UN CHAMP EN PLEIN PARIS — LENTEURS ADMINISTRATIVES — UNE AILE S. V. P
Si VOUS le voulez bien, nous allons voisiner un peu aujourd'hui , une fois n'est pas coutume ; aussi bien nous n'avons qu'à traverser la rue des Petits-Champs, au Palais-Royal, au commencement de la rue Vivienne, pour nous trouver dans le deuxième arrondissement, en face de la Bibhothèque nationale.
Du reste, à tout prendre, elle n'est point le monopole du voisin, elle est plus que parisienne, car elle est bien avant tout une gloire nationale, et c'est pourquoi il est bon de rappeler de temps en temps qu'elle existe, car les pouvoirs compétents semblent l'avoir complètement oubhée depuis longues années.
Autrefois, voilà bien longtemps, un groupe de maisons particulières se trouvait adossé au célèbre établissement et formait le coin des rues Vivienne et Colbert ; la presse alors mena pendant de longs mois, que dis-je, pendant des années, une vigoureuse campagne pour obtenir la démolition d'im-
meubles qui étaient un danger permanent pour nos précieuses collections.
Il y avait un restaurant à trente-deux sous, du commerce, par conséquent beaucoup de fourneaux et de cheminées en pleine opération, comme disent les Canadiens, et l'on ne songeait pas sans frémir à l'incendie, au terrible incendie qui pouvait, en une belle nuit, détruire la Bibliothèque, comme il avait détruit l'Opéra.
Les bibliothèques de province, comme celle de Troyes, par exemple, s'isolaient bien, il n'était point tolérable que celle de Paris ne s'isolât pas de même.
Enfin la voix de la presse fut entendue, les immeubles furent achetés et démohs et. . . tout fut dit.
Oui, tout fut dit et voilà vraiment ce qui dépasse tout ce que l'imagination peut rêver ; comment, tout le monde sait que la place manque à la Bibliothèque, que les volumes étouffent, que les brochures gémissent pendant des mois avant d'être classées , que les journaux et les revues sont empilés par millions dans des greniers impraticables, que les recherches pour les érudits, les savants, les travailleurs ou simplement les curieux sont impossibles à cause de ce stage interminable, désastreux et inévitable des derniers venus et
cependant on ne fait rien, on ne songe à aucune solution, on ne bouge pas plus que si la Bibliothèque nationale n'avait jamais existée, c'est un comble !
Comment, vous avez dépensé des millions pour acheter ces immeubles et pour les démolir, en vue de l'incendie, c'est entendu, mais aussi en vue de l'agrandissement, et l'on garde précieusement ce terrain si chèrement conquis, en friche, en simple friche comme une quantité négligeable d'un coin perdu de la Lozère, en vérité c'est à n'y pas croire.
C'est le cas de parodier le célèbre monologue de Leroy :
— Ce terrain ne sert à rien, enlevez-le.
— Nous ne pouvons pas.
— Bouchez-le.
— Impossible.
— Louez-le à des maraîchers ou à des éleveurs de lapins qui y planteront des carottes.
— C'est une idée, nous essayerons.
Plaisanterie à part, ce terrain vague, entouré de planches malpropres , est une honte pour le deuxième arrondissement , pour Paris , pour la France.
Il n'y a qu'une solution, elle s'impose, elle est
impérieusement réclamée par tout le monde, aussi bien au Palais-Royal qu'au palais de la Bourse, c'est la construction d'une aile à l'angle des rues Colbert et Vivienne, en pendant à celle qui se trouve au coin des rues Vivienne et des Petits-Champs, à l'opposite, de l'autre côté du petit jardin de la bibliotiièque qui jette si heureusement sa note gaie et vivante dans ce coin le plus fréquenté de Paris.
Mais on me dira peut-être qu'il n'y a point de fonds disponibles, que les crédits sont épuisés, qu'il faudrait que la Ville s'entende avec l'Etat, qu'il y a la commission des bâtiments civils, que les architectes officiels ne sont point d'accord, qu'il faudrait mettre en mouvement plusieurs départements ministériels et les concilier, etc., etc.
Tout cela est possible et je n'en ai cure et je ne veux pas le savoir.
Qu'il s'agisse de la Ville ou du Gouvernement, d'un bureau ou d'un autre, il doit y avoir quelque part un monsieur compétent et autorisé, il faut le dénicher, il doit se trouver dans un coin de fromage quelconque une initiative endormie, il faut la réveiller.
