‹ Mon dernier-né: gaietés parisiennesChapitre 13 sur 58 · XXXVIIL -^ Il ne sera pas grinchu conune Cui-« teau · texte numérisé non relu

XXXVIIL -^ Il ne sera pas grinchu conune Cui-« teau

XXXIX. — Les regrets ne lui sont pas întercjits, non plus que la croyance dans une vie meilleure où les bourgeois se laisseront étrangler eii souriâât*

LABICHE A L'ACAbËMIE

Un de ces jours derniers, M. Pingard, grand-maître des cérémonies à TAcadémie française et dispensateur des billets d'entrée aux séances publiques, était seul dans son cabinet et remplissait de son impor<* tance un fauteuili — le quarante-deuxième sans doute. Il pensait à la prochaine réception de M. Eugène Labiche, et il se demandait comment il pourrait faire face aux nombreuses demandes dont il était assailli.

c Puissent les dieux me venir en aide^ 6t surtout Apollon, patron de notre établissement 1 » s'écriait* il. € Sans leur intervention, jô ne vois pas ou je pourrai fourrer tant de monde..» J'ai déjà refusé une place à M""® Malvina Blanchecotte, elle qui mérite des autels I »

Tout à coup^ lin bruit de pas se fit entendre et uh individu entra dans le cabinet où se. lamentait M. Pin^ gard.

C'était un homme de belle prestance, porteur d'un nez aux dimensions colossales. Et, en réalité M. Pingard ne vit d'abord que ce nez. Il en demeura comme aveuglé. C'était un nez d'une espèce obstruante, et qui eût suffi à barrer pendant quelques instants les défilés de l'Argonne.

Ce nez épique salua, et il en sortit comme une harmonie délicieuse où M. Pingard crut distinguer ces paroles:

— Monsieur, vous ne me connaissez peut-être pas >

— Je n'ai pas cet honneur. . .

— Je suis Hyacinthe... Hyacinthe du théâtre du Palais-Royal.

Cela fut dit simplement et modestement. La vraie grandeur dédaigne l'emphase.

— Monsieur Hyacinthe, qu'est-ce que je peux faire pour votre service } demanda M. Pingard, dominé.

— Monsieur, je n'ai jamais assisté à une séance de l'Académie.. • je ne savais même pas, jusqu'à présent, où elle demeurait... On m'avait fait passer ce bâtiment pour le Mont-de- Piété... Mais, lorsque j'ai appris que mon ami M. Labiche venait d'être nommé académicien, j'ai pensé que je ne trouverais jamais une meilleure occasion de...

— N'achevez pas, noble étranger (tiens! un vers d'Emile Deschamps I ), s'écria M. Pingard avec un accent de douleur.

Mais Hyacinthe, sans l'écouter :

GiUETÉS PARISIENNES 89

— Vous ignorez peut-être que j*ai joué dans un grand nombre de comédies de Labiche... Cest moi qui faisais Bocardon...

— Bocardon ?

— Dans Célitnare le Bien-Aimé.

— Ah I très bien I

— Alors, vous comprenez que je crois avoir quelques titres à une place... à une stalle... Comment appelez-vous cela ?

— Certainement, monsieur Hyacinthe, très certainement. Voici un billet rose... que je réservais à la toute charmante M"* Lydia Paschkoff .

M. Pingard étouffa un soupir.

— Y a-t-il des droits à acquitter > dit Hyacinthe.

— Aucun, aucun.

— Permettez-moi de vous remercier, fit l'excellent comique en se retirant.

Et sur le seuil, que semblait verrouiller son nez géant, il ajouta :

— Ça fera un fier effet à Labiche quand il m'apercevra devant lui, au moment de prononcer son discours I

Un quart d'heure ne s'était pas écoulé qu'un nouveau visiteur s'offrait aux regards de M. Pingard.

(JO MON P^HIomt-NÇ

Celui-ci ^tait uo bQQ vîeill^d, i b tête ronde et polie comme une bille d'ivoire, l'œil égrillard, piirlant en roulant sa langue dans la boucb^ i la f^^w des perroquets, hachant ses phrases par avenus morceaux, courant après sa respiration.

— A qui ai-je l'honneur de parler > demanda M. Pin- Kord.

— Farceur I

Le maître des cérémonies de TAcadémie française ne put réprimer un mouvement de surprise.

— Ne faites donc pas celui qui ne m'a jamais vu, reprit le vieux ; c'est moi, Lhériticr.

— yuel héritier ?

— Ah I oui, très drôle... on me la fait souvent... Kh bien I Lhéritier du Palais-Royal.

— Encore I murmura M. Pingard.

— J*al joué dans presque toutes les places de Labiche... dans la Cagnotte^ dans la Station Champ^ b:$uclet, dans On demande des cuhttières...

M. Pingard essaya de l'arrêter d'un air pudibond.

-«» Allons donc 1 continua Lhéritier... Labiche en a fait bien d'autres... que vous ne connaissez pasl St Soufflez^moi dans l'œil.., et la Femme qui perdues jarretières,., et Otez votre fille, s'il vous plaît /... et la Dame aux jambes d'azur,,, et En avant les Chinoisi,,, et...

