LA STATUE DE VICTOR HUGO
C'est le soir, dans un salon. Quelques membres de la commission instituée pour la statue de Victor Hugo se sont réunis chez l'un d'entre eux.Uammes politiques, hommes de lettres, artistes. On est tout à fait en comité intime et familier; les cigares ont été tirés de leurs étuis. Il a été décidé qu'il ne serait pas fait de procès^verbal de cette séance»
Pétrus^ ié maître dé ta makon. — Messieurs, je me nomme président.
— Bravo 1
— Et j^abuse immédiatement de moû pouvoir pour m'àGcofder la parole.
-«• De (Juelle matière sef â cette statue ?
— De la plus éclatailté et de la plus durable!
^ Je la proposerais bien en or, si elle devait être abritée sous le plafond d'un musée ; mais, comme elle est destinée à une place publique, je verrais peut-être quelques inconvénients à l'emploi de ce
métal.
^ Suspectenex-^vous la probité populaire) -** Je ne la suspecte point, mais je crois qu'il vaut mieu)( ne pas la tenter, w. L'orateur a peut-être raison. Écartons l'or, et
rejetons-nous sur le marbre.
— Ou sur le bronze.
. ^ Le bronze est bien sombre.
^ Le marbre subit toutes les injures de l'air.
^ Je sais bien qu'il faudrait une matière e3[ception^ nelle pour Victor. Hugo» mais dans Timposaibilité, messieurs...
Garolus. ^ Comment sera^tril costumé >
rr^ Je demande quUi ne soit pas costumé du tout.
— Nu?
— Parfaitement nu. La nudité est l'expression suprême du grand art. C'est qu du haut en bas que Pigalle a représenté Voltaire. L'unique concession du sculpteur a. été de lui placer un crayon à la main.
■ — Re-bravo!
— Messieurs. •• Nous ne pouvons nous dissimuler, en dépit de notre modestie, que nous jouons tout à fait le rôle des Diderot, des d*Alembert, des Necker, lorsqu'ils résolurent d'élever une statue à Voltaire.
— C'est vrai !
— L'honneur n'est pas mince pour nous, et nous tâcherons de nous en montrer dignes... En attendant, il s'agit de nous mettre d'accord sur quelques points principaux et de préparer la besogne pour la première réunion officielle.
— Parfaitement !
— Messieurs, j'ai eu l'honneur de voir le Maître, et de l'interroger sur les idées particulières qu'il pourrait avoir au sujet de sa statue... particulièrement à propos du costume et de l'attitude.
— Eh bien ?
— Il ne veut se mêler de rien ; il nous donne carte blanche.
— Toujours le même ! la grâce en personne.
— Alors, substituons-nous à lui, et tâchons d'arrêter quelque chose. Occupons-nous d'abord de la statue, nous nous occuperons ensuite du statuaire.
JuLius. -* Je demande la parole.
— Oui! ouil
— On pourra donner un volume à Victor Hugo.
— Non I splendidement nu. (Agitation générale.)
— Le génie est nu. Tout vêtement est indigne de lui. L'idéal ne traîne pas de loques.
— Tant que vous voudrez, mais le public sera surpris.
— Vous m'accorderez que Panatomie de Victor Hugo est de beaucoup préférable à celle de Voltaire.
— On pourrait consulter les dames.
— Messieurs, soyons sérieux... Que diriez-vous d'une demi-nudité }... quelque chose comme le Talma du péristyle du Théâtre-Français >
— Ah ! oui, l'homme aux mamelles pendantes.
— Ou comme un sénateur de l'ancienne Rome...
biceps au vent.
— Non, non ; tout ou rien I
-=- Moi, je suis pour le nu absolu.
— Moi, pas. Le public, et surtout la postérité, aiment assez à voir les grands hommes tels qu'ils étaient dans leur vie ordinaire. Napoléon en redingote grise avait plus de raison d'être que Napoléon en empereur romain. Le costume habituel de Victor Hugo est le veston, la cravate en foulard blanc, le gilet boutonné haut. Faisons-le en veston.
— Peu digne.
— Tant mieux I nous nous rapprochons ainsi de la démocratie.
— L'habit ^.. murmura Ferdinandus.
66 MON DBRfflERrNG
r— Ridicule.
