L'ARCHIPEL
LE PONT-NEUF — MOINES ET BANDITS — PROS- TITUTION FÉODALE — LES PÂTÉS DE CHAIR HUMAINE — LE VERT-GALANT.
Voilà un titre qui est fait pour intriguer plus d'un lecteur, il me semble; c'est que je veux parler du bon vieux temps , appelé ainsi par antinomie, n'en doutez point.
Aujourd'hui les Parisiens ne connaissent que la Cité et l'île Saint-Louis, eh bien ! autrefois il y avait un archipel à la place de ces deux îles; la Cité a absorbé petit à petit ses sœurs et couvre précisément la partie actuelle qui s'étend du boulevard du Palais au terre-plein du Pont-Neuf et qui appartient au premier arrondissement. J'ai pensé qu'il serait peut-être intéressant d'y faire à grands traits une promenade rétrospective.
D'abord, sous les Gaulois, alors que nos premiers pères n'étaient que de pauvres pêcheurs, logés dans de misérables huttes de feuillage et de boue, la Cité s'appelait l'île des Corbeaux; puis plus tard elle prit le nom d'ffe du Palais , jusqu'en 508.
Le terre-plein du Pont-Neuf formait une petite île connue sous le nom de la Gourdaine; long-
temps solitaire , déserte , stérile , elle ne fut transformée qu'en 1607, époque à laquelle Henri IV la donna au premier président de Harlay.
A côté se trouvaient les îles aux Juifs et aux TreiHes; au nord l'île de Bucy était séparée par un étroit canal de l'île aux Juifs. La Motte aux Pa-^elards — désignation suggestive qui se passe de commentaires, n'est-ce pas? — se trouvait à l'extrémité. C'est la réunion de toutes ces îles et de tous ces îlots qui a donné à la Cité sa longueujactuelle de 2,140 mètres sur une largeur moyenne de 500 mètres environ.
Cette île aux Juifs ou aux vaches, ou du passeur aux vaches, se trouvait tout à fait à l'extrémité ouest de la Cité. C'est là que s'est accompli un grand crime historique. C'est là que le 11 mars 1314, on dressa le bùchor de Jacques de Molay, le grand maître des Templiers, et c'est à l'emplacement même du bûcher que se dresse aujourd'hui la statue équestre de Henri IV, le roi sceptique par excellence.
Le Pont -Neuf — autrefois — commencé le 31 mai 1588 par Jacques Androuet du Cerceau, relia l'île du Passeur aux Vaches à la Cité.
Dès 1775 le Pont-Neuf était en ruine et depuis on n'a cessé de réparer ce jeune vieillard.
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Je ne veux pas refaire ici l'histoire du Pont- Neuf, si connue, si populaire dans l'esprit des Parisiens, parler de la Samaritaine qui était un établissement hydraulique , destiné à aHmenter d'eau les gens du quartier, avant d'être la maison de bains célèbre, avec son palmier empanaché de fumée et qui fait la joie des enfants; ni des maisons bâties sur ses parapets, lors de la fameuse restauration de 1775 et qui lui donnaient un si curieux cachet : nos anciens s'en souviennent encore; ni de l'émeute de 1648 qui mit tout à coup en pleine lumière le cardinal de Retz, venant haranguer le peuple, avec ses habits pontificaux, au beau miUeu du pont et obtenant la délivrance de l'infortuné Pierre Broussel, le père du peuple; ni de Tabarin et de Gautier-Garguille qui amusèrent tant nos pères, et, en Français malins qu'ils étaient, inventèrent le vaudeville.
A quoi l)on? tout cela est connu, tout cela a été popularisé par l'image, par le théâtre, par la plume de plus de mille écrivains, et je veux plutôt faire un saut en arrière dans ce que fut cette partie si curieuse du premier arrondissement de 500 à 1500, pendant une période de 1000 ans environ.
