‹ Mon dernier-né: gaietés parisiennesChapitre 33 sur 58 · DES GENS DE LETTRES · texte numérisé non relu

DES GENS DE LETTRES

Le théâtre représente une terrasse élevée au bord de la Seine, au Point-du-Jour, dans le restaurant du Parc d'Alger. Pourquoi parc et pourquoi d'Alger } Inutile de le demander, on ne vous répondrait pas. C'est sur cette terrasse et dans ce restaurant que, pendant l'été, la Société des gens de lettres, mue par un instinct idyllique, installe ses dîners mensuels. Le prix du dîner est de six francs, ce qui est pour rien. Les nioyens de transport sont nombreux: bateaux-mouches, tramways et chemin de fer. On peut aussi s'y rendre à pied ; il y a une entrée sur l'avenue de Versailles,

On se met à table à sept heures précises.

Moi, arrivant avec le docteur Paul Collin, à sept heures et demie. — Attendez-nous î attendez-nous!

GAIETES PARISIENNES 2I3

Emmanuel Gonzalès, délégué de la Société. — Vous êtes à ramende ; nous sommes au melon.

Le docteur Collin. — Le melon ! mais je Tadore!

Moi. — Et moi aussi !

BoREL d'Hauterive, bus à mon oreille. — Ne le regrettez qu'à demi, mon cher confrère.

Moi. — Très bien. Mais où va-t-on nous placer?

Emmanuel Gonzalès. — Monselet à côté de M® Raoul de Navery.

Moi. — Chère madame, j'aurais payé cette place du plus précieux de mon sang.

M°** Raoul de Navery. — En êtes-vous bien sûr ? (Échange de madrigaux.)

Le docteur Paul Collin. — Et moi ?

Emmanuel Gonzalès. — Si M"*® Mie d'Aghonne consentait à se serrer un peu...

M"** Mie d'Aghonne. — Mais comment donc !.,. (On se tasse. Le docteur se fait menu, menu.)

Le Garçon. — Tenez-vous bien au potage, messieurs }

Moi, — Pas du tout.

Le Garçon. — Ça se trouve bien. Il n'y en a plus.

Le docteur Paul Collin. — Mais...

Moi. — N'insistons pas. Soyons de bon goût. Rattrapons nos chers confrères.

Le Garçon, au docteur. — Matelote ou friture?

Le docteur Paul Collin. — Des deux. (Les con'^ versations particulières se renouent.)

GouRDON DE Genouilhac, à son vùisin Oscar Comettaht. — Avez-vous lu mon dernitr roman, que je vous ai envoyé ?

Oscar Comettant. — Quel roman ?

GouRDON de Genouilhac. — VApocat Bayadère.

Oscar Comettant. — Je n'ai rien reçu, mon cher ami, je vous l'affirme.

GouRDON DE Genouilhac. — Je reconnais bien là Dentu.

Emmanuel Gonzalès. — Messieurs, je crois utile de vous avertir que la Société des journalistes de la presse républicaine compte sur vous pour sa grande fête au jardin des Tuileries.

Plusieurs voix. — Sur nous ?

Emmanuel Gonzalès. — Et sur vous aussi, mesdames...

M"' Grant. — Pourquoi faire ?

Emmanuel Gonzalès. — Pour l'embellir, d'abord. (Il s'arrête pour sourire.) Ensuite, pour occuper quelques kiosques et y vendre des journaux au b néfice de la tombola.

BoREL d'Hauterive, s'odressant à moi. — Oui, je suis le frère de Pétrus Borel, dit le lycanthrope, l'auteur de M"« Putiphar et des Contes immoraux. Si vous avez besoin de renseignements, venez me voir. Claretie n'a pas tiré tout le parti de ceux que je lui

avais donnés. Quant à moi, j'ai incliné dans un genre plus sérieux...

Moi. — Je le sais.

BoREL d'Hauterive. — Je continue d'Hozîer et Chérin, je suis le généalogiste de notre époque.

Mol — Nous disions donc que Pétrus...

Émïle Rïchebourg, — Pas mauvais, ce fricandeau.