— Serait-ce possible ^ disait M. Piogar4i joignant les mains,

GAXETÊS PARISIENNES Ql

— Soyez tranquille, vous avez reçu un bon enfant.,, Il vous chantera la petite chanson au dessert.

— Des chansons, lui I un si bel homme... et qui a Tair si distingué !

— Le fait est que. .. sans vouloir être désagréable à personne... il fera honneur à la compagnie. Je veui^ voir quelle figure il aura dans son habit épinard, et avec son épée à poignée d'argent.

— Ah ! vous voulez Iç voir ?

— Je le crois bien ! le voir et Tentendre... Ce cher Labiche !• . . Mettez^-moi tout près de lui, car je suis myope.,. ÏJ sera bien aise d'apercevoir son vieux Beaupertuis .

— - Beaupertuis ?

— Oui, Beaupertuis ... du Chapem rfe paille titatie.

— Ahl

M. Pingard se dirigea lentement vers un tiroir et en retira une carte bleue, qu*il remit au comédien en lui disant :

— Vous ne saurez jamais ce que nie coûte cette carte, monsieur Lhéritier... Je la destinais à M** Olympe Audouard.

Lhéritier fit la sourde oreille,

— - Dois-je maintenant reléguer au cintre cette tant

aimable dame ?

Lhéritier était déjà loin.

La tête de M- Pingard sMncUna lourdement sur sa

poitrine, et il demeura plongé dans ses pénibles ré* flexions.

— Ah ! çà, avez-vous pensé à moi, mon petit père?

M. Pingard exécuta un bond sur son quarantedeuxième fauteuil, puis il s'écria :

— Oh ! vous, je vous reconnais, vous... vous êtes M. Lassouche !

— Cte bêtise !... un de vos habitués. . . Vous vous rappelez bien que vous m'avez fait entrer à la réception de Dumas iils }

— Oui, oui... Vous m'avez bien fait rire ce jour-là!

— Comment I je vous ai fait rire ?. . . sans parler ?

— Oh I vous n'avez pas besoin d'ouvrir la bouche ! dit M. Pingard.

— C'est flatteur I . . . Et M. le duc de Noailles se porte bien ?

— Je vous remercie.

— Et M. Nisard?... Joli talent! un peu sérieux pour moi...

— M. Nisard ne va pas mal, non plus.

— Allons, tant mieux I . . . Et Millevoye ?

M. Pingard regarda Lassouche avec une expression de surprise.

— Vous savez bien que nous avons eu le chagrin de le perdre il y a une cinquantaine d'années .

— C'est vrai. . . je l'avais oublié. . . quelle étourderie ! • . . Ah I monsieur Tringlard. • •

— Pingard, s'il vous plaît.

— La littérature est mon faible... c'est par là qu'on me prend. . . Voyez- vous, ce n'est pas pour me vanter, mais les livres ça me connaît.

— On sait que vous êtes un collectionneur, monsieur Lassouche.

— Tenez, nous pouvons faire un échange, si vous voulez .

— Voyons.

— Je vais droit au fait. Donnez-moi un billet pour la séance de réception d'Eugène. . . et je vous donne cet exemplaire des Aventures de Roquelaure que je viens d'acheter sur les quais.

La iSgure de M. Pingard peignit le plus sincère désespoir.

— Un billet ! exclama-t-il ; mais il ne m'en reste plus un seul I Je viens de donner les deux derniers à vos collègues MM. Hyacinthe et Lhéritier,

— Ah ! les canailles ! s'écria Lassouche dans un mouvement inconscient.

Puis, après quelques minutes de silence :

— Eh bien ! nous voilà bien lotis, moi et mes camarades !

— Quels camarades ?

— Regardez dans la cour de Tlnstitut.

94 ^OK l>ËRKlEk-»)E

M. Piûgard regarda et vit une cinquantaine de personnes rassemblées.

— Qu'est-ce que c'est ) dematida-t-ll *

— Ce êont toUis les artistes qui ont jOUé dâiis le répertoire de Labiche. C'est moi qui les ai amenés. Il y en a du Gymnase, du Vaudeville, des Variétés . . .

-r- Vous ave« eu une singulière idée 4

— Il y a là Brasseur, Parade, LugUet, Pellerin, Delanttoy > Ravel . * .

— Ravel >. . . celui que je vois là-bas. . . qui res-* semble à M . de Voltaire ?

— OttI*

— Il pourrait peut-être entrer^ celui-là^ en se disant de la maison »

-" Mais les autres ?

•*^ Âhl les autres! ils sont trop liombreUX) dit M. Pingard.

— Quel va être leur désappointement !

^— PropoSez»leur une compensation» ^- Laquelle ?

— Des billets pour la réception de M; Maxime du Camp.

Lassouche fit la grimace;

— Ce n'est pas la même chdsç, répondit-il ; mes pauvres camarades !*...* qu'est-ce que je vaië ed faire ?

M . Pingard cHërcllait de son côté *

=-* Ah I j'ai trouvé ! s^écria LàssoUéhe ; je vais les

conduire au musée du Louvre. . . comme la noce de VAssommoir,

Et il s'élança au dehors en fredonnant ce chœur de sortie, emprunté au Misanthrope et P Auvergnat, toujours de Labiche :

Quand le plaisir invite, Sur ses pas il faut se presser ; Le plaisir fuit bien vite, Il ne fait que passer!

Page 1