PRÉLIMINAIRES LA GENÈSE D'UNE ARMÉE
Le 22 juillet 1915, vers vingt neures, je recevais à ^ainte-Menehould, quartier g(^néraJ de la 3^ armée, m télégramme chiffré : « Général Humbert est lommé au commandement de la 3* armée, en rem- ;. lacement du général Sarrail dont le gouvernement a décidé l'ailectation à un autre poste et qui devra se présenter au ministre le 23 à quinze heures ». Le 23, vers cinq heures, je gagnais Paris en automobile. J'allais tout d'abord voir le ministre de l'Intérieur (M. Malvy) que je connaissais à peine, mais qui m'avait téléphoné de passer à son cabinet. Il n'annonçait que je devais succéder au général Gouraud à la tête du corps expéditionnaire d'Orient, aux Dardanelles. J'étais par suite fixé sur les décisions du gouvernement, quand à quinze heures, aa ministère de la Guerre, je fus reçu par M. Millcrand, ministre de la Guerre, en présence de M. Viviani, président du Conseil.
L'entrevue fut pénible. Commandant d'armée, je refusais le commandement du corps d'armée qui m'était offert et j'exprimais simplement l'intention
PHÉLIMLNAIRES
de me retirer à Montauban, en attendant ma mise à la retraite d'office. M. Millcrand me donna flnaleimnl ordre de rejoindre le soir môme cette ville où j'aih ndrais sa décision, et me laissa seul avec M. Viviani. Ce dernier essaya depallier 1^^ nmrf^.l.'s Mf son collaborateur.
Je fus autorisé à rester fjunr.int''-hijit iifurr- à Paris. De son côté, le garde des sceaux, M. Bri t:i 1. mis au courant de l'entrevue, trouva une formule pour concilier les désirs du gouvernemrit avor ma dignité personnelle.
«J'accepterais le commandement olï-it » n -Km augmenté et je n'en prendrais possession que lorsque cette augmentation aurait été réalisée. >
Quelques jours après, à Montauban, je recevais télégraphiqiiemont l'ordre de me présenter le 3 août à quatorze heures trente au cabinet personnel de M. Milb'rand, et le ministre de la Guerre me demandait d'exposer mes desiderata. Je les réduisis à trois :
l^ll serait constitué une armée qui prendrait le nom d'affilée d'Orient.
2« Je ne voulais pas ôlre, comme avaient été les généraux d'Amade et Gouraud, sous les ordres des généraux anglais.
3® Je ne partirais qu'avec les divisions de renfort.
Les deux derniers points soulevaient de séri» ■■ difficultés. Les Affaires étrangères seules pouv; affirmait le ministre, traiter <lo rindépendanco du commandement; il y avait une convention; le fait pouvait être exact; mais, à mon avis, les effectifs changeant, rien n'empêchait une nouvelle convention. Quant au départ avec les renforts il y avait pour moi une nécessité absolue; pas un fusil, pas un canon ne m'aurait été envoyé, si j'avais rallié seul
PHiiLlMlNAIRES ix
rOriont ; j'ajoutorai que le désir tle me Toir disparaître •lu front français et de Frajice perçait dans une phrase échappée au ministre: « Si vous vous imaginez que je vais vous laisser à Paris jusqu'au 15 septembre! » D'ailleurs, pour brusquer la solution, nrs après (5 août), M. Milleraod m'informait ment que j'étais nommé au commandement (ie 1 armée d'Orient; il ne me parlait pas, bien entendu, de mes rapports d'indépendance ou de subordination avec les Anglais; par contre, il était forcé de me déclarer que je ne rejoindrais pas les Dardanelles si le corps expéiiitionnaire n'était pas augmenté, à moins — ajoutait-il — que le général Bailloud, commandant provisoirement, ne meure. Je ne relevai pas celte assertion en contradiction flagrante avec le modus vivendi trouvé par le garde des sceaux et que le gouvernement, je le savais, avait fait sien. M. Millerand en me quittant me donnait d'ailleurs une directive : € Ne pas fréquenter les parlementaires >. Au point de vue militaire, il m'invitait à lur faire connaître mon avis sur ce que devait être notre action en Orient avec une armée. Il apparaissait nettement que le ministre n'avait pas vu les conséquences de la mesure qu'il avait tolérée ou encouragée, lorsque j'avais été relevé de mon commandement de la 3*' armée et qu'il essayait de trouver un terrain pour tout remettre en état. En attendant, j'étais invité à suggérer une opération militaire en Orient, d'ailleurs sans documents, sans personnel (pour m'aider, je ne disposais que du lieutenant de réserve Bouet, qui m'avait suivi).
