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LES PETITS VOYAGEURS

J'admire les grands voyageurs; Cook, Bougainville, Chardin, Le Vaillant, m'émerveillent, me stupéfienty m'oppressent. Je partage en les lisant leurs sueurs ou leurs frissons, leurs découragements ou leurs espérances, leurs angoisses ou leurs joies.

Mais, si j'admire les grands voyageurs, j'aime aussi la classe intéressante et modeste des petits voyageurs. Nordenskiold m'exalte. Sterne me délasse et m'amuse. On ne peut pas toujours pécher à la baleine ou causer avec les morses au pôle Nord.

Sterne est le premier nom qui arrive sous la plume lorsqu'on songe aux petits voyageurs. C'est plutôt un flâneur qu'autre chose, et, parmi les flâneurs, il représente l'espèce curieuse du tnusard. Il marchande une paire de gants pour les beaux yeux de la boutiquière ; il tombe en rêverie devant un cornet de tabac ; il reste enfermé pendant une demi4ieure dans

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une désobligeante; il s'extasie sur la barbe d'un religieux ou s'apitoie sur ua vieux chevalier de Saint- Louis qui vend des tartelettes à la grille du palais de Versailles.

C'est mon auteur. Il a le sentiment de la vie. Il est amoureux du détail, qui dans la vie joue un si grand rôle, et il pousse cet amour jusqu'à la folie. Heureux fou, qui s'était lui-même baptisé Yorick et qui, comme les fous, n'était bon à rien , excepté à écrire des sermons — et des récits de voyages. Son Voyage sentimental est le chef-d'œuvre du genre.

Avant lui, il y avait eu un ouvrage charmant et léger qui avait bien aussi son mériie : le Voyage de Chapelle et Bachaumont en Languedoc et en Provence, écrit en prose et en vers, art perdu. On y trouve des peintures enjouées de la société de province, des chapitres délicieux, tels que la rencontre, sur les bords du Rhône, de d'Assoucy, flanqué de ses deux pages. Tout lé monde répète encore Tépigramme sur Scudéri et sur son gouvernement de Notre-Dame-de-la-Garde :

Gouvernement commode et beau, Où l'on ne voit pour tout garde Qu'un suisse avec sa hallebarde, Peint sur la porte du château.

Voilà de ces traits qui ne s'effacent pas. Le Voyage

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de Chapelle et de Bachaumont a de plus ce mérite d'être un des rares documents qui témoignent du passage de Molière dans le Midi.

N'oublions pas une des plaquettes les plus originales du dix-huitième siècle : le Voyage de Paris à Saint'Cloud par mer et Retour par terre. Cette facétie est devenue presque classique par le nombre infini d'éditions auquel elle a été répandue. Une d'entre elles est accompagnée d'une carte géographique. — C'est l'histoire d'un petit jeune homme naïf, qui s'embarque sur la « galiote » avec les mêmes appréhensions que s'il partait pour les Grandes- Indes. Tont lui paraît surprenant, gigantesque, prodigieux. A lahauteur.de Chaillot, quelques gouttes de pluie se mettent à tomber ; il s'imagine essuyer une tempête. Il prend les blanchisseuses des bateaux pour les sirènes de la fable. Le moulin de Javelle lui apparaît comme un temple bâti par les Romains, — et le reste à l'avenant.

L'auteur de ce joli badinage est un nommé Néel (de la Rochelle), qui a travaillé à des ouvrages plus sérieux que le Voyage de Paris à Saint^Cloud, mais infiniment moins populaires.

Un autre type de petit voyageur est le comte Xavier de Maistre. On s'est extasié pendant quelque temps sur son Voyage autour de ma chambre. Notre génération, qui est quelquefois une impertinente, a un peu rabattu de ce succès. L'idée du livre était

cependant ingénieuse, mais il aurait fallu moins de lourdeur dans Texécution et moins de prétention à la philosophie.

Alfred de Musset n'aimait pas à se mouvoir, surtout dans la seconde partie de sa courte existence. Il avait conservé tout juste assez de force pour aller de la Revue des Deux Mondes au Théâtre-Français, en faisant un crochet sur le café de la Régence. — Oh ! le malheureux crochet ! — Un jour, Stahl (lisez Hetzei) le prit par-dessous le bras, et tous deux entreprirent un Voyage où il vous piairay que Tony Johannot se chargea d'illustrer... comme il lui plut.

Arsène Houssaye est de la famille de Musset pour l'indolence, — sans alcoolisme. La locomotion lui fait horreur, la locomotive aussi* Voilà pourquoi il n'est jamais allé bien loin. On a obtenu de lui un Voyage dans la rue Saint-Denis , qui est une page ravissante et que je voudrais voir réimprimée. Mais cet immense effort semble l'avoir épuisé, et depuis lors il n'a plus publié qu'un Voyage à ma fenêtre où sa paresse et sa poésie se donnent libre carrière,

Jules Janin était trop goutteux pour dépasser l'octroi de Passy. Un jour, s'inspirant d'Horace, il fit Mon Voyage à Brindes, qui le range' parmi les petits voyageurs.

Petit voyageur aussi, Alfred Delvau, voyageur dans Paris et dans la banlieue, Dumont d'Urvillc d'Asnières, Stanley du. Bas-Meudon, Vespuce de ca-

barets et de courtilles, très recherché depuis qu'il est mort.

Mais, de tous les petits voyageurs , le plus petit est peut-être celui qui signe ces lignes , car il a écrit... le Voyage dans mes poches.

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