Quand on cherche, à force de patience, d'étude, de savoir, de divination rétrospective, d'imagina-
tion et de volonté, à revivre la vie si curieuse de nos ancêtres dans notre bonne ville de Paris, dans la Cité , pendant cette longue et atroce période de barbarie, de fanatisme et de cruauté qui s'appelle le Moyen -Age, on peut affimer hautement que l'on est empoigné par un sentiment autre que l'intérêt ou la curiosité, ou même la terreur. C'est tout cela et c'est plus : on est stupéfait.
Sous Saint-Louis, par exemple, il n'y a pas si longtemps que cela relativement, de 1226 à 1270, la Cité, divisée en un certain nombre de quartiers noirs, infects, aux rues tortueuses, innombrables, sordides, étroites, était couverte d'un nombre incalculable — je souligne avec intention — d'églises et de couvents, renfermant des prêtres dépravés, des moines pouilleux et des rebgieuses perverties.
Mais là, bien entendu, je parle de cette débauche sanguinaire dont on n'a plus d'idée aujourd'hui; à côté de tous ces frocards des deux sexes, grouillant dans une promiscuité aussi honteuse qu'impossible à décrire, même en latin, les nobles, les gens d'armes, les reîtres, armée de bandits à la solde d'une noblesse plus criminelle encore; en bas, le peuple crevant de misère et, au milieu de tout cela, la Cour de France !
Mais ce n'est pas tout; il fallait bien pourvoir
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aux plaisirs de messieurs les moines et prêtres du temps, de messieurs les soudards; aussi, dans le quartier Saint-Denis de la Châtre, en pleine Cité, se trouvait la fameuse rue de Glatigny, connue sous le nom de Val d'Amour. Les dames au corps gent, folles de leur corps, une tasse d'argent accrochée à la ceinture pour offrir à boire aux frocards ou aux soudards qui montaient chez elles — quand leur domicile n'était pas dans un coin bas comme un terrier à lapin — se tenaient assises sur les bornes, un livre de prières à fermoir doré à la main. Jamais, non jamais, on ne vit plus atroce débauche , plus profonde corruption, alliées à plus hypocrites superstitions, à plus lâche fanatisme : ce brave Louis IX, vivant au milieu de cette pourriture , est devenu un saint; il y a évidemment là une grâce d'Etat que je ne veux pas chercher à approfondir, car je n'arriverais pas à comprendre.
Les rues n'étaient pas pavées et formaient des cloaques immondes, quoique l'on ait prétendu que Philippe-Auguste avait commencé à faire paver les rues de la Cilé, et les cochons du temps se roulaient avec volupté dans cette fange, sous les yeux hébétés des prostituées, des moines et des soldats qui formaient l'entourage fort malpropre d'une cour fanatique et bête : et c'était ça la monarchie française !
Je comprends maintenant pourquoi les orléanistes la regrettent avec désespoir; c'est ça qui amuserait le prince Gamelle, l'amoureux transi des vieilles grues !
Silvestre a prétendu quelque part que le cochon, animal essentiellement propre, poétique et sentimental, avait été dépravé par le contact de l'homme; quand on a le courage de fouiller nos vieilles annales, de voir ce qu'était la Cité, ce morceau du premier arrondissement, on ne tarde pas à croire qu'il doit avoir raison.
C'est encore dans la Cité que se trouvait la rue des Marmousets, de marmon (marbre) marmous (singe) ou simplement marmot.
Je cite ces étymologies parce qu'elles ont fait la joie des soi-disanls savants , toujours heureux d'épater le puhhc.
Là, un barbier célèbre rasait ses clients, c'était Bimple : premier mouvement, il vous coupait le cou d'un autre... coup de rasoir; second mouvement, il vous flanquait dans sa cave par une trappe; troisième mouvement, comme sa cave était commune avec celle de son excellent compère et voisin, le pâtissier, il s'empressait, de concert avec lui, défaire avec votre carcasse d'excellents pâtés de chair humaine dont raffolait toute la
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population parisienne qui, d'ailleurs, ignorait le procédé, je dois le dire.
