AU HAVRE
L'article suivant, emprunté au “Havre-Eclair”’ du dimanche, 31 août, résume à merveille, en des termes sympathiques, dont l’impartialité nous est garantie
72 Mon dernier voyage à travers l’Europe
par leur spontanéité, notre visite au Havre ct la tou-
chante réception dont nous avons été l’objet.
Voici le texte de cet intéressant article, de M. Charles Ledré:
“17 heures. Le ciel est gris, la pluie menace. Il faut bien sans doute que nos amis Canadiens qui arriveront tout à l’heure connaissent un peu le temps dont nous jouissons depuis un mois ! Au débarcadère du bateau de Trouville, quelques personnalités officielles: MM. Ancel, député de la Seine-[nférieure; Paul Guillard, secrétaire du conseil général; Leroy, président de la Société havraise d'Etudes divoises, etc.
“La Bienvenue française et les Oeuvies de Mer sont représentées par Mme Georges Ancel et par M. Louis- Jules Ancel.
“L'Union paroissiale de Notre-Dame, qui organise la réception, a à sa tête son vice-président, M. Legras. Voici d’ailleurs bientôt M. l’archiprêtre Alleaume, précédant M. le vicaire général Delestre et Mgr du Bois de la Villerabel, archevêque de Rouen.
“La clique de la “Voile”, les petites filles de Saint-
Vincent-de-Paul se sont rangées en cercle autour des notabilités. La foule attend.
“Tout à coup, un cri: “Les voilà”. En effet, ils arrivent. Le “Rapide”, orné du grand pavois, passe entre les jetées. Tour à tour salué par le Sémaphore et par le croiseur américain “Pittsburgh”, il débarque ses passagers. Parmi eux, ceux au devant de qui
Mon dernier voyage à travers l’Europe 73
nous sommes venus: les quelque quarante pèlerins canadiens qui achèvent aujourd’hui leur pèlerinage aux grands sanctuaires français: Lourdes, Sainte-Odile, Lisieux, etc. La clique sonne aux champs. Les pèlerins s’avancent. On leur remet des fleurs. Quelques mots de fraternel accueil et sous la conduite du Dr Leroy et de M. l’abbé Joseph-N. Dupuis, curé de Saint-Eusèbe de Montréal, la caravane se dirige en tram vers le cimetière Sainte-Marie.
Au cimetière Sainte-Marie, quatre-vingt-dix-neuf soldats canadiens dorment leur dernier sommeli. Non loin d’eux repose cet étrange et génial Crémazie, le grand poète national du Canada français, mort au Havre, voilà quarante ans, dans la misère et dans l'oubli.
“Ce sont ces morts—le poète et les héros—que les pèlerins entendent honorer. Sur la tombe de Crémazie, M. le Dr Leroy, président de la Société havraise d’études diverses, prononce une très belle allocution, dans laquelle il évoque en termes particulièrement émouvants la douloureuse destinée de “Jules Fontaine” et la gloire impérissable de celui qui chantait avec tant de coeur et de talent le drapeau national du Carillon.
“Rendre hommage à Crémazie, n'est-ce pas honorer le Canada tout entier ? Ainsi pensent les pèlerins, ainsi s’expriment-ils par la voix d’un de leurs bons poètes d’aujourd’hui, M. Remi Tremblay, qui
74 Mon dernier voyage à travers l’Europe
remercie la France et le Havre du culte qu'elles gardent au souvenir de Crémazie.
“Parmi les tombes canadiennes sur lesquels M. Wallace veille avec un soin jaloux, la caravane s’est agenouillée. M. l’abbé Dupuis récite une prière. M. le Dr Chouinard, de Montréal, dont le fils combattit quatre ans en France, dépose une gerbe de fleurs. Et puis, parce que l’heure presse, on redescend en hâte vers Notre-Dame.
“Sous le gradn portail, Mrg du Bois de la Villerabel, M. l’archiprêtre Alleaume, diverses sociétés civiles et militaires, les boy-scouts de Saint-Thomas-d’Aquin, etc. attendent l’arrivée des Canadiens. Nous entrons dans l’église. Elle est archi-comble. Les drapeaux de la France et du Canada mêlent leurs couleurs sur les piliers. La‘“Canadienne” egrène, làhaut, au grand orgue, ses notes religieuses et graves.
