LE PELERINAGE CANADIEN
Chaque année, le Canada envoie en Europe une délégation au Congrès eucharistique. En quelque ville que la convoquent ces pieuses cérémonies, elle ne quitterait pas le vieux continent sans avoir foulé le: sol de la France, et c’est ainsi, au cours de ces der-niers mois, que tous les représentants du Dominion, qui d’abord s'étaient rendus à Amsterdam, ont été nos hôtes. Leur voyage les avait menés jusqu'à Naples; ils ont commencé par traverser l’Alsace. Là, ils ont médité sur la terre libérée. Le soleil d'Italie les a accompagnés le long de la côte méditerranéenne : la lumière limpide de l’azur les a charmés. Leurs. pas les ont portés à Lourdes, puis ils sont venus par: Bordeaux à Paris. Enfin, ils se sont arrêtés à Londres, pour, de là, regagner leurs paroisses et leurs foyers. Toutefois, avant de s’embarquer au Havre et d’y rendre hommage à la mémoire de leur grand poète Crémazie ces jours derniers, ils ont voulu traverser la Normandie et demeurer quelques heures
sur la rive gauche de l’estuaire. Le ciel bas que défoncent les averses et que tourmente la froide tempête ne les a pas effrayés. Ils ont cheminé sous les branches dont les feuillages épais les ont protégés contre les intempéries: ces troncs séculaires sont les puissants piliers d’une cathédrale dont les frondaisons forment la voüte mouvante. Les pèlerins s'étant recueillis, à Lisieux, devant la tombe de la bienheureuse Thérèse, ont aperçu, comme sur un nâie vitrail, d’antiques maisons, pignons penchés et tassées sur leurs assises, des clochers pointus se proñlant sur l'écran des ondes grises et glauques que le fleuve charrie dans ses remous. Ils ont dit : “Voilà Honfleur et nous y sommes attendus.” Pourquoi donc, ayant admiré tant de splendeurs, cette petite cité les attirait-elle ? Ils n'étaient pas des étrangers en villégiature dans les environs qui cherchent un but de promenade et qui se croient obligés de visiter un paysage célèbre. De leur lointaine pérégrination, ils ont voulu emporter une impression essentielle et suprême qui en souligne l’objet. Il était religieux; il l’est devenu deux fois avec la ressurction du passé.
“IT y a sur les bords d’un bassin aux eaux troubles, qu’entourent les minces masures sous leurs écailles d’ardoises, une église du quinzième siècle qui se reflète dans ce miroir terni. On y célébrait la masse: on y pratique, aujourd’hui, le culte du souvenir. Ici, un noble artiste du cru, un Normand généreux et
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fervent, le bon peintre Léon Le Clerc, a fondé le mxsée du “Vieux-Honfleur”. Entre ces antiques pierres il a groupé les relqiues d’un autrefois qui se suivit à lui-même. Les bustes et les portraits semblent prêts à nous parler et nous donnent la grande leçon de l’exemple. Les choses nous y révèlent leur âme. Ici, les moindes objets prennent une signification hiératique par la pensée qu’ils suscitent. Avec l’air marin qui pénètre dans ce séjour, voué à ce qui fut, on respire l’encens des traditions, renouvelées par les souffles du large. Ici les Canadiens savaient, sous les cendres, reconnaître les racines qui les cramponnent à cette terre: les branches de l’arbre généalogique sont assez puissantes pour abriter, par delà les océans, les derniers nés de la dernière génération. Le “Vieux- Honfleur” est le gardien de leurs archives spirituelles.
