‹ Mon carnet de chasseChapitre 39 sur 63 · É EE · texte numérisé non relu

É EE

PS dite 0 EE D ÉU ha

er

cesse, j'en ai assez à la fin! — Je suis du Nord. — Tout

ce que je raconte est l'exactitude même. J'ai des amis

sérieux, du Nord aussi, que j'ai fini par convaincre et.

qui témoigneront pour moi.

Demandez à André H... l’incomparable amphytrion de Markolzheim. Demandez à Ernest et Raoul M..., Philippe V..., Pierre G..., ses hôtes comme moi. Ils vous di-

ront que là-bas, bien loin du soleil éclatant de Tarascon,

ce soleil dont chaque rayon fait, paraït-il, éclore un beau

mensonge tout étincelant de grâce et de fraicheur, ils vous diront que nous avons pendant cinq ou six jours, entre les battues de lièvres et de perdreaux, conté des histoires

de mirage et que nous les redisions le soir, à table, en

dégustant de grands crus, ou plus tard encore, en va-.

guant dans les corridors en tenue plus que légère. Certes, les histoires n'étaient pas accueillies par des pleurs et, dans l’élégant chalet de pitchpin, les minces cloisons tremblaient, secouées par les vibrations de nos rires... Demandez surtout à Raoul M... qui est bon public s’il en fût. Oui, j'avoue que nous avions sorti de no-

tre répertoire les aventures les moins ordinaires de notre

vie de chasseur et que pour en animer le débit, chacun

avait si bien pris l'accent « de là-bas », qu'on ne parla pas autrement, durant tout le séjour! André lui-même en donnant les ordres à ses gardes — calmes et blonds

Alsaciens aux yeux bleus un peu étonnés de cet avatar

+, à 1 te Ca fa 1: 4

Mar 2 à

DRÉLRTE :

2H OT SRE 4. 1e NN" »

maux, l’un de nous prétendit avoir vu

— André ne pouvait plus se défaire du cher accent joyeux qui fait si bien carillonner les syllabes.

Eh bien, je vous l’affirme, à la fin, il n'était pas une de nos histoires que personne des auditeurs eût osé mettre en doute. C'est à peine si un léger mouvement de sur- | prise, vite réprimé d’ailleurs, se produisit

lorsque, parlant de l'intelligence des ani-

chez un savetier, une pie qui ressemelait des bottes.

Donc, cette confiance dans le narrateur prouve ? Quoi ?..

Eh pardi! allez-vous dire, le mirage, tout bêtement. Non

pas! — Cela prouve qu’à la chasse tout arrive, tout peut

arriver et que les chasseurs sont par conséquent plus véridiques en général qu'on ne le pense.

Pour défendre une opinion, rien de mieux que d’invoquer certaines autorités.

Elzéar Blaze dont j'ai déjà cité le nom, concède que le chasseur ment volontiers. Il est en cela d'accord avec mon ami Albert G., vulgo Ajax, né natif du Languedoc, celui qui dit « mon fils sera chasseur, parce qu'il est blagueur ».

Mais Albert G... qui en raconte de roides, je vous assure, n'a jamais reconnu avoir porté la plus légère atteinte

à la vérité.

Mon ami Télémaque, lui, m’a dit un jour : Voyez-vous,

mon cher, il faut croire à toutes les histoires de chasse

ou ne croire à aucune. Mais il vaut mieux y croire; c’est plus drôle. Du reste, nous autres méridionaux, on nous comprend mal. Nous ne sommes pas de vulgaires « blagueurs ». Nous sommes mille fois plus fins qu'on ne s’1magine... Nous nous tenons toujours derrière ce que nous disons pour en sourire sans en avoir l'air. Nous nous amusons nous-mêmes. »

Et Télémaque avait raison.

D'ailleurs Blaze lui-même a rectifié comme suit son

énoncé du proverbe : « Les chasseurs sont menteurs. »

« Il ne faut pas, se hâte-t-1l d'ajouter, pousser trop loin le

doute et croire fausses toutes les histoires de chasseurs.

« À la chasse, on voit quelquelois des événements extraordinaires, et souvent à cause du proverbe, je n'ai pas osé raconter des choses qui me sont réellement arrivées; 1l est désagréable de voir un sourire d'incrédulité sur la figure des auditeurs.

