DE VILLE EN RONDE DE NUIT
Boulevard Barbes. — Les deux sergents de ville marchent à côté Tun de l'autre lentement, d'un pas cadencé.
Premier Sergent. — Nous allons avoir un changement de temps demain.
Deuxième Sergent. — Vous croyez ?
Premier Sergent. — J*en suis sûr.
Deuxième Sergent. — A quoi connaissez-vous cela ?
Premier Sergent. — A mes pieds, qui me font un mal horrible... ils ne me trompent jamais. (Un silence,)
Deuxième Sergbnt. — Avez-vous lu les journaux, ce soir ?
Premier Sergent. — Oui. Rien d'intéressant. Je ne sais vraiment pas par quelles mazettes on les fait rédiger aujourd'hui. {Nouveau silence,)
Deuxième Sergent. — Comme Paris est calme cette nuit !
Premier Sergent. — Nous n'aurons pas grande besogne.
Une voix, dans le lointain, — Au secours! au secours !
Deuxième Sergent. — Allons, bon l
Premier Sergent. — Vous avez entendu ?
Deuxième Sergent. — Parbleu!... C'est de ce côté... encore un bourgeois qui écope!
La voix, s' affaiblissant. — Au secours !
Deuxième Sergent. — C'est bien, on y va. (Au premier sergent.) Au pas de course, mon ancien !
Premier Sergent. — Allez devant... j'ai mal aux pieds. {Le second sergent arrive auprès d'un monsieur renversé par terre,)
Le monsieur. — Oh! la, la!... je dois avoir la tête fendue... Rattrapez-les; ils ne sont pas loin, ils ont tourné par là.
Deuxième Sergent. — Combien sont-ils }
Le Monsieur. — Trois... quatre... je ne sais pas...
mais vous pouvez encore les rejoindre... Ils m'ont
tout pris.
Deuxième Sergent — {Au premier^ qui arrive à
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son tour). — Mon ancien, voici monsieur qui vient d'être attaqué...
Premier Sergent. — Monsieur, j'ai bien ITionneur...
Le Monsieur. — Ne perdez pas une minute, je TOUS en prie... Emparez-vous de leurs personnes.
Premier Sergent. — Monsieur, d'où souffrezvous >
Le Monsieur. — De partout... Mais ce n'est pas l'important... Mettez-vous à leur poursuite!
Premier Sergent. — Rassurez-vous, on ouvrira une enquête demain... Nous ne devons nous occuper en ce moment que de vous, monsieur, et dev<ïtre état affligeant Aidez-nous à vous relever.
Le Monsieur. — Mais... mes voleurs...
Premier Sergent. — Nous allons faire ouvrir une pharmacie et vous y transporter.
Le Monsieur. — Merci... mais... (On sonne -à la porte d'un pharmacien^ chez qui les deux sergents déposent le monsieur,)
Au coin de la rue Myrrha.
Premier Sergent. — J*aperçois un cabaret qui n'est pas encore éteint.
Deuxième Sergent. — Où cela >
Premier Sergent. — Sur la gauche.
Deuxième Sergent. — Allons-y voir. (Ils cognent à la porte d'un marchand de vin.)
Une voix du dedans. — Qui va là?
Premier Sergent. — La police.
La Voix. — Eh benî quoi qu'elle me veut, la police ?
Premier Sergent. — Vous êtes en contravention.
La Voix. — Pourquoi } Je suis fermé.
Premier Sergent. — Vous avez du monde.
La Voix. — Pas un chat.
Premier Sergent. — C'est ce que nous voulons voir. Ouvrez.
La Voix. — Pas moyen... Mon garçon a emporté la clef.
Premier Sergent. — Ouvrez, ou nous enfonçons la porte I
La Voix. — C'est différent. (// s'écoule un instant assez long.)
Premier Sergent. — Eh bien! c'est-y pour aujourd'hui }
Deuxième Sergent. — Dépêchons-nous !
Le Marchand de vin, se décidant à ouvrir. — Vous voyez bien qu'il n'y a personne.
Premier Sergent. — Hum 1 (Ils jettent un regard soupçonneux vers la pièce du fond.) Vous ne devez pas rester éclairé après une heure.
Le Marchand de vin. — Je couche dans mon ma-
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gasin ; il faut bien que j'y voie pour chercher mes puces.