Ja remis un mémoire succinct. (Voir annexes, note n" 1.) J'y demandais do renoncer à rester dans la presqu'île de Gallipoli, j'envisageais une expédition sur les côtes de l'Asie Mineure, soit en longeant la côte, soit en partant du golfe d'Adramiti, ce qui aurait permis de marcher sur Brousse ou de prendre
X M'.ELIMl.NAIUES
a revers les Turcs dc'-fendant la rive asj.iiKji, (lanelles; je marquais une préférence pour! lions plus au su'i, vers Smyrne ou mieux Alexaii alin (le pratiquer la politique des gages; je con'j enfin en disant qu'une action vers Salonique paraissait devoir donner les résultats les plus appréciables.
11 fallait se décider; M. Milierand trouvait, paraitil, que le mémoire n'était pas suffisamment militaire : il avait peut-être raison ; mais fixer le théâtre où doit agir un général et le but qu'il doit att'Mndre est œuvre (le gouvernement ; le ministre de la Guerre n'avait pu me dire ce qui devait être fait; il avait bien fallu suppléer à cette carence.
Quoi qu'il en soit, le mémoire était envoyé au général Joffre et le président du Conseil me convoquait pour me dire qu'il ne pouvait être envisagé qu'une opération à Gaba-Tépé, à Boulaïr ou sur la côte asiatique des Dardanelles. Il m'invitait à rentrer en loge pour fournir à ce sujet un second mémoire. Je concluais dans ce nouveau travail à l'impossibilité d'une opération sur Gaba-Tépé et j'estimais que l'opération sur Boulaïr était dangereuse et susceptible d'un véritable rendement, tandis qu'un débarquement sur la côte d'Asie devait réussir sans trop d'aléas, mais ne' donnerait pas un résultat considéral)le.
Une nouvelle réunion avec le ministre de la Guerre (25 août) ne me fixait pas sur ce qui avait été décidé ; par contre j'y traitais la question du personnel à mettre enfin à ma disposition. M. Milierand n connaître sa manière de voir sur deux de mes aii collaborateurs brevetés de la 3* armée que je connaissais de longue date et que je réclamais ; ils ne m'ont jamais rejoint ; tous deux furent tués peu après à la tête, l'un de son régiment, l'autre de son ! '" dans le secteur « sévère > de leurs ai voulues par le G. Q. G.
PRELÎMINAIRES xi
Mon second mémoire fut envoyé au colonel Alexandre, ancien officier d'ordonnance du général Joflre, devenu par suite, et pour cause, chef de la section de la défense nationale au G. Q. G. Alexandre répondit en rédigeant un mémoire ne visant que l'action en Asie Mineure et concluant à la nécessité
le onze divisions actives, plus deux territoriales.
.était la surenchère pour arriver à un rejet pur et
impie. D'autre part j'apprenais que, deux fois, au ôonscil des ministres, le ministre de la Guerre avait soulevé la question de mon envoi immédiat aux Dardanelles et que deux fois le garde des sceaux avait dû
iitervenir pour rappeler les promesses qui m'avaient été faites.
Pour gagner du temps sans solution, il y avait encore un procédé: ouvrir une conférence. Elle eut lieu 1^ 2 septembre. Le ministre de la Marine, son chef
! état-major, et celui de la Guerre y assistaient. Le transport de quatre divisions fut envisagé. Le chef d'état-major de la Marine déclarait que c'était là le maximum que la Marine pouvait transporter et entretenir. Le ministre de la Marine M. Augagneur sentait cependant que l'heure des tergiversations était passée.