« Un de mes oncles chassait sur la montagne de Lébe-

ron, couverte de neige; 1l était au sommet, près d'une

pente très rapide; 1l tue un lièvre qui fuyait en descen-

dant : Le lièvre culbute, tombe en roulant plusieurs fois sur lui-même : la neige s'attache contre le lièvre et forme une boule qui grossit à chaque tour. Entraïnée par son

propre.poids qui s’augmente, la boule continue à rouler

jusqu’au pied de la montagne. Elle était si grosse et si

dure qu’on fut obligé d'appeler des paysans pour la briser avec des haches et des pioches, car enfin mon oncle voulait avoir son lièvre. »

Pourquoi pas?

L'histoire est curieu-

se, non invraisemblable. Et je ne me

permettrai pas même

ce sourire d'incrédu-

lité que redoutait Elzéar Blaze.

Serais-je donc du

Midi? C'est que vrai-

ment, là-bas, on res-

pecte le conteur, ja-

RS Ellis j sil on

lune y \

mais on ne met en doute sa véracité. Il est même élé-

gant de ne laisser paraître aucune surprise à l’ouïe des

plus extraordinaires aventures.

Et pour continuer à parler lièvre, tenez voici ce que

j'ai vu, de mes yeux vu, et qui vaut bien l'histoire de la

boule de neige.

La scène se passe non en hiver mais fin août, un jour d'ouverture, dans ce bon pays de Bresse où je vous ai | déjà conduit. I faisait chaud, très chaud. Vers onze heures

du matin, nous avions fait halte près d’un petit bois, sa-

vourant les délices de l’ombre en attendant celles du dé-

jeuner, qui ne tarderait pas. Or, mon frère, qui est plutôt

corpulent, et qui avait eu chaud, je vous le garantis, cher-

chait un endroit frais où s'asseoir. Et faute de pouvoir

; s'asseoir dans l’eau, il

avait avisé l’herbe assez

épaisse d'un talus voi-

sin. Mais il paraît que

ce mode de rafraichis-

sement local ne donnait

pas de bons résultats,

car au bout de deux ou

trois minutes, il nous dit :

« C’est curieux, cette

herbe est à l’ombre et

il me semble que je

suis assis sur quelque

chose de chaud.

Il se souleva... regarda sous lui... Et je vous le donne en cent, en

mille. Devinez sur quoi il était assis: — et c'était vrai-

LE vos: d'il tar Er ds

à Ji d

ment de la guigne pour quelqu'un qui cherche une place fraiche. — Sur quoi? Sur un lièvre. Oui un lièvre, ou plutôt un levraut, un petit levraut de deux livres, qui était gîté là, dans une sinuosité du talus et qui avait eu cette guigne, lui aussi, qu'un chasseur l’étouffât en s’asseyant dessus! Deux livres, à peine! Le pauvre levraut était encore à l’âge tendre que les chasseurs épargnent. Il n'avait

pas à craindre le plomb meurtrier, et il avait fallu que le

monsieur qui cherchait une place fraîche pour son posté-

rieur vint justement!... Non, vraiment, un guignard, deux guignards !

Vous riez, incrédules! Eh bien mes amis du Languedoc n'ont pas ri. J’ai conté l'aventure un matin, dans le grand omnibus qui nous menait à une chasse aux macreuses et à peine avais-je terminé qu Albert G... s’écria :

— Pareille chose m'arriva. C'était en 1876.

Télémaque l’interrompit.

— Seulement c’est le lièvre qui s'était assis sur lui et qui l'avait étoufté.

Mais on ne déconcerte pas Albert G... Il nous conta donc une histoire analogue et conclut en ces termes. La conelusion valait à elle seule tout le reste :

— « Il arrive du reste assez fréquemment que l’on s’assied sur un lièvre. »

Sur un lièvre! dans le Midi! Dans la patrie du 2a-

pide! Dans ce pays où j'ai recueilli d’un indigène pay-

' Tr Mot

san, — c'était dans le Var, — cette réponse que je note ici à propos de lièvre. Je lui demandais quels étaient les principaux gibiers du pays.

— Nous avons, me dit-il, en comptant sur ses doigts, nous avons, la grive, nous avons...

l’alouette... le foutifouti et...

presque du lièvre.

Albert G... a du reste la spécialité de prendre les liè-

vres de façon peu ordinaire.

C’est lui, vous savez bien, qui pêchant la tanche, dans la pièce d’eau de ses amis, prit au filet un lièvre que chassaient les chiens de son voisin Couloudou.

Mais reprenons nos histoires vraies... d'apparence invraisemblables !

