médaillon de marbre blanc engagé dans la boiserie ; c'est le portrait de M. Agalhon Prévost, agent général de la caise d'épargne, au-dessous deux dates : 1818 à 1869.
A l'entrée de la salle, entre les deux portes, sur des piédouches, deux beaux bustes, en marbre
blanc également, représentent les traits de deux des créateurs fondateurs parmi les plus illustres de la caisse d'épargne de Paris ; j'ai nommé MM. Benjamin Delessert et de La Rochefoucault- Liancourt.
La seconde salle, de dimensions plus modestes, sert aux versements.
Contrairement à ce que beaucoup de gens croient, il n'y a depuis la création, en 1818, qu'une seule caisse d'épargne centrale à Paris.
Il n'y a pas de succursales, mais seulement des bureaux ouverts dans les mairies de Paris et de la banlieue, les dimanches et lundis, pour donner plus de commodité aux prolétaires.
La caisse d'épargne est une entreprise absolument privée, comme toutes les caisses d'épargne de France d'ailleurs et, suivant la définition même de ses statuts : c'est un établissement d'utilité publique qui a pour objet de recevoir et de faire fructifier les économies qui lui sont confiées, sans jouer à la bourse bien entendu, mais en achetant seulement des rentes françaises pour le compte de ses clients ; de plus, les fonctions des directeurs, censeurs et administrateurs sont entièrement gratuites.
C'est donc bien une institution absolument démocratique et populaire, comme l'on voit.
Elle est sous le contrôle du ministère des
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Finances et dépend du ministère du Commerce et de l'Industrie.
Je n'ai pas l'intention d'entrer ici dans le détail du fonctionnement de la caisse d'épargne, tout le monde le connaît et d'ailleurs il suffit de passer au n° 9 de la rue Coq-Héron et d'y demander un prospectus, qu'on vous délivre gratuitement, pour être complètement édifié à ce sujet.
A l'heure présente, on retrouve les noms les plus considérables et les plus respectés à la tête de la caisse d'épargne de Paris.
Son président est M. Denormandie, sénateur, ancien gouverneur de la Banque de France, entouré de toutes les illustrations de la finance et du haut commerce, de la plupart des régents, anciens ou présents de la Banque de France, de membres de conseils d'administration de nos chemins de fer, etc. ; l'argent des petits et des humbles est donc placé sous le contrôle de personnalités capables d'inspirer une juste et légitime confiance.
A côté, parallèlement, fonctionne la caisse d'épargne postale, crée en 1881 et qui appartient directement à l'administration des postes et télégraphes ; chez nous elle fonctionne en face, puisque la caisse d'épargne de Paris et l'administration
centrale des postes et télégraphes se regardent à peu près de chaque côté de la rue du Louvre.
A ce propos, on a lancé le gros mot de concurrence, ce qui est exagéré, quand il s'agit de deux institutions aussi désintéressées et qui n'ont pas le lucre pour hut ; il s'agit là plutôt de deux institutions similaires, appelées à rendre des services utiles à la classe ouvrière.
Les lois et décrets qui les régissent sont les mêmes et elles opèrent de la même façon ; la caisse d'épargne donne, il est vrai, 3 fr. 25 d'intérêt à ses déposants, tandis que la caisse d'épargne postale ne donne que 3 0/0 (1).
On croirait, par cette différence, que tout le monde doive se porter à la caisse postale, il n'en n'est rien, car lorsqu'il s'agit en général de très petites sommes, on choisit avant tout sa commodité, le voisinage d'un bureau, les heures du dimanche, etc.
Du reste, cela peut être changé du jour au lendemain, il y a longtemps que la question est à l'étude et il est probable que le jour n'est pas éloigné où les deux caisses ne donneront plus qu'un intérêt identique. Les caisses d'épargne ne
(1) On sait que l'intérêt a été fort justement abaissé dans ces derniers temps ; cette mesure s'imposait à la suite de ravilissement du numéraire — métal et surtout de l'argent — métal.
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peuvent pas continuer à donner 3.25 0/0 quand la rente française ra|. porte à peine 3.12 0/0.
Si les fonds des caisses d'épargne, pouvant être retirés du jour au lendemain, sont un danger pour l'Etat, comme on l'a dit souvent, en temps de crise, n'a-t-on pas doublé ce danger en créant les caisses d'épargnepostaleetenprovoquantrépargne à s'accumuler ainsi ?