Car enfin qu'on ne s'y trompe pas, il y a quelqu'un qui est plus fort que la routine, que la léthargie bureaucratique, que la somnolence ministérielle, que la poussière des dossiers, c'est l'opinion pubUque;
C'est à elle que nous nous adressons de nouveau aujourd'hui, avec la ferme conviction de mener à bien notre tâche; la presse a obtenu la démolition des immeubles par crainte de l'incendie, la presse doit obtenir l'achèvement de notre Bibliothèque nationale, et ce n'est plus au nom seulement du premier ou du second arrondissement que nous demandons cette aile si désirée, c'est au nom de tout ce qui pense, lit ou écrit en France, au nom d'un intérêt supérieur que personne n'a le droit de méconnaître, fût-il ministre ou président du Conseil municipal de Paris.
OEUVRES D ART ENFUMEES — TERRAIN DE CULTURE POUR LES MICROBES — UNE ÉTRANGE AVENTURE — UNE BONNE LESSIVE NE FERAIT PAS DE MAL.
Nous allons encore nous promener dans le deuxième arrondissement — deux fois n'est pas coutume — pour visiter la Bourse de Paris ; aussi bien ce joli monument grec, aux formes sévères, appartient à la France entière tout comme la Bourse du Commerce, et c'est le monde entier qui chaque jour lui tâte le pouls avec un intérêt des plus visibles.
Le monument élevé par l'architecte Brongniart, auquel on a consacré un méchant bout de rue long comme le bras, derrière son œuvre, fut inauguré en 1826, un an même avant qu'il fut achevé, tant était grande l'impatience des Parisiens de posséder une bourse des valeurs sérieuse.
Ces belles colonnades s'élèvent à l'emplacement exact du couvent des Filles de Saint Thomas d'Aquin, et les jeux chers à Mercure remplacèrent les jeux secrets de ces demoiselles, tant il est vrai qu'un mal guérit l'autre.
Le parallélogramme a 69 mètres de long sur 41 mètres de large et couvre environ 3.000 mètres
superficiels, ce qui est déjà respectable. Elevé sur un soubassement de 2 mètres 60 centimètres de bauteur, on accède au premier étage, à la grande salle, par un escaber de 16 marcbes — on appelle ça des degrés dans les monuments, soyons poli — sur la face et sur le derrière ; c'est de ce dernier côté, sur la rue Notre-Dame-des-Victoires, que se tiennent les journalistes financiers, depuis que la presse financière existe; on y potine, on y fait des calembours, quelquefois un peu de finance, et les plus callés, après avoir arpenté gaîment les 16 degrés dans le jour, dînent le soir au grand 16, ce qui prouve que le chemin est parfois très étroit pour les malheureux représentants de la presse.
Maintenant pénétrons dans la salle intérieure, dans le hall, comme disent les Anglais, après avoir franchi les colonnades extérieures ; la dite salle a 37 mètres 68 centimètres de long sur 24 mètres 68 centimètres de large, elle a 25 mètres de hauteur et peut contenir 2,000 personnes, c'est évidemment très suffisant pour ratiboiser toutes les économies de la famille Gogo.
Ces dimensions sont singubèrement diminuées aujourd'hui par l'épaisseur de crasse et de poussière qui recouvre les murailles , on a dit que les galeries intérieures étaient trop étroites, que la
baie du haut éclairait approximativement, que la salle était sombre, noire et triste, c'est faux : la Bourse de Paris est simplement salle, immonde, gluante et noire, elle est simplement la plus dégoûtante du monde, parce qu'elle n'a jamais été nettoyée depuis son inauguration, en 1826.
La voussure de la voûte est ornée de superbes grisailles peintes par Abel de Pujol et Meynier ; à l'origine elles se détachaient en reliefs puissants, c'est à peine aujourd'hui si on les devine en cherchant bien avec une longue-vue, tant elles sont noircies par le temps, culotées, perdues, anéanties, et l'on ne fume qu'à partir du coup de cloche de 3 heures, à peine quelques minutes, zuzez un peu, disent les Marseillais de la couhsse, si l'on fumait de midi à 3 heures dans le monument !
Du reste, il y a des fatalités pour les noms prédestinés, quand les œuvres de Meynier ne blanchissent pas, elles noircissent en vieillissant.