Aussi, un bon et doux moine, le père Dubreuil, s'empresse d'ajouter, en racontant cette histoire véridique, qui mit toute la Cité en l'air lorsqu'on la connut , que ces pâtés étaient excellents , « d'autant plus que la chair de l'homme est plus délicate à cause de la nourriture ».
C'est exquis, n'est-ce pas, cette assurance du prêtre en question qui a l'air de parler en connaissance de cause ?
Aujourd'hui, le premier arrondisssment ne possède plus l'île aux Juifs ou du Passeur aux Vaches, ni l'île de la Gourdaine, ni celle de Buci, ni l'île aux Treilles, ni la Motte aux Papelards.
C'est moins pittoresque, c'est possible, mais la grande Révolution a balayé, assaini et purifié ce coin de terre empoisonné par mille ans de féodalité féroce et de théocratie imbécile, et je trouve que nous devons en avoir une fameuse reconnaissance à nos pères.
Après la guerre, l'ex-jolie petite île du Passeur aux Vaches a vu la foule venir un instant écouter au frais, par les beaux soirs d'été, les chansonnettes du café-concert du Vert-Galant; puis un skating à roulettes lui a succédé, au moment de
la grande fureur de ce sport , qui devait être détrôné par la bicyclette.
Depuis quelques années on a fait de cette île un petit square très propret, très ombragé, charmant et néanmoins peu fréquenté.
C'est bas, il faut descendre tout exprès par un escalier rapide derrière la statue de Henri IV, beaucoup de passants l'ignorent. Cependant, on y fume délicieusement un cigare à l'ombre d'arbres superbes — un surtout est véritablement imposant et étend horizontalement ses branches comme des bras de géant — en évoquant doucement les ombres falotes de ce passé sinistre, fait de boue et de sang.
CHARCUTIERS CÉLÈBRES — VIVE LE GAZ ! — UNE JOLIE FILLE — FAIBLESSES ADMINISTRATIVES.
Décidément, le métier de chroniqueur est un rude métier ; je voulais écrire aujourd'hui tout bonnement l'histoire heureuse et prosaïque de deux charcutiers et voilà que je trouve en face de moi, à pi'opos de ce passage, deux grandes figures, celle de François de Malherbe, le célèbre poète normand, et celle de son illustre protecteur Roger de Saint-Lary et de Termes, duc de Bellegarde, pair de France, neveu du maréchal de France du même nom. Ce brave duc qui eut une longue vie si bien remphe sous trois règnes, eut l'insigne honneur d'être l'amant heureux et aimé de Gabrielle d'Estrées et d'Henriette d'Entragues, marquise de Verneuil, et de partager leurs faveurs en même temps que son royal maître, Henri IV.
Il me faudrait donc un volume pour raconter l'œuvre poétique du premier et les aventures galantes du second. Abrégeons, après avoir renvoyé aux mémoires du temps ceux qui désireront étudier de près ces deux grandes figures, qui ont illustré et habité si longtemps le premier arron-
dissement, ici même, à deux pas, en face de l'imprimerie de l'ami Guibert (1).
Là se trouvait autrefois la fameuse auberge de Vlmage de Notre-Dame ; c'est là où descendait Malherbe au commencement du xvii* siècle, pour se trouver plus près de son protecteur, le duc de Bellegarde, qui avait un hôtel tout à fait princier dans le voisinage, c'est-à-dire dans la cour des Fermes d'aujourd'hui, en souvenir des fermiersgénéraux qui y avaient leur logis.
La place même où s'allonge le passage Véro- Dodat et où s'élevait ladite auberge, s'appelait la place de la Croix-des-Petits-Champs , en raison d'une croix en pierre qui était élevée à la jonction de la rue du Bouloi et de la rue Croix-des-Petits- Champs.
