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CHANSONS ET CHANSONNETTES

Depuis longtemps, je n'avais pas mis le pied dans un café-concert, et je ne m'en trouvais pas plus mal.

J'y suis retourné avant-hier pour accompagner un de mes amis de province. La province est sans pitié.

Je ne voudrais pas avoir Tair de rabâcher, mais je me suis senti, cette fois encore, littéralement écœuré par ces chansonnettes saugrenues ou impudentes , qui ont des titres comme ceux-ci : Gratte^moi dans le dos^ Et ta saur, le Nez piqué, les Godillots de Frimoussard, le Galurin de mon portier. Des sangsues quelque part, etc, etc.

Rendez-moi les chansonnettes d'autrefois!

Il existe pour moi un pays des chansonnettes, là-, bas, tout là-bas, dans le dix-huitième siècle, et même un peu plus loin. Les. jardins en ont été dessinés par Dufresny. Gallet y tient une boutique d'épicerie ; le

maçon Sedaine s'y charge de temps en temps de me* nus travaux d'architecture; Favart vend des gâteaux ; cinq ou six montres se balancent à la devanture de Thorloger Beaumarchais qui accorde sa guitare pour chanter Robin et Madame Bêche; Fiorian tire un certain profit du lait de ses troupeaux.

Je vais quelquefois passer une journée dans ce charmant pays où tout est buissons de roses, éclats de rire, parfums de violettes, bruit de baisers, bancs de gazon, ruisseaux de cristal, dômes de verdure, tapis de mousse, bosquets favorables aux doux aveux, houlettes enrubannées.

C'est maître Adam, menuisier au pays des chansonnettes, qui est chargé de saluer l'aurore {Atissitôt que la lumière). Dancourty sonne les cloches {Digue, din^ don!). A ce son, l'abbé de Lattaignant, le petit manteau voltigeant sur l'épaule, bréviaire sous le bras, sort de chez lui pour se rendre aux matines de Cythëre ; — sur «on passage , maintes voix ne se gênent p*as pour fredonner : Oii allez-vous , monsieur Vabbé? Dans les charmilles, le rossignol d'Aatreau et la linotte de Grécourt essayent leurs gazouillements.

Peu à peu, le village se réveille. Gessner, — qui fut toujours vertueux, — salue avec émotion le lever de l'astre père de la nature. Les chaumières apjparaissent dans les vapeurs de l'horizon. Que de chau* mières (d'aucuns disent chaumines) dans le pays des

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chansonnettes f Le doux Léonard y a la sienne à côté du moral Berquin. Tout s'anime, Laujon, aidé de deux forts gars, plante un mai tout trempé de rosée devant des fenêtres demi-closes. mai ! ô mai ! — Les filles en jupon court et blanc corset s'en vont aux champs non sans être lutinées par les garçons.

Jeanneton prit sa faucille Pour aller couper du jonc; Mais auprès dHine charmille Elle s'endormit tout au long.

Las! pourquoi s'endormit-elle, La petite Jeanneton ?

Colinette se dirige vers le bois, suivie du cousin Jacques, tra déri, déra. La petite Isabelle crie : Au loup! au loup! de façon à n'être entendue de personne. C'est le moment où Suzon égare son agneau, où Babet perd son fusiau et Claudine son* coutiau, où Madeleine déchire sa mitaine , où Denise casse son sabot, où le fichu de Jeannette s'envole dans la rivière.

Partout des accidents de ce genre, partout des plaintes ! La jeune Aline, son pot au lait sur la tête, fait un faux pas en traversant un pont ; Boufflers la relève et emploie son éloquence à la consoler ; un baiser fait mieux que toutes ses paroles. Le plus

geotil des Bernard, au dire de Voltaire, casque de dragoas en tête, comme au temps de ses campagnes d'Italie avec le duc de Coigny, se promène, disposé 4 l'aventure :

L'autre jour, à la promenade Tout le long des — turlututu, Tout le long des — lan derirette, Tout le long des verts prés, J'ai rencontré jeune fillette S'occupant à filer.

Je me suis vite approché d'elle, Pour tâcher de — turlututu, Pour tâcher de — lan derirette, Pour tâcher de causer.

Au milieu du jour, la chaleur est grande dans le pays des chansonnettes. On s'y repose souvent sur la coudrette, — une jambe par ci, un bras par là ; — mais ce repos a ses dangers : il y a encore des faunes dans le bocage et des satyres élevés à Técole du Corrége. Au fond d'une grotte, un égrillard s'est tapi en embuscade; j'ai reconnu Vergier.

Mieux vaut jouer; on joue. A quels jeux ) On propose successivenient ceux qui ont donné lieu à des

couplets malins, le corbilUm, le trie trac, le reversé, le trou-madame. La Borde met en avant ks quatre coins, Vasselier, qui a voix au chapitre, tient pour le colin-maillard. Barré voudrait la baian*çoire qu'il a célébrée. (// n'est point de jeux inno-' cents.)