\ la suite de la conférence, ildonnait des ordres pour
; lie son déparlement pût être prêt le plus tôt pos-
"i!)le.
A un autre point de vue, M. Millerand, à la fin de
la séance, m'invitait à aller en inspection aux Darda-
" -. C'était la continuation de la même idée : mon
uement à tout prix ; je déclinais nettement l'offre,
voulant rester pour arriver à quelque chose; le
ministre de la Guerre voulait que je partisse pour
arriver à ne rien faire. Le combat d'usure persistait.
J'en avais déjà connu les phases suivantes : deux
corps d'armée avaient été demandés au général Joffre,
x„ PRELIMINAIRES
et l'ëlat-major travaillait à la mise sur pied d'une armc^e composée de ces deux corps, plus celui des Dardanelles. Le 30 aofil avait été envisagée la possibilité de retirer les deux corps, mais seulement vers le 24 septembre, après l'offensive qui devait se dérouler en Gliampagne. y
Lord Kitcbener, »le son côté, voulait bien, affirmaiton, prendre en France deux divisions du maréchal French et les diriger sur les Dardanelles. Mais le général Joffre, pour gagner du temps, avait fait connaître que ce n'était pas deux corps d'armée mais quatre divisions qu'il serait possible peut-être de prélever sur le front français. D'autre part le colonel Alexandre avait envoyé un deuxième mémoire sur la question. Finalement, pour essayer de tout régler avait lieu, le 11 septembre, une conférence à Calais. (M. Millerand, Lord Kitcbener, généralJoffre, maréchal French, géuéral Sarrail.)
Le général Joffro exposait qu'il ne devait être fait aucun prélèvement sur ses armées. Le transport de quatre divisions finissait cependant par Atre discaté, mais le maréchal French refusait de pr(»('éil<»r nvant la lin de l'offensive on Artois et -• -ne,
dont la date avait été reculée, au rel. les
forces venues d'Angleterre des «leux divisions britanniques qui auraient dû être envoyées de France en Orient pour relever les deux divisions françaises des Dardanelles.
Lord Kitcbener refusait de son côté de mettre des Anglais sous les ordres des Français, attendu, disaitil, que les Britanniques étaient aux Dardanelles plus nombreux que les Français, et qn'ils avaient pour eux l'expérience cob)niale et militaire I U admettait cependant do soumettre à son gouvoniement une formule tendant à l'iodépendaince du commandement français: rn-iî». n\i>r Ii.il<nn iitTiiiainMilo de coonlination.
PRÉLIMINAIRES xni
11 refusait enfin de mettre sous les ordres du
lierai français l'amiral français qui dépendait liiiiquement de l'amiral anglais.
A la fin de la conférence, il m'engageait à aller prendre langue avec le général Hamilton qui commandait aux Dardanelles.
J'avais facil Mnent compris sous quelle suggestion cette proposition avait été faite. Je déclinai donc cette proposition. Lord Kitchener n'insista pas ; il avait,
crois, compris les motifs de mon refus.
Au fond, la conférence semblait n'avoir pas fait beaucoup avancer la question. Quant aux conclusions, je les ai toujours ignorées; en effet le procès-
rbal, transmis sans doute au ministère de la uuerre, ne me fut jamais envoyé.
Il y a plus. Le président du Conseil me questionnait sur la conférence de Calais dont il ignorait, me disait-il, le résultat; je le mettais au courant, mais, quoique me recevant comme toujours très bien, il ne ' ouvait oublier le leit motiv : il m'invitait à aller aux
inlanelles, ne fût-ce que quelques jours; le but poursuivi était trop visible; je n'accédais pas au désir
exprimé.
Le lendemain, 15 septembre, à l'issue du conseil des ministres, il m'était envoyé une lettre. Le moment, y était-il écrit, paraissait venu de donner mon avis sur les opérations à envisager aux Dardanelles que je pouvais d'ailleurs visiter pour me documenter, si je le jugeais utile.