Ce matin-là, dans l’omnibus où j'avais « levé ce lièvre », on raconta pas mal d'histoires vraies ou qui pouvaient l'être. Ainsi celle de ce perdreau démonté qui fuyait à pattes le long d’un fossé et se réfugia dans une vieille boite de thon que le hasard d’un pique-nique ou de l’engrais citadin avait jetée là. Ce fut le chien d'Albert G... qui tomba en arrêt sur la boîte et je vous laisse à penser si l’on riait.

— Té! le chien d'Albert qui arrête le poisson maintenant.

Mais Albert eut les rieurs de son côté quand il extirpa son perdreau de la boîte de conserve.

J'oublie les autres anecdotes, sujettes à caution. Je m'abandonne à mes souvenirs, je ne vous rapporterai que ce dont * j'aiété témoin.

D'abord le meurtre d'une sarcelle qui

n'eut guère

plus de chance que le lièvre de mon frère. Un de mes amis, un homme du Nord, qui n aimait pas à raconter l'aventure, de peur que... vous savez... le sourire incrédule!... Un de mes amis lève à quinze mètres de lui deux sarcelles, l’une part à droite, l'autre à gauche. Il tire celle de droite qui tombe, et, stupéfaction, celle de gauche tombe aussi. Les deux oiseaux volaient à dix mètres l’un de l’autre. Expliquez! si vous pouvez.

Cela me rappelle un coup de fusil bizarre que je fis à l'affût du soir. Mon ami tuait des sarcelles qu'il ne visait

pas. J'ai fait mieux. Un soir d’affût par un temps sombre

202 MON CARNET DE CHASSE. 2 PR EUE TS et calme, les canards volaient très haut. Je les entendais 3 passer sans interruption, mais pas moyen de distinguer ë leur silhouette sur le cielobscur. A tout instant je percevais | 4 le bruit d’une volée d'oiseaux arrivant sur moi: le bruit orandissait, atteignait son maximum juste au-dessus de À

ma tête, puis décroissait, s’éloignait, s’éteignait derrière moi.

Je suivais donc de l'oreille le passage des invisibles canards. Eh bien, à la fin, agacé, devinant à l'intensité du cho-cho-cho-cho-cho qu'un gros vol approchait, je lachai mes deux coups dans /e maximum du bruit, droit audessus de moi et je regardai. D'abord, je ne vis rien. Puis au bout d’une ou deux secondes — et cela prouve que le vol avait passé haut, à vingt mètres, — tout à coup. apparut un point que je vis grossir instantanément, puis, tout près de moi sur ma gauche, un oiseau tomba raide mort. C'était un bour-brun, autrement dénommé rouge de rivière ou pilet. Jamais raccroc ne me fit plus plaisir. Je l’ai essayé de nouveau, mais sans succès.

Plus difficile encore à refaire ce coup de fusil, nettement septentrional, puisqu'il s’est tiré au bord de l'Oise. L'auteur de ce coup étrange est un gentilhomme de Picardie et c’est un de ses amis qui m'a conté l’anecdote…

Il y avait dans le bas du pare, une pièce d’eau commu niquant avec la rivière. C'était là, près de cette sorte

d'embouchure, le séjour habituel des carpes, etsouvent, le

maître du lieu s’amusait à piquer à balle les gros poissons

qui flânaient là, dans l’eau peu profonde... Un jour, il tire

une carpe, et un pigeon ramier tombe dans la pièce d’eau

à quelques mètres du tireur. La carpe fut-elle manquée ou tuée peu importe, mais comme ricochet authentique je vous défie de trouvér mieux.

Je vous donne encore comme absolument dénuée de toute exagération cette aventure d’un de mes amis, qui semble avoir été empruntée aux mémoires du baron de Münchausen.

X..., très Jeune chasseur et fort ardent, guettait les canards à la passe du soir. Il venait de tirer son coup droit

et s'occupait à le recharger. Or, on ne se servait pas en-

core de fusil Lefaucheux et beaucoup de chasseurs avaient l'habitude, après avoir bourré leur poudre, de glisser la baguette dans l’autre canon tandis qu'ils préparaient leur charge de plomb. C’est ce qu'avait fait X... mais au milieu del’opération, des oiseaux passentsursatête, puis d’autreset d'autres encore. Il met en joue, tire son coup gauche…Il entend la chute d'un corps à une certaine distance. Mais, pas de chien. L'ombre est épaisse, vaine recherche... Le len-

demain un paysan lui dit : « J’ai trouvé un canard que vous

avez dû tirer, hier. En tombant il

ceau de bois. »

Hein! le coup de la baguette, qu'en dites-vous? Du Münchausen si vous voulez, mais du vrai, je

vous le garantis.

