‹ Mon dernier-né: gaietés parisiennesChapitre 10 sur 58 · LE « FAUBLAS · texte numérisé non relu

LE « FAUBLAS

II n'y a pas longtemps de cela, un entrepreneur de journaux assembla une demi-douzaine de jeunes écrivains sans emploi et leur tint à peu près ce langage :

— Mes enfants

Début qui commande le respect!

— Je suis décidé à fonder encore un journal. Vous savez que le succès m'a presque toujours suivi. J'ai compté sur vous pour me seconder.

— Et vous avez eu raison, ingénieux maître! répondirent en chœur les jeunes écrivains.

— Cette fois, je crois avoir mis la main sur une idée neuve.

— Vous en êtes bien capable.

— Écoutez-moi. Vous n'êtes pas sans avoir remarqué combien aujourd'hui les esprits sont corrom-

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pui. 21 y a en ce moment un courant dé libertinage qui s'accroft de jour en jour.

— Hélas ! oui, maître !

— La démoralisation est au comblei

-^ Au comble/ vous Tdvez dit, et voud nous en voyez affligés autant que vous. Aussi sommes-nous prêts à réagir de toutes nos forces, sous votre vertueuse direction»

Le directeur eut un air d*étoflnement. * -^' Qu'êst-^ce que vous me chante;^ là ? Vous ne m'avez p^s compris du tout. Moi, affligé? Je suis enchanté, mes petits amis , enchanté 1

— Eh quoi I votre intention n'est pas de protester contre ces funestes tendances ?

— J'en serais bien fâché... je veux les dXpîoiter, au contraire.

— Bah I

-- Je Veux créer un journal qui soit Id moniteur des polissons.

— Fallait donc le dire I

— Un journal croustillant vous m'entendez

bien. Il faut qu'on rougisse en le dépliant, qu'on rougisse suttoui en le lisant. Pour cela, mes amours, J*ai besoin de petits articles épicés, d'anecdotes.... dâiis le genre de lord Pîron .

Lés rédacteurs se regardèrent.

— Coniittônt s*appellera votre journal. > demanda Vun d'eux.

— Le titre, j*y ai réfléchi pendant plusieurs jours... c'est fort important, en effet... j'avais d'abord pensé à la Feuille à V envers.

— Ce n'était pas mal.

— N'est-ce pas?... Mais je me suis arrêté au Fou-blas.

— Faublas est bien également.

— C'est, comme tout le monde le sait, le titre d'un des meilleurs romans de Le Sage.

Les rédacteurs se regardèrent une seconde fois.

— Allons,, mes enfants, mettez-vous à l'œuvre. Cherchez, trouvez du gaulois. Vous devez faire la fortune du Faublas. Voyons, vous sentez-vous quelque chose là?

— Où?

— Gamin!

Et, avec un geste plein d'affabilité :

— Que chacun de vous m'apporte un article demain, dit l'entrepreneur.

Le lendemain, les rédacteurs étaient exacts au rendez-vous. Chacun avait son manuscrit à la main. L'entrepreneur se passait la langue sur les lèvres.

Le premier qui lut le laissa complètement froid.

— C'est gentil, mais ce n'est pas ça, dit-il.

— Vous êtes difficile... du Gustave Droz, première manière.

— Gustave Droz... qu'est-ce que c'est?

Personne ne répondit.

— Tenez, dit le patron, je voudrais quelque chose... Je me souviens d'avoir lu dans ma jeunesse un roman intitulé : Aline et Valcour.

— Oh! oh!

— Diable !

— Ehl bien quoi ?... c'était aimable.

Un deuxième rédacteur lut une fantaisie : Les Globes (tÈléonore.

— Pas mal... un peu trop astronomique... ramenez cela à terre.

— Cela est facile.

Quelques autres articles se succédèrent. L'entrepreneur trouvait tout fade, timide, tiède. Un seul article lui arracha quelques signes d'approbation ; il était intitulé : La Croix et la Bannière, et commençait ainsi : ^

c Gontran prenait le frais en chemise, à son balcon. Il fumait un odorant cigare dont les spirales hleuâtres allaient se perdre dans l'air pur du matin. Un petit vent capricieux soulevait par intervalles les plis de son indispensable. Trop distrait pour rien faire, Gontran avait absolument oublié que son bal" con était situé précisément en face des fenêtres de la comtesse de Trop-Émue, jeune veuve des plus ap-

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pétissaûtes, de celles dont on dit ordinairement qu*elles portent à la peau.