“L’orgueil régionaliste, le doux orgueil de la petite patrie, serait prompt à exagérer l'importance de cette filiation : l’histoire en atteste le caractère authentique. Trente-quatre années avant la découverte officielle de la Nouvelle-France par Jacques Cartier, un Honfleurais, Jean Denis, explora, en 1506, le premier, l'embouchure du Saint-Laurent et, deux ans plus tard, c’est encore un Honfleurais, Thomas Aubert, qui dépose sur ces mêmes rives un groupe de colons. Faut-il rappeler qu’en 1601 trois bateaux construits sur les chantiers de Honfleur visitent ces parages et qu’enfin, en 1608, Samuel Champlain
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s’embarquait aux pieds de la Lieutenance et jetait les premiers fondements de la capitale canadienne ? Depuis, de nombreux Honfleurais prirent part à la colonisation du Canada et s’y établirent. Mgr Bégin, le vénérable cardinal archevêque de Québec, citerait avec émotion le nom de l’un de ses ancêtres, né sur la paroisse saint-Léonard, qui avait quitté sa ville sous le règne de Louis XIV. Et, mieux encore que les documents, le type persistant de la race accuse la commune hérédité: ces visages, ainsi que ceux de “chez nous”, ces visages hauts en couleur, expriment la réflexion et la tenacité. Au fond de ces prunelles, les brunes laïiteuses du firmament que l’enfant y a captées dès que ses yeux se sont ouverts sur :e monde et qui, après avoir survolé celle du père, se posent sur l’âme du fils, voilent, sans l’obscucir, l'acier du regard: les mêmes étincelles d'humour les transpercent, comme on voit briller entre les nuages et les ondes les bouées qui indiquent la voie au pilote, par les nuits de brouillard.
“La carrure indique la vigueur qui convient au bon sens et qui contraint l’homme à rythmer sa démarche sur le fardeau qu’il porte. Son allure trahit la sagesse, voire la prudence; la malice du sourire éloigne l’amertume, pour rendre à la conscience inquiète l’équilibre ct la foi, par le sentiment de la relativité et le besoin instinctif d'équilibre. La parole du Cana-
dien nous initie à sa vie intérieure. Son âme est
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harmonieuse. On la dirait largement dessinée. Elle est massive et sans lourdeur. Elle a la majesté de l'architecture du dix-septième siècle qui lui a donné sa dévotion religieuse, son unité morale, ses facultés spéculatives: elles dominent sa raison que la lucidité du devoir et l'intelligence ramènent à la réalité des faits. Un égal amour l’attache au dogme catholique et à la liberté. Ainsi que le souhaitait Boutroux, au Canada le mot “tolérance” a été remplacé par celui de “sympathie”. La vertu de ces caractères entretient leur intégrité originale par le service silencieux et fidèle de la mère-patrie.
“Ils sont venus à Honfleur, ces descendants des audacieux, des intrépides, des farouches qui partaient pour la conquête des flots et que berçait, sur les vagues, le rève qui se perpétue avec les affinités de leurs neveux. Ils sont venus à Honfleur et ils ont cherché leurs berceaux. Ils sont venus à Honf'eur et ils y ont entendu les refrains assourdis des mères et des nourrices qui ont endormi leurs aïinés et qui ont tenu en éveil leurs volontés. Ruelles abscures entre les pavés inégaux et soulevés, entre lesquels croupit un ruisseau. Eglise de bois dont la double ref semble voguer sur les nuées, horizon mystérieux du port, ils ont contemplé, en se taisant, le décor héroïque, sur lequel s’est ouverte la tragédie de leur destinée. Puis, ayant communié avec les espoirs de leurs ancêtres, ils ont gravi la pente de la Côte de Grâce et ils ont
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prié dans la chapelle, le front incliné vers la terre noutricière. Et quand leurs oraisons eurent dépouillé leur mélancolie individuelle, qu’ils eurent, peut-être offert en sacrifice, pour la paix de leurs mors, leur épreuve présente, ils sortirent sous le poche et saluèrent les grands arbres.
“Alors, l’un d’eux, qu’ils écoutaient avec le respect que l’on accorde au chef, prononça: “Nous allons, en l'honneur de Champlain, chanter notre hymne canadien.” Sous les branches que le vent inciinait comme si elles bénissaient le cortège immobile, le cantique national s’étala sur le paysage s’exaltant, mais sans violence, nuancé par le trouble intime qui confondait, en cet instant solennel, la piété du passé, celle du site consacré et la croyance dans l’avevir.
“Ils s’en sont allés confiant aux verdures les vibrations de leurs accents et gardant pour eux cette poignante tendresse qui nous retient, muets et désabusés, auprès des tombes. Pour eux, la France est la belle et la douce, la vraie France, celle de toujours.” __
Je ne déparerai pas, en y ajoutant mes pâles commentaires, ce magnifique compte-rendu de notre visite à Honfleur.