LE JOLI PAPETIER
Il existe parfois des cir-
constances atténuantes du
mensonge cynégétique ou
sinon atténuantes, du moins explicatives. Le soleil, qu'il
soit du Nord ou du Midi, n'est pas le seul agent provocateur. Une cause psychologique assez fréquente est ce diable d’amour-propre qu'ont les chasseurs.
Ah! la bredouille!.. Quel spectre hideux. Devenir sa proie, c'est le déshonneur, l’agonie morale. Pour l’éviter,
que ne feraient certains d’entre nous? Et que n'inventent-
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ils pour empêcher que leur honte soit connue! ! Il y a vraiment des chasseurs qui ne peuvent pas, — vous entendez bien — qui ne peuvent pas avouer qu’ils n’ont rien tué; certains diront qu'ils n’ont rien vu, d’autres affirmeront qu'ils n'ont pas tiré — d’autres enfin que les cartouches ne valaient rien. Oh! alors! quand on en arrive à accuser les cartouches, c’est grave.
J'ai vu un chasseur qui avait fini par forcer à la course, dans le fond d’un ravin, un malheureux perdreau d’ouverture, exténué par un long vol et peut-être légèrement eflleuré d’un grain de plomb. Et le Nemrod furieux, après avoir tordu le cou au perdreau — la scène continue toujours au fond du tragique ravin — le sauvage Nemrod brise les pattes, casse les ailes, mutile et broie ce cadavre puis, rejoignant ses camarades, il leur montre l'oiseau et leur dit :
— Voyez donc, il était en plein coup et il continuait
à voler. Le plomb n'entre pas; cette poudre ne vaut rien.
Oh! que c’est sinistre, n'est-ce pas!
Moins sinistre, mais louche et presque tricheuse la manie de certains tireurs, qui dans les battues de perdreaux ramassent avant de quitter leur poste et dissimulent une partie de leurs douilles pour qu'on ne sache pas combien ils ont tiré de cartouches.
À propos de bredouille je me rappelle une histoire de
mon ami Gaston G... qui ne se contente pas d’être un étincelant paysagiste et un remarquable animalier mais qui est encore un vrai gascon de la bonne marque avec toute la verve et l'esprit qu'il faut. Et il en a des souvenirs de chasse! Il m'en a conté plus d'un, à la salle d'armes, entre deux assauts. On nous connaît bien, au 350 de la rue Saint-Honoré, et quand les camarades nous voient chuchoter ensemble, puis éclater de rire ils disent : « les voilà encore partis dans leurs histoires de chasse ».
Donc, un jour Gaston, s’en revenait bredouille dans la voiture publique à caisson jaune qui faisait le service entre X... et Z... au pays gascon. Un confrère inconnu se trouvait là, bredouille aussi et l'entretien s'engage.
— Tenez, lui dit enfin l'inconnu, faisons-nous arrêter là, il y a un petit bois excellent pour la bécasse; nous le battrons et nous rentrerons à pied.
— Convenu.
Ils descendent de voiture et prennent chacun de leur côté, se partageant le bois. Gaston n’avait pas fait deux cents pas qu'il entend un coup de fusil.
— Allons, se dit-il, ce veinard a tué la bécasse!
Au bout du bois on se rejoint.
— Alors, etcette bécasse ? Vous l’avez tuée ?
— Eh non... c’est un roitelet.
Et il tire de son sac l’imperceptible oiseau.
Gaston garde son sérieux et félicite d’une légère imch-
nation de tête.
L'autre aussitôt, offrant le
roitelet d’un geste noble ..
É — Prenez-le.
— Oh! Comment donc!
pe Prenez-le! Vous direz
que c’est vous qui l'avez tué
Sans commentaires, n’est-
ce pas?
Il était, n’en doutez pas,
ce tueur de roitelet, proche
parent de cet autre compatriote de Gaston G... qui ve-
nait lui aussi de tuer un microscopique oiseau et qui
racontait, en la mimant, la scène du meurtre.
— Il est tombé comme une masse! Pourtant, il vivait
encore. J'ai dû l’achever à coups de crosse !
Oh! ces petits oiseaux, tout petits, tout jolis, si nombreux et si divers au pays du soleil, que d'émotions, que de joies 1ls ont procurées aux vrais chasseurs, ceux qui font la vraie chasse « celle où l’on ne voit rien » comme disait l’autre.
Et tous ces gibiers sont classifiés, nomenclaturés. Et il y à des noms charmants, pittoresques, rappelant les mœurs, les allures, l’aspect, les cris même de ces minus- * cules passereaux.
Il y a le Coutelou (l’alouette lulu) dont le nom imite presque le coup de sifflet de l'oiseau, son appel trisyllabique en quelque sorte. Puis la £éride, encore une onomatopée; le simule-feuille qui se cache si bien dans les arbres. Le retourne-pierre ainsi nommé, selon les uns, parce qu'il se tient sur une pierre et qu'il la retourne en s'envolant; selon d’autres, parce qu'il tourne autour des pierres. Délicieux de naïveté! — oh! combien! cette étymologie! Puis l’estrangle-porc, espèce de roitelet ou fouti-fouti, si petit qu'un porc pourrait s’étrangler avec; je vous donne encore l’étymologie textuelle. Enfin, parmi ces tout petits, citons encore le crotte-menu et le mouillebassinet, mais je n’en garantis pas l’authenticité. C'est Grosclaude qui me les a signalés. Ça doit être du gibier de Madagascar.