Cette rue s'appelait ainsi parce que les rares maisons qui s'y trouvaient vers 1600 — des palais de grands seigneurs ou de fermiers généraux pour la plupart — étaient séparées par des quantités de petits champs qui partageaient le terrain sur lequel elle fut percée. La croix placée à son extrémité explique le commencement de l'appellation et l'on trouve à ce sujet des renseignements assez intéressants dans Paris-Album^
(1) Imprimerie du journal Le Premier arrondissement, 21, rue Croixdes-Petits-Champs.
un petit livre publié voilà bien près de trente ans par un vieux camarade disparu depuis longtemps, par un ancêtre presque oublié des jeunes journalistes, malgré tout son brio et sa mousse, par Léo-Lespès.
En admettant que Malherbe descendit à l'auberge de l'Image de Notre-Dame vers 1606, un peu plus tard, vers 1620, elle fut transportée à côté, rue du Bouloi, où elle existe encore.
Un vieux Parisien est véritablement ému, non pas en transcrivant ces souvenirs lointains, mais en constatant combien la tradition de tout ce passé s'est transmise, toujours jeune et toujours vivante, jusqu'à nous, en plein cœur du premier arrondissement,
Donc, nous restons toujours sur le même emplacement, mais nous passons du commencement du XVII* au commencement du xix^ siècle, pour arriver au dernier avatar qui nous intéresse: j'ai nommé le passage Véro-Dodat, qui, s'il n'est pas le plus beau, a, du moins, le grand mérite d'être un des premiers passages ouverts à Paris au public, alors très friand de celte nouveauté.
En 1822, un honnête charcutier, Véro, vendait ses produits rue Montesquieu, en face le passage projeté et un autre charcutier, non moins amoureux de son art, le nommé Dodat, débitait ses
saucisses rue du Faubourg-Saint-Denis, devant la porte du même nom. Ces deux hommes intelligents s'entendirent et s'associèrent à cette époque pour faire un passage en face de la rue Montesquieu, dans la rue de Grenelle-Saint-Honoré , juste en face les Messageries générales .
Cela abrégeait singulièrement le trajet pour se rendre aux célèbres Messageries et de la sorte on était certain d'attirer tous les curieux, chalands et flâneurs de Paris.
C'était parler d'or et ces deux charcutiers avaient eu là un trait de génie, qui leur a d'ailleurs parfaitement réussi pendant de longues années ; mais voyez un peu l'ironie, l'amère ironie, comme dirait Dupuis, des événements, ces braves gens ne pensaient qu'aux Messageries en 1822, et quelques années plus tard, les chemins de fer devaient reléguer tout ce bel attirail dans les souvenirs du passé , comme je le ferai remarquer, lors de mon article spécial sur les diligences.
Les gamins du temps et les petits journaux se mirent de la partie et affirmèrent d'un air doctoral que le nommé Véro vendait d'excellents verrats et que ceux de Dodat étaient dodus.
Sitôt pris, sitôt pendu, comme dit le proverbe ;
aussi, sans s'arrêter aux bagatelles de la porte, ces deux sympathiques industriels en graisse se mirent à l'œuvre résolument et, en moins de deux ans, ils livraient au public épaté — le mot remonte à Rabelais, c'est ce qui l'excuse ici — un passage tout battant neuf, où le marbre, les glaces, le gaz et les fresques étaient prodigués.
Oui, des fresques parfaitement troussées, ma foi ; elles ne sont pas plafonnantes, mais on peut encore les admirer aujourd'hui, au-dessus de sa tête, dans les caissons, entre les jours vitrés.
Mais ce qui fit son succès, c'est... le gaz, parbleu ; c'était une nouveauté alors, plus grande que l'électricité ne l'est maintenant et tout le monde allait voir cette lumière étincelante qui laissait loin les oribus, les goberons et même la chandelle.
Ici je cite textuellement ce brave Léo Lespès, dont le style lui-même a comme un parfum d'archaïsme.