Redoutable question, car si l'épargne est bonne et excellente en elle-même, convient-il de la diriger, de la canaliser, de l'absorber uniquement au profit de nos fonds d'Etat et au détriment, par action réflexe, de l'industrie, des afftiires ?
N'est-ce pas stériliser gratuitement l'épargne et l'empêcher à tout le moins, de donner tout ce qu'elle pourrait donner, si elle venait féconder les grandes entreprises nationales dues à l'initiative privée, comme Paris port de mer, le canal des Deux Mers ou le Transsaharien, par exemple ?
Mais, au fait, est-ce bien le moment de résoudre ainsi un pareil problème, dans une simple chronique ? je ne le pense pas et dans le doute je m'abstiens.
UNE FILLE BIEN TREMPÉE — SOUVENIRS POLI- TIQUES — MES CONFÉRENCES — UNE BELLE INSTITUTION — LE PEUPLE GRANDIT.
Au numéro 35 de la rue Jean- Jacques-Rousseau, une porte basse, de mince apparence, donne accès à un long couloir dont le plafond, tantôt voûté, tantôt plat, soutenu par des colonnes, a un aspect antique et vénérable; au fond, une grande salle avec, tout autour, du haut en bas, des pièces assez exiguës : c'est la Bourse du Travail et le passé de l'immeuble lui-même est assez curieux pour que l'on s'y arrête un instant.
Le bâtiment a servi primitivement de jeu de paume sous Henri IV; mais alors la toiture allait jusqu'en haut et il n'y avait pas d'étages, c'est ce que l'on appelait en ce temps un jeu de courte paume, jeu très chic, puisqu'il était interdit par plusieurs ordonnances royales aux vilains.
Celui de la rue Qrenier-Saint-Lazare avait été célèbre sous Charles VI et Charles VII; il y en avait dans presque tous les quartiers de Paris et, dès 1424, la jeune Margot, arrivant de sa province, avait révolutionné tout Paris par son adresse, ce qui n'était pas peu de chose, car tout le monde sait qu'il fallait beaucoup d'exercice, de force et
d'accoutumance pour devenir adroit à ce jeu ; c'est ce que l'on appelle aujourd'hui ïentraînement.
La paume de la main ne fut remplacée par la raquette que sous Henri IV.
Le roi vert-galant était aussi fort à ce jeu, qu'il adorait, que mauvais joueur, la rue assistait souvent à ses luttes et mille anecdotes nous ont été conservées par les chroniqueurs.
Tout cela se passait de 1589 à 1610... quand les ligueurs et les soucis de la guerre laissaient au fils de Jeanne d'Albret le temps de souffler un brin.
En 1616, la propriétaire de l'immeuble, la dame Lomonier, le donnait à la ville de Paris pour y établir ce que l'on pourrait appeler l'assistance publique de l'époque.
Plus tard, sous la Révolution et la Restauration, nous retrouvons le hall transformé en salle de la Redoute; c'est un bal public où l'on danse ferme; si deux siècles plus tôt Paris était couvert de salles de jeu de paume, au commencement de ce siècle il était couvert de salles de bal, et au moins là tout le monde pouvait s'amuser, les vilains comme les autres.
Lorsque la fureur des bals fut calmée, nous enregistrons un nouvel avatar et nous trouvons installés dans ce vaste local les rites écossais et de
Misraïm de la Franc-Maçonnerie, qui devaient y rester jusqu'au jour où ils transportèrent leurs pénates rue Rochechouart, et où ils seraient remplacés à leur tour par la Bourse du Travail actuelle, c'est-à-dire jusqu'en 1886.
C'est avec une grande joie et un véritable orgueil que je me souviens des nombreuses conférences que j'y fis à cette époque au milieu de mes frères.
Enfin, il ne faut pas oublier que le grand mouvement contre l'Empire est parti de là, en 1869, dans des réunions devenues historiques.
Victor Noir, les Ci?iq, Rochefort, qui depuis... et bien d'autres faisaient retentir la salle de leur parole enflammée.
