‹ Mon dernier-né: gaietés parisiennesChapitre 1 sur 58 · LA MONTRE DE TUTEREMU · texte numérisé non relu

LA MONTRE DE TUTEREMU

Bon, excellent, naïf Parisien, ce Tuteremu, Parisien des pieds à la tête, Parisien qui aurait pu servir de modèle à Arnal, à Paul de Kock, à Gavarni, à Henry Monnier et à Daumier I

Un incident dramatique devait marquer dans l'existence si placide de Tuteremu.

Un jour, on lui vola sa montre,

Sa montre et sa chaîne.

A la chaîne était appendu un médaillon dans Tinté-

rieur duquel une main amie avait fait graver une fleur... une pensée.

Ah I cette pensée ! — Il y avait là tout un poème cher à Tuteremu, ce qui lui rendait sa montre excessivement précieuse.

Mais comment la lui avait-on volée ? Où la lui avaiton volée ?

Dans un établissement de bains froids, sur la Seine, à ce qu'affirmait Tuteremu.

Son désespoir ne peut se décrire.

Il était allé faire immédiatement sa déclaration à la préfecture de police, où on lui ayait promis assez nonchalamment de procéder à des recherches.

Les recherches de la préfecture étaient restées sans résultat.

Pendant plusieurs jours, on vit Tuteremu parcourir Paris dans tous les sens, fiévreux, hagard, regardant chaque passant au gilet.

Il cherchait sa montre*

Course folle I

Qui le croirait ?

Au bout d*un mois> dans une après-midi de dimanche, Tuteremu reconnut sa montre et sa chaîne sur le ventre rebondi d'un monsieur qui traversait le boulevard à la hauteur de TOpéra,

Tuteremu crut défaillir de joie.

Il se mit à filer prudemment son monsieur, tout en regardant de côté et d'autre sur le trottoir, pour requérir l'assistance d'un sergent de ville.

Mais au moment où il s'y attendait le moins, le monsieur ^/é sauta sur le marchepied d'un omnibus, avec une agilité que n'aurait pas fait supposer son embonpoint et s'engouffra dans les flancs du véhicule, qui continua à rouler vers la Bastille.

Stupéfait, Tuteremu courut après l'omnibus ; il était complet.

Tuteremu n'eut que le temps de se jeter dans un fiacre, en ordonnant au cocher de suivre l'omnibus. Après avoir été vingt fois séparés par les embarras du boulevard, les deux équipages arrivèrent ensemble à destination.

Tuteremu eut la chance, en sautant de voituroi de se trouver nez à nez avec un sergent de ville.

— Je vous prie, lui dit-il, et au besoin vous requiers de me prêter main-forte.

PuiS) accompagné de cette image de l'autorité, il se dirigea vers le gros monsieur au moment où il des-» eendait de l'omnibus.

C'était un personnage d^une apparence tout à fait

Respectable, rubicond, les yeux saillants, amplement

Vêtu.

Son visage respirait un contentement sans mélange,

-rr Monsieur, lui dit Tuteremu, vous porte; $ur ypus

une montre et une chaîne qui m'ont été volclci i. y a juste un mois.

Le gros monsieur recula, et sa physionomie exprima une surprise sincère.

— Est-ce possible? dit-il.

— J'en suis sûr.

Le sergent de ville à Tuteremu :

— Vous pouvez fournir la preuve de ce que vous avancez?

— Parfaitement. Ouvrez le médaillon ; il y a dedans une fleur gravée... une pensée.

— C'est vrai, dit l'agent après vérification ; suivezmoi tous deux chez le commissaire de police.

— Avec enthousiasme I s'écria Tuteremu.

— Diable ! fit le gros monsieur ; moi qui allais dîner en ville... Heureusement que le bureau n'est qu'à deux pas, — ajouta-t-il en homme à qui l'arrondissement était familier.

Le bureau n'était qu'à deux pas, en effet.