« En 1844, parut une publication ayant pour titre : Les Belles Femmes de Paris, qui attira au passage Véro-Dodat une foule immense, parce que l'une d'elles, restée fidèle (et disons-le, la plus belle de cette galerie), habitant le passage en question, attirait un concours de curieux, nous pourrions dire d'adorateurs, que sa chaste beauté sut toujours tenir à l'écart au moyen d'un léger
rideau de soie, à l'abri duquel elle tiônait dans son comptoir. N'importe, on ne voyait pas la déesse, mais on stationnait dans le temple qui la renfermait, et beaucoup s'estimaient heureux d'être rencontrés, épiant si quelque léger souffle ne soulèverait pas le soyeux rideau.
« Aujourd'hui la beauté n'a pas changé de place, le rideau protecteur a disparu et tout s'y passe comme partout ailleurs ; seulement, on peut citer le passage Véro-Dodat comme le plus fréquenté de Paris, mais non le plus salubre, car le jour et l'air y sont presque inconnus de ses habitants. »
Sic transit gloria mundi ; aujourd'hui la belle a disparu et doit être bient vieille, si elle est encore de ce monde, le passage lui même est déserté de plus en plus et, manquant de johes filles, on ne peut plus s'écrier comme le loustic de 1844, devant le rideau mystérieux : A la bonne heure, il n'y a pas que des têtes de cochon ici !
Hélas ! non, car la vie, le mouvement et l'animation ont disparu avec la beauté, pour me servir des tournures régence de Lespès, J'allais oublier qu'au numéro 30 de la galerie Véro-Dodat, pontifiait le fameux Bontoux, le cuisinier de M, Sébastiani, ministre des affaires étrangères. Barthélémy l'a immortalisé dans Le Dîner diplomatique, soit sa septième satire, datée du
22 mai 1831 et dédiée précisément à M. Sébastiani.
Et puis, ce qui a achevé de tuer le passage Véro-Dodat, c'est la percée de la rue du Louvre, avant, il y avait un passage libre, à ciel ouvert, à travers les Messageries générales, qui était la continuation naturelle du passage V. D. et qui, par conséquent, activait la circulation.
On a eu la faiblesse de permettre au propriétaire, M. de Pommereu, de le supprimer, en revendant tous ses terrains en bordure sur la rue du Louvre. Ça été une lourde et irréparable faute de la part de l'administration.
Depuis longtemps la propriété des charcutiersconstructeurs a été transformée en société et les titres sont restés , il est vrai , dans les deux familles.
Il y a eu un prêt du Crédit foncier, après un long procès entre les héritiers, car les Véro sont beaucoup moins riches que les Dodat.
Aussi l'on peut dire que les parts, au nombre de 120, ne valent plus guère que 10,000 fr. pièce; sur ces 120, un particulier en possède quelquesunes, la famille Dodat 84 et les Véro le reste.
La maison de charcuterie et comestibles de la rue de Montesquieu, transportée ensuite rue de
Richelieu, n'existe plus, mais la maison Dodat subsiste toujours au coin du faubourg Saint- Denis et du boulevard Saint-Denis, en face de la Porte.
M. Dodat, célibataire, avait laissé toute sa fortune à sa nièce qui fit elle-même un beau mariage, ce qui explique pourquoi les uns sont plus fortunés que les autres.
En tout cas, je suis heureux de rendre en leurs personnes un juste hommage à l'intéressante corporation des charcutiers.
Les Véro comme les Dodat furent d'honnêtes gens, des commerçants avisés, des industriels qui ont fait honneur au premier arrondissement et, du moins, ils peuvent se flatter d'avoir laissé une trace de leur passage dans le quartier !
LA MESURE SUGGESTIVE — LES AMERICAINS SÉDUITS — MOMERIES OFFICIELLES — l'AMI DES GRISETTES.
