LES CHEVALIERS DU GUET — LES MONUMENTS QUI MARCHENT — PAYSAGE PARISIEN
Nous voici au milieu de la place du Châtelet, là où s'opéraient autrefois les ventes par autorité de justice. Cette place, qui est séparée du Pont-au- Change par le quai de Gèvres, occupe l'emplacement où s'élevait la sinistre prison du Châtelet.
L'édifice avait été bâti, dit la tradition, par Jules César et, après diverses transformations, avait été reconstruit en 1684.
C'est là que siégeait la juridiction de la prévôté et vicotnté de Paris, qui comprenait la Chambre criminelle, la Chambre du Parc civil, le Présidial et la Chambre du conseil.
Ces tribunaux étaient une espèce de succursale du Parlement, mais on y voyait bien d'autres étabhssements intéressants , entre autres , la prison, la morgue et une compagnie célèbre, appelée le Guet de V Etoile; la fameuse compagnie comprenait le chevalier du guet , quatre lieutenants, un guidon, huit exempts, trente-neuf archers à cheval et cent hommes à pied , sans compter un greffier, un contrôleur et un trésorier, tout l'attirail, en un mot, qui devait faire pendant
si longtemps la joie des dramaturges qui travaillaient pour le boulevard du Crime.
Aussi elle était vénérable et populaire, cette compagnie, créée en 1350 par le roi Jean, supprimée en 1733, rétablie en 1765 et qui ne devait disparaître définitivement qu'en 1789.
C'est donc sur cet emplacement, qui tient tout à la fois de l'histoire et de la légende, que nous retrouvons aujourd'hui la Fontaine ou Colonne du Palmier. Au milieu de la place du Châtelet, faisant face au Pont-au-Change , elle représente un bassin circulaire , du milieu duquel s'élève une colonne qui a la forme d'un palmier et dont le chapiteau figure les rameaux avec un peu de pierre et... beaucoup de bonne volonté; le fût a 16 mètres 90 centimètres et l'ensemble du monument à peu près 22 mètres .
Cette fontaine a été construite à la fin de 1807 et au commencement de 1808, d'après les dessins de Bralle, pour conserver le souvenir de l'expédition d'Egypte, ce qui explique le palmier; il n'y manque que des chameaux. Si , il y manque encore quelque chose; Bralle a fait comme l'architecte de l'obélisque de Louqsor, il a oubHé de mettre un escalier dans son fût; il est vrai, pour son excuse, qu'à celte époque Sarah Bernhardt n'était pas encore au monde !
Du reste , l'emplacement était tout nouveau alors, car ce n'est qu'en 1803 que les bâtiments de l'ancien Châtelet avaient été vendus à la chambre des notaires qui y est encore, entre le boulevard de Sébastopol et la rue Saint-Denis, et c'est alors que la place fut substituée aux ruelles ignobles qui servaient de refuge à la plus basse prostitution.
C'est le 11 octobre 1806 que la largeur de la place fut fixée di^fînitivemenl par le ministre de l'Intérieur (elle a été singulièrement modifiée et agrandie depuis, en 1854).
Je reviens à la fontaine : donc, la colonne ellemême est divisée en six parties par cinq colliers ou anneaux de bronze doré, sur lesquels sont inscrits les noms des quinze grandes batailles gagnées par les armées françaises à la fin de la grande République et au commencement du premier empire.
Le piédestal est formé par quatre statues sculptées par M. Bosio — ou Boizot suivant d'autres — qui représentent la Force, la Loi, la Prudence et la Vigilance ; ces quatre aimables personnes forment un cercle peu vicieux autour de la base de la colonne, en se donnant la main; mais les pauvres sont rongées par la vétusté, l'inexorable vétusté, à telle enseigne que celles qui sont du côté du théâtre du Châtelet
n'ont pins de mains; c'est navrant. Allons, messieurs du conseil municipal, c'est à votre porte et si vous n'avez point un habile chirurgien à envoyer à ces jolies filles, envoyez-leur au moins un bon maçon qui leur remettra proprement des phalanges.
On affirme que M. Lozé, le si sympathique préfet de police, l'homme au flair impeccable, exige absolument que tous ses agents, même les simples gardiens de la paix, lorsqu'ils sont nommés, aillent accomplir une neuvaine rigoureuse aux pieds de ces quatre statues qui représentent les quatre vertus nécessaires à cette profession, qui réclame un doigté si délicat; c'est très bien, un bon point à M. le préfet !