J'avais déjà fourni deux mémoires sur la question ; j'en rédigeai un troisième visant uniquement les opérations sur la côte d'Asie, que j'envoyai le 21 septembre.
Entre temps M. Malvy me faisait inviter par le prégj.L^n» ,1.1 Ci.i^^f^w ,\a préfecture de la Seine à rallier
XIV PHliLlMINAIHES
h\^ Dardanelles; le minisire d'Etat, M. Guesde, me sLi^^'érait la mémo conduile^ J'apprenais également qu'il avait été question de me confier à* nouveau une armée, en France, et que le général JoiTre n'avait pas voulu donner une suite favorable à cette proposition gouvornomentale.
Mais les événements se précipitaient.
Le ^5 septembre, M. A^uiard^ professeur à I.i . -. bonne, m'annonçait que le conseil des miniHtres avait décidé l'envoi d'une des deux divisions ' ' îanolles à Salonique. Le 28 une autre p .ité
m'informait que l'armée d'Orient irait à Saioniquect non sur la côte d'Asie. Je finissais par avoir la confirmation officielle de cette décision. En outre le ministre de la Guerre, suivant sr»s habitudes, me prescrivait de lui fournir un mémoire sur la qu'»stion. (Voir annexes, n** 4/3, au sujet de l'intervention française dans les Balkans.)
Je demande alors que les Dardanelles restent aux seuls Anglais, que l'armée d'Orient soit à trois ou quatre corps d'armée, que les Russes envoient au moins des G. V. C. (garde do voiesde communications).
Comme réponse, je reçois la notification officielle de l'envoi en Orient d'une brigade mixte, et le ministre ajoute : «c Vous partirez aveceUe. » Je sois informé qu'une conférence ;i " " ' ,is, elle
ministre de la Marine, Mw Ai. ien me
dire qu'il a été décidé d'envoyer une nouvelle brigade mixte et que cette unité sera suivie par deux divisions do cavalerie et une division d'infanterie. Le ministre de la Guerre, qui me reçoit le fi octobre, m'annonce seulement l'envoi d'une brigaile mixte et d'une «livision de cavalerie.
Pour essayer d'avoir une orientation aulr celle purement négative du ministre de la (îuerre, j'avais dumaiidé une audience à M. DelcaBsé, ministre
PRÉLIMINAIRES xv
(les AlTaires étrangères; il m'avait reçu le 5 ; le président <lc la République, dont j'avais également sollicité une audience, avait bien voulu le 6 m'entretenir quelques instants : ma mission n'avait été précisée ni par l'un ni par l'autre. Pouvait-elle d'ailleurs Têlre?
D'autre part, le 5, M. Victor Basch, professeur à la Sorbonne, venait me proposer, f sous inspiration gouvernementale », disait-il, de permuter avec le gt'uêral Galliéni, gouverneur de Paris.
M. Blum, chef de cabinet du ministre des Travaux publics, m'entretenait également le 5 d'une permutation avec le général Franchet d'Esperey, commandant la 5* armée.
M. Bénazet, député, chargé d'une mission officielle en Orient, me demandait, vu la démission du ministère grec, de ne pas me jeter dans le guêpier oriental, et de réclamer en présence de ce fait nouveau de nouvelles directives au gouvernement.
M. Clemenceau, un des rares parlementaires que, sur des instances renouvelées, j'avais cru ne pas pouvoir ne pas aller voir, me conseillait enfin de refuser de partir.
Je repoussais toutes ces suggestions. Je ne voulais pas qu'il pût être dit que je me dérobais à la tâche !a plus ingrate.
Nombreux étaient en effet ceux qui auraient voulu que je fisse des objections, pour se débarrasser définitivement de moi sous ce prétexte.
Le 6 octobre, je quittais donc Paris, et le 7 j'embarquais ; je n'avais pour ainsi dire pas de troupes; je n'avais pas d'intendant, celui que j'avais demandé m 'ayant été refusé; chose plus grave, je n'avais encore aucune directive.
Mais G. Q. G. et ministre de la Guerre étaient """■'■• •' •"" ••^'■'iltat: j'étais jeté hors de France.