Promenez-Yous tranquillement dans le premier arrondissement, vous y trouverez tout ce que vous voudrez pour les besoins de la vie, morale ou matérielle; cette constatation banale me revenait à l'esprit dernièrement, sur la place Vendôme, en regardant le mètre-étalon.
En effet, le ministère de la Justice et des Cuites se trouve là, au numéro 13, entre le Crédit mobilier et l'état-major de la Place, dans un vieil hôtel de fière allure ; à gauche de la grand'porte, après la petite guérite veuve de factionnaire, siir le mur, à hauteur de votre tête, sous une corniche de marbre presque blanc — pas de carrare cependant — se trouve le Mètre, le mètre-étalon.
Il est là pour l'usage des passants, tracé luimême par une vigoureuse ligne noire sur une plaque du même marbre blanc, sous la corniche dont je viens de parler, légèrement écornée à droite par un gamin malveillant ou par le temps.
D'abord dix centimètres indiqués un à un, pas très droits, au milieu une petite division supérieure aux cinq centimètres , puis la division
ensuite de décimètres en décimètres , avec , en même temps, au milieu, une petite flèche qui indique la moitié du mètre.
A chaque extrémité de la lig-ne un coin de bronze marque le commencement et la fin du mètre et prévient le public charitablement qu'il ne peut pas aller plus loin.
C'est simple, c'est de bon goût, c'est commode, ça ne tient pas de place et tous les arrondissements de Paris devraient avoir ainsi un mètre-étalon à la portée de tout un chacun, imitant en cela l'esprit d'initiative bien connu du chef de file.
Cela me rappelle la coutume des Japonais qui vendent des cannes en bambou; chez eux, avec l'indication , entre les nœuds , des jours, des mesures, des lettres, etc., c'est tout un almanach et tout un alphabet portatifs ; ce n'est déjà pas si bête et, pour mon compte, j'avoue que le mètreétalon du premier arrondissement me séduit. C'est une leçon de chose qui est commode, et plus d'une fois je m'arrête devant pour voir un petit troltin se déhancher gentiment, en mesurant à grand'peine le lé de la robe en jaconas qu'elle vient d'acheter sur ses économies pour la fête de Saint-Cloud.
Aussi bien cette question du mètre est beaucoup plus importante qu'on ne se le figure en général;
de son adoption universelle dépend en grande partie le développement rapide des rapports commerciaux de peuple à peuple, de continent à continent, et ce n'est point sans une secrète et légitime espérance que je songe, à ce propos, à la prochaine et universelle exhibition de Chicago.
Les Américains du Nord sont pratiques; ils possèdent fort heureusement une unité monétaire, le dollar, qui, change à part, vaut à peu près la même somme que notre pièce de cinq francs. Ils se rendent un compte exact des bienfaits de l'unité de mesure et de monnaie à travers le monde ; ils sont moins entêtés que les Anglais et, de ce chef, nous serions à la veille de remporter un grand triomphe moral par delà l'Atlantique, que je n'en serais pas surpris outre mesure; ce jour-là, j'irai déposer pieusement une couronne sur l'humble chapiteau qui abrite depuis de si longues années le mètre de la place Vendôme.
Et qui sait? Ce quartier est le plus riche, le plus visité de Paris ; ce simple mètre, s'il n'est pas provocateur, a pu fort bien être suggestif dans sa vie muette, il est à deux pas de l'hôtel Continental, qui est toujours bondé de ministres , de députés et de sénateurs Yankees et Canadiens.
L'un d'eux en passant se sera dit : « Tiens, mais voilà un système pratique, je vais en doter mon pays. »
De ridée à la réalisation, il n'y a qu'un pas là-bas, et pour moi qui ait l'honneur d'être lié avec un certain nombre d'hommes d'Etat de l'Amérique du Nord, je me crois même autorisé à affirmer que les choses se sont passées de la sorte, et voilà pourquoi je salue en passant, comme un vieil ami, mieux, comme un vieux et dévoué serviteur, le mètre -étalon de la place Vendôme.
