CHAPITRE Il
EN CAMARGUE. — AMIS ET SOUVENIRS. — SYLVÉRÉAL TÉLÉMAQUE. — UN AFFUT AUX CANARDS
Puisque je vous ai présenté mon ami Télémaque un matin d'automne, sur la route de Camargue, il faut que | je vous emmène avec lui jusqu’au terme de notre expé- RS: à dition.
C'est une ferme, dans la Petite Camargue, sur la rive droite du Petit Rhône. Pour y arriver, nous traversons le fleuve (1). Nous marchons cent mètres et nous y voilà!
Sylvéréal! un nom qui chante à mon oreille et lui mur-
(1) On traversait le Rhône en bac. Le passeur et son fils étaient de
bons amis à moi. Maintenant, hélas, il y a un pont de bateaux! Et les passeurs ont quitté le pays.
mure de chers souvenirs, comme certaines musiques, autrefois entendues, nous font revivre aujourd’hui les heures d'alors! Sylvéréal! un nom que je retrouve dans les vers de l’immortel chantre de Mireille. Sylvéréal! Sylva regalis, forêt royale (1)! un nom qui doit être bien vieux et qui a la mélancolique poésie de ce qui nous apparaît très loin, dans un nébuleux passé d’où l’évoque notre rêverie... Car, de cette forêt royale, nul vestige ne reste. Le terrain, sablonneux, inhospitalier au phyllo- xera, se couvre peu à peu de vignes, plants d’aramon aux longs et vigoureux sarments, aux lourdes grappes dont les énormes grains noirs et juteux font des ruisseaux de vin. Mais les arbres ont disparu; il faut pour en trouver s’en aller à cinq où six kilomètres, par delà les étangs, jusqu au Clamadour, une vraie forêt, celle dont nous parlions tout à l'heure, — deux ou trois cents hectares, — forêt vierge, inconnue, où du sol couvert d’un fouillis de houx, de genévriers et de bruyères, émergent des pins parasols superbes, majestueux, royaux, pareils sans doute à ceux qui jadis avaient fait donner au pays de Sylvéréal son nom fier et charmant.
Mais non, je suis ingrat. Il y a des arbres à Sylvéréal,
(1) Elle faisait partie du domaine de la couronne sous Louis XIV
qui fit bâtir un fort sur les bords du Rhône pour surveiller les incur-
sions des pirates anglais, dit-on. Ce fort devint plus tard un poste de douaniers.
Le FORTS
ve E ss RS PK Je * È # MON CARNET DE CHASSE. à
devant le mas, au bord de la route; des platanes, de grands Pre
platanes, qui puisent dans le sol, éternellement humide,
une impérissable vigueur. — Ils sont si beaux, si élevés, qu'on les aperçoit à bien des kilomètres de distance. Sou-
vent par les clairs après-midi d'automne, des collines
Sr
d'Estagel, je reconnaissais au loin, par delà l’Etang du Scamandre, sur la droite, le plumet gris et brun de leurs vigoureuses ramures aux feuilles cuivrées. Je me disais c'est là qu'est le Mas, au bord du Rhône, le bac et le passeur et son fils, mes amis; l’un ancien loup de mer, l’autre un vaillant marsouin, chasseur aussi et qui connaît l’affüt | et la passade, et d’où le vent soufflera et si les canards
monteront de la mer ou de la grande palus.
Le mas lui-même est une ferme, vaste bâtiment à trois ailes. Dans la cour jonchée de paille, les charrettes dételées lèvent en l'air leurs longs bras ; les poules picorent çà et là, les canards barbottent dans les recoins humides avec des frémissements de leur queue minuscule. Quand nous arrivons là, que nous descendons de la lourde berline
à cadre, chargée de bagages "divers, tout semble nous
souhaiter la bienvenue. Tout s’anime doucement et s’égaie. Les chiens de garde qui dormaient au soleil se lèvent pour venir faire connaissance avec les nôtres. Ceux-ci aboïent, grognent et s'étirent de joie, heureux de leur indépendance enfin reconquise après le long trajet en voiture... Cependant le vieux fermier nous aborde les mains tendues, et ses fils, deux beaux hommes, je vous assure, et sa femme qui nous sourit sous son fichu noir... Le garde qui revient de faire sa tournée sur son camargue blanc saute de selle aussi prestement qu’un cow-boy et déjà nous fait son rapport de chasse que mon ami Télémaque in-
terrompt de ses joyeuses exclamations languedociennes.
