INVENTEURS ET INVENTÉS
Depuis qu'un sombre et vrai poète Par Fun de nous fut inventé, Il n'est pas de jour qui ne jette Sur le seuil de notre gazette Maint rimeur, par Tespoir porté.
Inventez-moi ! dit Lafagette, Venu de son comté de Foix ; Je travaille aussi le squelette Et je mérite, — sur ma brette I — Qu'on parle de moi quelquefois.
Inventez-moi! chante Frémine.
A travers les sentiers normands
Voilà longtemps que je chemine De la falaise à la chaumine, Chantant la chanson des amants !
Autrefois, c'était ma coutume Au quartier Latin, — dit Goudeau, — (Je m'en souviens sans amertume) De cueillir les fleurs du bitume Auxquelles mes pleurs servaient d'eau ;
Des ecchymoses, des chloroses, Comme un autre, j'en mis partout; Mais à présent, zut aux léproses !
J'aime mieux me ceindre de roses Au cabaret du Noir Matou!
Si vous aimez tant Baudelaire, Ajoute Théodore Hannon, Inventez-moi ! j'ai sa colère, Et sa rime patibulaire.
Et son suaire pour pennon I
Sous la pâleur des clairs de lune Passe Félicien Champsaur :
11 a cette chance opportune (Ainsi l'a voulu la fortune) De rimer avec hareng saur!
Ne suis-je donc qu'un mince barde, Avec un luth en maillechor?
Non pas ! je veux qu'on me regarde, Moi, le bon joueur de guimbarde; Inventez-moi : je suis Bouchor!
Dernières lames de Tolède, Batailleurs aux regards ravis, Plus d'un paraît altier et raide; Martel me dit : — Je suis Tancrède !
Hugues me dit : — Je suis Clovis!
Et, sur le seuil de la gazette Me tenant, par ce flot heurté, Je dis à chacun et répète ; — Mais voilà longtemps, ô poète. Que je vous tiens pour inventé !
Tu le sais bien, toi, Paul Arène, Compagnon des soirs étoiles, Toi, dont la belle humeur égrène Depuis dix ans, dans notre arèoe^ Tant de ans rondeaux ciselés !
Vous le savez, Aicard, Catulle, Aimés des nouveaux J^^&duel^
D'Hervilly, plus léger qu'un tulle, Et Des Essarts fils, cette bulle, (Pour les damesy Emmanuel).
Plus d*un de vous, en son jeune âge Atteignit à ce qu*il rêvait, Écuyer, capitaine ou page, Lorsque dans une illustre page Gautier sigaa votre brevet.
Et combien d'autres que Ton vante, Inviteurs à danser en rond !
Est-il besoin qu'on les invente, Ces rhythmeurs à la main savante, Les Richepin et les Prarond > Inventés i inventés encore, Valery-Vernicr et Mérat; Bourget, que la grâce décore.
Et Silvestre à la vaste amphore.
Et Blémont, ancien avocat !
C^lui-ci qui porte salade Comme un soldat aux doigts sanglants, C'est Villiers, expert en ballade ; Plus loin, c'est un jeune Valade, Un jeune Valade à pas lents.
Qqi ne connaît André Lemoyne, L'amoureux aux chastes sanglots,.
Rouge et studieux comme un moine ?
Et Breton qui, pour patrimoine, Reçut les champs, Tair et les flots >
On les connaît ceux de Beaucairc, De Bretagne et de TAngoumois ; Levavasseur, les deux Vicaires, Et Bornier, bibliothécaire Depuis rage de dix-neuf mois ?
Et si, par un trait de folie, — Hélas ! personne n'est parfait ! — 11 en est quelqu*un que j'oublie, Pardonnez-moi, troupe jolie, Pardonnez l'énorme forfait !
J'en conviens, mon tort est extrême, Mais, sans vous couvrir de cyprès, O mes frères! ô vous que j'aime !
Laissez-moi m'inventer moi-même, Nous causerons de vous après.