SCENE VII MADAME DE LÉRY, seule, fuis CHAVIGNY
Madame de Léry. — Et maintenant, à nous deux, monsieur le comte !... Tiens, c'est du Duraaine I Oh ! ces rhinocéros de maris... Ah! le bruit d*une roulante. C'est ce phénomène. {Onfrappt.) Entrez.
Chavigny. — Vous v'ià encore ?
La MARguiSE. — Toujours suave! Un rêve, quoi?
Chavigny. — Je suis d'une humeur massacrante. J'ai dansé de mille louis, et j'ai perdu trente sajadiers de vin blanc.
La marquise. — Vous auriez bien dû les apporter.
Chavigny. — Où est Mathilde ?
La marquise. — Cherchez. Je tiens un article de la Revue des Deux Globes qui m'intéresse beaucoup.
Chavigny. — Voyons, où est-elle ?
La marquise. — Qui ?
Chavigny. — Ma doublante.
La marquise. — Eh bien, elle est au bal.
Chavigny. — Ta parole? Oh ! pardon, marquise... Je voulais dire... (// arpente la chambre en déchirant ses gants,)
La marquisç. — Pas une minute d'ennui avec ce type-là. C'est tout ce que vous payez, dites donc » monsieur de Chavigny ?
Chavigny. — En v'ià une dalle ! (// agite la sonnette.)
Le domestique. — T'as sonne >
Chavigny. — Oui, Frontin. Une tournée de prunes à Teau-dc-vic.
Le domestique, sortant. — Boum !
La marquise, riant. — Il faudra que je l'embrasse, votre larbin.
Chavigny. — Ne vous gênez pas. Et Mathilde, quand rentrera-t-elle ?
La marquise. — Dans un quart d'heure. Je l'attends.
Le domestique, rentrant avec un plateau. — Les prunes de monsieur.
Chavigny. — Pose ça là. Trois verres?
Le domestique, riant. — Il y en a un pour moi.
La marquise. — Épatant I (Ils trinquent. — Jeu de scène.)
Le domestique. — Avec cela, voulez- vous casser la figure à une brioche?
Chavigny. — Non. Laisse tout ça là, c'est pour moi.
Le domestique. — J'te crois, que c'est pour lui; il
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ne manquerait plus que ça que ça soye pour moi (// sort)
La marquise. — Eh bien, vous ne prenez pas votre prune?
Chavigny. — Merci, ça me cause des dérangements.
La marquise. — Alors, refilez-la moi.
Chavigny. — Volontiers. {Elle boit,)
La marquise. — Monsieur de Chavigny, voulezvous que je vous dise? Vous avez un béguin pour moi.
Chavigny. — C'est possible. Tous les hommes peuvent en avoir des béguins.
La marquise. — Et les femmes aussi. (Silence.)
Chavigny, la regardant attentivement, — Ahl
La marquise, baissant les yeux. — Voui.
Le domestique, entrant. — M'sieu !
Chavigny. — Encore toi?
Le domestique. — Est-ce que je vous dérange?
Chavigny. — Pas encore, mais... Qu'est-ce qu'il y a?
Le domestique. — Fermez les callots. Tendez la main.^ Ouvrez à présent.
Chavigny. — Encore une blague. Ah çà, il pleut des blagues aujourd'hui! Qui est-ce qui a apporté celle-ci ?
Le domestique. —Votre concierge, monsieur, votre bon concierge de Tolède.
Chavigny. — Et avec ça, il n'y avait pas de lettre } Le domestique. — Point que je sache, monsei»
gneur.
Chavigny. — Mais enfin, qui est-ce qui a remis cet objet au concierge? Est-ce un homme ou une femme?
Le domestique. — Cest un naturaliste, Excellence.
Chavigny. — C'est bon; trotte-toi. (Le domestique sort.)
La marquise, envoyant des baisers au domestique. — A toi, bouton de rose! A toi, vol-au-vent!
Chavigny. — Qu'est-ce que vous dites de ça, vous, la petite mère.^
La marquise. — Moi, rien.
Chavigny. — Je parie que vous savez de qui vient cette blague. (Silence. Il s'approche.) Si c'était de vous tout de même?
La MARQUISE, — Oh!
Chavigny, marivaudant, — Savex-vous quç vous n'êtes pas trop dégradée? De l'œil...
La MARQUISE, souriant. — Du cheveu...
Chavigny. — De la dent... Et puis, je vous dirai entre nous que je me moque pas mal de Nini.
La MARQUISE. — Vrai?
Chavigny. — Vrai de vrai. Je m'en tamponne le coquillard... Et si j'avais un béguin, je sais bien pour qui ça serait.
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La marquise, jouant de Véventail. ■— Je te vois, petit coquin.
Chavigny. — Il fait rudement chaud dans cette boîte. Tant pis, je me mets à mon aise. (// ôte son habity le plie et le pose soigneusement sur une chaise,)
La marquise. — Que faites-vous donc, monsieur de Chavigny)
Chavigny. — J'ôte mon fiacre.
La marquise. — Vous me donnez le trac. (£'//e se lève,)
Chavigny. — Ernestine?...
La marquise. — De quoi?
Chavigny. — Je te gobe !
La MARflUïSE. «- Et votre femme ?
Chavigny. -» Je la gobe aussi.
La marquise. — Eh bien, vous êtes rien canaille !
Chavigny. - V'ià mon caractère. Ernestine, laissemoi être ton vainqueur!
La marquise. — A l'heure ou à la course?
Chavigny. — J'aime mieux à la course.
La marquise. — Tu t'en ferais mourir. [Chavigny lui prend la taille,) Voyons, à bas les pattes, ça tache!
Chavigny. — Je ne le dirai à personne.
La marquise. — Ah! affalez votre grelot!
Chavigny. — Je t'embrasserai!
La marquise. — M'embrasserez pas!
Chavigny. — T'embrasserai!...
l.A MARQUISE. — M'embfasserez pas! {Poursuite à travers r appartement.)
Chavigny, V embrassant. — Ça y est !
La MARQUISE. — On vient... Éteignez- vous et remettez votre pelure. Monsieur de Chavigny, la blague vient de votre pauvre petite femme. Je vous ai fait poser. Si vous n'êtes pas content, je m'en fiche comme d'avaler un trombone.