Adolphe Belot. — Prisez-vous cette méthode de joindre le menu à la lettre d'invitation ?

Emile Richebourg. — Mais oui ; on sait ce qu'on va manger. On vient ou on ne vient pas.

Adolphe Belot. •— J'aimerais mieux pas de menu et un dîner exquis.

Emile Richebourg. — Vous n*êtes pas dégoûté.

Celui-ci est honnête. Et puis, six francs I

Adolphe . Belot. -^ C'est juste. Et le paysage! Croiriez-vous que celui-ci ressemble étonnamment aux rives du Nil ?

Emile Richebourg. — Allons donc I

Adolphe Belot. — D'honneur I Mêmes rives plates ; mêmes eaux coulantes et modérées*

Emile Richebourg. — Je le dirai dans un de mes romaûs.

Adolphe Belot. — Soyez tranquille^ je Vâi déjà dit dan^ un des miens.

Le Garçon; — Beaune ou Saint-r Julien ?

2l6 MON- DERNIER* NÉ

Le docteur Chambard, médecin de la société. — La famille nous avait fait appeler pour Tautopsie. Les poumons ont été trouvés parfaitement sains ; Testomac offrait à sa surface interne deux petites plaques rouges. Les intestins n'ont présenté aucune ulcération ; mais on a découvert dans la duplicature du mésentère une tumeur stéatomateuse assez considérable

Maurice Dechastelus. — Vraiment?

Le docteur Chambard. — C'est comme je vous le dis. Les autres viscères étaient en bon état. La cuisse

gauche portait la trace d'un ancien vésicatoire

(On commence à s'éloigner du docteur ; les dames donnent les signes de la plus vive répugnance.)

Emmanuel Gonzalès, cherchant à détourner la conversation. — Docteur, vous ne buvez pas.

Le docteur Chambard. — Mais si! mais si !... Les jambes...

Emmanuel Gonzalès. — Passez sur quelques détails, docteur.

Le docteur Chambard. — J'ai tout de suite fini. Les jambes, depuis les genoux jusqu'à l'extrémité des pieds, présentaient une substance lardacée, jaune, dans laquelle les tissus cellulaires, musculeux et même osseux, étaient confondus. L'instrument pénétrait avec facilité jusque dans les os eux-mêmes...

Emmanuel Gonzalès, cassant un verre pour détourner Vaitention. — Le rôti, messieurs, le rôti!

GAIETES PARISIENNES SI^

j I - I I — - - - ■ ^M —MJ L^

Emmanuel Gonzalès. — Voici le moment du café.

M"*' d'Aghonne. — Que cette brise de la Sèinc est douce et qu'il fait bon de se laisser aller à vivre sous ces grands arbres î

Emmanuel Gonzalès. — Il faut dire des vers.

Chœur. — Ah ! oui , des vers I

Emmanuel Gonzalès. — Honneur aux dames comme on dit à la Lice chansonnière.,. M"' Raoul de Navery est invitée à prendre la parole.

M"* Raoul de Navery. — Dispensez-m'en, je vous prie... Je ne sais rien... je ne me souviens de rien. {Molle résistance.)

Chœur. — Des vers I des vers !

Le docteur Paul Collin. — Laissez-vous fléchir, chère madame.

M"* Raoul de Navery. — Eh bien I puisque vous le voulez.... (M"* de Navery dit des vers sur la Bre^ tagne qui sont chaleureusement applaudis.)

Emmanuel Gonzalès. — A votre tour, Gabriel Marc.

Oscar Comettant, bas à Gourdon de Genouilhac. — Qu'est-ce que c'est que Gabriel Marc ?

Gourdon de Genouilhac. — C'est un cousin de Théodore de Banville.

Emmanuel Gonzalès. — Voyons, Marc, dites-nous quelque chose de tendre, d'ému...

Gabriel Marc. — Quelque chose d'ému? Volontiers... Je vais vous dire mon sonnet sur la Frégate du quai d'Orsay,

ai6 MON DBRNIBR-NÉ

Ebimanuçl Gonzalès. — Va pour le sonnet Gabriel Marc — La Frégate du quai d'Orsay!