La colonne est surmontée de la statue de la Victoire qui, les ailes déployées, tient dans chaque main une couronne, ce qui doit faire bien plaisir aux pauvres diables anonymes qui ont laissé leur carcasse aux pieds des Pyramides.
Cette statue est en bronze doré, ce qui ne l'empêche pas d'avoir l'air un peu bébêle.
A la suite des décrets de 1854 (21 juin et 29 juillet) qui préludaient à l'ouverture du boulevard de Sébastopol et à la transformation du quartier, on résolut de déplacer la fontaine, qui n'était pas dans
l'axe de la rue Saint-Denis, pas plus que du boulevard de Sébastopol, et de la mettre en face le nouveau Pont-au-Change; pour ce faire, on l'avança d'environ dix mètres et on l'exhaussa en même temps d'environ 3 à 4 mètres pour la poser au niveau du nouveau boulevard.
Les difficultés étaient énormes, il s'agissait de déplacer un poids de 24,000 kilogrammes et l'on ne pensait pas pouvoir arriver à avoir raison du soubassement, très dur, construit en roche de Bagneux; cependant la colonne entière fut transportée en vingt minutes sous la direction de M. Ballu, grâce à des appareils, des mouffles et des échafaudages dont la description, pour intéressante qu'elle soit, m'entraînerait trop loin ici.
L'opération eut lieu le 22 avril 1858 et la colonne fut maintenue en l'air tandis que l'on reconstruisait un nouveau soubassement au niveau voulu; l'opération ne fut terminée que le 1" janvier 1859.
Ces travaux passionnèrent très vivement les Parisiens pendant plus de vingt mois et, chaque jour, les gamins et les rentiers venaient voir si cette pauvre Victoire, ainsi suspendue, n'avait pas mal au cœur.
11 faut dire que cette opération hardie, audacieuse et hasardeuse , n'était pas la première tentée par les architectes parisiens ; bien longtemps
avant, en 1727, une tour menaçait ruine à l'église Saint-Leu, toujours dans le premier arrondissement, j'y reviendrai un peu plus loin dans la partie spéciale consacré aux églises. On rebâtit une tour à côté , à plus de huit mètres , et Guillaume Guérin, fort habile charpentier, transportait toute la charpente du clocher sans la démonter, c'est-à-dire tout le clocher lui-même, d'une tour à l'autre, sans accident, avec un succès complet.
Le tour de force était d'autant plus remarquable que l'on n'avait pas à celte époque les puissants moyens mécaniques que l'on possède aujourd'hui. C'est donc bien le premier arrondissement qui, à deux reprises différentes, a inventé le moyen de faire marcher les monwnents !
En 1776, les Itahens nous imitaient en opérant le transport du clocher de l'éghse Notre-Dame du Palais, près de la ville de Crescentino, au confluent du Pô, et bientôt l'exemple fut imité pour plusieurs monuments de la Calabre qui tombaient en ruine. Mais lorsque ce brave Emile de la Bédollière s'extasie devant l'adresse de l'Italien Serra, il aurait dû commencer par un hommage à notre brave compatriote, Guillaume Guérin, le premier initiateur de ce genre de promenades monumentales ou plutôt de promenades de monuments. Inutile d'ajouter que dans ces dernières années
les Yankees ont fait beaucoup plus fort el ont transporté ou avancé sur des rouleaux des hôtels entiers, sans le moindre accroc.
J'allais oublier de dire que des cornes d'abondance, terminées en têtes de dauphins, des chimères énormes, accroupies comme des sphinx, sur les quatre faces, jettent l'eau par la bouche — évidemment — dans le bassin circulaire surmonté de doubles vasques superposées.
Au milieu du brouhaha des voyageurs qui se précipitent pour monter dans les omnibus ou les tramways qui passent tout le long, le long des boulevards , des offres des marchands de billets qui crient le titre de la dernière féerie du Châtelet, des hurlements traînards des camelots , de la foule qui grouille, houleuse, et des enfants qui piaillent, au printemps, sur la place du Châtelet, sous les marronniers en fleurs qui vous enivrent, on reste volontiers un instant devant la fontaine des Palmiers, à respirer l'air frais qui vient, tamisé à travers les eaux vives et vous apporte le sifflement joyeux des hirondelles qui passent à deux pas, sur la Seine...
