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BULLIER

Les jeunes gens du quartier latin ont leur bal de rOpéra tout au bout du jardin du Luxembourg, à deux pas de Tendroit où le maréchal Ney a sa statue. C'est une construction moitié salle, moitié jardin, avec des prétentions à Tart mauresque. On l'appelle le bal Bullier ou Huilier tout court, du nom d'un de ses principaux directeurs, celui qui y a jeté le plus d'éclat.

Autrefois, on l'avait appelé la Closerie des Lilas, et puis, encore auparavant, la ChartreusCy mais c'était à l'époque fabuleuse, au temps de laGrande-Chaumière. La génération actuelle ne connaît que Bullier.

M. Bullier, que quelques-uns appelaient aussi le père Bullier, est mort sous l'empire; il a son buste dans l'intérieur de l'établissement. C'était un homme d'une apparence bourgeoise, court, doucement ventru, ayant l'air d'avoir été dans le commerce. Le succès lui était venu tout de suite à faire danser les jeunesses^ et avec le succès la fortune. Il ne manquait

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jamais un seul soir de venir dans son bal, toujours à la même place, debout, les mains derrière le dos ; et je ne répondrais pas que dans cette attitude il n'y eût une certaine préoccupation de ressemblance avec Napoléon. C'a été, du reste, l'innocente manie d'un assez grand nombre de bourgeois du dix-neuvième siècle.

Il embellissait sans cesse sa Closerie des Lilas, sa création. Lors de la vogue de la Vie de Bohême, il fit peindre à fresque sur les murailles d'une de ses galeries les scènes principales de la pièce. M. Bullier devait bien cette politesse à Henry Murger, qui avait été un de ses clients de la première heure. D'ailleurs, l'opulent directeur ne cachait pas une certaine prédilection pour les littérateurs ; sans jouer au Mécène, il donnait des dîners qui, pour Tagrément, en valaient bien de plus réputés. Il eut Dumas fils à sa table.

En raison du voisinage des écoles de droit et de médecine, le bal Bullier a vui passer sous son portique illuminé des régiments d'avocats^ de médecins, de savants de toute espèce. Les artistes y ont afflué également. Il a eu de belles périodes. Il compte surtout dans ses annales la visite de Béranger.

Le chantre de Lisette demeurait alors rue d'Enfer. Un soir d'été, le hasard de la promenade autant que le bruit des vidions l'amena, au bras de M°»* Louise Colet, au bal Bullier. Reconnu par un étudiant, il se

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vit bientôt entouré, acclamé et embrassé de toutes les jolies filles de l'endroit Je crois même qu'il fut question un instant de le porter en triomphe. L'illustre bonhomme n'échappa qu'à grand' peine à cette ovation, qui aurait pu lui coûter quelques fractures.

La tradition ne dit pas que M"* Louise Coletait été embrassée.

Sous le dernier régime, l'exemple de Béranger eut des imitateurs parmi les gens du monde. Il fut de mode d'aller au bal BuUier, comme on allait jadis aux Porcherons. Sainte-Beuve, alors qu'il amusait la princesse Mathildepar ses billets^ l'a entretenue d'une aventure qui fit son petit bruit.

c Voici une nouvelle de mon quartier : Savez-vous que jeudi dernier, à ce qu'on appelle le bal BuUier ou la Clostrit des lilasy le rendez* vous des étudiants, se trouvaient... qui >... M* de C... et M"* de P... ; vous voyez qui. Ils avaient dîné chez Magny; au sortir de là, ils allèrent à ce bal. C. y est connu des étudiants; elle fut reconnue elle-même, et c'est aujourd'hui la fable du quartier latin. Les étudiants et étudiantes s'abordent depuis trois jours en se disant i c Etiez*vous jeudi à BuUier } Y avez-vous vu C.«. et M"*' de P... ?» Je vous assure que c'est d'un effet prodigieux, et que ce monde-là trouve que c'est incroyable, car on y a son genre de goût et de bon «ens. b

Cela est du dernier galant, en eEfet. On dirait un feuillet détaché des Nouvelles à U maùié.

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Le bal BuUier a eu ses historiens comme le bai de rOpéra. Un d'entre eux a été ce pauvre Vermorel, qui avait Fétoffe d'un publiciste sérieux. Il a écrit un petit livre où il raconte les célébrités de ce lieu, comme s'il s'agissait de Taglioni ou de Cerrito. On y lit des anecdotes qui sentent déjà le naturalisme à plein nez.

Je ne marcherai pas dans les souliers de Vermorel, et ce n'est pas par moi que vous apprendrez les noms des célébrités actuelles de Bullier. D'abord, y a-t-il des célébrités } Les jeunes gens que j'ai interrogés ne m'ont pas paru très renseignés sur ce chapitre. « Des célébrités ? il n'en faut plus ! » m'a répondu Tun d'eux.

Là comme partout s'est 'glissée une certaine uniformité, une certaine moyenne, qui sont l'indice trop évident d'une rupture avec tout ce que le passé avait de charmant et de pittoresque*

Tous les mardis, pendant le carnaval, BuUier donne un bal masquéf] Ces mardis-là ont été très fréquentés et le sont encore. Mais, d'année en année, on peut f constater la décroissance des travestissements. Peu de jeunes gens aujourd'hui consentent à jeter de l*ârgent dans l'achat d*un costume. L'amour du paillon s'en va. Où est le temps des débardeurs en pantalon de velours galonné d'argent ? Quant aux Arle-

quins et aux Polichinelles, ils sont devenus aussi rares que des grands sauriens.

On se compose à présent, au quartier latin, un habit de bal masqué avec tout ce qui tombe sous la main, une loque verte ou bleue, moins encore. Les femmes, sans emprunter ailleurs qu'à leur garderobe, s'attifent en bébés ou en laitières ; c'est l'affaire d'un peignoir ou d'un jupon, et d'une paire de bas de couleur.

Pour le louPf il disparaît lui aussi petit à petit : on en compte une douzaine qui, sitôt apparus, sont bientôt dénoués. De ceux-là on peut dire également qu*il n* en faut plus. Mais de quoi faut-il encore ?

Eh bien ! malgré cette fin de la tradition, malgré cette décadence et cette indigence du travestissement, on s'amuse toujours au bal Bullier. — O jeunesse 1 tu remplaces tout, tu supplées à tout, tu suffis à tout! Tu traces de ton doigt au fronton de toutes les granges, comme dans les pièces de Shakspeare : Ici est un palais îici est un parc féerique !

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