‹ Mon carnet de chasseChapitre 10 sur 63 · NP · texte numérisé non relu

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si

effrayant enveloppe le paysage assoupli. Nos pas mêmes

se succèdent sans bruit dans le sable humide.

Halte! Maintenant nous sommes postés, Téléma-

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que et moi, à cent mètres l’un de l’autre, et cachés dans des toufles d'ignames. Il est temps! Le soleil a disparu depuis vingt minutes; les nuages se décolorent peu à peu, les canards vont venir! Et nous faisons face au couchant, l'œil grand ouvert, le regard mobile, le fusil prêt...

Tout à coup un premier frémissement d’ailes résonne à ma droite, une ombre surgit, je tire!.. Mon coup de fusil

fait un trait de feu dans la pénombre et j'entends le bruit

* - mat de la chute de l'oiseau sur le sable mouillé. Presque

au même instant un éclair éclate à ma gauche. C’est mon compagnon qui vient de tirer... Et moi aussi, je tire, je tire encore! Et Télémaque me répond; et les détonations se succèdent, pressées, furieuses, comme les voix de deux batteries en position, malgré la pluie que le vent nous jette au visage, malgré l’ombre qui s’épaissit. Car les canards passent, passent!... Le chasseur les distingue à peine, mais il tire, tire toujours. Une sorte de frénésie le domine. Ses sens surexcités s’affinent dans la nuit. Il en arrive à deviner plutôt qu'il ne voit l'approche de l'oiseau, son passage dans le ciel sombre,

et, après le coup de fusil, sa lourde chute ou sa fuite

" effarée.

Une demi-heure, une heure, peut-être, s'est écoulée. L’affût est terminé! Il fait nuit. Mais le vent a balayé les

plus noirs nuages, et, sur la nappe d'encre de l'étang,

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le premier rayon de lune fait une traînée de lumière blanche qui s'étale peu à peu, se disperse en étincelles sur les va-

œues sautillantes et

finit par couvrir l’eau de son envahissement argenté!

J'ai cherché assez longtemps mes canards abattus et j'enairetrouvétrois; puis je me suis mis en marche dans la direction de mon ami, en l'appelant :

« Ho! hop! Ho!

Hop! » Pas de réponse. II devait avoir

fort à faire à ramas-

ser ses canards, car

il avait tiré souvent, et il ne manque guère. Enfin en avançant, je finis par distinguer une ombre

qui s'agitait, allait, venait, jurait, grognait! et, chose

bizarre! cette ombre était nu-tête, en bras de chemise.

— Eh bien? dis-je, lorsque je fus à dix pas.

L'ombre s'arrêta et, du revers de sa manche, s’essuya le front.

— Quel affût, mon cher! Voyez donc!

Dans chaque main Télémaque tenait une grappe sombre que je reconnus pour être une grappe de canards. |

— Voyez, reprit 1l, j'en ai cinq là, et deux à mon poste, derrière ce tamaris.… Mais il y en a encore trois, quatre, je ne sais pas combien, par ici, tout autour de nous... Quel affût! Quel affüt! D'abord je me cachais; puis, peu à peu, comme ces enragés-là n'avaient peur de rien, comme ils passaient toujours sans interruption, malgré la fusillade, je ne me suis plus gêné, je me suis planté debout, comme ça! Et à force de tirer, de courir, de recharger, de m'énerver, je me suis mis dans un état !... j'ai fini par jeter bas mon caoutchouc, puis ma veste, puis mon tricot, puis ma casquette !....…. tout enfin! Non, pas tout! J’ai encore ma chemise et mon pantalon, mais si cela avait duré un quart d'heure de plus, je ne sais pas dans quel costume je serais maintenant... Songez donc!... Je n'avais pas même le temps d'aller ramasser mes canards. Ils tombaient, tombaient!... Je les numérotais à mesure : Un ici, près de la grosse toulle, un autre,

là, au bord de l’eau; un, derrière moi en droite ligne; un,

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