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me! RS TE Sr ; és ne à , F7 FAR
È — Oui, joyeuses — tout est joyeux — même le vent
di: . d'Est qui frémit dans les cimes bruissantes des platanes, és |
+ __ présageant des arrivées de bécassines et des passades de
: canards! | £T
Et moi j éprouve une intense et muette félicité en son-
geant aux journées d'oubli, de vie rustique, | animale, honnête que 0 je vais passer là, sans
i littérature, sans famille,
Ê sans triple courrier
4 quotidien, ne conver-
4 sant qu'avec ma chien-
Es ne, seul dans les joncs,
‘ seul dans le grand vent,
3 sur le bord des étangs déserts! Oui, seul, et n'ayantavec Télémaque + 54 lui-même, pendant les à ; heures dechasse, quele
| dialogue lointain denos
à coups de fusil qui se
5 répondent d’un bout du marais à l’autre, par-dessus les
S étendues impénétrables de roseaux qu’on ne peut plus fau- |
à cher, par-dessus les fossés profonds, les flaques immenses
‘4 et les rangs serrés des tamaris qui se massent, en de cer-
tains endroits, comme des soldats défendant le passage d’un gué et attendant la charge, impassibles, les pieds dans l’eau.
Je vous ai montré la cour et ce tranquille va et vient de gens et de bêtes qui symbolise la vie rustique. Voyons maintenant la maison — le mas. — Au fond de la cour est le corps principal du bâtiment, faisant face aux gisantesques platanes de la route. C’est là qu'est notre . logis. Au rez-de-chaussée une vaste pièce qui est à la fois notre cuisine, notre salon et notre réfectoire, notre cave, notre arsenal, notre garde-manger et même notre chenil. Là encore que de souvenirs, que de détails évocateurs. C’est la haute et large cheminée et les tas de sarments dont la flamme, le soir, monte, léchant la plaque chargée de suie, la marmite et la crémaillère ; puis fixé au mur, le râtelier pour les fusils; aux contrevents, des crochets pour les pièces tuées; dans un coin un tonneau de vin d'Aramon ; dans un autre, des caisses plates garnies de paille où nos chiens grelottants viendront en rentrant du marais « faire leur rond », et sécher à grands coups de langue leur poil boueux et ruisselant. Puis voici les sabots pour la veillée avec les chaussons de feutre; enfin, tout à l’entour, accrochées à des chevilles de bois et strictement numérotées, d’innombrables paires de bottes sommeillant sous une couche de
graisse; des bottes d’âges et de physionomies variées
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qui nous rappellent à force de les avoir vues portées par tel ou tel de nous, la physionomie même de leurs propriétaires respectifs.
Au-dessus decette pièce où les rideaux manquent, où les tentures sont de la chaux et les tapis des dalles de pierre,
au-dessus sont les
deux chambres à coucher — cinq lits dans les deux chambres et une rusticité de mobilier dione de Robinson; sans parler des objets divers, cocasses et le plus souvent très antiques sus-
pendus aux murail-
les : des canards et des sarcelles en carton pour servir d’appelants; vieux échassiers empaillés, pour les affûts à la hutte; puis des outils étranges, sellettes, pioches etc.; des engins
de pêche, des filets d’oiseleur, des carniers aux mailles
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souillées par le sang et la graisse de maint gibier; des manteaux de caoutchouc, pour aller à la passade, par les coups de vent d’est; deux ou trois vieux parapluies et des chapeaux! encore des chapeaux! de toute matière, de toute forme, en paille, en feutre, en cuir, poussiéreux, troués, décolorés, mangés des mutes! Et puis quoi encore?’ — De tout! Un vrai
« décrochez-moi ça! »
Ce rendez-vous de chasse — un nom très pompeux — est à côté de l’un de nos marais ; la route seule nous en sépare. Trois minutes et vous voilà en pleine sensation de quête et de tir. Or ces sensations diverses et complexes, je les ai si souvent partagées avec Télémaque, ce vieil ami déjà nommé, qu il faut que je vous le présente mieux encore, tout à fait.