Deuxième Sergent. — Le règlement est précis : pas de lumière !
Premier Sergent. — Ou un procès-verbal.
Le marchand de vin, grommelant. — Malheur !... On va éteindre.
Premier Sergent. — Et plus vite que ça ! {Les deux sergents s'éloignent.)
Rue Labat«
Premier Sergent. — Tiens! une femme!
Deuxième Sergent. — C'est vrai. Accostons-la.
Premier Sergent. — Elle n'a pas l'air de nous éviter. — Halte-là I
La Femme. — Bonsoir, mes enfants.
Deuxième Sergent. — On ne passe pas !
P rem. er Sergent. — D'où venez-vous?
La Femme. — Vous le devinez bien... du bal de l'Elysée, mes chéris.
Premier Sergent. — Si tard I
La Femme. — C'était bal de nuit... et un chouette bal, j'ose le dire.
Premier Sergent. — Ce n'est pas une raison.
GAIKTis PARfSIBNNES 24 1
La Femme. — Comment! ce n'est pas une raison... eUe est bonne celle-là, mes amours.
Premier Sergent. — Nous ne sommes pas vos amours.
La Femme. — Je Tespère bien. Mais suivez au moins mon raisonnement. Puisque vous permettez qu'on aille au bal, vous devez permettre aussi qu'on en revienne. J'en reviens. {Les deux sergents se regardent.)
Deuxième Sergent, ébranlé. — Au fait...
Premier Sergent. — Cela paraît, au premier aspect...
La Femme. — Vous voyez bien !
Premier Sergent. — Et... où allez-vous, à présent }
La Femme. — Chez moi, mon gars. On est dans ses meubles. Je vais revoir mon Gustave.
Premier Sergent. — Qu'est-ce que c'est que Gustave ?
La Femme. — Ne faites donc pas le malin Î^C'est mon petit homme, pardi!... Tenez, voyez- vous cet œil au beurre noir? C'est de sa façon et j'en suis fière.
Premier Sergent. — Passez, la loi vous accorde sa protection.
La Femme. — Et à Gustave aussi?
Premier Sprgent, — Surtout à Gustave.
i4< MON oemaBR-Ni
Sur le boulevard Rocliechouart.
Premier Sergent. —Oh! oh!
Deuxième Sergent. — Quoi?
Premier Sergent. — Un homme endormi sur un banc.
Deuxième Sergent. — Ça n'est pas naturel, il faut le réveiller. {Ils vont à r homme et le secouent,) Holà ! hé, Tamil
L'Homme. — Rrrron...
Les deux Sergents. — Allons, debout!
L'Homme. — Que que vous me voulez ? Ce n'est pas moi... Non, ce n'est pas moi I
Deuxième Sergent, riant. — Il dort encore.
Premier Sergent. — Qu'est-ce que vous faites là?
L'Homme. — i- C'te farce! vous le voyez bien... je dors.
Deuxième Sergent. — On ne dort pas sur la voie publique, c'est défendu.
L'Homme. — A qui ça fait-il du mal? Est-ce que je gêne la circulation?
Deuxième Sergent. — Non, mais on pourrait vous dévaliser,
L'Homme. ~ Moi? J'cfôis pas.
Deuxième Sergent. — Vous seriez bien mieux dans votre lit.
L'Homme. — Faudrait en avoir.
Premier Sergent. — Cas de vagabondage... Suivez-nous au poste.
L'Homme. — Je m'appelle Jean Poilu, je suis ingénieur de mon état. J'ai rien à démêler avec la justice.
Premier Sergent. — Suivez-nous tout de même... Vous prouverez demain votre identité devant M. le commissaire de police.
L'Homme. — Ah! c'est comme cela! {Il file comme un lièvre.)
Deuxième Sergent. — Faut-il courir après lui ?
Premier Sergent. Il a de bonnes jambes... et moi, j'ai mal aux pieds.
Avenue Trudaine.
Premier Sergent. — Je crois que UDtre ronde est terminée.
Deuxième Sergent» — Je le crois aussi.
Premier Sergent. — Dites-moi l'heure qu'il est.
Deuxième Sergent, portant la main à son gousset, — Volontiers.,. Ai! on m'a fait ma montre!