‹ Mon dernier-né: gaietés parisiennesChapitre 31 sur 58 · MAILLOCHON · texte numérisé non relu

MAILLOCHON

Une histoire touchante à propos du Salon de peinture, — du Salon de Tannée dernière.

Deux bons bourgeois des Batignolles, mari et femme, avaient remarqué un petit tableau de genre, représentant un chat cramponné à une cage d'oiseaux.

— Oh ! comme ce chat ressemble à celui que nous avons perdu Tannée dernière ! avait fait observer la femme à son mari.

— A notre pauvre Absalon!... c'est vrai,., avait répondu le mari ; le même pelage, les mêmes yeux !

Et ils étaient revenus plusieurs fois contempler le tableau.

Un jour, ils se regardèrent, et la même pensée leur vint à tous deux :

— Si nous achetions ce tableau, qui nous plaît tant et qui nous rappelle un si tendre souvenir?

— Tu as raison... la toile est bien petite... elle ne doit pas coûter trop cher.

— Mais si l'auteur était un peintre célèbre ?...

— Essayons toujours. Son adresse est sur le livret : € Maillocbon, rue des Gravilliers, 7. » Ce n'est pas un quartier luxueux. Et je n'ai jamais lu ce nom dans les journaux. AUons-y. Que risquons-nous ?

Le lendemain, les deux époux se présentaient à la maison de la rue des Gravilliers.

— M. Maillochon ? demandèrent-ils.

— Au cinquième.

Ils échangèrent un regard rassuré.

Au coup de sonnette qu'ils donnèrent, un vieillard à barbe blanche vint leur ouvrir.

— * M. Maillochon > répétèrent-ils.

-— C'est moi. Donnez^vous la peine d'entrer.

L'appartement était petit; le mobilier était mi9deste.

— Est-ce voua) monsieur, l'auteur du tableau a<>824 qui figure au Salon > dimanda la femme, plus hardie.

^-» Oui) madame^ dit le vieillard.

— Nous venons pour vous l'acheter.

Lé vieillard faillit trébucher sur ses maigres jambes.

"- M'acheler moa tableau i balbutia»t41 ; est^e possible >•.. Etes-vous des marchands ?

— Non, monsieur, dit le mari en souriant; nous sommes de simples bourgeois à qui votre tableau a fait grand plaisir.

— Oh! mon Dieu!... veuillez vous asseoir, monsieur et madame... Jamais je n'aurais espéré une telle bonne fortune.

— Combien en voulez-vous > dit la femme.

— Ce que j'en veux ?... Mon tableau !...Savez-vous que c'est la joie de mes dernières années, l'œuvre à laquelle j'ai mis tout ce qui me reste de talent ?.«. Je croyais n'avoir jamais à m'en séparer.

— Cependant, monsieur, rien sur le livret n'indique qu'il soit la propriété de quelqu'un .

— C'est juste... excusez-moi... je suis si troublé... je m'attendais si peu... on m'a tant oublié depuis plusieurs années ! Ah ! vous êtes de braves gens !

— Votre prix ?

— Mon prix... mais, je n'ai pas de prix... ce sera celui que vous fixerez vous-mêmes.

Les époux eurent un moment d'hésitation.

La femme se décida.

— Les peintres d'à présent sont très chers, murmura-t-elle, nous ne l'ignorons pas., . Nous ne pouvons pas les payer selon leur mérite. . . nous n'avons à disposer que d'un billet de mille francs...

2o8 MON DERNIER-NÉ

— Mille francs ! s'écria le vieillard ; mille francs ! Mais c'est plus que mon tableau ne vaut... Il est à vous. . . et pourtant. . •

— Pourtant ?

— Je vous l'avoue. . . quelque prix honorable que vous le payiez, il m'en coûte de Tabandonner... C'est probablement ma dernière composition... Mes yeux s'affaiblissent, mes doigts deviennent de jour en jour plus tremblants. .. Je n'avais pas fait ce tableau pour la vente, . . Je croyais, j'étais presque sûr qu'il me reviendrait... Alors, dans la place que je lui destinais ici, il m'aurait rappelé ce que j'étais autrefois.., car j*ai eu mes belles heures, comme tant d'autres artistes... Maillochon, si peu connu aujourd'hui, a obtenu une médaille au Salon de 1838... et il a reçu des commandes de l'État... Mon pauvre tableau !

Le vieillard avait des larmes au bord des paupières.

Les deux bourgeois des Batignolles se sentaient attendris.

Le mari prit le premier la parole, après avoir consulté sa femme du regard .

— Il y aurait un moyen de s'arranger, dit-il ; vous aimez votre tableau, nous aussi. .. Eh bien ! venez le voir chez nous toutes les fois que vous voudrez...

La femme ajouta :

— Nous avons le pot-au-feu tous les dimanches. . . faites-nous le plaisir de venir ce jour-là.

Maillochon s'était précipité sur leurs mains et les serrait avec émotion...

Depuis cette entrevue, le vieux peintre ne manque pas un seul dimanche d'aller chez ses nouveaux amis et de lorgner son tableau, qui occupe la place d'honneur dans la salle à manger de la rue La Condamine.

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