Ceci dit, je demande maintenant au lecteur la permission d'entrer dans quelques détails techniques, parce qu'ils sont de nature à jeter une vive lumière sur une dernière gsiffe de nos savants officiels.
Le mètre est, chacun sait ça, la 40 millionième partie du méridien; à la suite des travaux de Lacaille, la commission composée de Brisson, Lagrange, Borda, Laplace, Berthollet et Prony — ce dernier ne pensait guère léguer son nom à une rue d'horizontales de marque — donnait au mètre 443.44 de la toise de Paris, mais bientôt, en 1799, la valeur définitive du mètre — pour le moment — était fixée à 443 lignes 295936.
Plus tard Biot et Arago démontrèrent que la longueur du mètre , calculée par Méchain et Delambre, était un peu trop petite; au lieu de 443 lignes 296, ces savants trouvèrent 443 lignes
31 et plus récemment encore de nouvelles constatations scientifiques donnèrent 443 lignes 39.
Est-ce sérieux, cette fois? je n'en sais rien et d'ailleurs la chose est de peu d'importance , la dimension du méridien est incertaine et conventionnelle, parce que l'on n'a pas encore trouvé le moyen de l'obtenir d'une manière absolument mathématique.
Là n'est pas la question, on a maintenant une mesure commode, universelle, à la veille d'ôtre reconnue par tous les peuples civilisés : conventionnelle ou non, nous nous en moquons un peu.
Le mètre-étalon déposé aux Archives le 4 Messidor an VII donne la longueur totale du mètre quand il est à zéro, il donne déplus le poids légal du kilogramme, quand il est dans le vide. Le pendule qui bat la seconde au 45* degré de latitude, au niveau de la mer, en est les 0,993977, on pourra donc loujours facilement déterminer le mètre au moyen du pendule.
Tout cela vous paraît suffisant, n'est-ce pas? et à moi aussi. Mais voilà, nous ne sommes pas de rinstilut, nous n'avons pas de crânes d'anthropoïdes ou d'anthropomorphes à mesurer pour les comparer à ceux des noirs, comme les anthropologistes, c'est pourquoi nous ne comprenons pas les subtilités des gens habitués à discuter sous la coupole.
Donc ces braves gens ayant besoin d'un mètre exact , sûr, scientifique , inoubliable , étalon et précis, l'ont fait construire avec soin, sous les yeux de plusieurs commissions et sous-commissions, puis l'ont mis dans une boîte, puis ont placé cette boîte dans plusieurs autres boîtes pour échapper à l'humidité, puis ont fait un grand trou au fond d'une cave de l'Observatoire , puis ont mis le tout — le mètre et les boîtes qui le renferment— au fond du trou, puis ont rebouché le tout avec de la terre pour éviter les trépidations, et c'est même pour cela que lesdits savants ne voulaient pas laisser amener le chemin de fer de Sceaux au Luxembourg, c'était pour éviter les trépidations sur le mètre... qui ne peut pas leur servir au fin fond du Irou comblé par les terres.
C'était une bien belle cérémonie et touchante...
Ah! ma tète, ma raison, ne m'abandonnez pas. C'est beau la science.
— Et les savants ?
— Permettez-moi de ne pas vous répondre.
J'ai vu bien souvent le mètre de marbre
blanc de la place Vendôme par de grands soleils et par de rudes journées de neiges, alors que Napoléon .sur sa colonne semblait présider à la retraite de Russie, le mètre, toujours calme, ne
paraissait pas tant que cela redouter le froid, le chaud, l'humidité ou les trépidations, et, en tout cas, j'aime mieux le voir là qu'au fond d'une cave à dix pieds sous terre, il rend plus de services aux jolis trottins qui mesurent en passant la pièce d'organdi achetée tout à l'heure au Louvre parmi les derniers rossignols.