Toi qui devrais bondir sur la mer, ô frégate,

 travers la mitraille et les flots irrités,

Quel triste sort te rive aux pierres des cités

Et te pend une enseigne au front, comme un stigmate?

Morne ainsi qu'un oiseau retenu par la patte, Tu regrettes l'azur et les immensités.

Le bourgeois se prélasse en tes flancs attristés. Et ta quille a des airs navrés de cul-de-jatte»

Le batelet t'insulte, et le lourd remorqueur.

En rampant devant toi, te lance un cri moqueur.

Ohl qui pourra sonder ton destin sans exemple ?

Ta cale désormais sert aux ablutions.

Ta proue est enchaînée, et ta hune contemple

Lsi Caisse des dépôts et consignations!

Chœur. — Bravo I bravo \

Emmanuel Gonzalès. — Ne restons pas en si beau chemin. A vous, Charles Valois 1 {La fête continue.)

GAEETÉS PARISIENNES 2Ï9

azor

Je passais dans la rue*de la Sourdière.

La rue de la Sourdière est une des rues les plus mélancoliques de Paris, — mélancolique comme rinfirmité que son nom rappelle.

Située à côté du marché Saint-Honoré, elle proteste silencieusement contre le brouhaha et l'activité qui l'environnent. Elle boude les trafiquants.

Dans la rue de la Sourdière, à quelques pas devant moi, une vieille femme marchait, tenant en laisse un vieux chien.

La vieille femme ressemblait à toutes les vieilles femmes du peuple.

Le chien était simplement repoussant. Gros, court et petit, sans race, d'une couleur obscure, il traînait son riiicule embonpoint en dodelinant une tête où deux yeux ronds reflétaient tous les hébétements d'un

estomac satisfait. Il obéissait paresseusement aux tendres secousses de la corde de sa maîtresse.

Je les suivais de Toeil machinalement le long du trottoir.

Tout à coup, deux enfants de quatorze à quinze ans, deux gamins, deux apprentis, passèrent en riant, et j^entendis Tun dire à Tautre :

— Je vais faire une bonne farce, tu vas voir...

Voici ce que fut cette bonne farce.

Il se jeta, comme un distrait, entre la femme et le chien, pesant de toutes ses forces sur la corde, qui se tendit, mais ne rompit pas.

Azor roula du choc dans le ruisseau ; son corps, qui n'était qu'une boule, tourna trois ou quatre fois sur lui-même, pendant que la corde s'enroulait autour de son cou.

Surpris dans son indolence et dans sa graisse, il n'eut pas le temps de pousser un cri.

Sa gueule ne s'ouvrit que pour laisser sortir une langue démesurée, à la poursuite d'un dernier souffle d'existence.

Azor était mort.

J'avais pu voir expirer un chien ignoble sans m'émouvoir plus que de raison, — mais je ne pus me défendre d'un serrement de cœur lorsque je vis la vieille femme chanceler et s'évanouir, en s'appuyant contre le mur.

Un air de supplication effarée se lisait sur sa physionomie.

Elle n'avait pas lâché la laisse de son chien.

On la transporta chez le pharmacien de la rue de la Sourdière. Quelques drogues rendirent la connaissance et le sentiment à la pauvre femme.

Elle se rappela et frissonna.

Puis elle balbutia quelques paroles, et, prenant et cachant le cadavre du chien sous son tartan, elle s'en alla, sans savoir où .

— Elle en mourra, me dit le pharmacien. '

Elle en mourra ?

Comment! pour cette laide bête?

Oui.

Depuis ce jour, je n'ose plus rire des dernières affections des vieillards.

Un chat ronronnant sur un fauteuil, un perroquet mordillant les bâtons de son perchoir n'amènent plus comme autrefois la moquerie sur mes lèvres. Je me dis que peut-être ils tiennent lieu des enfants partis ou morts, des époux ingrats, des filles séduites.

A l'heure où le vide se fait autour des gens de soixante et de soixante-dix ans, les animaux sont là, objets insuffisants des tendresses prêtes à s'éteindre.

Ne rions donc pas des animaux.

Qui de nous peut jurer que son dernier regret ne sera pas pour Azor ?

Page 1