‹ Mon carnet de chasseChapitre 8 sur 63 · À T£ CREER · texte numérisé non relu

À T£ CREER

« En eflet, je n'avais pas marché dix minutes dans le plan de la Peyre, qu'il me part un couple de canards.

Je respecte la cane et

je tue le col-vert; cinq minutes après un colvert déjà veuf se lève devant moi et je termine sa mélancolie...

« Pourvu que cela +. .. dure! » disait le maçon en dégringolant du cinquième étage.

Oui, seulement cela n’a pas duré tout le temps comme çà et pourtant dans cette journée de fermeture printanière,

je parvins à composer le tableau ci après. (On fait ce

qu'on peut.)

2 Échasses à manteau noir.

2 Canards.

2 Hirondelles de mer.

1 Mouette.

1 Tourterelle.

L Lapin (dit de marais).

1 Buse (pour m'absoudre du meurtre du lapin).

Chasse du garde :

1 Canard.

2 Lapins.

« Pas une seule poule d’eau, ni grosse, ni moyenne, ni petite; c’est ce qui me fut démontré le matin par les chiens de l'Abbaye, et l’après-midi par les chiens de Sylvéréal. Et votre chien? direz-vous. Oh! le mien avait déjà jugé la situation pendant la traversée de Camargue; il m'avait échappé, et tandis que j'étais en train de chemin de fer, il était en train de faire son chemin vers le mas de P... F... qui est son chez soi et le mien, au delà de Saint-Gilles et du Rhône, à 30 kilomètres s’il vous plait ; et il y arriva le soir, tout mouillé par le passage du fleuve, car 1l n'était pas allé prendre le pont, mais avait piqué en droite ligne à travers le pays inconnu. Cette sûreté d'orientation venait-elle du flair seul ou d’un sixième sens dont les hommes, même politiques, semblent dépourvus et que l’on attribue à tous les oiseaux voyageurs ? Insoluble question!

« Navré d’avoir perdu mon chien, je me contentai done d'errer à l'aventure, causant avec les indigènes, inspectant leurs travaux agricoles pour en déduire les conséquences cynégétiques; c'est ainsi que flânant, bavardant révassant, j'arrivai au bord de l'Étang des Fourneaux.

L'étang possédait alors deux à trois mille flamants.

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Un ami — devinez lequel — m'avait bien livré le secret pour les atteindre (1); s’avancer dans l’eau jusqu’à la ceinture, pendant que les flamants se disent qu'un chasseur ne serait jamais assez fou pour s'exposer dans cette

eau, sur la vase glissante, puis enques à)

voyer un coup de triple zéro à cent

mètres, casser le guidon d’une aile et

suivre pas à pas le flamant

blessé. Le pas de cet oiseau étant de ww plus court que celui de l’homme, il arrive un

moment, — après une infinité

è d’autres, — où l’homme saisit le flamant. Ce qui le rend glorieux à juste titre puisqu'Achille aux pieds légers et sans bottes de marais ne pouvait atteindre la tortue qui avait dix pas d’avance. Tout cela était très clair, mais

je pensai que ma gloire diminuerait celle de mon ami

et je m'éloignai me disant qu'après tout un flamant ne

* faisant pas le bonheur, il serait injuste de faire le malheur

d’un flamant...

(1) Télémaque fait ici allusion à une chasse aux flamants dont il sera

parlé plus loin. (Voir chap. V.)

« Ce qui rend ma philosophie très opportune, c’est que si l'on ne sait jamais bien ce que peut coûter un flamant, on peut s’en faire au moins une idée approximative, au moment où le passage de la note à payer vient clore très régulièrement les autres passages — bien moins réguliers — d'avril. (Admirezl’habileté de cette transition, bien digne du trésorier que je suis.) Cet envoi est indispensable, car sans le compte rendu ci-joint de l’exercice de chasse 189... 189... vous ne croiriez jamais, dans votre modestie, avoir tué pour deux cent dix-sept francs soixante-quinze de gibier. Il faut encore ajouter à ce chiffre 3 fr. 10 de blanchissage, ce qui est vraiment donné pour un homme qui se promène des heures entières

dans un étang... »

Bien qu'il m'ait souvent faussé compagnie, Télémaque n'en est pas moins un vrai dilettante du fusil et un passionné chasseur. Je vous garantis qu'il a plus souvent que moi « pris la botte », avant le jour, pour la quitter à la nuit close. |

C’est lui qui m'a fait faire l’un de mes premiers affûts de canards. Ce jour-là nous étions arrivés tard à Sylvéréal, Nous avions d’abord pataugé quelque peu dans le marais, puis nous nous étions retrouvés, une heure avant le coucher du soleil, sur la route qui nous ramenait au

mas... Peu à peu, le temps avait changé... Un gros vent

soufflait du Sud-Est. Et le couchant restait clair!... Quel temps d'affüt!... Les canards vont regagner à tire-d’aile leurs marais. Ils vont arriver les uns, st/fleurs, bouës, queues d'hironde, en rangs serrés, avec un bruit de bourrasques; les autres, cols-verts et sarcelles, par escouades de deux, trois, quatre! Et tous, affamés et confiants, vont s abattre dans les flaques d’eau pour y barbotter avec délice, pour arracher du fond vaseux les exquises carottes sauvages, aux feuilles dentelées. Et afin de mieux lutter contre le vent, ils passeront très bas, rasant la terre et l’eau, superbes à tirer dans le crépuscule orageux qui nous promet toutes les profondes émotions de l'espoir et de la déception, c’est-à-dire l’inconnu !

— Il n'y a pas à hésiter, me dit Télémaque, pas un instant à perdre! Il faut aller là-bas, aux Étangs, à la Conce, près de la coupure. En trois quarts d'heure nous y serons. Vite au mas, nous y prendrons la lanterne pour le retour, et zou! en avant!

L'endroit où voulait me conduire Télémaque est une langue de terre qui sépare deux immenses étangs salés. Ce lieu est désolé, sauvage, étrange et grandiose! Toujours la même végétation : des salicornes, des tamaris, encore des tamaris; mais l’horizon est plus lointain, plus majestueux qu'ailleurs; le regard s’en va là-bas, sans que

rien l’arrête, jusqu'aux derniers nuages empourprés qui

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