Le cortège prend place dans le choeur où déjà se trouvent M. le sénateur Brindeau, MM. Georges Ancel et Paul Guillard; MM. Toussaint, Le Prince, Legras, le R. P. Héret, aumônier du patronage Saint- Thomas d'Aquin, etc. Notons encore la présence de MM. Legangneux et Augustin-Normand, de la Société havraise d'Etudes diverses, qui étaient également au cimetière. Aux premiers rang de l’assistance, Mmes Sigaudy, Ancel, Perquer, etc.
“Sous la direction de M. l’abbé Hazard, et fort bien accompagnée par M. Jean Lefebvre, la maîtrise de
Mon dernier voyage à travers l’Europe 75
Notre-Dame chante le “Magnificat”. Après le “Te Deum”, elle exécutera, avec une égale perfection, l’'“Ego Sum”, de Klein, le “Tantum Ergo”, de Bourdon et le “Laudate Dominum” de Lenepveu. Au grand orgue, avec son autorité habituelle, M. Legros, titulaire.
“Mgr du Bois de la Villerabel prend la parole. Il salue les Canadiens et les félicite du beau pélerinage qu'ils viennent d'accomplir. Puis l’orateur rappelle les liens d’étroite amitié et de commune origine qui unissent le Canada à la France. Le Havre, dit-il, fut fondé par F rançois ler, et c’est le même François ler qui envoya Jacques-Cartier sur les rives du Saint-Laurent. Sur les plus belles pages de gloire qu’aient écrites les Canadiens, il est rare qu’on ne retrouve pas le nom de quelques Français.
“Nos missionnaires du XVIIe siècle se sont généreusement dépensés pour porter l'Evangile aux bords lointains de la Nouvelle France et Mer de la Villerabel cite à ce propos les conseils que donnait aux augustines de Dieppe Mgr François de Harlay, archevêque de Rouen. Religieux et religieuses ont suivi ces conseils. Ils sont allés au Canada et c’est un peu de leur précieux souvenir qu'est faite aujourd’hui l’amitié que nous témoignent les Canadiens.
“La Normandie eut, avant toutes autres provinces françaises, une part considérable dans ce rayonnement magnifique de la sainteté et de la pensée françaises
76 Mon dernire voyage à travers l’Europe
au Caaada. L’orateur insiste sur ce point, que tout à l’heure M. l’abbé Dupuis se plaira lui-même à développer.
“Emouvante réponse que celle du curé de Montréal. L'âme de l’abbé Dupuis est aussi française que son nom. Î[l parle avec tout son coeur, dans une lanque savoureuse où chante l’accent de là-bas. Et il évoque si noblement, si chaleureusement les ‘présents sacrés” que la France fit au Canada. “O France ! France! Quel beau nom et quelle belle terre ! Tu nous as donné notre sol, nos traditions, notre sang, notre parler, notre foi”. L’orateur s'arrête sur chacun de ces points, il montre quel souvenir le Canada garde de la vieille mère-patrie; il salue la Normandie, le Havre, le siège épiscopal de Rouen dont jadis dépendait la Nouvelle-France.
“M. l'abbé Dupuis remercie, au nom de ses confrères et de ses compatriotes, les organisateurs dévoués de la réception à la fois majestueuse et cordiale dont il sont l’objet. Il exalte magnifiquement l'amitié française et se réjouit des influences profondes que la France continue d’exercer sur les âmes canadiennes.
“Le dirons-nous ? A entendre le curé de Monrtéal, il nous semblait percevoir encore l’accent inoubliable des paroles que nous adressait, l’an dernier, le sénateur Beaubien, quand il chantait, avec une conviction si entraînante, les sentiments filiaux que les coeurs canadiens conservent à l’égard de la France.
Mon dernier voyage à travers l’Europe 77
“Vous êtes, nous disait-il, la patrie que nous avons choisie”.
“N’était-ce pas également ce que nous faisait entendre, hier soir, sous les voûtes de Notre-Dame, le curé de Saint-Eusèbe?”