Mais il est Theure de dîner au pays des chansonnettes; où dînerait-on si ce n'est là? — Piron a dressé la nappe sous la tonnelle ; Vadé est descendu à la cave ; — pourvu qu'il en remonte, grands dieux ! — Désaugiers promet de mettre les petits plats dans les grands ; ce n'est pas pour rien « qu'un cuisinier, quand il dîne, lui semble un être divin. » Armand Gouffé, l'homme qui a rimé le plus richement à une époque où la poésie indigente tendait la main au seuil des camps (Si f avais une cave pleine]^ se charge du coup du milieu.

Avant toute chanson à boire, Scarron réclame la parole pour sa chanson à manger. C'est assez juste. On s'assied, Antignac à côté de Montcrif, Alissan de Chazet à côté de Cailly. c Vous plaît-il que je vous verse deux doigts de ce chambertin (Tin^ tin, tin)? » demande Philippon de la Madeleine à Voisenon. — Tout le monde s'accorde à trouver le dîner parfaite^ment ordonné. La queue de mouton de Caylus réunit tous les suffrages.

Les têtes s'échauffent, les yeux s'allument, les langues se délient. Pas toutes cependant, car Pa*»

nard nous fait rire aux larmes avec soa bègue ÇTrin... trin,., trinquons^ cher Grégoire). Au tour du chevalier de Plis à présent. Il simule un degré de plus d^is l'ivresse sur l'air du Menuet (ÏExaudet^ ce bon vieux air si solennellement naïf. Collé veut égayer à toute force et à tout prix ; pour cela, il commence un de ses ampkigouriSj — même air :

Alaric, A Dantzick, Vit Pégase* Qui jouait avec Brebeuf Au volant, dans un œuf Entortillé de gaze.

Sur le fait Don Japhet Court chez Pline Lui dire que Proserpine Boit à Guipuzcoa Chopine.

On le fait taire, et c'est justice.

L'écluse aux chansonnettes est lâchée, on ne s'arrêtera plus. Qu'ai-je dit, Técluse? Le voilà qui se lève, le père Lécluse, — l'inventeur de la chansonnette parlée, mimée, jouée. Il demande à dire ou

plutôt à exécuter son Rémouleur y qui avait tant de succès à la cour du roi Stanislas. Il imite le siffle* ment des ciseaux sur la meule ; il y va des pieds, des mains, de tout le corps. Après le Rémouleur y c'est le Postillon^ autre genre d'imitation; — ici, les claquements de langue font la partie principale :

€ Ohé !... Ohé !... Allons, Margot, gagne le picotin, et moi la chopine. Pas vrai, mon officier, que je vous ons baillé là une bonne jument? Dam! j'voulons que vous soyez content. Vous n'êtes pas comme ces petits commis... Si vous ne nous faites pas de politesses, au moins vous nous baillez pour boire. Aussi j'aimons mieux vous servir qu'eux. Haut le pied... Houp! Mon officier, v'Ià ici un chemin d'pavé... Bride en main, sout'nez bien ; le pavé est gras. N'y a si bonne monture qui ne bronche ; prenez garde à la vôtre... gt... gt...gt... gt... Ohé! Ohé!

Hier, en rentrant De boire bouteille J'eus Tavisement D'aller voir ma belle ; 'Bon!

« C'est un charme que c'te bête-là ! j'ii ai vu faire ses sept lieues en cinq quarts d'heure... Ohé! Ohé!

gt, ohé!... Allons, mon officier, faites sentir la molette... V'ià ici un petit sentier; prenons sur la terre... gt... gt... Ça court comme le guernadier au feu, Thouzardau butin et Tabbé au bénéfice. Haut le pied, mon officier !

J'arrivai vraiment Trop tôt pour la beUe :

Je vis son galant Rentrer avec elle; Bon!

Comment ne pas rire de ces folies? Pourtant quelques convives donnent dans la sensibilité : Cazotte parle des genoux de ses culottes usés aux pieds de sa Thérèse (Si vers les genoux mes bas ont des trous). La Harpe lui-même, si roide habituellement, insiste pour tirer des sons de sa tendre musette ; MarsoUier des Vivetières, — l'excellent nom de pastorale! — dodeline de la tête ; d'Hèle va pleurer ; Anseaume va bêler.

Chacun se lève de table comme il peut.

Après la panse, la danse! Les rondes et branles ne manquent pas dans le pays des chansonnettes; on n'a que l'embarras du choix entre la Verdurette, la Verduronj le Pont de Nantes, les Trois matelots de

Bordeaux, le Souper de Marmande^ la Dinedofuline d'Alençon. M. de Saint-Péravi se prononce pour le Nez du moine blanc, — et il commence :

Or, il était un moine blanc ; Son nez était d'un triple empan, La faridondaine, La peste de moine !

Jarni ! quel nez que le nez de ce moine !

Quel nez d'effet Que ce moine élevait !

La nuit vient vite en chantant et en dansant. Les étoiles émaillent le ciel; les vers luisants émaillent rherbe. Une ombre vient de passer rapide et mystérieuse :

Il est minuit

La luac luit Et de la maison de sa mère

Hélène fuit,

A petit bruit, Pour joindre Alain dans la bruyère.

Quelques pas retentissent encore; quelques cris. C*est un voleur qui rosse Cadet. Au bout de plusieurs minutes, le pays des chansonnettes s'endort

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