€ Le hasard, qui joue souvent le rôle d*Uft simple proxénète, inspira en ce moment à la comtesse de Trop*Émue le désir d'entr'ouvrir ses rideaux. Elle aperçut Gontran dans le succinct et léger appareil que nous avons décrit.

« — Le petit badin ! murmura-t-clle en rougissant.

€ Et le vent soufflait toujours.

« — Oh ! Je le forcerai bien à baisser les yeux ! ajouta la comtesse avec un air de dépit qui la rendait plus charmante encore.

€ Et, rentrant dans sa chambré à coucher, elle alla chercher sa lorgnette d'Opéra... »

La Croix et la Bannière inaugura le prèrtiier numéro du Faublas, A partir de ce moment, ce fut utte série non interrompue de badinages plus ou moins accentués, tels que :

Mémoires d'une Jarretière^,

Le Canapé couleur de feu.

Souris qui n'a qu'un trou est bientôt p^ise.

La Voix de la nature.

La Pèche aux coquillages*

Aussi vif qu'une puce.

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Grâfideur et décadence d'un mirliton.

Aux I^ayS'Ëas.

On m rmd pas targènt quand la toite e^t tevée^ etc., etc.

Le directeur du fâubtas ôfe frottait les mains, sâûS cesser d*afgliilloniîer ses rédacteurs.

Son mot favori était : « Ce h*est pas assô« fort t « ou bien : t Vous h^êtes donc pas des jeunes gens!... »

11 demanda à Tun d'cui t

— Auriez-VôUS dèS ScrupUlés, par hasard)

— Quelquefois i répondit-il.

— Enfant 1 tous les grands écrivains se Sont permis de pareilles espiègleries... M*^ LouiSe Côlet, par exdmpld^ ïi'a-^t<^èUé pas fait GamiaHi ?...

D'autres fois^ il s*abandonnait à des confidences.

— Je reçois .tous les joufs des lettres dé félicitatiônst Un abonné de la province m'écrivait l'autre jour i it Bravo ! VOUS me ragaillardisse^ ; continuez ! >

IJn âUtréj dé MântéS»lâ-Jdliê : t Depuis que je Reçois votre estimable feuille) je me sens rajeuni ëé Vingt aâSi »

— il sera revenu en enfance au renouvellement, dit un des réda^t^ufê efi riant.

^ Pauvres rédacteurs! ils sont aujourd'hui sur les

dents; ils ne s'occupent plus qu^à mettre en prose

j6 MON DERNIER-Né

les contes de Grécourt et de Vergier, à démarquer Crébillon fils. On 4es voit fourrés toute la journée chez les libraires des quais. Ils ont déterminé une hausse sensible sur les Liaisons dangereuses, sur VErotika biblion, sur Grivoisiana.

Un d'entre eux cependant, celui-là qui accusait des scrupules, a donné sa démission.

— Pourquoi ? lui a demandé son directeur.

— Tenez, regardez ce que j'ai sur l'œil.

— Ah I mon Dieu I comme il est noir !

— C'est une gifle colossale que m'a flanquée ma maîtresse en me surprenant au moment où j'écrivais un article pour le Faublas.

— Fichtre I elle est joliment morale, votre maîtresse.

— Non, c'est une brave fille, tout simplement.

— Heureusement que toutes mes lectrices ne sont pas comme elle, dit philosophiquement le directeur.

Il lui reste d'ailleurs un nombre suffisant de collaborateurs.

J'ai rencontré la semaine dernière l'entrepreneur du Faublas,

— Vous avez l'air soucieux, lui dis-je.

— Oui. Je cherche une prime à donner à mes abonnés .

— Une prime } Donnez-leur une boite de bonbons aux cantharides.

— Croyez-vous ?

— Ou une jeune fille en loterie, comme dans la Fin Sun Monde^ de Jules Janin.

— Eh ! eh I vous m'ouvrez un horizon...

Et il continua son chemin, plongé dans ses réflexions galantes.

On causait du Faublas dans un café qui n'est pas cependant classé parmi les milieux austères.

— Vous appelez cela un journal, dit quelqu'un; moi, j'appelle cela un organe.

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