La Bourse centrale du Travail , fondée le 20 décembre 1886, y est actuellement installée, en attendant qu'elle porte son siège central dans le nouveau bâtiment du Château-d'Eau (1), mais elle gardera toujours l'installation de la rue Jean- Jacques-Rousseau, sous le nom d'Annexé A, pour tous les syndicats de l'alimentation et du livre (correcteurs , typographes , fédération du livre , etc.), qui sont là dans leur quartier. Il est ques-
(1) Aujourd'hui cette installation est un fait accompli et elle est fort bien comprise.
tion de fonder aussi une annexe B dans le quinzième arrondissement, ce qui porterait à trois les centres de la Bourse du travail dans Paris, et ce qui ne serait pas trop.
La grande salle du centre, ou salle n» 1, sert aux réunions des grands syndicats et la salle n° 2 aux petits syndicats; les uns et les autres n'ont qu'à s'entendre pour les retenir à l'avance pour l'heure et le jour qui leur conviennent, car il est bon de dire que la Bourse du travail est ouverte de six heures du matin à minuit, dimanches et fêles compris; c'est une véritable permanence du travail, puisqu'en vertu du règlement même, les chambres syndicales et groupes corporatifs ne peuvent être composés exclusivement que de salariés.
Disons encore à leur louange, que ces mêmes corps ne peuvent exiger de leurs titulaires qu'un inaximum de huit heures de travail par jour, réparties selon leurs besoins.
A l'heure présente, il y a là deux cent dix syndicats ouvriers qui fonctionnent admirablement ; pour cette immense installation, le conseil municipal de Paris donne vingt mille francs par an, plus cinq mille francs pour l'impression de l'annuaire, et, avec un dévoùment sans bornes, une inteUigence remarquable et un esprit d'économie admirable, ces braves gens trouvent le moyen de
faire face a tout et de publier tous les dimanches, en dehors de l'annuaire, sous le nom de La, Bourse du travail, bulletin officiel des chambres syndicales et groupes corporatifs ouvriers de la ville de Paris, un journal fort bien renseigné et rédigé dans un excellent esprit républicain et socialiste.
Si jamais le conseil municipal de Paris a voté une subvention utile, appelée à relever et encourager l'ouvrier, en lui apprenant à conduire ses affaires lui-même et à se faire respecter, c'est bien celle-là, par exemple !
On espère que lorsque la Bourse sera installée rue du Château-d'Eau, avec ses deux annexes, dont celle de la rue J.-J, -Rousseau, comme je l'ai dit, le conseil municipal voudra bien porter la subvention à quatre-vingt-dix mille francs.
Je le souhaite de tout mon cœur, car c'est là de l'argent bien employé et c'est bien peu de chose en face des fortunes ou des bénéfices scandaleux de certains capitalistes ; il vaut mieux tendre les mains à l'ouvrier que de le forcer à descendre dans la rue quand il crève de faim, grâce au régime protectionniste ; c'est plus fraternel, c'est plus sage et ce serait plus pratique, si les capitalistes étaient capables de voir clair et de comprendre leurs véritables intérêts...
Je sais bien que c'est prêcher dans le désert qu'importe, si l'on remplit son devoir.
Un délégué de chaque chambre forme le comité général, composé de deux cent dix membres actuellement, soit deux cent dix syndicats, comme je l'ai dit tout à l'heure.
Une commission executive de vingt et un membres, avec cinq sous-commissions, fait face à tout : journal, annuaire, administration générale, finances, archives et bibliothèque, contrôle, etc.
Il y a là un exemple de travail simplifié et de bonne organisation sans parade et sans bruit, que beaucoup de grandes administrations feraient bien d'étudier et encore mieux d'imiter; ça leur permettrait de réduire leurs frais généraux des trois quarts, ce qui ferait baisser immanquablement le prix des fromages de Hollande, si recherchés aujourd'hui.
Mais voilà, c'est qu'à la Bourse du travail la fraternité n'est pas un vain mot; tout le monde trime en vue d'un but supérieur à atteindre, avec un instrument excellent en main.
Le but, c'est l'émancipation du prolétaire.
L'instrument, c'est l'esprit de solidarité poussé jusqu'au sacrifice.
Depuis vingt ans, l'école a commencé l'œuvre
régénératrice, les syndicats doivent la poursuivre sans relâche.
C'est pourquoi je salue au passage avec une sincère et profonde sympathie mes frères de la Bourse du travail de la rue J.-J. -Rousseau qui travaillent modestement, mais utilement, pour le triomphe définitif de la Répuhlique.