Encore une expression bien méridionale pour tous les
oiseaux difliciles à tuer, même les gros gibiers comme la
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bécassine : des mange-poudre. Exemple : « ces bécassines, c'est des mange-poudre »... Et le crébachien ou beau-bois (pourquoi beau bois? Je n’en sais rien). Crébachien signifie crève-chien. Cela vous donne l’idée, n'est-ce pas, d’un oiseau terrible qui tue les chiens, de même qu'en Malaisie le mot mangeur d'hommes signifie le tigre. Eh bien, non, le crève-chien c’est le plus petit des râles, le râle-poussin, et son surnom, très mérité, d’ailleurs, lui vient de son opiniâtreté à courir dans les joncs au lieu de prendre le vol malgré les efforts des chiens qui le mènent.
Je signale aussi le court-vite, allitération bien méritée également du mot courlis, bien que ce ne soit pas à proprement parler du vrai courlis qu'il s'agisse, mais de l'æœdicnème criard, ou grand pluvier, ou courlis de terre, un échassier très coureur que l’on rencontre en grands vols dans les plaines et les vignes du Languedoc.
Une gracieuse allitération encore : Le Cardinalet pour chardonneret. Pourquoi ? demandai-je un jour.
— Pardi, me répondit mon garde,
à cause du rouge qu'il a sur la tête
commeles cardinaux,les capelan(A).
(1) Capucins, religieux.
Et parmi les oiseaux de marais tous les échassiers, râles, chevaliers, bécasseaux de toute sorte, combien de surnoms !
Mais pardon! Assez d’ornithologie pour aujourd’hui. J'oubliais que nous devisions sérieusement sur le grave sujet du mirage, créateur de mensonges involontaires. Je vous montrais ensuite comme naturel succédané du mensonge inconscient, le mensonge volontaire, mais excusable autant que ridicule, qu'engendrent l’amour-propre
. du chasseur et la pâle terreur de la bredouille. Ces men-
- songes-là sont légions et tous nous en avons observé
maints exemples. Souvent même il y a préméditation, ce qui est grave; cela devient alors de la mystification. Tel ce
chasseur, ami d'Albert G... qui
pour ne pas avouer à l'octroi qu'il rentrait bredouille déclarait toujours un perdreau qu'il avait dans le filet de son carnier.Jamais bredouille, parbleu ! C'était un perdreau en baudruche avec des plumes collées et il le gonflait avant de passer sous l'œil inquisiteur et narquois des gabelous... A Ia fin, il s'était fait une réputation. À l'octroi on le connaissait : « Jamais bredouille,
celui-là, disait-on. »
De la mystification à la fumisterie, il n’y a qu'un pas et j'hésite à le faire... car cela nous amènerait dans un autre domaine, peuplé de fantoches bizarres, et où nous compromettrions notre dignité, nous quune passion commune réunit à cette heure et qui savons bien, vous qui m'écoutez et moi qui parle, tout le sérieux que ]j apporte au récit de mes souvenirs! Oui, la chasse est un sacerdoce et nous ne permettons pas qu'on le blague. C'est votre avis... c'est le mien. Et c’est pourquoi j ai toujours hautement blâmé les chasseurs fumistes.
Et tout le premier mon ami H... un terrible celui-là, un ancien copain de Grosclaude, — c’est tout dire, — et dont on n’en est plus à compter les fumisteries... de chasseur. Ainsi, ne trouvez-vous pas qu'il est d’une suprême inconvenance de fourrer une perle d'éther dans le derrière d’un lapin mort qu'on offre en prime à un invité... Innocente plaisanterie, direz-vous! Ah! bien oui! On voit que vous n'avez jamais goûté du lapin qui a avalé par là une perle d’éther. Ce jour-là, du reste, le mystificateur fut mystifé car le lapin étherisé revint à H... lui-même, sans qu'il sen doutât... Or, le lendemain, comme sa nourrice était venue le voir et restait à déjeuner au mas, on donna le lapin à l'office, comme régalade?.. Et je vous prie de croire que si H... n'avait pas été sevré depuis bien longtemps, il aurait pu ce jour-là chercher ailleurs sa ration de lait.
Il faut pourtant rendre à mes amis du Midi, cette justice que le mystificateur est plus volontiers du Nord. Il faut l’imperturbabilité, la froideur, le laconisme septen-
trional pour être un vrai fumiste. J'en ai connu plus d’un
au quartier latin dans le beau temps du café Saint-Michel et des Hydropathes, le temps du pauvre Sapek, le temps où Émile G.…., le bon poète, avait un chien berger et se refusait à payer l'impôt sur les chiens :
— Les chiens bergers ne paient pas.
— C'est vrai, mais votre chien ne garde pas de moutons.
— Tant pis, je ne paie pas.
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