Précisément le commissaire de police s'y trouvait, par un de ces hasards inouïs que je ne me charge pas d'expliquer.

— Tiens ! vous voilà, monsieur Douasse ! dit-il avec empressement en apercevant le gros monsieur.

— Comme vous voyez, mon cher, répondit celui-ci ;

GAIETES PARISIENNE

je dîne ce soir chez vos voisins, M. et M"* Liévois.

— Et moi aussi... Comme cela se trouve! s*éciia Je commissaire de police ; donnez-vous donc la peine de vous asseoir, je vous en prie.

Tuteremu demeura debout, étonné.

— Qu'est-ce qui me procure le plaisir de votre visite, mon cher monsieur Bonasse ?

Tuteremu crut alors devoir prendre la parole.

— Monsieur le commissaire...

— Je ne vous parle pas, dit celui-ci en paraissant s'apercevoir pour la première fois de la présence de Tuteremu.

— Mais cependant...

— Je m'adresse à M. Bonasse. Parlez, monsieur Bonasse.

M. Bonasse dit, en se renversant dans sa chaise :

— C'est bien simple...

— Pas si. simple que celai murmura Tuteremu.

— Silence I

M. Bouasse continua :

— Monsieur m'accuse tout bonnement de lui avoir volé sa montre et sa chaîne.

— Ah ! ah 1 ah ! fit le commissaire de police en s'esclaffant de rire.

— Ah I ah I ah I firent le clerc de commissaire et le sergent de ville, par imitation.

Tuteremu se sentit déconcerté.

— Je n'ai pas dit cela, répliqua-t-il; j'ai dit que

monsieur avait sur lui une montre et une chaîne qui m*ont été volées il y a un mois.

— C'est différent, en effet, dit le commissaire en se remettant ; mais votre affirmation n'en demeure pas moins fort grave.,. M. Bonasse est un de nos commerçants les plus considérés, placé à la tête d'une importante maison de bretelles...

— En gros.

— Occupant plus de cinquante ouvriers...

— Et faisant cent mille francs d'affaires par an, ajouta superbement M. Bonasse.

— Il me paraît difficile, reprit le commissaire de police, de l'assimiler à...àun... comment dirai-je ?... à un vulgaire pick-pocket.

Les rires faillirent recommencer.

M. Bouasse les arrêta d'un geste plein de noblesse. Il venait de fouiller dans la poche de son habit.

— Je remercie monsieur le commissaire de la bonne opinion qu'il a de moi. Le hasard me sert justement à souhait. Voici la facture qui justifie de l'achat que j'ai fait de cette montre, il y a une semaine, chez mon horloger habituel, rue Amelot.

Il tendit le papier au commissaire qui, après y avoir jeté un coup d*œil pour la forme, le lui rendit respectueusement.

— Eh bien ?

— Monsieur est en règle...

— Ahl fit Tuteremu.

-* Complètement en règle.

— Soit, dit Tuteremu ; mais cela ne prouve pas que ma montre ne m'ait été volée.

— Nous entrons dans un autre ordre d'idées, répondit le commissaire.

— Entrons-y, c'est celui qui m'intéresse.

— Il vous reste votre recours contre l'horloger de la rue Amelot.

— Ah! dit Tuteremu.

— Oui. Adressez-vous au parquet.

— Fort bien. Je vous remercie... Mais en attendant, ma montre...

— La montre, vous voulez dire.

— Elle reste dans le gilet de monsieur, dit Tuteremu.

— Absolument, répondit le commissaire de police; il l'a payée, il a sa facture. Le reste ne me regarde pas. Adressez- vous au parquet... Mon cher monsieur Bonasse, je suis vraiment désolé...

— Pas du tout... dit le gros homme en se décidant à se lever de sa chaise.

— A tout à l'heure, n'est-ce pas, chez les Liévols? fit le commissaire.

Puis, à Tuteremu :

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