En bas, au-dessus des hautes phnthes en marbre rouge, à la hauteur de la tête, les murailles et les colonnes, noires comme de l'encre, sont couvertes d'une couche de graisse et de pommade fétides, gluantes et grouillantes de microbes capillaires qui s'échappent de toutes les têtes de levantins, et le doigt, le long des parois, enfonce dans cette matière fétide et innommée ; quant à l'atmosphère, n'en parlons pas, elle est putride et pestilentielle,
MON BERCEAU 41 t
tous les relents infects vous empoignent à la gorge et les pieds secs des agents de change n'ont rien à envier aux pieds humides ; les belles allégories relatives au commerce ou à l'industrie d'Abel Piijol et de Meynier, là-haut, dans le plafond, sont invisibles et cachées aux yeux des profanes, d'autant plus cachées, que sous prétexte d'éviter le soleil et la chaleur, la moitié de la baie vitrée du toit est encore couverte de paillassons ou de volets.
Autrefois on appelait par mépris agents marrons les coulissiers timides qui se tenaient en dehors des agents sacro-saints de la corbeille, aujourd'hui c'est tout le monde qui est marron.... pardon, marri de se trouver ainsi dans l'obscurité puante, dans la pénombre sale, dans la nuit louche, et la première fois qu'un étranger ou qu'un provincial pénètre dans notre Bourse, il reste suffoqué, terrifié, scandalisé et renversé.
On raconte à ce propos des histoires bien typiques : un jour une jeune et romanesque Américaine, folle d'amour, voulant se suicider, s'est jetée du haut des galeries supérieures dans la salle, au risque d'écraser deux ou trois princes de la finance, — de ceux qui font les cent pas dans le
carré, devant l'horloge, et que l'on appelait les joncs à pomme d'or sous la Restauration.
La malheureuse avait compté sans les toiles d'araignées, tissées, durcies, métallisées par la poussière depuis 60 ans, elle tomba donc dans ces filets bien moins légendaires que ceux de Saint- Cloud et resta ainsi suspendue sans le moindre mal au-dessus des tètes effarouchées des bons boursiers.
L'histoire ajoute que l'un deux, chatouillé par la vue d'un bas provocateur et suggestif au premier chef, lui offrit sa main, son cœur, ses miUions et... ah ! non, je me trompe, il y a longtemps qu'il ne pouvait plus ; ils se marièrent, furent heureux et n'eurent point d'enfants, ce qui prouve que le vaudeville est l'envers du drame.
Les salles du premier étage de la Bourse furent longtemps occupées par le Tribunal de commerce de la Seine, c'était navrant, enfin en 1866 on transporta le dit Tribunal dans son logis actuel, boulevard du Palais.
Puis, en 1871, c'est là que l'on installa les bureaux pour la reconstitution des actes de l'état civil, brûlés pendant la guerre.
Aujourd'hui il y a le télégraphe, le téléphone et pour quarante sous vous pouvez causer avec votre ami de Bruxelles : Allo^ allô, Léiopold, as-tu déjeuné j savez-vous l
Allons, monsieur l'architecte de la Bourse, monsieur le conservateur, monsieur le commissaire spécial, monsieur le gardien du jardin de la Bourse (ce palais est le nid des sinécures, le fromage des rats , ce qui prouve qu'il n'y en a pas qu'à l'Opéra) , allons messieurs les agents de change, messieurs les coulissiers, un bon mouvement, cotisez-vous , remuez-vous et pour l'amour de Dieu ou du diable, un bon coup de lessive, un fort nettoyage, la Bourse en a besoin, vos crânes chauves sont déjà rongés par les microbes et ressemblent à des écumoirs.
LA COUR DES COMPTES — UNE FORET VIERGE — l'opéra- COMIQUE — LA FOSSE AUX OURS — ON DEMANDE UNE SOLUTION.
On connaît ma thèse favorite sur la répercussion économique :
Quand un Français est outragé sur la surface du globe, c'est la patrie qui reçoit le soufflet. Quand une industrie nationale disparaît sur le soi de la France, c'est la métropole tout entière qui en souffre. Quand un coin de Paris est abandonné, en ruine, c'est la capitale tout entière qui en est la victime.
Voilà pourquoi je pense que tous les intérêts étant solidaires, et non pas solitaires, il est intéressant, dans le premier arrondissement, de parler un peu de la Cour des Comptes et du théâtre national de l'Opéra-Comique.
En effet, ce n'est pas au lendemain de mon article sur les banquets du Palais-Royal qu'il est nécessaire de pousser la démonstration à fonds : si tant de provinciaux, tant d'étrangers viennent dîner au Palais-Royal, ou y acheter ces mille bimbelots qui sont la gloire de nos ouvriers-artistes, c'est que Paris tout entier est un entassement unique au monde de merveilles, et c'est pour con-
templer ces merveilles, qu'ils arrivent en foule. C'est un cercle qui n'a rien de vicieux, mais qui est inéluctable, et notre devoir, à nous, Parisiens, c'est précisément d'empêcher notre clientèle ordinaire d'en sortir, en laissant dire que Paris est en
décadence.