— . l-a redingote }
— Comme Poqsiard» f^lPr^l
-rr Eb bien I le manteî^u. Le Iïlan(e^^ pst yp çpmpromis entre le costume antique et le costuqjp q[iq? depe. Le m^ptpau jeté qégligi^inînent ^^r }e^ épaules et ramepé suf le§ gppoux. Le manteeju çst harmo? nieux.
— Et rqcoco. Genre Marchangy et Gaule f optique. Le inanteau suppose les bottes 4 revers. Jamais on ne comprendra Hugo en bottes à revers...
— En y mettant de la bonne volonté.
AuGUSTus. — Messieurs, réservons la question du costume, sur laquelle nous ne npus entendons *pas pncore suffisamment... et arrivons ^ rattjturfel
— Ah 1 oui, ^attitude I
5— Victor Hugo sera-t-il aspis op debqwt?
r T-r. Debout ! deboutl
: rr-. Un fauteuil a cependant quelque cjippp ^a n^ftr jéstueux.
— Non, non, Victor Hugo doit itre figuré ^pfeoMt... Il écrit debout.
; — Mamtpn^Rt, Çpn^jpçnt cqmpfenefrvou^ ^ pjéd estai ?
— Simple .et nqt)lp,.., , ,, ,. ;; ^^;. .
GAIBTIII |>4R|SI«M|iiES 67
Trr Y jnettrô2rVûU8 des ha$Trp}|gfs )
— Des bas-reliefs...
sa Repxés^iiUqt I9 M»{trp dAp9 pinrt^ines situations
de sa yid.
— LesquôUea î
— Il n'y a que Tembarrag é\i qbpi^ : le J^rdjn des Feuillantinefi... Ip f^chgr fie GMep^eapy.., 1^ fête du 27 février...
— C'est à éfy^ier,
— Un peu puéril peut-être.
:-? Nous î9mbgB§ dpns Tftpeçdotp.
— Alors contentû^^-^ou^ d'p piéfjç^tal fpqj rp^d. -TT Cela v^H^rait iRJeux,,. /ky^c fj^^af br^ppjies de
laurier entrelac^ps»
— Et rinscription? s'écria tout à coup Pétrus,
— Ah: oui, rinscrip^ipR ! fépéfarÎTgo çj'pe voix PR^nime.
— Voilà qui est important !
5T Je cro[§ bien!.., Pn mit m m ti^s ^?. ^^
statue de Voltaire...
— Toujours Voltaire !
, — Assez de Volt^jfç!
...v". •:•.•: Pf^.Ç^^^s ]AMt(i^ yolt(iirç, f^r '«^ g^^^
de lettres, ses cotnP(ffm{gi §{ ^^çœ
68 MON DERMIER»NÉ
— Il n*est plus question de monsieur avec Victor Hugo.
— Le cas est bien différent aujourd'hui... la statue de Victor Hugo n'est pas érigée seulement par les gens de lettres» mais par la France entière...
— Par toute l'Europe I
— Par le monde entier, qui est appelé à y souscrire, et qui y souscrira avec fureur I
— C'est juste. Cherchons autre chose.
— Cherchons.
— Voulez-vous : A Victor Hugo vivant? Cela dit bien ce que nous avons voulu faire.
— Évidemment. Mais ce n'est qu'une répétition de l'inscription de Vérone : A Maffei vivant.
— Maffei ?... Maffei >... {Rumeurs diverses.)
— Oui... vous savez bien... un littérateur lui aussi, un excellent auteur italien.
— Diable ! nous ne pouvons pas plagier les Ita liens.
— En ce moment surtout t
— C'est dommage... cette inscription aurait bien fait notre affaire.
— Pourquoi n'adopterions-nous pas : A Victor Hugo... tout court)
— Au faitl...
— Cela dit tout, sans emphase.
— C'est bien sec. Je voudrais un élan de la nation». • un cri de reconnaissance universelle.
— Sec, le nom d'Hugo?... Voudriez-vous pas, par hasard, au-dessous, un distique ou un quatrain?
— Je ne prétends pas cela. Personne d'ailleurs n'oserait s'en charger. Mais, au moins, les titres de quelques-unes de ses œuvres principales : Notre- Dame de Paris... la Légende des Siècles... les Châti^ ments... les Misérables...
— Une statue n'est pas un catalogue de librairie.
— Soit. Tenez-vous-en donc aux trois mots : A Victor Hugo.
— Voulez-vous me prêter du feu ?
— Avec plaisir...
(La séance continue.)