RE que la chasse au marais est bien plus fertile que d’autres en

aventures inédites et cocasses.

Peut-être le devons-nous à la variété du terrain de

chasse, décor toujours changeant où l’on trouve tour à tour des flaques d’eau dormante, des étendues de jonc,

des fossés, d’épais fourrés de roseaux, des buissons à

demi submergés, et aussi à la diversité de la gent voya-

œeuse, des échassiers et des palmipèdes qui viennent faire

s'était embroché sur un petit mor-

Ce qu'en passant je constate,

une halte ou un séjour dans ce domaine encore à peu près inculte, inhabité.

Je vous ai conté la mort épique d’un flamant. Mais vous ai-je dit la lutte non moins épique de Télémaque et d’un héron pourpré? Le bel oiseau était parti de derrière une toufle de roseaux; notre ami l'avait seulement

« désailé ». Or le héron, ferme encore sur ses longs pieds,

ne semblait nullement prêt à se rendre. Je ne sais pas ce

que vaut la vie d’un héron, mais celui-là paraissait décidé à vendre chèrement la sienne. Aussi bien, quand nos chiens s’approchèrent, ils les reçut à furieux coups de bec, coups droits d’une détente et d’un à propos merveilleux, dignes de

mes chers maîtres, Adolphe et Georges Rouleau. Ma chienne

était prudemment venue se réfugier derrière moi. Mais le

chien de Télémaque, un griffon plein d’ardeur, continuait l'assaut ; or, ce chien, on l’avait prêté à mon ami et en outre il était borgne! Figurez-vous quel ennui, de ramener à son propriétaire l'animal privé de son dernier œil, et dans quelles circonstances! Un œ1l crevé par un héron! Car le héron, malignement et comme à dessein, visait le bon œil! Il fallait prendre un parti, le borgne refusant de battre en retraite, le héron continuant à vouloir en faire un aveugle ; quant à tirer un second coup de fusil, pas moyen, si ce n'est à bout portant, durant un des courts répits du combat, quand le chien reculait un peu. Mais c'eût été

dommage de broyer une aussi belle pièce ornithologique.

Comme on ne pouvait songer à un corps à corps, je proposai de fabriquer un lazzo ou autre instrument pour combattre de loin.

Mais ça c'était l'affaire de Télémaque; il y aurait plutôt perdu son nom.

Il me dit :

— Laissez-moi faire.

Il m'écarta et s’avança vers le héron, pointant vers lui

le canon de son fusil dont il avait retiré les cartouches.

L'oiseau ouvrait, fermait son bec,

piquant dans le vide. Tout à coup,

pendant une seconde d’immobilité.

Ph)

Télémaque à son tour se fendit,

porta un coup rapide, foudroyant,

et releva aussitôt son fusil au bout duquel se débattait le

héron désormais pris par le bec et incapable de nuire. Vous devinez?

Télémaque avait enfilé le bec (1) de l'oiseau dans l’un

(1) À propos de l'expression enfiler le bec de l'oiseau dans le canon,

AL

Dane

des canons de son fusil. Pas plus difficile que ça... Je vous recommande cette manière de se saisir d’un héron récalcitrant. Vous pouvez alors et tout à loisir le passer à tabac et l’exécuter sans péril.

Sans péril?.. Croiriez-vous que le chasseur de marais ne coure pas d’autres périls que la rencontre d’un taureau

échappé, d’un héron blessé, ou d’un fossé profond où il

prend un bain inattendu? Si fait. L'un des dangers de la

chasse d’eau, c’est le feu. Riez si vous voulez; j'ai failli être grillé, moi qui vous parle. Et se sera le dernier récit de mes personnelles aventures marécageuses.

Un jour de gros vent du Nord très froid, en décembre,

alors que tout le marais était pris, je chassais la bécassine

dans de petits jones, un peu abrités du vent, un cagnard

comme on dit là-bas, où la glace fondait au soleil de

midi.