Hélas ! oui, Paris est en décadence, si l'on s'en tient à ces ruines, à ces trous noirs et béants qui sont une honte et qui projettent une ombre si intense sur le tableau lumineux de nos vingt arrondissements ; que si l'on n'y prend garde, ceci va tuer cela dans l'esprit de beaucoup de gens — des envieux surtout et ils sont légion.
Une ville, comme un peuple, comme un commerçant, se meurt, si elle ne grandit plus ; c'est une vérité de tous les temps. Eh bien, ces ruines, c'est la mort, ce n'est plus la vie.
Comment, depuis l'année terrible, la Cour des Comptes est là, branlante, effondrée, lamentable, envahie par une frondaison de forêts vierges et l'on n'a pas encore trouvé une solution, qui était si simple au lendemain du désastre ? C'est à n'y pas croire, d'autant plus que de l'avis de tous les architectes, il y a 20 ans, on aurait pu sauver, conserver, restaurer facilement une partie de ce palais.
Ce statu quo, ce provisoire dans le désastre.
ces cendres depuis longtemps refroidies, élevées à la hauteur d'une institution, celte attente puérile en face de murailles caduques, constituent simplement une honte pour Paris.
On nous parle, depuis tantôt vingt ans, de loterie ratée, de musée des Arts décoratifs, de projetscaméléons et de pourparlers -protées ; qu'on discute, qu'on parle moins et que l'on agisse. Que l'on trouve une solution quelconque, elle sera la bonne ; mais, pour Dieu, qu'on la mette à exécution vite, sans à-coups, demain ; il y va de la dignité de Paris, si nous ne voulons pas rester rangés entre Babylone et Madrid, entre la mort archiséculaire et la mort d'iiier.
Que l'on fasse cela, ou si l'on tient absolument à conserver cette forêt vierge en plein Paris, cet anachronisme végétal, qu'on y installe carrément une tribu de peaux-rouges qu'on ira chercher sur les rives du Saint-Laurent.
On fera payer vingt sous le dimanche aux visages pâles pour contempler les copains du colonel Coddy ; ça aura au moins de la couleur locale et la ville de Paris fera de belles recettes !
Et rOpéra-Comique ? parlons-en : dans le cœur même de Paris, ce trou, cette ombre, cet empla-
cernent yide, ce néant, semble un défi jeté au bon sens des Parisiens.
On discute, on se bat, on parlemente sur une question misérable : à savoir si l'on doit exproprier la maison en façade sur les boulevards.
Mais oui, triples béotiens, il faut l'exproprier et tout de suite, et planter sur le boulevard une claire façade d'où s'échapperont toutes les mélo" dies qui s'envolent à travers 1p monde et font la gloire de l'Ecole française depuis 60 ans.
L'Opéra-Comique ! mais c'est notre chair, notre sang, notre âme, notre cœur, mais c'est la France entière qui vibre et palpite, mais c'est le peuple de Paris qui dresse l'oreille et se cabre aux airs connus, comme un cheval de race devant le régiment qui passe, tambour battant !
L'Opéra-Comique ! mais c'est l'esprit, la gaîté, la joie, le génie français protestant à la face du ciel contre les tirades assommantes, les litanies endormantes, les élucubrations navrantes de l'Allemagne.
L'Opéra-Comique ! mais c'est plus que le temple de la musique , c'est un monument patriotique au premier chef, c'est la maison d'Auber, d'Hérold, de Maillard, de Gounod, de Bizet ; et croyez-vous, en vérité, mécréants que vous êtes, que ces camarades-là n'ont ras bien mérité d'avoir une belle façade sur les grands boulevards et une
belle demeure pour y loger les filles toujours pimpantes, toujours jeunes, sorties de leurs cerveaux en ébulition ?
Vous n'avez pas d'argent, pauvres ministres, pauvre Etat, pauvres conseillers municipaux, pauvre ville de Paris, infortunés loqueteux officiels plongés dans la plus noire des débines, vous ne pouvez pas reconstruire l'Opéra-Comique en façade sur le boulevard....
C'est entendu, je vous plains et ne vous tourmente plus, seulement laissez-moi vous donner un bon conseil : le grand trou noir, lugubre, de rOpéra-Comique est tout préparé, faites comme à Berne, entourez-le de grilles et mettez y une vingtaine d'ours féroces, ce sera la fosse aux ours nationaux de la Ville de Paris ; ça sera neuf, nouveau, inattendu, pittoresque et au moins ça sera une solution !