Est-1l mon contemporain ? Je ne sais. Il se dit plus âgé que moi. Je crains bien pour moi qu’il ne se trompe. L'âge ne se mesure pas toujours par les années et Télémaque avec son bon rire et sa fine ironie, son joyeux esprit et sa subtile observation, ses alternatives de gaîté et de mélan-
colie mériterait d’être nommé le meilleur compagnon de
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chasse qu'on puisse imaginer, car 1l est aussi vaillant à la. peine que charmant au repos, plein de feu sacré, de cet espoir toujours renaissant du vrai chasseur, celui qui marche au but, sans compter avec le froid, le chaud, la faim, la soif, le sommeil et le découragement. Il serait donc un compagnon parfait s1..... s’il venait à la chasse. Mais voilà, c’est qu'il n'y vient pas assez, il y vient trop peu à mon gré et j'ai passé plus d'heures encore à le regretter qu'à profiter de lui. Combien de fois je l’ai attendu en vain, à l'heure annoncée, sous les grands platanes, au bord de la route où j'espérais le voir arriver en charrette. Hélas non. Le facteur seul paraissait, porteur de la lettre de renoncement et de regret... Je rentrais alors dans la cuisine, je m'asseyais devant le feu de tamaris, et là, seul avec ma chienne qui, me voyant triste, appuyait avec sympathie sa tête sur mon genou, je lisais et relisais lé pitre.. Alors ma mauvaise humeur tombait, un sourire indulgent illuminait mon noble visage... Télémaque était pardonné ! | | J'ai gardé presque toutes les lettres de mon cher camarade; je vais vous en montrer une. Vous verrez si ce n'est pas le langage d’un vrai chasseur, digne de se gagner votre amitié. | Je le laisse donc vous amener à Sylvéréal, et guider vos
premiers pas dans le marais.
. s’écoulait pas, c'était le
ne pas vous faire regretter votre départ
15 mai 189...
« Vous vouliez, m’écrivait-il, des récits de chasse, fleurant le parfum des marais. Mais il semblerait que nous
ayons tous pris à tâche, cet hiver, de
pour Paris. Et janvier, février, s’écoulaient sans qu'aucun sociétaire s’en allât
à Sylvéréal. IL est vrai que ce qui ne
( AR à. À . e A EU77 S 2 marais et pour cause, N } NS 5 KO | n'ayant pas de quoi désal- K Ke ; : NN térer une grenouille! LR . ë LE x À LS AIR « À la fin pourtant, la LÀ
(s \ Méditerranée ayant eu pitié LE
du Rhône, avait refusé son
tribut d’eau douce et le lui
renvoyait par un gros vent du sud, en assez grande abondance pour alimenter les roubines (1) et humecter les clos. Mais il était tard, bien tard, jugez-en. C'était le 29 avril, veille de la clôture aquatique, (voir l'arrêté préfectoral). J'étais donc parti seul avec mon chien, car aucune amitié humaine n'aurait consenti à me suivre en cette extrême fin de
saison. Passe encore pour les dévouements la fin décembre,
(1) Fossé, petit canal.
mais fin avril, quand le soleil brûle en des journées interminables, sans affüt; quand le marais exhale ses premières puanteurs, quand déjà la fièvre guette les imprudents, quand les moustiques déjà commencent leurs petits agacements, sans cesse renouvelés, quand les roselières dépeuplées de gibier n’abritent plus que des grenouilles au sempiternel croassement, quand l’alouette plaintive et la zéride au chant de crécelle vous énervent à l’envi, quand le garde s’apprête à vous suivre sans autre espoir que celui de « l’étrenne ». Enfin quand les indigènes semblent vous regarder avec commisération et murmurent tout bas : « Pecaïre »..., alors 1l ne faut pas espérer un compagnon de chasse.
« En effet, j'avais été accueilli à mon arrivée, par le garde, les fermiers, le berger, le passeur du bac, tout le monde, avec un air, des gestes bienveillants, qui avaient une même signification, si lamentable, que tout de suite je m'étais écrié :
«— Je suis venu faire un tour pour revoir le pays et les gens et par raison de santé. » |
« Était-ce assez bien dit, hein?
« Cependant comme le feu sacré de la chasse était suflisamment attisé en moi par une longue abstinence, je me sentais le courage d'affronter la bredouille probable et Je m'embottai. Or saint Hubert fut ému sans doute de
tant de résignation.