RAPACITE DES SCHIAPPiNI — L EDITEUR DENTU — RÉCRÉATIONS FORAINES
Auguste Lepage yous a parlé tout au long de l'Opéra dans le premier arrondissement, je n'ai donc pas à y revenir, si ce n'est pour rappeler en quoi il touchait à la Cour des Fontaines. Les mémoires du temps nous apprennent que le duc Louis d'Orléans avait cédé, en 1749, le privilège de la salle d'Opéra à la ville de Paris, qui devait des indemnités, à telle enseigne que le prévôt des marchands et des échevins fut obligé de faire rebâtir les constructions aux frais de la ville. Le duc acheta cinq maisons, la ville en acheta trois, afin que la nouvelle salle fut plus vaste que l'ancienne et un peu en dehors de l'aile, dans laquelle se trouvait cette dernière.
Elle occupait l'emplacement de quelques maisons situées aujourd'hui entre la Cour des Fontaines, qu'on appelait alors le plus souvent la basse-cour et qui porte à l'heure présente le nom de place de Valois. On y accédait des quatre côtés à la fois ; il y avait deux issues du côté du Palais- Royal, une troisième par la rue des Bons-Enfants et une quatrième par la rue Saint-Honoré.
Les mêmes chroniques ajoutent que le duc
d'Orléans donna cent mille écus pour ses loges et que l'inauguration de la nouvelle salle de l'Opéra eut lieu le 26 janvier 1770.
Ici, je m'arrête pour ne pas entrer dans un domaine et dans des descriptions qui sortiraient du cadre de ces courtes monographies.
Je parle plus loin de l'étonnante rapacité de Louis-Philippe qui, sous couleur de rembourser les dettes de son soi-disant père Philippe-Egalité, avait extorqué à la France soixante-quatorze MILLIONS en 1815. A ce propos, et en ce qui touche la Cour des Fontaines, nous retrouvons encore des détails fort curieux dans Saint-Marc : « La Cour des Fontaines, le théâtre avec tous ses accessoires, une portion de l'habitation principale, la totahté des deux ailes sur le jardin, avaient été vendus, nous l'avons dit, par les mandataires, ainsi que tous les bâtiments de /a Cour des Fontaines, la chancellerie, la trésorerie, les maisons dépendantes du palais sur la rue Saint- Honoré et sur la rue de Richelieu, etc.
« Toutes ces ventes faites par les créanciers ou par l'Etat et qui nécessitaient maintenant le rachat de parties considérables du palais et de quelques maisons, créaient à Louis -Philippe d'énormes difficultés que Napoléon lui aurait
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épargnées s'il avait réalisé le projet qu'il eut, en 1810, de soumettre toutes ces ventes à un examen scrupuleux et d'exiger que l'on demandât compte des titres auxquels chaque acquéreur était devenu propriétaire. Le duc jugeant, comme Napoléon, que ces ventes étaient attaquables, commença des procès ; mais ses conseils lui firent prendre des arrangements à l'amiable avec des termes qui lui permissent d'en finir pendant l'espace de dix ans ».
On voit par là que l'italien Louis -Philippe Schiappini était un roublard et que de la sorte il trouvait le moyen, d'un côté, de subtiliser soixante-quatorze millions à l'Etat et, de l'autre côté d'entrer en possession des immenses bâtiments et dépendances du Palais-Royal, à peu près sans bourse délier. Comme entrée en matière dans l'art de dévaliser la France, on voit que ce pifferaro débutait par un coup de maître, qui devait d'ailleurs être assez bien imité plus tard par ses enfants, comme j'ai déjà eu l'occasion de le raconter plus d'une fois.
Et maintenant que j'ai déblayé le terrain historique, je m'aperçois que j'ai oublié d'éclairer ma lanterne : Pourquoi la Cour des Fontaines s'appelait-elle ainsi ? Parce qu'elle en renfermait
plusieurs — de fontaines, destinées autrefois au service du Palais-Royal, dont elle formait une des nombreuses dépendances.
En 1781, on ouvrit la rue de Valois sur les terrains dépendants du Palais-Royal, dont on sépara ainsi une partie des bâtiments servant de communs et qui se trouvèrent former de la sorte un groupe de maisons réunies et à peu près isolées, sur trois faces du moins, autour de la Cour des Fontaines.
Inutile, n'est-ce pas, de faire la description de cette vieille Cour des Fontaines : elle est dans l'œil et dans l'esprit de tous les Parisiens.
Elle débouche dans la rue des Bons-Enfants par une voûte « garnie d'étalagistes offrant aux passants de menus objets de bimbeloterie et de curiosité », disait Léo Lespès à la fin de l'empire. Aujourd'hui il y a bien toujours les étalagistes, un marchand de sirop de calabre et un marchand de musique, mais la vogue est ailleurs et ces braves gens ne doivent pas y faire fortune.