Les bécassines s’étaient réunies là, heureuses de trouver

enfin un sol dégelé où chercher leur pâture. J'avais déjà

tiré quelques-uns de ces intéressants oiseaux, lorsque

tout près du bord, à une portée de fusil, contre un buisson

de tamaris je vis ma chienne à l'arrêt. Au moment même

Télémaque me fit observer que l’on pourrait aussi bien dire enfoncer le canon sur le bec, et il me cita comme expression analogue : Enfoncer son chapeau sur sa tête. On pourrait même dire que le héron avait enfilé le canon, puisqu'on dit enfiler une aiguille. (Ne pas confondre enfiler le canon avec s’enfiler un canon, ce qui a un autre sens dans le langage des mastroquets.)

j'allumais une cigarette. Je jetai l’allumette, et m'avançai vers le buisson. Vous devinez le reste, à peine avais-je fait dix pas qu'un crépitement sinistre me fit regarder en arrière. Eh bien merci! je vous prie de croire que ça : flambait! Les jones secs brülaient comme des copeaux. En moins de quelques secondes il y en eut dix mètres carrés en flammes. Et si l'incendie se propageait plus loin, gagnant la zone qui n'était pas abritée du vent, ce serait cinquante, cent hectares de

jones et de roseaux qui al-

laient griller, sans parler de

trois ou quatre meules énor-

mes que ] apercevais non loin de làet dont les propriétaires me demanderalent compte.

— Une jolie chasse aux bécassines et qui me reviendrait bon !

Toutes ces réflexions je les fis en l’espace

d’un clin d'œil et résolument je me jetai dans le feu, essayant

de l’éteindre en piétinant les herbes enflammées. Mais vate promener! Il faisait là une de ces températures! Mes bottes sentaient déjà le caoutchouc fondu, et ma moustache le roussi. Je battis en retraite vers le bord, ne sachant que faire. En cet instant, — à stupéfaction! — mes regards tombèrent sur ma chienne, Belle. Ah! elle s’en occupait bien du feu. Elle n'avait pas quitté l'arrêt; elle était impassible, d’une immobilité de pierre, le nez toujours * tendu vers le buisson fascinateur (1). Je m’approchaïi; ce devait être un lapin que Belle arrêtait; je ne voulus pas me montrer moins insouciant du feu que ma brave chienne ; je me préparai à faire partir le lapin et à le tirer. Parbleu c'est quil fallait se dépêcher. Les flammes gagnaient et tordaient maintenant à quelques pas de moi les tamaris et les roseaux. La chienne avance, le lapin part devant moi et suit une espèce de sentier très étroit que les flammes envahissaient déjà. Pan, pan! Je ne vois plus rien, pas même le lapin, et sifflant ma chienne je fuis à grands

pas dans le marais, vers les eaux profondes, regardant

(1) Cette chienne était la petite-fille d'une autre Belle, si ferme d'arrêt aussi que lorsqu'elle a quitté ce monde pour aller chasser dans les bienheureuses prairies du Wacondah, j'ai fait graver sur sa pierre tombale ces quatre vers que le prosateur a la modestie charmante de mettre simplement en note :

« Ci-git ma plus fidèle et ma première amie, « Qui souvent partagea mon pain dans la forêt. « Sous ce marbre elle s’est pour toujours endormie « En rêvant qu’elle tient un éternel arrêt. » MON CARNET DE CHASSE. 14

parfois en arrière au risque d’être changé en statue de sel.

Quel spectacle! Un hectare au moins était en feu et les flammes pointaient vers le ciel, à plusieurs mètres de hauteur, leurs sinistres langues rouges! Enfin, j arrivai au mas et je prévins le garde. Il haussa les épaules,

dit que cela ne faisait pas grand soze et enfourcha son

camargo pour « aller quand même y faire un tour ».

Il revint au bout d’une heure me rassurer : c'était fini; l'incendie avait marché vite jusqu'à une partie fauchée du marais et là, faute d’aliment, s'était éteint. |

Je retournai donc à mes bécassines et j'inspectai le lieu du désastre encore brülant, fumant, puant... Mais savez-vous le plus drôle de tout. C’est que ma chienne me rapporta mon lapin à qui j'avais cassé les pattes et qui était allé se faire griller à quelques pas plus loin. Oui, grillé! — il fallut bien le recuire un peu tout de même. — C'est égal, après ça qu'on ne vienne plus me parler d’alouettes toutes rôties. J’ai fait plus fort que ça, n'est-ce pas ? |

Depuis que j'ai conté cette aventure à mes amis du

Languedoc, ils m'ont considéré comme un frère. Et.

pourtant elle est vraie.

— fes ——

on,

: eh à - - # nd dr.» sÉRUUSRSS ES Mpeihé. nt En ee Lin.

: , 1 2 # ER compil à cet ue

Page 1