En 1824, quelques propriétaires obtinrent la permission de percer un passage entre la môme Cour et la même rue des Bons-Enfants, ça devait raccourcir et on l'appela passage Henri IV. Ledit passage ne raccourcit rien du tout ; même ignoré de beaucoup de Parisiens, noir, triste et désert, on n'y rencontre plus que quelques boutiques
lugubres, tenues par des gens complètement moisis eux-mêmes. Ça sent le mucre ou le ramucrij comme disent les Normands.
Pendant longtemps un café servait de lieu de rendez-vous aux sourds et muets de Paris qui s'y livraient à des conversations vives et animées, mais absolument silencieuses : à cette époque on ne leur avait pas encore appris à parler, comme aujourd'hui. Les sourds et muets furent remplacés sous le second empire par la pire des bohèmes littéraires, les précurseurs des décadents et des symbolistes et qui, certes, étaient aussi abrulis ; ils n'avaient qu'une excuse peut-être, c'est qu'ils étaient encore de meilleure foi.
Aujourd'hui, depuis la mort d'Edouard Denlu, sagrande maison d'édition, comme jele dis ailleurs, a été transportée dans la Cour des Fontaiues par sa veuve, qui n'a pas voulu l'éloigner du Palais- Royal, ni abandonner une tradition plus que séculaire, qui avait porté bonheur si longtemps à son beau-père et à son mari.
On traverse la Cour des Fontaines, on ne s'y arrête pas, si ce n'est pour boire un verre de bière parfois au café du coin, aussi la maison Dentu seule, dans le jour, provoque un peu d'animation, avec le va et vient des auteurs qui
s'en vont, hélas ! souvent la mine déconfite, leurs manuscrits sous le bras, lorsque le trio qui remplace Dentu les a éconduits, ce qui est fréquent, je vous jure, surtout aujourd'hui que la librairie est dans le marasme.
Cependant, il y a là encore de bonnes têtes de gens de lettres qui défilent et sont curieuses à étudier au passage, à retenir...
J'oubliais l'honorable corporation des allumeurs de becs de gaz du quartier qui, le soir, entre chien, et loup, se rassemblent au pied de la bornefontaine qui est dans un coin de la place, entre le glacier et Dentu : lumières de l'esprit et lumières des yeux, en vérité, les habitants de la Cour des Fontaines n'ont pas à se plaindre.
Je ne serais pas complet si je ne rappelais que la Cour des Fontaines fut longtemps fréquentée par des saltimbanques sérieux, dont le plus célèbre fut, à coup sûr, Fanfan le Bâtonniste ; il faisait asseoir devant lui sa femme sur un tabouret, lui plaçait une pièce de six liards sur le nez et, dans un moulinet furieux, il enlevait la pièce sans endommager le nez de sa fidèle épouse ; la foule frémissait d émotion, applaudissait à tout rompre et les gros sous pleuvaient sur le lapis usé qui était aux pieds de ce couple intéressant... pardon,
les gros sous pleuvaient avant l'opération, c'était prudent, le public est si ingrat qu'après il serait parti sans rien donner aux artistes en plein vent.
On se souvient encore d'avoir entendu, en 1848^ un original monté sur une table, récitant d'une voix lamentable des vers d'Hégésippe Moreau ; il eut peu de succès.
Aujourd'hui, tout est rentré dans le calme ; on traverse la Cour des Fontaines pour aller au Palais-Royal ou dîner chez Duval et bien des gens ne pensent guère qu'ils sont là, cependant, au milieu des témoins de pierre les plus éloquents de l'histoire du Vieux Paris en général et du premier arrondissement en particulier.
Un jour ou l'autre tout cela disparaîtra, la pioche des démolisseurs fera de la place pour de grandes maisons de rapport et voilà pourquoi j'ai voulu parler de la Cour des Fontaines pendant qu'il en est temps encore.
Cependant, la propriété, là comme au Palais- Royal, est bizarre, ainsi le sol même de la cour appartient ici à l'Etat et là à la ville, etc., et ce sont ces bizarreries administratives qui, pendant longtemps encore, sauveront peut-être la Cour des Fontaines de la destruction finale et... inévitable, parce qu'uliUtaire, dans un quartier où il faut couvrir d'or un terrain pour avoir le droit de l'acquérir.
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